Daniel a retravaillé ce texte poétique qui date de quelques années déjà. Avec son autorisation, je vous l'offre.
Les Larmes du Ciel
- Méditation sous l’averse -
La pluie tombe.
Elle tombe, infatigable et lente, comme une plainte immense venue du ciel. Elle descend, perle à perle, goutte à goutte, du front soucieux des nues, et chaque larme qu’elle verse semble contenir un soupir d’étoile ou un adieu d’ange. Moi, je suis là, assis dans la pénombre de ma solitude, le front contre la vitre froide, et je la regarde pleurer. Et je me tais.
Je suis las.
Une lassitude douce et grave m’enveloppe, comme un manteau de brume. C’est une fatigue sans cris, sans heurts, une fatigue d’âme. Il ne s’agit point du corps, qui peut dormir, ni de l’esprit, qui peut fuir. C’est une fatigue plus haute, plus vaste, plus obscure : celle du cœur qui cherche, qui attend, et ne trouve rien que la pluie.
Le vent s’élève, compagnon furieux de l’ondée. Il court, il vole, il hurle. On dirait une bête sans nom, échappée des cavernes du firmament, qui pousse les nuages comme des troupeaux noirs dans la steppe du ciel. Il vient, haletant, éperdu, et frappe à mes fenêtres comme un mendiant du néant, apportant avec lui la pluie battante, sauvage, obstinée. Elle tambourine aux vitres, frappe aux carreaux, pleure sur les toits, sanglote aux balcons.
Et moi, je l’écoute.
Chaque goutte est une note. Chaque note, une larme. Et chaque larme, un souvenir.
Plic…
Plac…
Plouc…
Ô musique triste de l’univers ! Ô harpe invisible des nuages ! Ta mélodie est douce et déchirante, comme le chant d’une mère que l’on n’entend plus qu’à travers le voile du passé. Elle me parle d’heures disparues, de visages effacés, de printemps anciens noyés dans les plis de l’oubli. Elle me dit que le bonheur est fragile, que la joie est un éclair, que l’espérance elle-même a parfois froid.
Par la vitre, ce fragile mur de transparence, je contemple l’encre des cieux. Il n’y a pas une étoile. Il n’y a pas un bleu. Tout est gris, tout est noir, tout est gonflé de silence. Les nuages, énormes et furibonds, roulent dans le ciel comme les pensées dans l’âme tourmentée du poète. Ils sont la colère d’en haut, le tumulte des anges, la révolte des mondes invisibles. Et pourtant, ils ne crient pas : ils pleurent.
Au loin, les arbres s’inclinent. Le vent les fait courir comme des fantômes agités par un destin invisible. Ils se courbent, se redressent, frémissent, pareils à des peuples muets qui subissent la tempête sans comprendre. Et la pluie les caresse, les frappe, les enlace. Elle les baptise d’ombre et de froid, comme pour les ramener au silence primitif de la création.
Et moi, je regarde.
Je regarde ce monde lavé de toute lumière, purifié de tout éclat, ce monde nu, ruisselant, livré à la seule gravité de l’eau. Et mon cœur, pareil à cette vitre où les gouttes s’étirent en larmes majestueuses, perle lui aussi. Mon âme se fond dans cette pluie.
Je suis ennuyé, non par le temps, mais par l’absence. Je suis triste, non de la pluie, mais de ce qu’elle me rappelle. Et pourtant… au fond de moi, une étoile invisible, minuscule, lutte pour ne pas s’éteindre. C’est l’espoir. L’espoir que derrière ces ténèbres de pluie et de vent, derrière ces draperies de nuages en deuil, il existe encore un soleil. Il est là. Il dort. Il reviendra.
Oui, le soleil brillera. Il sèchera les larmes du ciel et celles des hommes.
Mais pour l’heure, je suis là, debout dans la pénombre, l’âme aux aguets, et j’écoute la pluie.