3 juillet 2009

Saut: 289


Je farfouille dans le cahier numéro 2, celui qui achève de se voir dépouillé minutieusement de toutes ses citations. J’y découvre des pages qui m’indiquent une lecture mais sans citation retenue ou une, deux tout au plus.

Il y a par exemple :

L’Étranger de Camus…

Les Enfants du sabbat d’Anne Hébert…

Le petit aigle à la tête blanche de Robert Lalonde…

Va savoir de Réjean Ducharme…

Histoire universelle des chiffres de Georges Ifrah…

Choses crues de Lise Bissonnette…

Le monde de Sophie de Jostein Gaarder…

Un enfant de la balle de John Irvong…

Le second violon d’Yves Beauchemin…

La ferme des animaux de George Orwell…

Les aurores montréales de Monique Proulx…

Le parfum de Patrick Süskind…

Le ventre en tête de Marie Auger…

Ulysse de James Joyce…

Black boy de Richard Wright…

Rigodon de Céline…

Portnoy et son complexe de Philip Roth…

L’amour en guerre de Guy Corneau…

Truismes de Marie Darrieussecq…

Lila dit ça de Chimo…

Vercoquin et le plancton de Boris Vian…

L’homme flambé de Michael Ondaatje…

Quittes et Doubles – Scènes de réciprocité de Lise Bissonnette…


Je ne cherche pas à comprendre le pourquoi et le comment de cette situation qui risque fort bien de se reproduire dans les autres cahiers de lecture qui connaîtront à leur tour le même sort… celui du dépouillage.


Mais j’ai tout de même été saisi par un texte (il est du philosophe Gaarder) que je vous invite à lire.


«Il était une fois un mille-pattes qui savait merveilleusement danser avec ses mille pattes. Quand il dansait, tous les animaux de la forêt venaient le voir danser et tous admiraient ses talents de danseur. Tous sauf un qui n’appréciait pas du tout la danse du mille-pattes : c’était une tortue…


Comment faire en sorte que le mille-pattes ne danse plus, se demandait-elle. Il ne suffisait pas de déclarer qu’elle n’aimait pas sa façon de danser. Elle ne pouvait pas non plus prétendre qu’elle dansait mieux que lui, cela eut été le comble du ridicule. Aussi conçut-elle un plan diabolique.


Elle écrivit une lettre au mille-pattes : «Ô mille-pattes incomparable! commença-t-elle, je suis fervente admiratrice de votre art consommé de la danse. Aussi je me permets de vous demander comment vous procédez quand vous dansez. Commencez-vous d’abord par lever la patte gauche no. 228 puis la droite no. 59 ? Ou attaquez-vous la danse en levant d’abord la patte droite no. 26, puis la patte droite no. 499 ? J’ai hâte de connaître la réponse. Respectueusement, la tortue.»


En recevant la lettre, le mille-pattes s’interrogea sur-le-champ pour savoir ce qu’il faisait exactement quand il dansait. Quelle patte levait-il en premier? Puis quelle patte levait-il ensuite?


Et c’est ainsi que ça se termine : le mille-pattes n’arrive plus à danser.


Voilà ce qui se produit quand l’imagination est bridée par la réflexion de la raison.»


J’ai souvent cité ce qui suit, c'est de Gaarder également, alors que dans mon rôle d’enseignant, j’avais à expliquer l’importance de la langue française dans le contexte nord-américain.


«La langue française peut très bien vivre sans monsieur Dupond, mais monsieur Dupond ne peut pas vivre sans la langue française. Ce n’est pas l’individu qui crée la langue, mais bien la langue qui crée l’individu.»


Il écrivait aussi :


« Je fais mon possible pour te faire découvrir tes racines historiques. C’est à ce prix seulement que tu seras un être humain, c’est-à-dire autre chose qu’un singe nu et que tu cesseras de flotter dans le vide.»


Je vous en offre deux autres, les dernières :


. Mais apparemment, nous autres hommes gardons dans notre conscience tout ce que nous entendons, même si nous ne croyons pas nous en souvenir. Tout peut surgir à un moment ou à un autre.


. Notre vie est une étrange aventure, pensais-je. Et pourtant la plupart des gens trouvent que le monde est «normal». En réaction, ils recherchent éternellement ce qui est «anormal» comme les anges ou les Martiens. Mais cela vient uniquement du fait qu’ils ne voient pas le monde comme une énigme.


Ce saut n’aura pas entièrement épuré le cahier 2, mais presque…


Au prochain saut

29 juin 2009

Saut: 288


Jean Rouaud


Deux auteurs, aujourd’hui, qui n’ont rien en commun… sauf une qualité de la langue remarquable, un sens de la précision dans l’abstrait, et un goût fort estimable pour l’écriture belle. S’ils se parlaient!

Le premier, un poète. Le second, un romancier. Le deuxième est toujours vivant.


Brise marine (Stéphane Mallarmé)

La chair est triste, hélas! et j’ai lu tous les livres.

Fuir! là-bas fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres

D’être parmi l’écume inconnue et les cieux!

Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux

Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe

Ô nuits! ni la clarté déserte de ma lampe

Sur le vide papier que la blancheur défend

Et ni la jeune femme allaitant son enfant.

Je partirai! Steamer balançant ta mâture,

Lève l’ancre pour une exotique nature!

Un Ennui, désolé par les cruels espoirs

Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs!

Et, peut-être, les mâts, invitant les orages

Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages

Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots…

Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots!


Cette combien jolie brise marine m’a fait me rappeler et (heureux crapaud!) retrouver cette citation de Jean Rouaud dans son magnifique roman LE MONDE À PEU PRÈS. La voici, comme si elle souhaitait préciser le chant des matelots…


« Avec cette autre conséquence que les lois élémentaires de la physique s’en trouvent modifiées. Ainsi, le son dans l’univers du myope voyage plus vite que la lumière. C’est à la voix, non au regard, que vous comprenez qu’on s’adresse à vous. C’est la rumeur d’un moteur plus que l’apparition au dernier moment d’une automobile qui vous retient de traverser une rue. Les œillades vous laissent de marbre, une parole caressante vous émeut jusqu’aux larmes. Les rides atténuent et, comme un timbre de voix conserve longtemps son grain de jeunesse, il ne vous apparaît pas que le monde autour de vous soit aussi sensible au vieillissement qu’on le dit.»


Pourquoi ne pas rester un instant avec ce Rouaud? Est-il toujours vendeur de journaux dans un kiosque à Paris? Celui qui écrivait : «Tout n’est pas rose dans la vie d’un saule pleureur.»


Le Goncourt (Les champs d’honneur) en 1990 nous le fait découvrir. Voici d’autres passages retenus par le crapaud.


. Les pensées de plus en plus embrouillées, entièrement tendues, vers le prochain assaut, vous faisiez semblant de réfléchir en regardant à travers les larges fenêtres derrière lesquelles de grands oiseaux blancs aux ailes argentées planaient insouciants et libres, jouaient dans le vent, poussaient de petits cris excités, surfaient sur les courants d’air, s’élevaient à la faveur d’un flux ascendant, s’immobilisaient soudain, plumes vibrantes en équilibre sur le fond bleu du ciel, puis, l’aile inclinée, partaient en glissade avant de disparaître du cadre de la fenêtre, laissant le grand ciel profond sans solution.


. Pour l’heure, cette façon d’enfoncer supérieurement les portes ouvertes, c’est tout ce que vous avez trouvé pour faire passer que ces choses qui arrivent, eh bien, elles vous sont à vous arrivées, enfin pas directement à vous, sinon vous ne seriez pas là pour témoigner, mais à un proche, tellement proche, si peu démêlable de vous-même que vous laissez entendre qu’une partie de vous s’en est allée aussi. Et, bien que vous en repoussiez farouchement l’idée, c’est votre pauvre façon de quémander de la pitié.


. Comme s’il avait passé une vie de repérages dans l’intention de nous baliser le chemin.


. Mais en un clin d’œil le monde visible reprend ses droits : là-haut, aucun visage, nulle empreinte de sourire, pas même une échappée bleue dont le pays est avare et qui, sinon consolerait, du moins permettrait d’éviter cette sensation d’écrasement. Juste des nuages, des masses de nuages, sombres, bas, qui roulent à gros bouillons ou s’étirent comme du coton sale d’ouest en est, lourds des humeurs océanes, progressant par vagues sur plusieurs niveaux, à des vitesses différentes, si bien qu’ils semblent s’engager dans une course folle au-dessus des terres, comme s’ils n’avaient pas envie de s’y attarder, les strates supérieures et inférieures se désolidarisant parfois dans le choix de la direction, les unes optant pour l’orthodromie, les autres pour une route plus au nord, inlassable activité de fuyards, les hordes sauvages de l’Atlantique partant à la conquête du monde, et, la débandade est telle que des filets de brume se détachent des couches les plus basses, comme les éléments faibles, rejetés sur les flancs, d’un troupeau en mouvement, lambeaux de firmament mort qui pendent telles les voiles d’un vaisseau fantôme, flottent au vent, s’accrochent à la cime des arbres, s’effondrent dans le lointain.


. Pendant ce temps, en contrebas, la mer inlassablement lançait ses rouleaux contre les brise-lames de béton, agonisant sur la plage et se retirant dans un frémissement de coquillages pilés avant de revenir à la charge, jamais découragée, toujours grosse de fureurs contenues, le front blanc têtu de la vague partant à nouveau à l’assaut des galets, repoussant la frise d’algues, et marquée par l’effort se repliant sur ses arrières.


. La solitude n’a pas son pareil pour rendre les choses vaines.


. Ce qui signifie que dans ses pensées j’avais tenu, quelques heures, le rôle inespéré de l’espéré.


«un carnet d’ivoire avec des mots pâles»


D I S E R T(adjectif)

. qui parle avec facilité et élégance.

- éloquent.


E N C A L M I N É (adjectif)

. se dit d’un navire à voile immobilise par un temps calme, ou à l’abri.

Au prochain saut

23 juin 2009

Saut: 287



Pour les anciens. Seulement. Vous avez douce souvenance de l’état d’esprit dans lequel se retrouvait le crapaud alors que le centième saut pointait le bout de son nez… puis le deux centième! Angoisse. Allait-il s’y rendre? Allait-il continuer à parcourir la route autour de ce grand étang http?

Eh! bien (je le sais, ce n’est pas ainsi qu’on doit l’écrire mais voici comment je le préfère) le saut 300 commence à réinstaller la même hantise… Une quinzaine de sauts avant d’y arriver… OUF! Mais ça fait du bien d’en parler. On y reviendra!

Pour celui-ci, le crapaud a puisé chez Saint-Denys-Garneau deux poèmes : le premier sans titre et le deuxième, le magnifique «Je regarde en ce moment». Il vous les offre à la veille du grand congé national!


Saint-Denys-Garneau disait : « Que la profondeur d’un homme se révèle par la question qu’il pose et la puissance de son intelligence, par la réponse qu’il apporte. On a fait un grand pas dans la connaissance d’un homme quand on connaît la question qui s’offre à la base de cette conscience. On a fait un grand pas dans la connaissance de son cœur. Et dans celle de son esprit quand on sait comment il se la pose. Seuls vivent ceux qui poursuivent la solution d’une question. Un homme est mort quand tout lui semble résolu. À moins qu’il ne s’absorbe dans la connaissance d’une réponse acceptée : le mystique.»


Qu’est-ce qu’on peut pour notre ami
au loin là-bas
à longueur de notre bras


Qu’est-ce qu’on peut pour notre ami
Qui souffre une douleur infinie.


Qu’est-ce qu’on peut pour notre cœur
Qui se tourmente et se lamente.


Qu’est-ce qu’on peut pour notre cœur
Qui nous quitte en voyage tout seul


Que l’on regarde d’où l’on est
Comme un enfant qui part en mer


De sur la falaise d’où l’on est
Comme un enfant qu’un vaisseau prend


Comme un bateau que prend la mer
Pour un voyage au bout du vent


Pour un voyage en plein soleil
Mais la mer sonne déjà sourd


Et le ressac s’abat plus lourd
Et le voyage est à l’orage


Et lorsque toute la mer tonne
Et que le vent se lamente aux cordages


Le vaisseau n’est plus qu’une plainte
Et l’enfant n’est plus qu’un tourment


Et de la falaise où l’on est
Notre regard est sur la mer


Et nos bras à nos côtés
Comme des rames inutiles


Nos regards souffrent sur la mer
Comme de grandes mains de pitié


Deux pauvres mains qui ne font rien
Qui savent tout et ne peuvent rien


Qu’est-ce qu’on peut pour notre cœur
Enfant en voyage tout seul
Que la mer à nos yeux déchira.

- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

Je regarde en ce moment sur la mer et je vois
un tournoiement d’oiseaux
Alentour de je ne sais quel souvenir des mâts
d’un bateau péri
Que furent sur la mer jadis leur d’attache


Et c’est à ce moment aussi que j’ai vu fuir
Un bateau fantôme à deux mats désertés
Que les oiseaux n’ont pas vu, n’ont pas reconnu
Alors il reste dans le ciel sur la mer
Un tournoiement d’oiseaux sans port d’attache.


Je l’ai dit plusieurs fois, encore je le répète, trouvez le cd de Villeray sur lequel le groupe a enregistré, après les avoir mis en musique, quelques poèmes de Saint-Denys-Garneau dont ce dernier que vous venez de lire.

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18 juin 2009

Saut: 286


Chacun a sa propre histoire à raconter. Étrangement, ou pas, certains préfèrent leur propre récit à l’écoute de l’histoire de l’autre… quand ce ne sont pas les histoires.


Depuis que le crapaud déambule à l’aide de béquilles, à de nombreuses occasions et non pas seulement lors de la semaine nationale des handicapés – elle s’est tenue la semaine dernière – mais en fait voilà environ un mois, il remarque qu’on le remarque… Certains se permettent des gentillesses : «mais allez-y monsieur», «je vous en prie, prenez votre temps». Des banalités. Des clichés. D’autres, et c’est plus intéressant, vous suivent, à votre rythme, et tout à coup… on lance : «C’est arrivé comment?» On croit que nous sommes partis pour la plus intime des conversations alors que l’on vient tout simplement d’ouvrir une porte derrière laquelle se camoufle… leur histoire. Une histoire de blessure.


Il y eut cette dame que j’identifierais comme étant « la dame au verglas», celle qui a trois sœurs plus petites qu’elle, donc moins fortes physiquement, incapables de monter au troisième palier où elle demeure pour l’aider à redescendre, celle dont la cheville se brisa alors qu’elle s’aventurait sur une couche de verglas et fit une malencontreuse chute qui la conduisit à l’hôpital puis dans un foyer pour vieillards où elle passa toute la période des Fêtes à s’ennuyer et partager son ennui avec des personnes âgées sans famille… Elle me racontait tout cela et brusquement me laissa pantois au coin de la rue parce qu’elle arrivait à destination, en criant bonne chance avant de risquer perdre pied sur la marche qui la menait au restaurant où elle travaille. Je n’ai pas eu le temps de raconter mon historiette!


Il y eut ce monsieur qui dit au crapaud que je marchais très bien la dernière fois qu’il m’a vu, il y a un mois de cela. Comme ça doit être pénible pour quelqu’un d’actif que de se retrouver ralenti de cette manière. Je ne le connaissais pas, ne me souvenais pas l’avoir croisé lors d’une de mes nombreuses et longues marches, mais lui, fin observateur, m’avait remarqué. Il n’avait pas d’histoire à me raconter, seulement et avec une précision d’horloger que je marchais convenablement il y a un mois. Si j’avais étiré la conversation, je suis certain qu’il m’aurait dit où c’était, dans quelle direction j’allais, comment j’étais vêtu. Lui, son histoire, c’est de tout observer…


Il y eut cette vieille dame, celle du centre d’achat, qui m’arrête, m’interpelle presque cavalièrement, me demandant si j’avais été soigné pour une orteil-marteau. Stupéfait, je lui demande ce qu’est une orteil-marteau et pourquoi elle établissait un lien entre mon état d’handicapé sur béquilles canadiennes et ladite orteil. Lorsque deux orteils se chevauchent, l’orthopédiste doit briser les os de chacune puis installer une orthèse en forme de botte. Comme il y avait similitude entre les deux bottes, la mienne et celle de sa compagne à la résidence où elle demeure, la vieille dame aux cheveux bleutés et à la parole rapide croyait que moi aussi je vivais le même martyre que son amie. Parce qu’elle a souffert cette dame. Vous auriez dû l’entendre me raconter l’histoire de cette pauvre dame à l’orteil-marteau… Moi, deux mots à peine sur Achille!


Les gens aiment bien raconter leurs histoires à des personnes qu’elles ne connaissent pas. Par pudeur ou parce que cela n’a aucune incidence sur l’avenir immédiat. Ou parce que cela permet d’exorciser quelque chose, je ne sais trop. Ou encore parce qu’elles n’eurent jamais une occasion précise d’en parler sans l’effet boomerang… Dans les relations humaines, l’effet boomerang pourrait correspondre au retour de l’ascenseur, non, pas exactement, plutôt à cette crainte qu’en se disant un peu, beaucoup ou passionnément, on se place dans cette situation étrange de devoir écouter l’autre, de se trouver des points communs qui feront que la relation risque de s’ancrer dans du plus ou moins solide. Quelque chose du genre!


Et moi, cette histoire d’Achille? Au début, je ne souhaitais pas en parler, un peu comme si je voulais l’oublier, l’obnubiler, l’obscurcir. On n’en parle pas, ça n’existe pas. Sauf que dans le cas d’une blessure (du corps, de l’âme ou de l’esprit) pendant un bon moment, il y a toujours quelqu’un qui y pénètre. Cette personne ne souhaite pas nécessairement entendre votre épisode mais en même temps elle en arrive assez rapidement à compatir; compatir dans le sens de… «ouf! Ce n’est pas moi qui béquille, c’est l’autre… Et ça me rappelle telle affaire!» Complexe plus que compliqué.


Mais moi je sais une chose. À chaque fois que quelqu’un de gentil et de charmant m’arrête pour prendre des nouvelles de ma belle botte noire ou ouvrir les vannes de son histoire, moi, je trouve qu’Achille m’aura permis de me rapprocher de tous ces êtres dont le tendon d’Achille ne les dérange absolument pas…


«un carnet d’ivoire avec des mots pâles»

A F F É T E R I E ou A F F È T E R I E (nom féminin)

. abus du gracieux, du maniéré dans l’attitude ou le langage
- (affectation, mièvrerie, minauderie, préciosité)


A M É N I T É (nom féminin)

. agrément d’un lieu
. amabilité pleine de charme (affabilité)
. (au pluriel) paroles blessantes ou injurieuses

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12 juin 2009

Saut: 285


Il y a de ces jours… Combien de fois n’avons-nous pas entendu ces paroles ou lu ces mots? Il y a de ces jours où tout semble s’éterniser, rien n’aboutit et l’ensemble des événements qui nous surviennent sont exactement ceux que l’on ne souhaitait pas.


On regarde autour. «Périphériquement», on se dit : et pourtant tout est là… le soleil brille, la lune ne semble pas trop se plaindre, la pluie cesse et laisse place à un vent léger qui charrie deux ou trois nuages dans un ciel digne et d’un bleu ozone.


Alors on retourne le regard sur soi. On se dit : et pourtant tout est possible… je me déplace plus aisément, la cheville pivote doucement mais elle bouge et occasionne de moins en moins de douleur, mais ça manque de mouvement, la position assise nous conduit à la déprime.


Voilà. C’est dit. Le crapaud ne saute pas bien haut. Essayez avec une paire de béquilles (sous les aisselles ou les canadiennes) de vous amuser à faire un seul petit saut. Vous me direz, il n’y a pas que sauter dans la vie. Et vous auriez tout à fait raison. Mais pour un crapaud marcheur, l’obligatoire ralentissement l’amène à la déprime…


Je ne veux pas vous embêter avec mes élans de l’âme mais seulement vous inviter à lire ce poème – un autre qui naquit avant Achille et peaufiné pendant la convalescence – qui, bizarrement, rejoint mon état d’esprit du jour. Soyez sans crainte, le crapaud n’est pas encore aux soins psychologiques… un passage à vide… une nécessaire étape… une humeur!


Ce poème s’intitule : il n’y a rien


au bout du sentier vide,

il n’y a rien,

à peine une ombre,

un peu de poussière peut-être

soulevée par deux scorpions rampant près des cactus violets


il n’y a pas de traces de pas sur le sentier

dans le brouillard, camouflés

des squelettes faméliques et troublés

déchiquètent quelques papiers noircis


en route vers les pôles ensoleillés,

un vent d’est,

bouche ouverte

dévore les carcasses des poètes maudits


suivant une ligne droite au bout de laquelle il n’y aura rien

une chevelure perdue dans la pénombre

dépose des morceaux de silence brûlés

sur chaque possible pas

et rien d’autre

que rien


J’ose espérer qu’il servira d’étalingure (un terme maritime qui signifie : fixation d’un câble sur une ancre) quel mot magnifique, il aurait mérité de se retrouver dans mon «carnet d’ivoire…».

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7 juin 2009

Saut: 284



Je ne sais trop, peut-être en raison du fait que je farfouillais dans ce cahier de lecture où Hermann Hesse et son PETER CAMENZIND reposent et duquel j'ai tiré le texte du saut 283 (les nuages)… ou encore, tout simplement parce que le vin m’enchante… mais j’ai retrouvé ce bijou. Il sera suivi d’un poème de Baudelaire sur le même thème, mais abordé fort différemment.

Bonne lecture.

« Ce à quoi mon père, en son temps, n’avait pas réussi, cette détresse amoureuse y parvint : elle fit de moi un buveur.

Ce fut là, pour ma vie et mon caractère, chose plus importante que tout ce que j’ai raconté jusqu’ici. Le dieu fort et doux devint pour moi un ami fidèle et l’est resté. Qui donc est aussi puissant que lui? Qui est aussi beau, aussi fantasque, aussi enthousiaste, joyeux et mélancolique? C’est un héros et un magicien. C’est un séducteur, frère d’Éros. L’impossible est en son pouvoir. Il emplit de pauvres cœurs humains de beaux et merveilleux poèmes. Du paysan, du solitaire que j’étais, il a fait un roi, un poète, un sage. Il charge de nouveaux destins des barques qui se sont vidées sur le fleuve de la vie et ramène les naufragés dans des courants qui les emportent, à toute vitesse, à travers l’existence.

C’est tout cela, le vin. Mais il en est de lui comme de tout ce qui a du prix, dons et arts : il veut être aimé, recherché, compris et conquis à grand effort. Bien peu en sont capables, et c’est par milliers qu’il mène les hommes à leur perte. Il en fait des vieillards, il les tue et éteint en eux la flamme de l’esprit. Mais ses favoris, il les invite à ses fêtes et leur construit des arcs-en-ciel, des ponts qui mènent aux îles fortunées. Il glisse des coussins sous leurs têtes, quand ils sont las et les enserre, quand ils sont en proie à la tristesse, de ses bras doux et bons, comme un ami et comme une mère qui console. Il transforme les embarras de la vie en mythe sublimes et joue sur sa harpe puissante le chant de la création.

Et puis, c’est aussi un enfant aux longues boucles soyeuses, aux épaules étroites, aux membres frêles. Il se serre sur votre cœur, levant son pâle visage vers le vôtre, vous regardant de ses bons grands yeux naïfs et rêveurs au fond desquels ruissellent, au sein de la primitive innocence, les souvenirs enfantins du Paradis du Bon Dieu, dans toute leur fraîcheur et tout leur éclat, comme une eau qui vient de sourdre au fond des bois.

Et il ressemble aussi, ce dieu délicieux, à un fleuve qui s’écoule profond et tumultueux à travers la nuit de printemps. Et il ressemble à une mer qui berce sur la fraîcheur de ses vagues le soleil et la tempête.

Quand il s’entretient avec ses favoris, alors déferle en eux, parmi les frissons, la mer en furie du mystère, du souvenir, de la poésie, des pressentiments, dominant tous les autres bruits. Le monde connu devient minuscule et perd sa réalité et l’âme se précipite, tremblante de joie et d’angoisse, dans les espaces vierges de l’inconnu où tout est étranger et pourtant familier et dont la langue est celle de la musique, celle des poètes et du rêve.»


L’ÂME DU VIN (Charles Baudelaire)

Un soir, l’âme du vin chantait dans les bouteilles :

« Homme, vers toi je pousse, ô cher déshérité,

Sous ma prison de verre et mes cires vermeilles,

Un chant plein de lumière et de fraternité!

« Je sais combien il faut, sur la colline en flamme,

De peine, de sueur et de soleil cuisant

Pour engendrer ma vie et pour me donner l’âme;

Mais je ne serai point ingrat ni malfaisant,

« Car j’éprouve une joie immense quand je tombe

Dans le gosier d’un homme usé par ses travaux,

Et sa chaude poitrine est une douce tombe

Où je me plais bien mieux que dans mes froids caveaux.

« Entends-tu retentir les refrains des dimanches

Et l’espoir qui gazouille en mon sein palpitant?

Les coudes sur la table et retroussant tes manches,

Tu me glorifieras et tu seras content;

« J’allumerai les yeux de ta femme ravie;

À ton fils je rendrai sa force et ses couleurs

Et serai pour ce frêle athlète de la vie

L’huile qui raffermit les muscles des lutteurs.

« En toi je tomberai, végétale ambroisie,

Grain précieux jeté par l’éternel Semeur,

Pour que de notre amour naisse la poésie

Qui jaillira vers Dieu comme une rare fleur!»


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1 juin 2009

Saut: 283

En ce premier juin, le crapaud jette un bref regard derrière lui. Il y a un mois, c’était la chirurgie mais surtout le début d’une période de nuages, de pluie, de vents, de froid… et d’un peu de soleil. Un mois de mai qui aurait dû se déplacer pour s’installer quelque part en automne…

Je vous offre ce texte magnifique de Hermann Hesse, tiré de «PETER CAMENZIND», on y parle des nuages. Je reviens après, vous laissant le temps de le lire.

« Les montagnes et le lac, la tempête et le soleil étaient pour moi des amis, me racontaient des histoires, faisaient mon éducation, et me furent pendant longtemps plus chers et plus familiers que n’importe qui parmi les humains, que n’importe quelle destinée humaine. Mais c’est encore aux nuages qu’allait ma prédilection; je les préférais au lac étincelant, aux pins mélancoliques et aux rochers ensoleillés.

Qu’on me montre dans le vaste monde un homme qui connaisse mieux les nuages et qui les aime mieux que moi! Ou bien qu’on me montre dans la nature quelque chose qui soit plus beau que les nuages! Ils sont un jouet, une consolation pour nos yeux, ils sont une bénédiction, un présent de Dieu, ils sont sa colère et sa puissance dévastatrice. Ils sont tendres, doux et paisibles comme les âmes des nouveau-nés; ils sont beaux, riches et généreux comme de bons anges; ils sont sobres, inéluctables et sans pitié comme les messagers de la mort. Ils planent en minces traînées d’argent, ils voguent en souriant, blancs avec une bordure d’or, ils s’arrêtent et se reposent, jaunes, rouges et bleuâtres. Ils se faufilent, sinistres et lents comme des meurtriers, ils filent en trombe et piquent vers le sol comme des cavaliers en furie, ils restent suspendus, tristes et rêveurs, dans la pâle lumière des hauteurs, comme de mélancoliques solitaires. Ils ont la forme d’îles bienheureuses et d’anges apportant des bénédictions; ils ressemblent à des mains menaçantes, à des voiles qui flottent, à des grues émigrantes. Ils planent entre le ciel de Dieu et la pauvre terre comme de beaux symboles de toutes les aspirations humaines, participant de l’un et de l’autre – rêves de la terre dans lesquels elle serre contre le ciel immaculé son âme souillée, éternel symbole de tout cheminement, de toute quête, de tout désir, de toute nostalgie. Et comme ils sont suspendus entre ciel et terre, incertains, chargés de désir ou de violence, entre le temps et l’éternité.

Oh! les nuages, les beaux nuages! qui planent sans trêve! Je n’étais qu’un enfant ingénu et je les aimais, je les contemplais sans savoir que je devais, moi aussi, m’en aller à travers la vie comme un nuage – de-ci de-là, partout étranger, planant entre le temps et l’éternité. Depuis mon enfance ils sont pour moi de chers amis et des frères. Je ne saurais traverser la rue sans que nous échangions des signes d’amitié, sans que nous nous adressions un salut et restions un moment à nous regarder les yeux dans les yeux. Je n’ai pas oublié non plus ce que j’ai appris d’eux alors, leurs formes, leurs couleurs, leurs trajets, leurs jeux, leurs rondes, leurs danses, et leurs repos et leurs étranges histoires terrestres et célestes tout ensemble.»

Et j’ajouterai cet autre extrait du même roman :

« Tout de même l’observation des nuages et des vagues m’avait donné plus de satisfaction que l’étude des hommes. À ma grande surprise je m’aperçus que l’homme se distingue avant tout du reste de la nature par une cosse glissante et gélatineuse de mensonge qui l’enveloppe et le protège. En peu de temps j’observai chez toutes mes connaissances ce même phénomène – résultant du fait que chaque individu est contraint de figurer une personnalité bien définie alors que personne ne connaît le fond de son être.»

Je ne suis pas certain que cela vous fasse mieux digérer la température de mai, mais regarder un nuage autrement, parfois, permet ces petits instants qui nous décrochent du quotidien…

«un carnet d’ivoire avec des mots pâles»

C É R U L É E N – E N N E (adjectif)

. d’une couleur bleu ciel.

F L O C H E (adjectif / nom féminin)

. dont la torsion est faible (en parlant d’un fil);

. amas floconneux.

Au prochain saut

26 mai 2009

Saut: 282



Des clowns pour amuser les personnes âgées? Cette idée qui a fait la manchette la semaine dernière m’a rappelé Howard Buten. Je me suis lancé, tout lentement soyez-en assurés, dans un vieux cahier de lecture et j’ai découvert ce que je cherchais : Monsieur Butterfly…


Buten est né à Détroit, dans le Michigan. Il abandonne ses études pour suivre une école de clowns. Pendant deux ans, il parcourt l’Amérique avec le cirque Bartok. Je ne sais pas s’il se produit toujours mais à l’époque de cette lecture, il jouait de douze instruments, chantait, faisait du mime, de la danse classique et aussi un numéro de ventriloque sous le nom de Buffo.


Il a été membre du personnel soignant du Children Orthogenic Center de Détroit et se consacre au traitement des enfants autistiques. Maintenant il travaille en banlieue de Paris.


Il est l’auteur de QUAND J’AVAIS CINQ ANS, JE M’AI TUÉ, dont il a écrit la suite avec LE CŒUR SOUS LE ROULEAU COMPRESSEUR.


Voici quelques citations de celui qui croit profondément aux vertus thérapeutiques du clown.


. Ça fait un certain temps maintenant que je me connais, peut-être depuis la naissance et en tout cas depuis l’enfance, cette période où les hommes se connaissent le mieux, et j’ai survécu avec aplomb à cette autre période, celle qui suit l’enfance, et où la plupart des gens s’oublient complètement – la période qui commence plus ou moins à la fac et se poursuit dans l’âge adulte, culminant avec la vieillesse pour se terminer progressivement à l’approche de la mort, quand on se rend compte qu’on avait raison quand on était petit et qu’il ne reste plus que quelques mois, bien courts, pour refaire connaissance avec soi-même avant de mourir. C’est pour ça que personne ne prend les vieux au sérieux. C’est pour ça que personne ne prend les enfants au sérieux, mais je prends les enfants au sérieux. J’en ai été un. C’est une des raisons pour lesquelles certains me croient fou.


. Et la peur ça me connaît, et le pire ennemi c’est l’ennemi de l’intérieur parce qu’on ne le voit pas alors qu’il est tout près tout le temps tout le temps.


. J’ai perdu bien des lunettes de soleil dans ma vie et je suis devenu aveugle et puis j’ai cessé d’être aveugle bien des fois dans ma vie et tout cela m’arrivera forcément de nouveau parce que la progression de toute chose est circulaire.


. C’est rieux!


. Lorsqu’on lui demande Qu’est-ce qu’un clown?, voici ce qu’il répond :


C’est un personnage d’aspect physique excentrique qui n’a ni passé ni futur. On ne sait pas d’où il vient, on ne sait pas où il va. Il n’existe que le temps d’un spectacle. Et il n’a qu’un seul but : faire rire. Au début, mon clown faisait énormément pleurer. C’était pour moi une sorte de psychothérapie, j’évoquais mes amours ratées, sans que le public le sache. Maintenant, ça va mieux merci. Et je veux que l’on rie tout le long de mon spectacle. Quand on rit, c’est qu’on se sent bien, non? Plus je fais rire, plus je suis fier de moi.


«un carnet d’ivoire avec des mots pâles»


A L A C R I T É (nom féminin)

. enjouement, entrain

A P O R I E (nom féminin)

. difficulté d’ordre rationnel paraissant sans issue

- (antinomie, paradoxe)

Au prochain saut

21 mai 2009

Saut: 281


Le mois de mai s’achève. Celles et ceux qui suivent assidûment le crapaud auront remarqué que le mois de Marie prendra fin avec une moyenne de sauts pas du tout comparable à celle d’avril… à celle de mars… et on peut rejoindre ainsi le début de 2009. Le crapaud sautait entre six et sept fois… on parle de trois ou quatre pour celui-ci.


Il y a des explications, vous les connaissez. J’aimerais tout de même leur donner un peu plus de coffre (en plâtre, évidemment…) afin de ne pas vous perdre et aussi me permettre de mieux comprendre la vie d’un handicapé semi-autonome déambulant en fauteuil roulant, puis en béquilles.


J’ai mis la musique de Béla Bartok pour me suivre dans ce regard sur les traces du … tendon d’Achille. Pourquoi Bartok? Hongrois, donc tout près de la République Tchèque – il a certainement marché les rues de Prague -, il a quitté son pays alors que l’on pactisait avec Hitler mais principalement à cause de cette musique à la fois folklorique et moderne sur laquelle coulent des coloris d’une intense vivacité, une violence sauvage et une sereine douceur tout à fait propice au rêve poétique.


Mais je ne voulais pas parler de Bartok, plutôt de rupture (ruptures) que cette ténotomie (section d’un tendon) m’inflige (nt). Dans le fait de s’immobiliser en raison d’une blessure de ce genre ou tout autre j’imagine, se produit un point de rupture plus ou moins important.


D’abord, une rupture avec son quotidien. Mon ami Jean-Luc, philosophe à ses heures, me rappelait «qu’on n’apprécie vraiment ce que l’on a que lorsqu’il nous échappe». Il a parfaitement raison. Pour mieux le démontrer, j’avoue que depuis plus de trois semaines je vis une fixation : les personnes qui marchent me hantent… Je les vois aller et venir sans jamais se soucier un seul petit instant microscopique de leur… tendon d’Achille. Ils marchent, c’est naturel; c’est tout. Alors que l’handicapé semi-autonome temporaire, celui qui, aussi insouciant, marchait naturellement un point c’est tout, et qui maintenant doit obligatoirement se fier à son fauteuil, à ses béquilles et à de l’aide extérieure, ce handicapé vit une rupture fondamentale.


Elle est physique, corporelle. Une rupture qui permet de découvrir un corps qui ne fonctionne pas efficacement. Un corps qui rappelle à tout instant ce quelque chose de fracturé. Le contact devient plus lent, plus intime. Le simple fait de prendre une douche (ça dure quoi? moins de dix minutes?) alors que là il faut y aller à la débarbouillette et y consacrer une demi-heure… ça permet des réflexions… je me demande si Bartok, lorsqu’il composait, prenait ce temps d’introspection…


Et l’exemple précédent, un parmi tant d’autres, illustre bien à quel point au-delà du tendon d’Achille, lorsque tout fonctionne normalement nous devenons inconscients de la mécanique, de la rythmique mais aussi de la non-rupture. Il ne peut pas y avoir de rupture sans son contraire.


Cela me mène à vous placer dans le contexte du poème suivant, qui s’intitule derrière. Vous le savez maintenant, achever un poème pour le crapaud, c’est y venir, y revenir, corriger, reprendre, redire, une tâche itérative.


Celui-ci fut entrepris avant la blessure et sans qu’il ne le veuille nécessairement s’en est retrouvé enveloppé. Bonne lecture et si le cœur vous en dit, lisez-le sur un fond musical; je vous suggère «Le second quatuor, op.17, Sz.67, Moderato)» de Béla Bartok.

derrière

se tenant par la main, les inconnus marchent

inconscients de la route à venir

à leurs insouciantes semelles l’innocence collée

derrière leurs yeux couleur de thé

le voile blanc de l’introspection

les inconnus figés et ne se tenant plus la main

ont perdu l’innocence d’hier

en quittant leurs souliers calcinés

derrière leurs images couleur d’été

la passage a le goût de la rétrospection

sans mains et sans pieds, les inconnus égarés

traversant les routes comme des âmes gelées

promènent des odeurs de café

le geste oublié

sous de folles allures introjectées

derrière l’intersection trace une croix

Au prochain saut

11 mai 2009

Saut: 280



Je ne crois pas tellement me tromper en disant que la poésie est encore le meilleur remède pour l’âme… et le tendon d’Achille!

Le crapaud achève (certainement le verbe qui colle le mieux à ma façon de travailler : un continuel «acheveur»…) deux poèmes qui pourraient se retrouver sur le blogue dans quelques jours. D’ici là, voici deux magnifiques Saint-Denys-Garneau :

À PROPOS DE CET ENFANT

À propos de cet enfant qui n’a pas voulu mourir

Et dont on a voulu choyer au moins l’image

comme un portrait dans un cadre dans un salon

Il se peut que nous nous soyons trompés

exagérément sur son compte.

Il n’était peut-être pas fait pour le haut sacerdoce qu’on a cru

Il n’était peut-être qu’un enfant comme les autres

Et haut seulement pour notre bassesse

Et lumineux seulement pour notre grande ombre sans rien du tout

(Enterrons-le, le cadre avec et tout)

Il nous a menés ici comme un écureuil qui nous perd

à sa suite dans la forêt

Et notre attention et notre ruse s’est toute gâchée

à chercher obstinément dans les broussailles

Nos yeux se sont tout énervés à chercher son saut

ici et là dans les broussailles à sa poursuite.

Toute notre âme s’est perdue à l’affût

de son passage (qui nous a) perdus

Nous croyions découvrir le monde nouveau

à la lumière de ses yeux

Nous avons cru qu’il allait nous ramener au paradis perdu.

Mais maintenant enterrons-le, au moins le cadre avec l’image

Et toutes les tentatives de routes

que nous avons battues à sa poursuite

Et tous les pièges attrayants que nous avons tendus

pour le prendre.

MONDE IRRÉMÉDIABLE DÉSERT

Dans ma main

Le bout cassé de tous les chemins

Quand est-ce qu’on a laissé tomber les amarres

Comment est-ce qu’on a perdu tous les chemins

La distance infranchissable

Points rompus

Chemins perdus

Dans le bas du ciel, cent visages

Impossibles à voir

La lumière interrompue d’ici là

Un grand couteau d’ombre

Passe au milieu de mes regards

De ce lieu délié

Quel appel de bras tendus

Se perd dans l’air infranchissable

La mémoire qu’on interroge

A de lourds rideaux aux fenêtres

Pourquoi lui demander rien?

L’ombre des absents est sans voix

Et se confond maintenant avec les murs

De la chambre vide.

Où sont les ponts les chemins les portes

Les paroles ne portent pas

La voix ne porte pas

Vais-je m’élancer sur ce fil incertain

Sur un fil imaginaire tendu sur l’ombre

Trouver peut-être les visages tournés

Et me heurter d’un grand coup sourd

Contre l’absence

Les ponts rompus

Chemins coupés

Le commencement de toutes présences

Le premier pas de toute compagnie

Gît cassé dans ma main.

«un carnet d’ivoire avec des mots pâles»

A L T É R I T É (nom féminin)

. (Philos.) fait d’être un autre, caractère de ce qui est autre.

C A N T I L È N E (nom féminin)

. chant profane d’un genre simple;

- chanson

. chant monotone, mélancolique;

. texte lyrique et épique relativement bref.

- complainte

Au prochain saut

6 mai 2009

Saut: 279




Je ne savais trop si je devais écrire sur le tendon d'Achille. Écrire sur l'événement, ou la douleur, ou la dépendance... ou ne pas écrire du tout? Une semaine après la blessure, je me dis qu'il faut bien en dire au moins deux mots. Si ce n'était que pour conserver le ryhtme du geste de l'écriture. Un tendon comme l'écriture ça exige de l'exercice. On n'y pense pas. Combien de fois dans votre vie vous êtes-vous demandé comme se comportait votre tendon d'Achille? Personnellement, jamais. Maintenant, il hante mes jours et mes nuits. Surtout, et principalement du fait qu'il ait stoppé la marche, cette passion qui m'anime autant qu'écrire ou lire.


Je ne sais trop quoi dire sur le tendon d'Achille, sinon que je sais maintenant à quoi il sert et que sans lui, c'est le fauteuil roulant ou les béquilles, les deux parfois. Qu'une blessure ne se localise jamais à un endroit indifférent. Je me serais brisé le poignet en replaçant le volant de badminton dans sa bonne direction, cela aurait été douloureux, plâtrable et dérangeant, mais ça ne m'aurait pas coupé de mes souliers de marche... des mille et une réflexions qu'entraînent deux ou trois heures de promenade dans ce Montréal essentiel et ses ruelles jasantes et si inspirantes.


Rien n'arrive pour rien! C'est sans doute un signe! Fallait peut-être que tu ralentisses! Que tu t'assagisses! Que tu acceptes le fait qu'il n'y a pas que donner dans la vie et qu'il faut savoir aussi recevoir! Ces affirmations sont sans doute puisées à une sagesse qui m'échappait. Maintenant, ici et maintenant, je me rends compte à quel point je roulais et surtout que j'étais en mesure de suivre le tempo que je m'imposais. C'est privé de quelque chose qui fait qu'on en ressent davantage le besoin.


Et ce tendon d'Achille - signe ou quelque chose d'autre - au debut me mettait en colère. Maintenant que la chirurgie a eu lieu, que dans une semaine la réadaptation débutera, il me permet de mieux réaliser que le retraité-crapaud que je suis mène une belle et (bonne) vie.


Qui était donc ce Achille qui donna son nom à ce célèbre talon?


«Héros homérique, roi des Myrmidons, dépeint comme le plus brave et le plus puissant guerrier pendant le siège de Troie. Fils de Thétis et de Pélée, il est élevé par le centaure Chiron. Pour le rendre immortel, sa mère le plonge dans les eaux du Styx le tenant par le talon qui reste le seul point vulnérable de son corps. À la suite d'une prédiction, selon laquelle il tomberait devant Troie, sa mère l'envoie dans l'île de Skyros chez le roi Lycomède, où il séjourne déguisé en femme sous le nom de Pyrrha. Découvert par Ulysse, il se laisse conduire au siège de Troie où il se montre invincible. Mais, furieux contre Agamemnon qui lui avait ravi sa captive Briséis, il se retire du combat. Cette colère d'Achille, qui faillit coûter la victoire aux Grecs, est l'épisode central de l'Iliade. Achille ne reprend les armes qu'après la mort de son ami Patrocle qu'il venge en tuant Hector mais il est lui-même atteint par une flèche décochée par Pâris, fils de Priam, et frère d'Hector, qui le blesse mortellement au talon. Après la mort d'Achille, Ulysse et Ajax se disputent ses armes.»


Au prochain saut

28 avril 2009

Saut: 278


( Depuis trois ou quatre sauts, le crapaud tente des choses.... des choses techniques, là où il n'excelle pas du tout...

Je ne pouvais plus déposer des photos; je ne pouvais plus retrouver la bonne police... J'ai changé, et le saut que vous lirez, il contient trois poèmes fabuleux, a été déposé sur le blogue à partir d'un autre fureteur... Voyons ensemble les résultats de l'expérience!

Bonne lecture. )


Chanson (Jacques Prévert)

 

Le malheur avait mis

les habits du mensonge

Ils étaient d’un beau rouge

Couleur du sang du cœur

Mais son cœur à lui était gris

 

Penché sur la margelle

il me chantait l’amour

Sa voix grinçait comme la poulie

Et moi

dans mon costume de vérité

je me taisais et je riais

et je dansais

au fond du puits

Et sur l’eau qui riait aussi

la lune brillait contre le malheur

la lune se moquait de lui

 

 

La Lorelei (Henrich Heine)

 

Ich weiss nicht, was soll es bedeuten

Dass icht so trauring bin;

Fin Märchen aus alten Zeiten,

Das kommt mir nicht aus dem Sinn.

 

« Je ne sais pas pourquoi

Mon Coeur est si triste;

Un conte des vieux âges

Toujours me revient à l’esprit.

La brise fraîchit, le soir tombe

Et le Rhin coule silencieux;

La cime du mont flamboie

Aux feux du soleil couchant.

 

La plus belle des jeunes filles

Là-haut assise, merveilleuse,

Ses joyaux d’or étincellent.

Elle peigne ses cheveux d’or.

 

Elle les peigne avec un peigne en or,

En chantant une romance,

Son chant a un pouvoir

Étrange et prestigieux.

 

Le batelier dans sa petite barque

Est saisi d’une folle douleur;

Il ne voit plus les récifs, les rochers,

Le regard perdu là-haut.

 

Je crois que les vagues ont finalement englouti

Le batelier et sa barque;

Et c’est la Lorelei, avec son chant fatal,

Qui aura fait tout le mal.»

 

 

C’en fut une de passage (St-Denys-Garneau)

 

C’en fut une de passage dans notre monde

Une fin de semaine     une heure

                                 quelle importance a le temps

Pour visiter notre monde

                           notre ville notre espèce de monde

 

À vrai dire c’est une reine qui a le droit de vivre

Cette visite nous a fait plaisir

                                  malgré notre crainte des vivants

Quand elle est venue cela a bien fait

                                          un peu mal à nos yeux

Mais cela a fait à nos yeux du bien

 

 

Elle nous a dit faites-moi visiter

Elle ne nous a pas connus tels que nous étions

Étant tout à son désir et sa curiosité

 

 

Elle nous a dit faites-moi visiter le monde

Nous l’avons prise par la main alors

Un peu mal à l’aise parce qu’elle n’était pas

                                       une compagnie familière

Et que son pas n’avait pas la même allure que le nôtre

Nous sommes un peu trop habitués à l’allure

                                       de notre propre pas

Les reines nous déconcertent quelque peu


Au prochain saut 

 

 

 

21 avril 2009

Saut: 277



Vous finirez bien par découvrir mes plus profonds inspirateurs…

Autant de femmes
(Pierre Trottier)

Autant de femmes dans ma vie,
Autant de formes pour mon âme.
À chacune sa robe,
À chacune son poème.

La mode change
Tourne la terre
Tournent les corps
Dans leur sommeil

Autant de femmes dans ma vie,
Autant de souvenirs sur les rayons
De ma bibliothèque-cimetière,
Où je me cherche sans relâche
Entre ma fille qui vient de naître
Et ma mère qui vient de mourir.

Entre la robe de baptême
Et le linceul de la défunte,
Mon livre ouvert au berceau
Se referme au cercueil.
«Achevé d’imprimer le 19 mai»

La mode change
Tourne la terre
Tournent les corps
Dans leur sommeil.
Brûlons cette bibliothèque
Et déchirons robes et poésies

Dors ma femme nue
Dors ma fille innocente
Dors ma mère morte
Dors mon âme perdue
À la seule beauté
Qui ne se vêt d’étoffes ni de mots.

La mode change
Tourne la terre
Tournent les morts
Dans leur sommeil

Tourne la tête encor
Vers ta femme et ta fille
Vers ta mère et ta mort
Qui sont les formes de ton âme.


Mes mains
(André-Pierre Boucher)

À quoi est-ce qu’elles sont bonnes mes mains
à présent qu’elles n’ont plus de visages à aimer
l’une toute recroquevillée en guise de porte-plume
l’autre brûlée de tabac

je suis jeune pourtant
puisque je compte mon âge de deux fois mes dix doigts
plus une année
mais une si drôle d’année
de vieillissement prématuré
d’attente…

convulsions irritantes de mes mains
cheminements des veines haletantes
à la capture de chair en beauté-bronze
d’un été magnifique et rare

Soleil au torse nu
haleine multiple contre les promenades
solitude aiguë des cigales à la hauteur des midis
des chevelures blondes
des sandales d’été
des dents toujours prêtes à rire aux éclats

Je suis seul
Viendra-t-il quelqu’un de la route
quelqu’un que je connais : que j’aime
et me parlerait de la ville : ceux que j’aime
ou des inconnus porteurs d’espoir

Mais si donc moi j’ignore pourquoi je suis seul
qui donc le saura


Des navires bercés
St-Denys-Garneau

Des navires bercés dans un port
Doux bercement avec des souvenirs de voyages

Puis on trouve seuls les souvenirs errants
qui reviennent et ne trouvent pas de port
souvenirs sans port d’attache
Trouvent le port déserté
Un grand lieu vide sans vaisseaux.


«un carnet d'ivoire avec des mots pâles»

A NA C H O R È T E (nom masculin)
. religieux contemplatif qui se retire dans la solitude

- (ermite)

B R O C A R D E R (verbe transitif)
. railler avec des brocards (petits traits moqueurs, railleries)

Au prochain saut

18 avril 2009

Saut: 276



Robert Lalonde vient de publier UN COEUR ROUGE DANS LA GLACE, trois nouvelles dont le thème central est le ou les fantômes. Des fantômes réels ou irrréels. « On dit, là-bas, pour désigner l'attraction dangereuse: «un coeur rouge dans la glace» ou encore «le mauvais soleil». Il s'agit de cette berlue qui vous prend, dans le jour qui ne finit pas, comme si le soleil avait chaviré. Ce n'est que son reflet dans la glace, bien sûr. Mais ça peut vous rendre fou, vous égarer, vous perdre...»

Voici quelques citations de Robert Lalonde, tirées d'ailleurs:

. J’ai dû vivre longtemps sous l’eau, dans un autrefois inouï, dont j’ai mémoire toujours, renseigné à tout moment sur les moindres ondulations de nageoires, reptations d’esturgeons dans le chenal, traversées scintillantes des bancs de laquêches, bonds de truites, balancements hypnotiques des longues algues jaspées d’argent, mouchetées de colimaçons. Je vois tout ça quand je trace les mots, suis emporté dans la mouvance lente, les yeux ouverts dans cette transparence glauque où je suis étrangement habitué à me bouger, à remuer avec les flux, l’ondoiement tranquille ou les turbulences écumeuses. Je sais que nous fûmes poissons, au commencement. J’ai des souvenirs étonnants, sûrs, des grandes profondeurs, éblouissants et précis, parfois, comme ces rêves plus vrais que la vie et qui nous reviennent souvent.

. Il n’y a pas de sens, il n’y a qu’un déroulement, alternativement terne et scintillant, hivernal, printanier, une passion qui cherche à mettre au moins la moitié du monde entre notre cœur et sa honte.

. Celui qui parle ne sait pas. Celui qui sait ne parle pas!

. Ces errements épouvantables et passionnés qui nous font battre le cœur et nous meurtrissent, ces incartades en zones superbement terrifiantes, abîmes où le désir nous jette, flancs de montagne abrupts où s’accrochent amoureusement les grimpeurs, fusées où s’entassent, avec un effrayant bonheur de curiosité, les astronautes fous, terrains vagues où vont s’aimer jusqu’au martyre les grands solitaires obsédés. Notre passion est celle du monarque dans la moustiquaire : on y perd des bouts d’ailes, des bouts de pattes, mais – abîme promis, abîme donné -, on y retourne, comme des drogués.

. Chacun est cet oiseau perché, qui peut détaler par en haut ou par en bas, animé par un instinct, ou plutôt par un désir qu’il ne comprend pas toujours. Toutes les chances et toutes les malchances sont de notre côté, et si nous agissons aveuglément, à quoi sommes-nous donc aveugles? Au passé, à nos traces, à nos certitudes. Nous sommes pour ainsi dire «programmés» pour chercher et trouver. Nous mourons dès que cessent nos fouilles harassantes, dès que la passion de voir, plus haut, plus loin, nous déserte.

. Nous devenons différents parce qu’il est périlleux d’être semblables!

. Comme le cœur est difficile à apaiser. Nous luttons sans cesse, même au repos. Mille batailles secrètes sont gagnées, perdues, parties nulles, tour à tour, dans le mystère du corps, celui du cœur, le mystère entier de l’être entier.

. … l’amour et son contraire – la grande frousse de sortir de soi –

. L’humain est sauvage, indomptable et déchaîné quand il est assailli de désirs sans espérance. Ce n’est qu’à force de bien regarder, qu’à force de voir, qu’on apaise, qu’on appartient à nouveau au monde, qu’on comprend, qu’on trouve un peu sa place, étrange et précise, dans l’univers enchamaillé.

À ces bijoux de Robert Lalonde, j’ajoute ce fort beau poème de Gatien Lapointe :

Corps accordés


Les yeux sont un songe reflétant l’univers


Je dis que nous vivrons

Nous prendrons demeure à jamais

Dire est ouvrir une fenêtre sur la terre

Et nous voyons tout l’avenir


Nous porterons la lumière du monde


J’ai fermé toutes les portes de la cité

J’ai remis aux champs nos animaux familiers

Aucun secret n’existe

Nous habitons la matière nue

Le paysage est dans nos mains


Quel travail reprendrons-nous à l’instant


Un signe bouge dans la pierre intacte

Et le printemps éparpille ses cendres

Ta hanche garde un feu contre les vagues

Toute forme vient fleurir sur tes lèvres


Notre espoir s’étend comme une rivière


Nous avançons dans la nuit vulnérable

Et nous prenons chaleur dans notre chair

J’imagine un lieu où vivre est aimer

Et grandir un soleil port vers tous


Ô année qui fleurit sur ses épis


Tes yeux voyagent dans les quatre vents

Notre sang est le battement du temps

Et ton souffle anime tout horizon

Le chant su sol est sans rupture

On nous conduit au cœur du monde


Nous prendrons demeure à jamais


Un homme veille à la clarté du pain

Et la femme chanta dans le bois solitaire

Nous formerons l’accord fondamental

Ô miel d’été qui me remplit la bouche


Quelle blessure dira la beauté du monde

La mort nous rattrappera-t-elle en pleine route?



«un carnet d’ivoire avec des mots pâles»


A F F A B U L E R (verbe)

. transitif : composer les épisodes de (une œuvre de fiction);

. intransitif : fabuler

- (rêver)

B E S T I A I R E (nom masculin)

. celui qui devait combattre contre les bêtes féroces, ou leur était livré au cours des jeux de cirque;

- belluaire; gladiateur.

. recueil de fables, de moralités sur les bêtes.

Au prochain saut

15 avril 2009

Saut: 275





New York, New York!

Comme la chanson de Frank Sinatra!

C'est une tradition, pour certains du moins, de se retrouver à New York, pour Pâques. Au coeur de Manhattan, au pied de l'Empire State Building, à deux pas de Times Square, en plein milieu d'une foule bigarrrée qui cherche la Fitfth Ave. (à gauche ou à droite de Brodway?), sous un parapluie de gratte-ciel aussi différents que magnifiques... c'est la magie new-yorkaise!

Il y a longtemps que le crapaud y était allé, près de trente ans... Comme les choses peuvent changer tout en demeurant fondamentalement les mêmes. La propreté et la sécurité, voilà il me semble les deux aspects qui étonnent celui qui a laissé cette tradition aux autres. Le rythme est toujours aussi fou, les lumières de nuit aussi flamboyantes, les klaxons aussi présents, les couleurs entièrement éblouissantes et les gens, aussi aux-mêmes, c'est-à-dire perdus ou noyés dans des foules innombrables.



Nous ( Mathilde et moi) avons tout fait, du «touristing» au «magasining» au «sightseeing» mais une chose essentielle nous intéressait: WTC. Après une marche dans Central Park et la descente - parade oblige - de la 5ième Avenue, nous nous sommes dirigé, à pied, vers le World Trade Center, Ground Zero. Sans doute pour mille et une raisons mais certainement parce qu'en ce jour de Pâques (nous étions dimanche) nous retrouver là où se sont déroulé les événements du 11 septembre, faire le tour de cet endroit offert à nos yeux par tous les médias, nous retrouver à le marcher, monter dans une tour qui a su se tenir debout et apercevoir, un instant seulement, l'étendue de ce périmètre alors dévasté aujourd'hui en reconstruction, l'effet est tout à fait émouvant. Il y a comme une espèce de silence, comme si les immeubles protégeaient les restes de ces géants abattus, comme s'ils installaient une forme de recueillement.

Nous nous sentions loin du 11 septembre lui-même mais tellement proche d'une catastrophe inimaginable à moins que l'on lève les yeux vers le ciel, que l'on puisse imaginer plus de cent étages, deux fois, s'écrouler. Sur place c'est quasi impossible de s'en faire une image tellement c'est irréel.

Le bruit d'un avion passant au-dessus de nous devient terreur en ce jour de Pâques ensoleillé et froid. Des autos circulent, sans doute un visage se retourne vers les palissades bleues. «C'est là que ça s'est passé!» Ses paroles sans écho combien de fois et en combien de langues furent-elles prononcées?

New York, New York! À Pâques.

Lorsque nous avons quitté WTC en route vers Wall Street, Mathilde et moi ne pouvions que garder un profond silence. Nous nous retournions, pour s'assurer
sans doute que ce que l'on venait de voir était bien les restes de ce qui s'y est déroulé et même là, comment se faire une image précise de l'irrationnel?

Le ciel est haut au-dessus de Ground Zero. Et nous nous sentions minuscules...




Au prochain saut



8 avril 2009

Saut: 274



Il me semble que la neige qui nous revient depuis hier, elle me semble … inadéquate!

C’est incroyable à quel point le printemps, comme tout autre saison d’ailleurs, une fois qu’il cherche à s’installer, y réussit un peu et enfin, doucement mais cette assurance qui fait qu’on l’apprécie, nous apparaît comme acquis. Il n’a plus ni le droit ni le privilège de revenir sur ses pas.

Il me semble que la neige de ce matin est inadéquate.

Je vous offre un poème – il fera tout petit, tout rien derrière les deux Baudelaire du dernier saut – mais le voici quand même.

Nous nous retrouverons dans quelques jours puisque le crapaud sera à New York en fin de semaine, celle de Pâques.

matin retors

se referma la porte

dans le bruit matinal

et ronronna la voiture taxi


la pluie appelle le verglas

trois chats au bout de la ruelle

se font face


la fumée en nuages, sous la voiture taxi

s’éfaufila, s’effrangea, s’effilocha

puis erra comme un fantôme


un souvenir démarre, emmêlé à la pluie,

laissant quelques traces dans la gadoue

la ruelle aura repris ses couleurs de l’aube


alors que la voiture taxi, ayant cligné de l’œil,

oubliera ce pâle ruban que le matin dénoue…

… quelque chose de présent dans l’absence


la nocturne noirceur se brisa

à l’heure où glissait la voiture taxi

sur des parapets abstraits


que le temps a plantés autour de la ville

celle qui s’installera dans la ruelle

y prenant toute la place


l’espace est mince

entre césure et coupure

l’on vit dans des déchirures de fumée…

… quelque chose d’absent dans la présence


«un carnet d’ivoire avec des mots pâles»


D É C A T I (adjectif)

. éprouvé par l’âge; qui a perdu sa fraîcheur, sa beauté;

- (flétri).

E C T O P L A S M E (nom masculin)

. couche superficielle de la cellule animale, surtout visible chez certains protozoaires (amibes);

. émanation visible du corps du médium; personne inconsistante qui ne se manifeste pas

- (zombie).

Au prochain saut

3 avril 2009

Saut: 273



Il est vrai que le crapaud a négligé la poésie et cela depuis quelques sauts. Mis à part les poèmes du crapaud lui-même, il faut remonter assez loin derrière avant de retrouver un poème.
Je corrige la situation en vous offrant deux Baudelaire qu’il est très fascinant de lire l’un avec l’autre, l’un après l’autre puis l’un avant l’autre.
Faites cette expérience entre l’irrémédiable et l’irréparable…


L’Irrémédiable


Une idée, une Forme, un Être
Parti de l’azur et tombé
Dans un Styx bourbeux et plombé
Où nul œil du Ciel ne pénètre;

Un ange, imprudent voyageur
Qu’a tenté l’amour du difforme,
Au fond d’un cauchemar énorme
Se débattant comme un nageur,

Et luttant, angoisses funèbres!
Contre un gigantesque remous
Qui va chantant comme les fous
Et pirouettant dans les ténèbres;

Un malheureux ensorcelé
Dans ses tâtonnements futiles,
Pour fuir d’un lieu plein de reptiles,
Cherchant la lumière et la clé;

Un damné descendant sans lampe,
Au bord d’un gouffre dont l’odeur
Trahit l’humide profondeur,
D’éternels escaliers sans rampe,

Où veillent des monstres visqueux
Dont les larges yeux de phosphore
Font une nuit plus noire encore
Et ne rendent visibles qu’eux;

Un navire pris dans le pôle,
Comme en piège de cristal,
Cherchant par quel détroit fatal
Il est tombé dans cette geôle;

- Emblèmes muets, tableau parfait
D’une fortune irrémédiable,
Qui donne à penser que le Diable
Fait toujours bien ce qu’il fait!

II

Tête-à-tête sombre et limpide
Qu’un cœur devenu son miroir!
Puits de Vérité, clair et noir,
Où tremble une étoile livide,

Un phare ironique, infernal,
Flambeau des grâces sataniques,
Soulagement et gloire uniques,
- La conscience dans le Mal!
-
(Charles Baudelaire)



L’irréparable


Pouvons-nous étouffer le vieux, le long Remords,
Qui vit, s’agite et se tortille,
Et se nourrit de nous comme le ver des morts,
Comme du chêne la chenille?
Pouvons-nous étouffer l’implacable Remords?

Dans quel philtre, dans quel vin, dans quelle tisane,
Noierons-nous ce vieil ennemi,
Destructeur et gourmand comme la courtisane,
Patient comme la fourmi?
Dans quel philtre? dans quel vin? dans quelle tisane?

Dis-le, belle sorcière, oh! Dis, si tu le sais,
À cet esprit comblé d’angoisse
Et pareil au mourant qu’écrasent les blessés,
Que le sabot du cheval froisse,
Dis-le, belle sorcière, oh! dis, si tu le sais.

À cet agonisant que déjà le loup flaire
Et que surveille le corbeau,
À ce soldat brisé! s’il faut qu’il désespère
D’avoir sa croix et son tombeau;
Ce pauvre agonisant que déjà le loup flaire!

Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir?
Peut-on déchirer des ténèbres
Plus denses que la poix, sans matin et sans soir,
Sans astres, sans éclairs funèbres?
Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir?

L’Espérance qui brille aux carreaux de l’Auberge
Est soufflée, est morte à jamais!
Sans lune et sans rayons, trouver où l’on héberge
Les martyrs d’un chemin mauvais!
Le Diable a tout éteint aux carreaux de l’Auberge!

Adorable sorcière, aimes-tu les damnés?
Dis, connais-tu l’irrémissible?
Connais-tu le Remords, aux traits empoisonnés,
À qui notre cœur sert de cible?
Adorable sorcière, aimes-tu les damnés?

L’Irréparable ronge avec sa dent maudite
Notre âme, piteux monument,
Et souvent il attaque, ainsi que le termite,
Par la base le bâtiment.
L’irréparable ronge avec sa dent maudite!

- J’ai vu parfois, au fond d’un théâtre banal
Qu’enflammait l’orchestre sonore,
Une fée allumer dans un ciel infernal
Une miraculeuse aurore;
J’ai vu parfois au fond d’un théâtre banal

Un être, qui n’était que lumière, or et gaze,
Terrasser l’énorme Satan;
Mais mon cœur, que jamais ne visite l’extase,
Est un théâtre où l’on attend
Toujours, toujours en vain, l’Être aux ailes de gaze!

(Charles Baudelaire)


Étrangement, ces deux poèmes tirés de LES FLEURS DU MAL, se retrouvent sous «Spleen et Idéal), le premier au numéro LXXXIV et le second au LIV; je me suis permis de les déplacer strictement pour le plaisir de la lecture et, d’une certaine manière, la façon qu’ils possèdent dans le génie baudelairien… de s’interpeler!


«un carnet d’ivoire avec des mots pâles»


C H T O N I E N (adjectif)
. qui a trait aux divinités infernales.


C O R Y P H É E (nom masculin)
. chef du chœur dans les pièces de théâtre antique;
. personne qui tient le premier rang dans un parti, une secte, une société;
- chef; guide.
. deuxième des cinq échelons dans le corps de ballet de l’Opéra de Paris.


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30 mars 2009

Saut: 272



Le crapaud arrive – déjà! – à la fin de la transcription de son deuxième cahier de lecture qui ira, maintenant, sagement dormir dans la bibliothèque se coller au dos du premier…
Dans ce cahier, où je retrouve de fort belles choses, la fort mauvaise habitude de ne pas y inscrire les dates ainsi que des souvenirs uniques; je vous les envoie en vrac…

Bonne lecture.

. Ma vie n’est pas derrière moi
ni avant
ni maintenant
Elle est dedans
(Jacques Prévert)

. Ne devrions-nous pas rechercher, chez l’enfant déjà, les premières traces de l’activité poétique? L’occupation préférée et la plus intensive de l’enfant est le jeu. Peut-être sommes-nous en droit de dire que tout enfant qui joue se comporte en poète, en tant qu’il se crée un monde à lui, ou, plus exactement, qu’il transpose les choses du monde où il vit dans un ordre nouveau tout à sa convenance. Il serait alors injuste de dire qu’il ne prend pas ce monde au sérieux; tout au contraire, il prend très au sérieux son jeu, il y emploie de grandes quantités d’affect. (Freud)

. L’homme, dans sa maison, n’habite pas l’escalier, mais il s’en sert pour monter et pénétrer partout; ainsi l’esprit humain ne séjourne pas dans les nombres, mais il arrive par eux à la science et à tous les arts. (Rivarol)

. La vie n’est qu’une ombre qui passe,
Un pauvre acteur qui s’agite et parade une heure, sur la scène,
Puis on ne l’entend plus; c’est un récit
Plein de bruit, de fureur qu’un idiot raconte
Et qui n’a pas de sens.
(Shakespeare)

. Toutes mes difficultés de ces temps derniers m’ont appris que le secret du bonheur serait de se tenir toujours à la hauteur de ses propres exigences dans tous les ordres, physique, intellectuel et moral, grâce à une discipline de travail et de sacrements. (Saint-Denys-Garneau)

. Je pris conscience de ce qu’il y a de divin et de ce qu’il y a de ridicule dans toute existence humaine : l’énigme de nos cœurs déchirés et révoltés, la profondeur de l’histoire universelle et l’immense miracle de la pensée qui transfigure notre courte existence et qui, par l’effet de la connaissance, élève notre petite destinée dans la sphère de la nécessité et de l’éternel. (Herman Hesse)

. Ce que les vieux contemplent, quand ils rêvent au bord d’un cours d’eau, c’est leur propre mort; je suis maintenant assez vieux pour le savoir. Et moi, je m’approche d’eux parce qu’au fond de moi, il y a une ou deux questions que je voudrais leur poser. Des questions que je me pose depuis longtemps. Je voudrais qu’ils me disent ce qu’ils aperçoivent de l’autre côté et s’ils ont trouvé comment on fait pour traverser. Voilà, c’est tout.
(Jacques Poulin)

. Tant de souvenirs du passé surgissent lorsqu’on essaie de ressusciter en imagination les traits d’un être aimé qu’on voit ceux-ci confusément à travers ces souvenirs comme à travers des larmes. Ce sont les larmes de l’imagination.
(Léon Tolstoï)

. … parfois la mémoire superpose les souvenirs…
(Jean Rouaud)

. … les souvenirs s’éloignent chaque jour davantage de ce qui les a fait naître…
(Jostein Gaarder)

. Tout a un endroit et un envers. En général d’égale valeur.
(Peter Hoeg)

. Car il est de certains moments et de certains cas où la vie imite l’art, où les deux créations s’entremêlent tellement inextricablement qu’elles se reflètent elles-mêmes.
(Howard Buten)

. Il est tellement plus facile de condamner une âme à la perdition ou de dire des prières pour son salut que d’endosser la faute de l’avoir laissé croître dans l’abandon et courir à sa perte. La loi anglaise n’a commencé qu’à la fin du XVIIIième siècle à concevoir l’idée que le crime n’est pas nécessairement un péché. Les limites de la responsabilité humaine n’ont jamais été convenablement étudiées.
(Olivier Wendell Holmes)

. Un seul être vous manque
Et tout est dépeuplé…
(Léo-Paul Fargue)

. L’homme cherche sans passion
le cœur de la vie
ou passionnément
cherche sa surface
mais cœur et surface
sont essentiellement identiques,
les mots ne les opposent
que pour exprimer l’apparence.
Si un nom est requis, la surprise les nomme tous les deux :
l’existence s’ouvre…
(Tao tö King)

. Pour qu’une chose soit intéressante, il suffit de la regarder longtemps.
(Gustave Flaubert)

. Si la douleur est violente, elle est courte; si elle est longue, elle est légère. Tu ne la sentiras guère longtemps, si tu la sens trop; elle mettra fin à soi, ou à toi : l’un et l’autre revient à un. Si tu ne la portes, elle t’emportera…
(Montaigne)


«un carnet d’ivoire avec des mots pâles»


D A M A S Q U I N E R (verbe transitif)
. incruster (dans une surface métallique) un filet d’or, d’argent, de cuivre formant un dessin.


É C O B U E R (verbe transitif)
. peler (la terre) en arrachant les mottes, avec les herbes et les racines, que l’on brûle ensuite pour fertiliser le sol avec les cendres.


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26 mars 2009

Saut: 271

Le crapaud achève aujourd’hui le survol autour de Jan Trefulka.

Son HOMMAGE AUX FOUS raconte l’histoire de Cyril Dusa alors qu’il sort de l’hôpital où il a fait un assez long séjour. Comme le médecin l’a autorisé à vivre à sa guise, naturellement il se croit condamné. Que signifie, d’ailleurs, vivre à sa guise, pour un paysan thèque marié avec une femme acariâtre, et dont le seul plaisir consiste à cultiver son bout de vigne et à surveiller ses fûts?

Quelque chose a changé, cependant : Cyril Dusa ne se reconnaît pas. Son nom lui apparaît lié à un destin qui n’est pas vraiment le sien. Rentré chez lui, il s’enferme dans le grenier. Raconte sa vie dans un cahier, pour lui tout seul. Envoie promener son fils qui lui fait des remontrances. Va se saouler au village. C’est là qu’il rencontre Éva, une jeune fille qui se donne mais qu’aucun homme ne garde. À soixante ans, Cyril découvre l’amour.

Le reste de l’histoire montrera comment, peu à peu, les choses rentrent dans l’ordre.

La simplicité du ton et la vivacité des portraits ne sont pas le seul charme de ce roman. On y trouve aussi une foule de détails sur la vie dans un petit village des Sudètes (région naguère rattachée par Hitler à l’Allemagne), depuis l’avant-guerre jusqu’à nos jours.




Jan Trefulka


Voici quelques phrases tirées de ce roman.

. Car tout homme est évidemment libre, absolument libre comme Dieu tant qu’il ne commence pas à tenir compte des personnes qui l’entourent. C’est en elles que réside son esclavage et plus elles sont proches, plus elles l’enchaînent. Ainsi peut-on ressentir une haine cruelle envers ceux qui vous sont le plus chers, une haine douloureuse envers ceux avec qui on marche main dans la main, une haine désespérée à l’égard de celui dont on a besoin pour vivre.

. Dans ce grumeau réduit à quelques simples cellules sont stockées dès ses premières secondes toutes les connaissances nécessaires à la vie. À croire que l’apparition du cerveau sert à l’homme seulement à ignorer comment vivre, à pouvoir venir au monde sans expérience et presque sans instincts, à devoir, encore et encore, apprendre tout ce que nos ancêtres ont déjà appris à chaque génération, à être contraint de répéter toutes les erreurs, de passer par toutes les souffrances, de se préparer des pièges pour y tomber soi-même, d’entrer dans le malheur en connaissance de cause et de vaciller, désemparé, chaque fois que l’ombre d’une grande main étrangère obscurcit notre vie.

. Notre aptitude à penser nous vaut la perte de notre mémoire collective; notre capacité de réflexion, la rupture du fil des générations si bien que nous ne cessons pas de redécouvrir ce qui est déjà découvert, de résoudre à nouveau, dans les affres qui accompagnent toute décision, ce qui a déjà été résolu.

. Lorsqu’on boit, le temps passe trois fois plus vite car les mots coulent trois fois plus lentement, reviennent, se répètent, roulent, passent d’une bouche à l’autre.

. … il avait l’impression qu’un animal inconnu se mouvait au milieu de la clairière. Un animal maladroit, qui paraissait devoir à tout moment retomber à quatre pattes, tant sa station debout semblait précaire. Un être mi-oiseau, mi-quadrupède, inadapté à la vie au milieu des herbes et des arbres, une bête fauve prise d’un désir de voler et qui était restée à mi-chemin, dressée pour prendre son essor, mais incapable de s’arracher au sol. Ainsi survit en chacun de nous une insatisfaction permanente, l’aspiration à devenir différent, plus grand, plus léger, plus rapace, à se transformer, à se dégager, à être plus qu’homme. S’élever comme l’oiseau, plonger dans les profondeurs comme le poisson, s’enfoncer dans le sol comme le ver. Si rien de tout cela ne nous est accordé, nous essayons au moins tantôt d’emprunter une autre rue, tantôt de changer de vêtements ou de rêver à ce que nous serions si nous n’étions pas ce que nous sommes.

. Comme toujours, la chose commençait par une toile d’araignée ténue, imperceptible, dont les fils à peine visibles se transformeraient avec le temps en des cordes solides et celles-ci à leur tour en barreaux que même la meilleure volonté ne pourrait abattre.

. On n’a aucun devoir envers ce qu’on reçoit, mais seulement envers ce dont on est soi-même l’auteur.

. Mais qu’est-ce que le bonheur, si ce n’est le coup le plus raffiné d’un destin tragique?

. N’es-tu qu’une écuelle trop plate dont le grain s’envole au moindre souffle du vent?


«un carnet d’ivoire avec des mots pâles»


B E N O Î T (E) (adjectif)
. bon et doux;
. qui prend un air doucereux.


C A L L I P Y G E (adjectif)
. aux belles fesses;
. la Vénus callipyge : nom d’une statue du musée de Naples;
. adjectif et nom féminin : qui a des fesses exagérément développées.

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23 mars 2009

Saut: 270

Jan Trefulka


Vous connaissez, un peu du moins, mon intérêt pour les auteurs tchèques: Franz Kafka, Bohumil Hrabal, Milan Kundera. J’attire, aujourd’hui, votre attention sur un autre. Je le cite parfois. Il s’agit de Jan Trefulka, un très bon ami de Kundera qu’il ne suivra toutefois pas en exil. Il est Morave et veut le demeurer. Il est né en 1929 à Brno, même ville que Bohumil Hrabal, a étudié en philosophie et, bizarrement, à deux reprises Trefulka fut exclu du Parti communiste. Tout comme son concitoyen Hrabal, il fait mille et un métiers, connait mille et une misères. Plusieurs de ses ouvrages, dont les tout derniers, furent publiés à Prague en édition clandestine.

J’ai découvert sur le web une nouvelle inédite qu’il aurait publiée en 1998 dans le supplément littéraire du journal Pravo. Ce n’est pas ce que je voulais vous présenter, ayant plutôt prévu piger dans mes cahiers de lecture et vous offrir quelques citations de son roman HOMMAGE AUX FOUS. Mais j’ai reviendrai.

Alors voici, par bribes, cette nouvelle intitulée «Comment une fable prit naissance» :

Alice et Robin, protagonistes de la nouvelle, forment un couple insolite. Ils vivent dans une institution pour handicapés physiques. Elle a perdu ses jambes dans un accident, il est bossu. L’auteur nous présente Alice le jour de son 25ième anniversaire. Elle se trouve encore au lit et attend Robin, son mari, qui devrait venir, comme chaque matin l’assister dans sa toilette. Elle entend Robin rire avec des femmes quelque part au rez-de-chaussée, elle s’impatiente, elle est prise d’angoisse, de doute et de jalousie, elle a peur de perdre cet homme, le lien principal qui l’attache au monde. Elle crie, elle l’appelle pour qu’il vienne la chercher. Voici comment Trefulka décrit les habitudes matinales de ce couple insolite, lui qui écrivait : «Peut-être un homme n’agit-il qu’en suivant la pente de ses habitudes.»

« Par-delà neuf montagnes, par-delà neuf rivières, il entendait Alice qui s’impatientait. Ce n’est pas qu’elle fût incapable de se débrouiller toute seule pour les deux étages qui la séparaient de son bureau, mais ils avaient tout un rituel matinal, et il aurait été par trop bizarre que Robin l’oublie justement en ce jour, qui était celui des vingt-cinq ans d’Alice. Bien entendu, il n’en avait nullement l’intention, il se faisait déjà une fête de tous ces gestes, de tous ces mots accoutumés, il ne pouvait imaginer sa vie sans eux

Et dans la mémoire éreintée d’Alice resurgit son passé. Elle se voit telle qu’elle était avant l’accident et elle se dit qu’elle devait être «sacrément détestable avec son assurance de belle fille de la campagne, intelligente, un tantinet trop futée peut-être, derrière qui les garçons et les hommes faits se retournaient au passage…»

Finalement Robin arrive, avec un énorme bouquet de roses. Il regarde la tête d’Alice sur l’oreiller et surtout sa bouche curieuse qui a toujours l’air de sourire avec un peu d’ironie. L’auteur en profite pour faire un portrait d’Alice. «Avec les grands yeux bleu-gris et le nez un peu frivole, cela composait un visage aspirant à la joie et au rire, où planait cependant une ombre d’incertitude et qui était à l’affût du moindre mot déplacé, voire du moindre geste suggérant quelque chose qui la ferait tiquer. Robin savait que ce que Alice supportait le moins c’était les paroles et les gestes de compassion

Alice accueille Robin, elle fait semblant de le gronder pour son retard, mais elle laisse échapper aussi quelques mots qui trahissent son bonheur. Elle se fait porter par Robin dans la salle de bain, se laisse dévêtir et asseoir dans la baignoire. Robin coupe le ruban du bouquet et répand les fleurs sur la mousse, dans laquelle s’enfoncent les moignons, tout ce qui reste des jambes d’Alice. Il n’arrive pas à se rassasier du tableau d’Alice dans sa baignoire, «un demi-nu en blanc et écarlate, les seins, les épaules et les bras modelés par le travail et l’exercice, parce qu’ils doivent assumer tout l’effort nécessaire aux déplacements». En pensant à Robin, Alice se souvient parfois de son ancien fiancé, Pavel, «homme qui savait toujours beaucoup mieux qu’elle ce qu’il lui fallait et ce qui lui convenait mais qui lui a envoyé après son accident une lettre lui expliquant pourquoi il ne pouvait pas l’épouser, pourquoi elle ne le reverrait jamais.» Elle le comprend, elle sait que ses jambes sont parties bien que la formule lui semble totalement insensée. Elle se demande : «Comment ce qui vous permet de marcher peut-il partir? Et partir de surcroît en emportant avec soi toute votre vie, emportant tout votre amour…»

Mais le plus grand événement de cette journée exceptionnelle dans la vie du couple ne vient que plus tard. Robin amène Alice, sur son fauteuil roulant, emmaillotée dans un plaid, à la cour de l’institution devant la porte d’un atelier. Alice sait que Robin va lui offrir encore quelque chose d’important et elle est un peu inquiète. Elle craint que ce ne soit pas un cadeau complètement idiot. C’est là, en présence d’autres pensionnaires venus souhaiter à Alice un bon anniversaire, que Robin lui offre un engin étrange qu’Alice n’arrive pas à nommer. C’est un tricycle à moteur avec un large guidon à la place du volant qui ressemble à un scarabée exotique avec les élytres et les antennes. Robin est fier de lui annoncer qu’il n’a acheté que la chaîne et la lampe et que tout le reste était fabriqué par lui à partir de matériel volé ou récupéré à la casse. D’abord hésitante, Alice est prise tout à coup d’un enthousiasme irrésistible, elle se rend compte que l’engin lui donne une liberté inespérée. Désormais elle pourrait aller en ville quand elle voudra. Elle sait que Robin n’a pas de permis, mais elle se laisse pourtant installer dans le siège et s’agrippe au cadre en tube métallique. Et déjà la machine infernale se met en marche et emporte les deux passagers vers la forêt, les champs, et le village et même vers les paysages nouveaux. Ivres par la vitesse, Robin et Alice rêvent déjà d’un voyage jusqu’à la mer. Le souvenir de Pavel, qui est aussi un obsédé de la vitesse, surgit brusquement dans la mémoire d’Alice. Quand elle avait encore les jambes, il l’amenait à moto à la plage et au bal. Soudain l’engin quitte la route et les deux passagers, agrippés l’un à l’autre, sont catapultés vers la ramure d’un chêne. Pendus à une branche, dans une position bien dangereuse, ils ne perdent pas leur sang-froid et ils arrivent même à rigoler. C’est là où ils seront retrouvés par les sauveteurs.

« J’aurais jamais pensé, dira l’un des sauveteurs, que ce Robin, cet avorton bossu, aurait une veine pareille.» Alice, elle, demandera en riant : «Et pourquoi est-ce que je ne pourrais pas avoir de la veine moi aussi, pour une fois?»


«un carnet d’ivoire avec des mots pâles»




A F F I D É (adjectif et nom masculin)
. à qui on peut se fier, se confier
comme nom : confident
. qui se prête en agent sûr à tous les mauvais coups
comme nom : acolyte, complice


B A U G E (nom féminin)
. gîte fangeux (de mammifères, notamment porcins) : lieu très sale;
. mortier fait de terre et de paille.


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18 mars 2009

Saut: 269

Coménius


Le décrochage scolaire revient à la mode. Il revient une autre fois à la mode, mais sous la même apparence qu'auparavant : le nombre de décrocheurs par rapport au nombre d’élèves qui réussissent, c'est-à-dire parvenant à décrocher leur diplôme de fins d'études secondaires.

La situation n’est pas nouvelle. Elle a même donné naissance à une «réforme». A-t-elle été bien comprise? Bien expliquée? Bien endossée? Nous aurons des réponses à ces questions lorsqu'une problématique nous obligera à repenser nos manières de faire. Et si c’était plutôt notre manière d’être qui était en jeu?

La ministre de l’Éducation du Québec a décidé de se préoccuper de la situation. Elle fixera des objectifs à atteindre. Et nous attendrons les résultats dans quelques années…

Je me demandais, en écoutant cette nouvelle, qui dans mes cahiers de lecture pourrait bien aider à voir autrement. Je me suis dirigé vers Coménius que Jean Bédard a si bien étudié et nous présente de façon claire.

Voici quelques éléments pouvant nourrir la réflexion et que l'on risque de ne pas retrouver ailleurs, pouvant être perçus comme du «pelletage de nuages».


. L’école doit être pansophique, elle doit viser l’épanouissement complet de tous jusqu’à faire de chacun un être souverain, un lieu de rayonnement, un levier de la démocratie. Tous, filles et garçons, pauvres et riches, infirmes et bien portants, lents d’esprit et subtils en pensée, de la conception jusqu’à la mort doivent être en chemin vers l’épanouissement de soi par l’épanouissement d’autrui. Qu’un seul soit mis de côté et l’entreprise entière perd sa légitimité…

. Les moments décisifs ouvrent les portes, ils n’expliquent pas.

. La culture d’un peuple se mesure, non pas à ses particularités, mais à son intérêt pour l’humanité entière. Une culture rayonne dans la mesure où son éducation va jusqu’au fond de l’homme et des choses. Devenir homme ou femme soi-même constitue le premier pas. Accompagner chaque enfant est notre premier devoir.

. L’arbre prend racine avant de partir à l’assaut du ciel et même là, c’est avec son corps qu’il se hisse. Ce qui était vrai pour le pays devait l’être pour le corps. Éduquer, c’est faire entrer quelqu’un chez soi.

. Chaque école doit être conçue comme un petit paradis. Perçons le bâtiment de grandes fenêtres, entourons-le d’un jardin parsemé d’arbres, transformons ses murs en exposition, car c’est la nature qui, en premier, doit enseigner. Les élèves entendront les oiseaux, toucheront des animaux, seront constamment façonnés par la tendresse de la vie… Tout ce qui est enseigné doit être montré. La culture véritable n’est qu’un chenal entre la nature intérieure et la nature extérieure. Sur ce chenal, l’éducateur joue le rôle d’un passeur.

. Toute violence sera chassée de l’école. Parmi les violences : la grisaille des lieux, l’austérité des classes, la rigidité des bancs, l’inactivité physique si contraire à la nature des enfants… L’école n’a tout simplement pas le droit d’engendrer le dégoût de l’expérience et de la connaissance. L’école doit devenir le foyer de tous les rendez-vous, le centre d’un miroir concave dans lequel vient se refléter l’univers entier.

. Toute la communauté se doit à l’école. Le soleil est immense et d’une très grande chaleur et pourtant, il ne peut allumer la moindre brindille à moins de concentrer ses rayons. Qu’un couple concentre son amour, il en résulte un enfant. Qu’une communauté concentre ses enfants, et nous avons une école. L’école n’est rien d’autre que de l’amour concentré.

. L’enseignement n’est rien d’autre que le mystère même de la création. Tout ce qui vit veut se reproduire dans l’âme humaine afin d’advenir à son essence. Par l’apprentissage, le monde renaît de l’intérieur des hommes de sorte que ce qui suit dépasse ce qui précède. Par l’éducation, l’homme a trouvé le moyen du dépassement de soi.

. L’école n’est qu’un microcosme de la communauté, on en peut enseigner dans ses murs la justice alors que l’injustice règne autour. Il est d’ailleurs impossible de protéger une école des injustices vécues entre les parents. Ces abus s’infiltrent à travers les enfants et entrent comme renards en poulailler.

. Si vous n’entendez plus rire dans une école, ce n’est pas une école.


Coménius (Jan Amos Komensky) est né le 28 mars 1592 et il mourra le 15 novembre 1670.

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14 mars 2009

Saut: 268

Il est de ces matins où le soleil, la prévision d'une belle journée... ne suffisent pas à nous mettre en train... Quand cela arrive, le crapaud relit Rimbaud. Un rituel.
Et ce matin, il me fallait me plonger avec ivresse dans Rimbaud. Permettez-moi de partager avec vous ce si génial «bateau ivre»
Bonne lecture.


LE BATEAU IVRE



Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me suis plus senti guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteurs de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus! Et les péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohu plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l’œil niais des falots!

Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sûres,
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend;

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rythmes lents, sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l’amour!

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir!

J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets!

J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs!

J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l’assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs!

J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D’hommes! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux!

J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan!
Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces,
Et les lointains vers les gouffres cataractant!

Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises!
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums!

J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.
- Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d’ineffables vents l’ont ailé par instants.

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu’une femme à genoux…

Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
Et le fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons!

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau;

Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d’azur,

Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs;

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l’Europe aux anciens parapets!

J’ai vu des archipels sidéraux! Et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur.
- Est-ce en ces nuits, sans fonds que tu dors et t’exiles,
Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur?

Mais, vrai, j’ai trop pleuré! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.
O que ma quille éclate! O que j’aille à la mer!

Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesses, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Je ne suis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.


Arthur Rimbaud
Au prochain saut

5 mars 2009

Saut: 267

Raymond Radiguet

Associer Louis-Ferdinand Céline et Raymond Radiguet! Je serais porté à croire que seuls mes cahiers, par le hasard de la lecture, peuvent se le permettre.


Louis-Ferdinand Céline



Nous allons tout de même jouer le jeu et voir ce que, finalement, cela donne comme résultat.

Allons-y! L-FC pour Céline et RR pour Radiguet.


RR Il n’y a pas d’amour de vivre sans désespoir de vivre.

RR Nous restions immobiles. Ainsi doit être le bonheur.

RR Je ne souhaitais rien d’autre que ces fiançailles éternelles, nos corps étendus près de la cheminée, se touchant l’un l’autre, et moi, n’osant bouger, de peur qu’un seul de mes gestes suffit à chasser le bonheur.

L-FC La meilleure des choses à faire, n’est-ce pas quand on est dans ce monde, c’est d’en sortir?

RR Ce n’est pas dans la nouveauté, c’est dans l’habitude que nous trouvons les plus grands plaisirs.

RR Celui qui aime agace toujours celui qui n’aime pas.

L-FC Pour que dans le cerveau d’un couillon la pensée fasse un tour, il faut qu’il lui arrive beaucoup de choses et des bien cruelles.

RR Nous croyons être les premiers à ressentir certains troubles, ne sachant pas que l’amour est comme la poésie, et que tous les amants, même les plus médiocres, s’imaginent qu’ils innovent.

RR Pourtant l’amour, qui est l’égoïsme à deux, sacrifie tout à soi, et vit de mensonges.

L-FC … le mensonge, ce rêve pris sur le fait…

RR Les moments où on ne peut pas mentir sont précisément ceux où l’on ment le plus, et surtout à soi-même.

RR Si la jeunesse est niaise, c’est faute d’avoir été paresseuse. Ce qui infirme nos systèmes d’éducation, c’est qu’ils s’adressent aux médiocres, à cause du nombre. Pour un esprit en marche, la paresse n’existe pas. Je n’ai jamais plus appris que dans ces longues journées qui, pour un témoin, eussent semblées vides, et où j’observais mon cœur novice comme un parvenu observe ses gestes à table.

L-FC Toujours j’avais redouté d’être à peu près vide, de n’avoir en somme aucune sérieuse raison pour exister. À présent, j’étais devant les faits bien assuré de mon néant individuel. Dans ce milieu trop différent de celui où j’avais de mesquines habitudes, je m’étais à l’instant comme dissous. Je me sentais bien près de ne plus exister, tout simplement. Ainsi, je le découvrais, dès qu’on avait cessé de me parler des choses familières, plus rien ne m’empêchait de sombrer dans une sorte d’irrésistible ennui, dans une manière de doucereuse, d’effroyable catastrophe d’âme. Une dégoûtation.

RR L’instinct est notre guide; un guide qui nous conduit à notre perte.

RR Il faut pourtant, me disais-je, que l’amour offre de grands avantages puisque tous les hommes remettent leur liberté entre ses mains.

L-FC La grande défaite en tout, c’est d’oublier, et surtout ce qui vous a fait crever, et de crever sans comprendre jamais jusqu’à quel point les hommes sont vaches. Quand on sera au bord du trou faudra pas faire les malins nous autres, mais faudra pas oublier non plus, faudra raconter tout sans changer un mot, de ce qu’on a vu de plus vicieux chez les hommes et puis poser sa chique et puis descendre. Ça suffit comme boulot pour une vie tout entière.

RR C’est l’objet que nous avons constamment sous les yeux que nous reconnaissons avec le plus de difficulté, si on le change un peu de place.

RR La puissance ne se montre que si l’on en use avec injustice.

RR La passion chemine par degrés vers les larmes.

L-FC Si les gens sont si méchants, c’est peut-être seulement parce qu’ils souffrent, mais le temps est long qui sépare le moment où ils ont cessé de souffrir de celui où ils deviennent un peu meilleurs.

RR Et si je tente de comprendre et de savourer cette délicate saveur qui livre le secret du monde, c’est moi-même que je trouve au fond de l’univers. Moi-même, c’est-à-dire cette extrême émotion qui me délivre du décor.

RR Je tiens au monde par tous mes gestes, aux hommes par toute ma pitié et ma reconnaissance.


Les titres: LE DIABLE AU CORPS pour Raymond Radiguet et VOYAGE AU BOUT DE LA NUIT pour Louis-Ferdinand Céline.


«un carnet d’ivoire avec des mots pâles»


A I G R E F I N (nom masculin)
. homme qui vit d’escroqueries, de procédés indélicats; chevalier d’industrie

- (escroc, faisan, filou)


C A L A M I S T R E R (verbe trans.)
. friser ou onduler (les cheveux);
. lustrer : cheveux calamistrés : pommadés, gominés.


Au prochain saut

2 mars 2009

Saut: 266

Début mars, le mois qui nous mène vers le printemps. Souhaitons que cela se fasse à vive allure. Non pas seulement pour nous débarrasser de l’hiver qui fut, somme toute, moins pénible que celui de l’an dernier. Tout risque d’être moins pénible que l’année dernière puisque nous sommes en deux mille… neuve.

Mais quand même, tout file à vive allure. Pour le crapaud, cette période est celle de la mise à niveau du point de vue santé. Hypocondriaque reconnu, je dois dire que j’aborde la période des examens médicaux avec une autre approche… celle de la sagesse, me disait le médecin. Peut-être aussi celle de l’âge! De toute manière, je me suis résolu à remettre entre les mains de la médecine tout l’espace qui lui revient et d’accepter les verdicts comme autant de nouvelles expériences me rapprochant de moi-même.

Mon propos d’aujourd’hui est loin d’être celui du patient en route vers l’hôpital mais plutôt celui d’un regard sur la vitesse du temps. Tout roule à vive allure un peu comme s’il ne voulait pas nous laisser cet espace indispensable, comme un arrêt en plein mouvement, cet espace qui fait agir la réflexion, l’introspection…

Cela m’amène à vous présenter le poème d’aujourd’hui. Il s’intitule à vive allure. Faut-il une clef particulière pour le décoder? Je ne crois pas. Il s’inscrit dans la veine du temps, de la mort et de l’ombre/lumière.

Bon début de mars!




à vive allure

(leur bolide se dirige vers le mur)

à vive allure

bolide vert qui s’emmure
dans une vitesse incandescente


(leur souffrance cherche sa blessure)

à vive allure

les derniers mots sur la langue
comme des violences éclatées
dilacèrent leurs tympans


(leur bolide se noie aux cendres du sang)

à vive allure

recouvrant les bruits tachés sur le mur
hargneux, huit hommes hirsutes hurlaient
on accrocha un numéro muet
comme pour étiqueter leur cadavre


à pleine vitesse
au non vu/au non su
de tous/de toutes
agenouillés au pied du mur vert

à vive allure

on referma le bolide
puis
on nettoya le tout
à vive allure




«un carnet d’ivoire avec des mots pâles»



C A M A Ï E U (nom masculin)
. pierre fine taillée, formée de deux couches de même couleur mais de ton différent;
. peinture où l’on n’emploie qu’une couleur avec des tons différents;
. en camaïeu : ton sur ton.
- Grisaille


D I L A C É R E R (verbe transitif)
. mettre en pièces;
. détruire avec violence.

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25 février 2009

Saut: 265

André Langevin



Quelques entrefilets, ici et là, aussi courts qu’un fait divers. Trois mots. À peine. Signalant le décès de l’écrivain québécois André Langevin. LE DEVOIR sera plus prolixe.

Nous avons la mémoire courte. On ne parle plus de Langevin depuis longtemps. Encore un peu d’Hubert Aquin (un ami à qui Langevin rendit hommage en écrivant une lettre émouvante lors du décès de l’auteur de l’ANTIPHONAIRE) mais, à peine... trop peu.

André Langevin vient de mourir. D'accord, passons maintenant à autre chose. Voilà peut-être notre nouvelle mémoire : PASSONS À AUTRE CHOSE…

Le crapaud vous présente quelques notes sur cet auteur important qui se situe, assurément, parmi les innovateurs de la modernité dans le roman québécois.

André Langevin, né le 11 juillet 1927 à Montréal, vient de mourir, à Cowansville, le 21 février 2009.

Journaliste, il a travaillé pour plusieurs quotidiens dont LE DEVOIR où il assuma la responsabilité des pages littéraires entre les années 1945 et 1948. Par la suite, il se retrouvera à la Société Radio-Canada (principalement à la radio) et cela jusqu’en 1985 à titre de rédacteur d’information.

C’est en 1951, qu’André Langevin publie son premier roman, ÉVADÉ DE LA NUIT, qui recevra le Prix du Cercle du livre de France. En 1953, c’est POUSSIÈRE SUR LA VILLE puis LE TEMPS DES HOMMES, en 1956.

André Langevin rompt avec le roman du terroir en présentant des œuvres qui s’inspirent du courant existentialiste.

On n’entendra presque plus parler de lui pendant près de vingt ans. Nous arrive, en 1972, L’ÉLAN D’AMÉRIQUE (Grand Prix littéraire de la Ville de Montréal) puis en 1974, UNE CHAÎNE DANS LE PARC. Ses dernières œuvres.

Il recevra le Prix littéraire de La Presse, en 1975, de même que le PRIX ATHANASE-DAVID du gouvernement du Québec, en 1998.

Langevin a connu une enfance difficile; ayant perdu ses parents en bas âge il séjournera de longues années dans un orphelinat. Cela l’aura marqué, fortement même, et on note que plusieurs de ses personnages, tout comme lui, sont orphelins. Des hommes seuls qui doivent franchir les obstacles de la vie sans compter sur qui que ce soit, sur quoi que ce soit. Souvent, l’issue de leurs questions existentielles connaissent des fins tragiques.

C’est la psychologie des personnages qui intéresse Langevin et il nous la décrit par des phrases courtes mais d’une fulgurante précision.

Son œuvre est passée dans l’oubli, lui qui côtoya des contemporains tels Gabrielle Roy, Yves Thériault et surtout Hubert Aquin.

Son roman POUSSIÈRE SUR LA VIE, porté au cinéma vers la fin des années 1960, met en scène un jeune médecin nouvellement installé dans une ville minière. Il a de la difficulté à établir un lien de confiance avec la population et sent graduellement s’échapper sa nouvelle épouse. Faire face à ces défis lui est difficile voir impossible.

Voici quelques citations tirées de l’œuvre essentielle d’André Langevin.

. Le monde conserve encore assez de beauté pour en garder l'espérance.

. La haine exprime une faiblesse, que seuls haïssent ceux qui ne peuvent se libérer dans l'action.

. La liberté ne consiste pas à se soustraire aux lois naturelles et divines.

. Il faut savoir se satisfaire de l'accessoire parfois.

. L'amour : la métamorphose du papillon à rebours. Il naît papillon et meurt chenille.

. Il n'est nul besoin d'apparence pour aimer. C'est une foi qui accepte de ne pas interroger.

. On ne donne pas ses vingt ans ; on s'en sert pour goûter le plaisir et on les reprend pour effilocher le souvenir.

. L'amour ressemble assez à la lâcheté de deux ennemis que de vulgaires intérêts obligent à pactiser.

. Pour moi la liberté, c'est de pouvoir se rendre au bout de son bonheur.

. L'amour est l'expression la plus sensible de cette tentative de communication dont nous sommes tous victimes.

. Ce doit être cela la maturité, sentir ses chaînes tout à coup et les accepter parce que fermer les yeux ne les abolit pas.

. Il n'y a que deux sortes d'hommes sur la terre : ceux qui donnent et ceux qui reçoivent. Les seconds haïssent toujours les premiers.

. Seuls ceux qui sont très riches peuvent décider d'être fous.

. Tant qu'il n'y a rien d'expliqué, rien n'est définitif.

. La naissance et la mort d'un amour s'accomplissent peut-être toujours de la même façon, de même que les enfants et les vieillards se ressemblent entre eux, dans l'intervalle, il doit y avoir un jardin ou un désert; certains y hurlent, d'autres y chantent.

. Les mots qui n'ont jamais qu'un sens ordinaire, disent quand même la vérité quand ils ne vont pas bien ensemble.

. La justice, c'est une invention de ceux qui ont de la chance.

. L'amour, c'est quasiment injuste. Tu peux aimer qui te rendra malheureux et passer à côté de quelqu'un qui ferait ton bonheur. L'amour ce n'est pas une chose qu'on voit.

. L'humain déborde de résignation et possède, enfouie dans ses fibres les plus secrètes, la vocation de la douleur.

. Il faut beaucoup de simplicité pour aimer.

. La mort est le plus égoïste de nos actes.

. L'homme s'est forgé des mythes géniaux pour pouvoir croire en son esprit.

. Les couleurs sont à la vie ce qu'est le vêtement à la hiérarchie sociale.

. L'échec des autres réconforte toujours un peu.

. On ne trompe pas l'impuissance : c'est elle qui ment en tendant une main incapable de recevoir.

. La vie appelle la vie, et pour se reproduire, elle doit se dilapider.

. Ce n'est pas de mourir qu'il faut craindre, mais de vieillir.


Hommage à toi, André Langevin!


Au prochain saut













22 février 2009

Saut: 264

Paul Auster


Demeuraient encore quelques citations de Paul Auster auxquelles s'ajoutent, tirées de POUR QUI SONNE LE GLAS, celles d'Ernest Hemingway.

Très agréable à lire alors que défile un février qui semble plus court qu'à l'habitude... Serait-ce le peu de neige, le fait que nous ayons modifié l'heure différemment cette année de sorte que la lumière de l'aube nous rejoint plus vite ou tout simplement que le temps passe à vive allure? Retenez ce «à vive allure», j'ai l'impression qu'on le reverra bientôt.

Messieurs Auster, Hemingway, ainsi que Hoeg et Saint-Denys-Garneau, je vous cède la place.



À l’opposé, la tentation existe aussi, également forte, de regarder l’univers comme une extension de l’imaginaire.
Paul Auster

Il voudrait dire. Comme : il veut dire. De même qu’en français, «vouloir dire» c’est, littéralement : avoir la volonté de dire, mais, en fait : signifier. Il veut dire (il pense) ce qu’il souhaite exprimer. Il veut dire (il souhaite exprimer) ce qu’il pense. Il dit ce qu’il désire exprimer. Il veut dire ce qu’il dit.
Paul Auster

Jouer avec les mots comme le faisait A. dans son enfance revenait donc moins à rechercher la vérité que l’univers, tel qu’il apparaît dans le langage. Le langage n’est pas la vérité. Il est notre manière d’exister dans l’univers. Jouer avec les mots c’est simplement examiner les modes de fonctionnement de l’esprit, refléter une particule de l’univers telle que l’esprit la perçoit. De même, l’univers n’est pas seulement la somme de ce qu’il contient. Il est le réseau infiniment complexe de ces relations entre les choses. De même que les mots, les choses ne prennent un sens que les uns par rapport aux autres.
Paul Auster

La grammaire de l’existence comporte tous les aspects du langage : comparaison, métaphore, métonymie, synecdoque – de sorte que tout ce que l’on peut rencontrer dans le monde est en réalité multiple et cède à son tour la place à des multiples autres choses, cela dépend de ce dont celles-ci sont proches, ou éloignées, ou de ce qui les contient.
Paul Auster

L’écriture nous dispense de la nécessité d’exercer notre mémoire, puisque les souvenirs sont engrangés dans les mots.
Paul Auster

Errer de par le monde, c’est donc aussi errer en nous-mêmes. Ce qui revient à dire qu’aussitôt entrés dans le champ de la mémoire, nous pénétrons en nous-mêmes.
Paul Auster


Ernest Hemingway



Une fois qu’on voyait les choses comme elles apparaissaient à autrui, une fois qu’on était débarrassé de soi-même, ce soi-même dont il fallait constamment se débarrasser en guerre… En guerre où il ne pouvait y avoir de soi-même. Où l’on devait soi-même se perdre.
Ernest Hemingway

Quand il voit des mauvais signes, celui qui a peur se représente sa propre fin et il prend ses imaginations pour des pressentiments.
Ernest Hemingway

Mais vivre, c’était un champ de blé balancé par le vent au flanc d’un coteau. Vivre, c’était un faucon dans le ciel. Vivre, c’était une cruche d’eau dans la poussière du grain battu et l’envol de la balle. Vivre, c’était un cheval entre les jambes, une carabine dans les fontes, et une colline, et une vallée, et un ruisseau bordé d’arbres, et l’autre bord de la vallée avec, au loin, d’autres collines.
Ernest Hemingway

Aujourd’hui n’est qu’un jour parmi tous les jours qui seront jamais. Mais ce qui arrivera dans tous les autres jours à venir peut dépendre de ce que tu feras aujourd’hui.
Ernest Hemingway

Mais, tuer un homme, on en a la même impression que si on frappe son propre frère quand on n’est plus des enfants.
Ernest Hemingway

Il entendait la fusillade et, tout en marchant, il la sentait au creux de l’estomac comme si elle rencontrait un écho dans son propre diaphragme.
Ernest Hemingway


La parole de chaque être humain renferme la somme de son passé langagier.
Peter Hoeg



La mémoire qu’on interroge
A de lourds rideaux aux fenêtres
Pourquoi lui demander rien?
L’ombre des absents est sans voix
Et se confond maintenant avec les murs
De la chambre vide.

Où sont les ponts les chemins les portes
Les paroles ne portent pas
La voix ne porte pas

Hector de Sanit-Denys-Garneau




«un carnet d'ivoire avec des mots pâles»




B É N I – O U I – O U I (nom masculin invariable)
. personne toujours empressée à approuver les initiatives d’une autorité établie.
- (inconditionnel)



C A D U C É E(nom masculin)
. attribut de Mercure constitué par une baguette entourée de deux serpents entrelacés et surmontée de deux courtes ailes;
. emblème des professions médicales et paramédicales (avec un seul serpent).

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18 février 2009

Saut: 263


Paul Auster et Marguerite Duras.
Le premier dans L’INVENTION DE LA SOLITUDE.
La deuxième dans ÉCRIRE.
Il et elle s’interrogent sur le geste d’écrire. C’est à une sorte de dialogue que je convie.

PA, ça sera Paul Auster alors que MD, Marguerite Duras.
Voici ce que cela donne.

(MD) Il y a une folie d’écrire qui est en soi-même, une folie d’écrire furieuse mais ce n’est pas pour cela qu’on est dans la folie. Au contraire.

(PA) Parler au futur, c’est user d’un langage à jamais en avance sur lui-même, à propos d’événements qui ne se sont pas encore produits, pour les assigner au passé, à un «déjà» éternellement retardataire; et dans cet espace entre le discours et l’acte s’ouvre une faille, et quiconque contemple un tel vide, est pris de vertige et se sent basculer dans l’abîme.

(MD) L’écriture c’est l’inconnu. Avant d’écrire on ne sait rien de ce qu’on va écrire. Et en toute lucidité.

(PA) … on ne peut pas écrire un seul mot sans l’avoir d’abord vu, et avant de trouver le chemin de la page, un mot doit d’abord avoir fait partie du corps, présence physique avec laquelle on vit de la même façon qu’on vit avec son cœur, son estomac et son cerveau. La mémoire, donc, non tant comme le passé contenu en nous, mais comme la preuve de notre vie dans le présent. Pour qu’un homme soit réellement présent au milieu de son entourage, il faut qu’il ne pense pas à lui-même mais à ce qu’il voit. Pour être là, il faut qu’il s’oublie. Et de cet oubli naît le pouvoir de la mémoire. C’est une façon de vivre son existence sans jamais rien en perdre.

(MD) C’est l’inconnu de soi, de sa tête, de son corps. Ce n’est même pas une réflexion, écrire, c’est une sorte de faculté qu’on a à côté de sa personne, parallèlement à elle-même, d’une autre personne qui apparaît et qui avance, invisible, douée de pensée, de colère, et qui quelquefois, de son propre fait, est en danger d’en perdre la vie.

(PA) La mémoire : l’espace dans lequel un événement se produit pour la seconde fois.

(MD) Si on savait quelque chose de ce qu’on va écrire, avant de le faire, avant d’écrire, on n’écrirait jamais. Ce ne serait pas la peine.

(PA) La mémoire, donc, non tant comme la résurrection d’un passé personnel, que comme une immersion dans celui des autres, c’est-à-dire l’histoire – dont nous sommes à la fois acteurs et témoins, dont nous faisons partie sans en être. Tout se trouve donc à la fois dans sa conscience, comme si chaque élément reflétait la lumière de tous les autres en même temps qu’il émet son propre rayonnement unique et intarissable.

(MD) Écrire c’est tenter de savoir ce qu’on écrirait si on écrivait – on ne le sait qu’après – avant, c’est la question la plus dangereuse que l’on puisse se poser. Mais c’est la plus courante aussi.

(PA) Oui, il est possible que nous ne grandissions pas, que même en vieillissant nous restions les enfants que nous avons été. Nous nous souvenons de nous-mêmes tels que nous étions alors, et ne nous sentons pas différents. C’est nous qui nous sommes faits tels que nous sommes aujourd’hui et, en dépit des années, nous demeurons ce que nous étions. À nos propres yeux, nous ne changeons pas. Le temps nous fait vieillir, mais nous ne changeons pas.

(MD) L’écrit, ça arrive comme le vent, c’est nu, c’est de l’encre, c’est l’écrit, et ça passe comme rien d’autre ne passe dans la vie, rien de plus, sauf elle, la vie.

(PA) Dans une œuvre de fiction, on admet l’existence, derrière les mots sur la page, d’une intelligence consciente. Rien de pareil en présence des événements du monde prétendu réel. Dans une histoire inventée, tout est chargé de signification, tandis que l’histoire des faits n’a que celle des faits eux-mêmes.



Si Marguerite Duras et Paul Auster ont réfléchi et écrit sur le geste d’écrire, il serait intéressant de voir le point de vue du lecteur. Qui de mieux placé que Daniel Pennac pour nous en proposer un.

(DP) L’homme construit des maisons parce qu’il est vivant mais il écrit parce qu’il se sait mortel. Il habite en bande parce qu’il est grégaire, mais il lit parce qu’il se sait seul. Cette lecture lui est une compagnie qui ne prend la place d’aucune autre, mais qu’aucune autre compagnie ne saurait remplacer. Elle ne lui offre aucune explication définitive sur son destin mais tisse un réseau serré de connivences entre la vie et lui. Infimes et secrètes connivences qui disent le paradoxal bonheur de vivre alors même qu’elles éclairent l’absurdité tragique de la vie. En sorte que nos raisons de lire sont aussi étranges que nos raisons de vivre. Et nul n’est mandaté pour nous réclamer des comptes sur cette intimité-là.




«un carnet d’ivoire avec des mots pâles»

A D A M A N T I N (adjectif)
. qui a la dureté, l’éclat du diamant
. constituant l’émail des dents


B A S A L T E (nom masculin)
. roche éruptive dont la pâte compacte et noire est formée de microlithes avec de grands cristaux de feldspath d’olivine.
- coulée de basalte : lave


C A I L L O U T I S (nom masculin)
. revêtement ou ouvrage de petits cailloux concassés et agglomérés
. (géol.) cailloutis glaciaire : cailloux, graviers et sables charriés par un glacier.


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14 février 2009

Saut: 262


Samedi matin, 14 février, Saint-Valentin, planète Terre…

Retour de Québec. Chorale tout à fait réussie. Avons, Gérard-de-Puy-Landry et Jean-Luc-l’ami-rose…. chaleureusement renoué avec cette tradition de la chorale qui franchit le XXième siècle pour solidement s’installer dans ce XXIième, sur la planète Terre, en terre québécoise, sur cette ligne droite reliant Québec à Montréal en passant par Saint-Hyacinthe.

De ces amitiés– elles se font rares - d’au-delà de trente ans, de celles qui transcendent l’espace et le temps, et avec quel panache!, lorsqu’elles sont soudées à une aussi merveilleuse coutume, bien boire/bien manger/bien discuter, méritent d’être soignées aux petits oignons, aux plus délicieuses liqueurs et aux plus beaux discours.

Le chorale, pour nous trois, c’est la façon de nous dire qu’au-delà du temps, au-delà des petits ennuis du train-train quotidien de la vie, qu’au-delà des distances, il y a et il y aura toujours notre si indispensable amitié. Essentielle amitié.

Gérard et Jean-Luc, en ce matin de Saint-Valentin, je vous remercie d’être si chers à mes yeux et à mon chœur… pardon, mon cœur.

Voici, puisé à la cave du thème ombre et lumière, ce poème, le dernier parmi les premiers de l’année.



en appel à la lumière


en appel à la lumière
à cette clarté
du fond des âmes rêveuses
là où s’éclaircit la noirceur

en appel à la lumière
à ces âmes boiteuses
qui pilonnent des icebergs de courage
au centre des lumières boréales

en appel à la lumière
sans réponse ni écho
comme ces chevaux dans la nuit
mutilant de leurs sabots
d’imprévisibles étincelles de lune

puis… au matin… repartis…
hennissant à l’aube d’une lumière hésitante
les chevaux martelèrent une marche invisible
aux couleurs du matin… aux couleurs du jour

en appel à la lumière
à cette formidable puissance
qui déposent des rectilignes irisées
sur le chemin des célestes chevaux essoufflés
éclaboussant l’air de grands traits jaunes

en appel à la lumière
les âmes rêveuses, les âmes boiteuses
enveloppées d’une fluorescence diaprée
s’égarèrent dans les pas des chevaux sur la neige


Au prochain saut



7 février 2009

Saut: 261

Mario Cyr

À l’occasion de la sortie du roman REVENIR À TOI, publié aux éditions Les Intouchables, le dixième de mon ami Mario Cyr, je vous offre, dans ce saut, quelques citations que j’ai conservées suite à mes lectures de son œuvre qui a débuté en 2000.

Deux mots sur REVENIR À TOI.

Mario, et cela se remarque depuis le roman VIEILLIR, travaille beaucoup le style. Le résultat est intéressant : dynamique, il manie l’ellipse avec un doigté tout à fait personnel.

Dans ce dernier opuscule, les retrouvailles d’anciennes amours (deux hommes; un homme et une femme; deux femmes) deviennent l’occasion d’une rétrospective, d'une introspection, d'une échappée de ces mots impossibles à prononcer jadis mais qu'aujourd'hui, ils se permettent de dire. Un face-à-face qui aurait pu être déchirant, mais l'auteur ne le voit pas ainsi. Il lui aurait été possible, facile même de tomber dans la nostalgie mais une certaine pudeur, une retenue respectueuse lui fait plutôt diriger le regard des personnages vers le sens profond de ces amours, ce qui leur en reste mais surtout, je dirais, sur les essentiels souvenirs bourrés d’émotions et de sentiments, ceux qui leur auront permis de devenir ce qu'ils sont...

Bravo, mon cher Mario.

Les voici ces quelques passages tirés des romans de Mario Cyr.


. L’absence, c’est comme la vérité : une fois qu’on en a souffert, ça ne s’efface plus. Et l’absence comme la vérité ouvrent d’infranchissables gouffres entre ceux qu’elles isolent. (Vieillir)

. Pour qu’il existe, le bonheur, il faut qu’il y ait une frontière, un obstacle entre lui et vous. Il ne peut être désiré, convoité que de l’extérieur. (Vieillir)

. Ce qui explique que nos âmes pourrissent, c’est notre paresse à satisfaire leurs besoins, qui sont nos rêves. (Vieillir)

. On peut vivre avec un fantôme en tête, mais on ne peut jamais pleurer dans ses bras. (Vieillir)

. Mais le présent, le futur ont-ils vraiment une réalité dans ce système d’où vient notre âme et où elle retournera? Ces notions sont-elles ignorées? Le temps n’est peut-être qu’un incident, un éternuement de l’éternité, un frisson. (Vieillir)

. Il n’y a plus que les mots, la terreur des mots. Et je ne leur oppose aucune résistance. Éclats de charbon qu’on pellette dans la gueule brûlante d’une chaudière, ils nourrissent ma vieille, ma très ancienne soif inavouée et secrète : devenir complément d’objet indirect. Devenir celle à qui l’on donne et ne plus être celle qu’on donne.
(Et les mouettes tournoient obstinément au-dessus de nos corps)

. On ne peut pas tout recevoir d’un seul être. On ne peut pas tout en attendre. (L’éternité serait-elle un long rêve cochon?)

. C’est quand on veut vous en priver que vous apparaît tout le sens de la dignité. (Journal intime d’Éric, séropositif)

. Il n’y a peut-être pas beaucoup d’espoir dans cette maladie. Mais il y a de l’espoir dans la façon d’être malade. (Journal intime d’Éric, séropositif)

. Solitude, liberté : deux versants de la même montagne. (Ce n’est qu’avec toi que je peux être seul)

. Ceux qui entrent dans votre vie comme on entre dans un moulin, le font parce qu’ils y trouvent du réconfort. Ils pensent pas nécessairement à s’intéresser à vous. (Ce n’est qu’avec toi que je peux être seul)

. On ne choisit pas les images qui nous envahissent la tête. Pendant que ma mère prie à mon chevet, pendant qu’elle s’entête à cogner à la porte d’un paradis sourd, je me rends compte soudain que, durant toute ma vie, j’ai regardé dans la cage de verre du monde, sans jamais rien en retirer, sans rien faire d’autre que de frôler la réalité du bout d’une pince chromée commandée de l’extérieur. Il y a toujours eu une paroi de verre entre la vie et moi. (Hacker)

. On fait tellement de choses pour tuer le temps. Pourquoi ne meurt-il jamais? (Revenir à toi)

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3 février 2009

Saut: 260



La surprise à laquelle je faisais référence dans le dernier saut, en lien avec le thème ombre/lumière qu’abordait le poème ombre et lumière d’âme, eh! bien la voici : peu mais alors là très très peu de citations. Qu’est-ce que cela signifie? Sans doute que mes lectures de jadis et de maintenant n’ont que fort peu tourné autour de ce thème ou encore qu’il ne s’est jamais tout à fait présenté à mon esprit.

Mais il y a ces Monique Proulx, Jean Rouaud et Saint-Denys-Garneau… Et cette formidable allégorie de Platon qui nous sera racontée par Jostein Gaarder. Les voici.


. Je reste une ombre légère en retrait.
Monique Proulx

. La pénombre n'a pas son pareil pour imposer avec une autorité naturelle le silence.
Jean Rouaud

. Dans le bas du ciel, cent visages
Impossibles à voir
La lumière interrompue d'ici là
Un grand couteau d'ombre
Passe au milieu de mes regards
Hector de Saint-Denys-Garneau


. Imagine des hommes qui habitent une caverne. Ils sont assis le dos tourné à la lumière et sont pieds et poings liés, de sorte qu’ils sont condamnés à ne voir que le mur devant eux. Dans leur dos se dresse un autre mur derrière lequel marchent des hommes brandissant diverses formes au-dessus du mur. Parce qu’il y a un feu derrière ces figures, celles-ci jettent des ombres vacillantes contre le mur au fond de la caverne. La seule chose que les habitants de cette caverne puissent voir est par conséquent ce «théâtre d’ombres». Ils n’ont pas bougé depuis qu’ils sont nés et pensent naturellement que ces ombres sont la seule réalité au monde.
Imagine maintenant que l’un des habitants de la caverne parvienne enfin à se libérer. Il se demande d’abord d’où proviennent ces ombres projetées sur le mur de la caverne. Que va-t-il selon toi se passer quand il va découvrir les formes qui dépassent du mur? Il sera dans un premier temps ébloui par les formes, puisqu’il n’a vu jamais que leurs ombres. À supposer qu’il réussisse à escalader le mur et à franchir le feu pour se retrouver à l’air libre, il serait alors encore davantage ébloui. Mais, après s’être frotté les yeux, il serait frappé par la beauté de tout ce qui l’entoure. Il distinguerait pour la première fois des couleurs et des contours bien précis. Il verrait en vrai les animaux et les fleurs dont les ombres dans la caverne n’étaient que de pâles copies. Il se demanderait d’où viennent tous les animaux et toutes les fleurs. Alors, en voyant le soleil, il comprendrait que c’est lui qui permet la vie des fleurs et des animaux sur terre, de même que le feu dans la caverne permettait d’apercevoir des ombres.
Maintenant l’heureux habitant de la caverne pourrait s’élancer dans la nature et profiter de sa liberté reconquise. Mais il pense à tous ceux qui sont restés là-bas. C’est pourquoi il veut y retourner et, dès qu’il est redescendu, il essaie de convaincre les autres habitants de la caverne que les ombres sur le mur ne sont que le pâle reflet vacillant de choses bien réelles. Mais personne ne le croit. Ils montrent le mur du doigt et maintiennent que la seule réalité est ce qu’ils voient. Et ils finissent par le tuer.


Ce que Platon illustre avec l’Allégorie de la caverne est le chemin du philosophe qui va des représentations incertaines aux vraies idées qui se cachent derrière les phénomènes naturels. Il pense sans aucun doute à Socrate que les «habitants de la caverne» mirent à mort parce qu’il dérangeait leurs représentations habituelles et leur montrait le chemin d’une vraie vision intérieure. L’Allégorie de la caverne devient une métaphore du courage du philosophe et de sa responsabilité vis-à-vis des autres hommes sur le plan pédagogique.
Platon veut démontrer que le contraste entre l’obscurité de la caverne et la nature à l’extérieur est le même qui existe entre le monde sensible et le monde des idées. Cela ne veut pas dire que la nature est sombre et triste, mais qu’elle l’est, comparée à la clarté du monde des idées. L’image d’une belle jeune fille n’est pas non plus sombre et triste, bien au contraire. Mais ce n’est qu’une image.
Jostein Gaarder


«un carnet d’ivoire avec des mots pâles»

B A R B A C A N E (nom féminin)
. au Moyen-Âge, ouvrage avancé, percé de meurtrières. – Meurtrière pratiquée dans le mur d’une forteresse pour tirer à couvert;
. ouverture verticale et étroite dans le mur d’une terrasse pour l’écoulement des eaux.


C A C O G R A P H I E (nom féminin)
. état d’un écrit très fautif (graphies, syntaxe, vocabulaire, style)

- charabia

C'est un 3 février, celui de 1997, que meurt l'écrivain tchèque Bohumil HRABAL, auteur de l'extraordinaire livre UNE TROP BRUYANTE SOLITUDE.

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30 janvier 2009

Saut: 259


Virginia Woolf écrivait « Rigide, le squelette de l’habitude maintient seul la forme humaine», alors vous ne vous surprendrez pas que je vous glisse d’abord ce poème en provenance du thème ombre/lumière; par la suite les citations qui m’ont éclairé qui sans doute vous surprendront...

Ce poème – premier de l’année 2009 – le crapaud ne sait pas encore comment le situer parmi ou à travers les autres. Existe-t-il un ordre nécessairement obligatoire dans tout système poétique? Un fil conducteur, tout au moins? Un fil d’Ariane?

Les auteurs, ceux qui s’échinent à travailler sur leur œuvre, et c’est tant mieux, vous diront que oui. On ne peut, du moins pour la poésie, placer tel ou tel poème avant ou après celui-ci ou celui-là sans risquer que l’ensemble en soit modifié. Je n’ai aucune prétention dans ce sens. La seule chose que je remarque depuis que je m’amuse à revisiter les vieux cahiers et y ajouter les nouveaux-venus, ce sont certains cycles de même qu'une profonde difficulté à accepter de mettre le point final.

Le point final, c’est passer à autre chose: une autre idée, une autre image. Je n’y arrive pas. Pourtant, j’ai réussi à dépasser cette période des fantômes… puis celle des marionnettes, bien qu’encore inachevée… je ne suis pas tout à fait revenu de Mars que j’ai tenté de faire «atterrir» dans ma ruelle… Y a-t-il un liant dans tout cela? Aucune idée.

Gaston Miron, lors de l’entrevue faite pour le journal Le Clairon de Saint-Hyacinthe à l’automne 1969, me disait quelque chose qui allait dans le sens suivant: une œuvre à construire est bien souvent l’œuvre des autres.

J’avais un 22 ans d’avant les années 1970, à peine revenu de l’Expo’67 qui m’avait ouvert les yeux sur tellement d’inconnus, de différences et d’inimaginés… que la poésie à cette époque n’avait aucunement la portée qu’elle a maintenant. Et cela me permet de dire combien je regrette de ne pas avoir été davantage «conscient» de la présence de Miron, de la poésie et des poètes.

Mais il subsiste dans nos vies de ces espèces de nostalgies non productives mais combien révélatrices de ce qui aurait pu être… si!

Le voici ce premier poème de l’année deux mille neuve…




ombre et lumière d’âme


- s’il y a de l’ombre c’est qu’il y a de la lumière -


sur l’ombre, de l’ombre fut mise
on retira l’ombre de l’ombre
puis une âme apparut

… une légère, … une toute légère couche d’âme à peine lumineuse



- s’il y a une âme c’est qu’il y a de l’ombre -


on trifouilla l’âme
remit de l’ombre
puis âme et ombre fusionnèrent

… une petite, … une toute petite couche de lumière chromatique



- et si la lumière sur l’âme déplaçait de l’ombre -


on s’en éloignerait
alors que le vent briserait la lumière
et que rapetisserait la silhouette

et l’ombre comme un ange phosphoré
se retrouverait devant ou derrière
de ce côté, de l’autre
entre ailleurs et ici
à l’abri d’une âme ombragée
coincée dans le clair-obscur

l’ombre des lumières se déchiquette
en mille cristaux éparpillés
puis s’éteignent les bougies
se taisent les musiques d’ascenseur




«un carnet d’ivoire avec des mots pâles»


A C C E S S I T (nom masculin)
. distinction, récompense accordée à ceux qui, sans avoir obtenu de prix, s’en sont approchés.


C A B A L I S T I Q U E (adjectif)
. qui a rapport à la science occulte;
. mystérieux, incompréhensible.
- ésotérique, magique


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25 janvier 2009

Saut: 258

André Gide

Nous avons fait une légère mais combien merveilleuse pose dans ce passage chez André Gide afin de signaler l'arrivée d'Éthan. Nous revenons maintenant à cet auteur hors du commun qui s'adresse à Nathanaël mais avant de plonger dans Les nouvelles nourritures, cet envoi tiré des Nourritures terrestres :

. Elle tourna les yeux vers les naissantes étoiles : « Je connais tous leurs noms, dit-elle; chacune en a plusieurs; elles ont des vertus différentes. Leur marche, qui nous paraît calme, est rapide et les rend brûlantes. Leur inquiète ardeur est cause de la violence de leur course, et leur splendeur en est l’effet. Une intime volonté les pousse et les dirige, un zèle exquis les brûle et les consume; c’est pour cela qu’elles sont radieuses et belles.
Elles se tiennent l’une à l’autre toutes attachées, par des liens qui sont des vertus et des forces, de sorte que l’une dépend de l’autre et que l’autre dépend de toutes. La route de chacune est tracée et chacune trouve sa route. Elle ne saurait en changer sans en distraire aucune autre, chacune étant de chaque autre occupée. Et chacune choisit sa route selon qu’elle devait la suivre; ce qu’elle doit, il faut qu’elle le veuille, et cette route, qui nous paraît fatale, est à chacune la route préférée, chacune étant de volonté parfaite. Un amour ébloui les guide; leur choix fixe les lois, et nous dépendons d’elles; nous ne pouvons pas nous sauver.»

Nathanaël, à présent, jette mon livre. Émancipe-t’en. Quitte-moi. Quitte-moi; maintenant tu m’importunes; tu me retiens; l’amour que je me suis surfait pour toi m’occupe trop. Je suis las de feindre d’éduquer quelqu’un. Quand ai-je dit que je te voulais pareil à moi? - C’est parce que tu diffères de moi que je t’aime; je n’aime en toi que ce qui diffère de moi. Éduquer! – Qui donc éduquerais-je, que moi-même? Nathanaël, te le dirai-je? je me suis interminablement éduqué. Je continue. Je ne m’estime jamais que dans ce que je pourrais faire.

Nathanaël, jette mon livre; ne t’y satisfais point. Ne crois pas que ta vérité puisse être trouvée par quelque autre; plus que de tout, aie honte de cela. Si je cherchais tes aliments, tu n’aurais pas de faim pour les manger; si je te préparais ton lit, tu n’aurais pas sommeil pour y dormir.

Jette mon livre; dis-toi que ce n’est là qu’une des mille postures possibles en face de la vie. Cherche la tienne. Ce qu’un autre aurait aussi bien fait que toi, ne le fais pas. Ce qu’un autre aurait aussi bien dit que toi, ne le dis pas, - aussi bien écrit que toi, ne l’écris pas. Ne t’attache en toi qu’à ce que tu sens qui n’est, nulle part ailleurs qu’en toi-même, et crée de toi, impatiemment ou patiemment, ah! le plus irremplaçable des êtres.




Admettez avec moi qu’il est rare de trouver une écriture aussi pure, aussi élégante, aussi… tant.

Je vous propose maintenant, tirées des Nouvelles nourritures, quelques bijoux inestimables. Bonne lecture.

. Que l’homme est né pour le bonheur, certes toute la nature l’enseigne.

. J’écris pour qu’un adolescent, plus tard, pareil à celui que j’étais à seize ans, mais plus libre, plus accompli, trouve ici réponse à son interrogation palpitante. Mais quelle sera sa question?
Je n’ai pas grand contact avec l’époque et les jeux de mes contemporains ne m’ont jamais beaucoup diverti. Je me penche par-delà le présent. Je passe outre. Je pressens un temps où l’on ne comprendra plus qu’à peine ce qui nous paraît vital aujourd’hui.
Je rêve à de nouvelles harmonies. Un art des mots, plus subtil et plus franc; sans rhétorique; et qui ne cherche à rien prouver.
Ah! qui délivrera mon esprit des lourdes chaînes de la logique? Ma plus sincère émotion, dès que je l’exprime, est fausse.

. La vie peut être plus belle que ne le consentent les hommes. La sagesse n’est pas dans la raison, mais dans l’amour. Ah! j’ai vécu trop prudemment jusqu’à ce jour. Il faut être sans lois pour écarter la loi nouvelle. Ô délivrance! Ô liberté! Jusqu’où mon désir peut s’étendre, là j’irai. Ô toi que j’aime, viens avec moi; je te porterai jusque-là; que tu puisses plus loin encore.

. Il y a sur terre de telles immensités de misère, de détresse, de gêne et d’horreur, que l’homme heureux n’y peut songer sans prendre honte de son bonheur. Et pourtant ne peut rien pour le bonheur d’autrui celui qui ne sait être heureux lui-même. Je sens en moi l’impérieuse obligation d’être heureux. Mais tout bonheur me paraît haïssable qui ne s’obtient qu’aux dépens d’autrui et par des possessions dont on le prive.

. Je sens bien, à travers ma diversité, une constance; ce que je sens divers c’est toujours moi. Mais précisément parce que je suis et sens qu’elle existe, cette constance, pourquoi chercher à l’obtenir? Je me suis, tout le long de ma vie, refusé de chercher à me connaître; c’est-à-dire : refusé de me chercher. Il m’a paru que cette recherche, ou plus exactement sa réussite, entraînait quelque limitation et appauvrissement de l’être, ou que seuls arrivaient à se trouver et à se comprendre quelques personnalités assez pauvres et limitées; ou plutôt encore : que cette connaissance que l’on prenait de soi limitait l’être, son développement; car tel qu’on s’était trouvé l’on restait, soucieux de ressembler ensuite à soi-même, et que mieux valait protéger sans cesse l’expectative, un perpétuel insaisissable devenir. L’inconséquence me déplaît moins que certaine conséquence résolue, que certaine volonté de demeurer fidèle à soi-même et que la crainte de se couper. Je crois du reste que cette inconséquence n’est qu’apparente et qu’elle répond à quelque continuité plus cachée. Je crois aussi qu’ici, comme partout, les phrases nous trompent, car le langage nous impose plus de logique qu’il n’en est souvent dans la vie, et que le plus précieux de nous-même est ce qui reste informulé.

. La peur du ridicule obtient de nous les pires lâchetés. Combien de jeunes velléités qui se croyaient pleines de vaillance et qu’a dégonflées tout à coup ce seul mot d’«utopie» appliqué à leurs convictions, et la crainte de passer pour chimériques aux yeux des gens sensés. Comme si tout grand progrès de l’humanité n’était pas dû à de l’utopie réalisée! Comme si la réalité de demain ne devait pas être faite de l’utopie d’hier et d’aujourd’hui – si l’avenir consent à n’être point la seule répétition du passé, ce qui serait la considération la mieux capable de m’enlever toute joie de vivre. Oui, sans l’idée d’un progrès possible, la vie ne m’est plus d’aucun prix. -

. Il est bien peu de monstres qui méritent la peur que nous en avons. Monstres enfantés par la peur – peur de la nuit et peur de la clarté; peur de la mort et peur de la vie; peur des autres et peur de soi; peur du diable et peur de Dieu – vous ne vous en imposerez plus. Mais nous vivons encore sous le règne des croquemitaines. Qui donc a dit que la crainte de Dieu était le commencement de la Sagesse. Imprudente sagesse, la vraie, tu commences où finit la crainte, et tu nous enseignes la vie.

. Leur sagesse? … Ah! leur sagesse, mieux vaut n’en pas faire grand cas.
Elle consiste à vivre le moins possible, se méfiant de tout, se garant.
Il y a toujours, dans leurs conseils, je ne sais quoi de rassis, de stagnant.
Ils sont comparables à certaines mères de familles qui abrutissent de recommandations leurs enfants :
- « Ne te balance pas si fort, la corde va craquer; ne te mets pas sous cet arbre, il va tonner; ne marche pas où c’est mouillé, tu vas glisser; ne t’assieds pas sur l’herbe, tu vas te tacher; à ton âge, tu devrais être plus raisonnable; combien de fois faudra-t-il te le répéter : on ne met pas ses coudes sur la table. Cet enfant est insupportable!»
- Ah! Madame, pas tant que vous.

. Mais cette certitude : que l’homme n’a pas toujours été ce qu’il est, permet aussitôt cet espoir : il ne le sera pas toujours.

. L’appétit de savoir naît du doute.

. J’ai vécu; maintenant c’est ton tour. C’est en toi désormais que se prolongera ma jeunesse. Je te passe pouvoir. Si je te sens me succéder, j’accepterai mieux de mourir. Je reporte sur toi mon espoir.

. Tu remarqueras que toute plante propulse au loin ses graines; ou bien que celles-ci tout enveloppées de saveur, invitant l’appétit de l’oiseau, sont emportées par lui où sinon elles ne pourraient atteindre; ou douées d’hélices, d’aigrettes, s’abandonnent aux vents voyageurs. Car, à nourrir trop longtemps la même sorte de plantes, le sol s’appauvrit, s’empoisonne, et la nouvelle génération ne saurait trouver aliment au même lieu que la première. Ne cherche pas à remanger ce qu’ont digéré tes ancêtres. Vois s’envoler les grains ailés du platane ou du sycomore, comme s’ils comprenaient que l’ombre paternelle ne leur promet qu’étiolement et qu’atrophie.
Et tu remarqueras de même que tout l’élan de la sève gonfle de préférence les bourgeons de la fine extrémité des branches et les plus éloignés du tronc. Sache comprendre et t’éloigner le plus possible du passé.
Sache comprendre la fable grecque : Elle nous enseigne qu’Achille était invulnérable, sauf en cet endroit de son corps qu’attendrissait le souvenir du contact des doigts maternels.

. Camarade, n’accepte pas la vie telle que te la proposent les hommes. Ne cesse point de te persuader qu’elle pourrait être plus belle, la vie; la tienne et celle des autres hommes; non point une autre, future, qui nous consolerait de celle-ci et qui nous aiderait à accepter sa misère. N’accepte pas. Du jour où tu commenceras à comprendre que le responsable de presque tous les maux de la vie, ce n’est pas Dieu, ce sont les hommes, tu ne prendras plus ton parti de ces maux. Ne sacrifie pas aux idoles.


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21 janvier 2009

Saut: 257


Vous comprendrez qu'il allait de soi que le saut 257 devant être la suite des propos sur André Gide, cède sa place à celui-ci, tout à fait unique et spécial.

La naissance du fils de ma fille Odile et de son conjoint Sébastien, le petit Éthan, survenue le dimanche 18 janvier 2009 à 20 heures 15.

Toute la magie de l'arrivée d'un enfant, que ce soit le premier ou le quatrième, nous ramène au merveilleux de la vie. À la force de la vie.

Je souhaite aux parents qu'ils demeurent aussi émerveillés qu'ils le sont actuellement auprès d'Éthan; aux oncles et aux tantes, de savourer la venue de cet être que je qualifierais d'ange, savourer cette venue en se remémorant ceux et celles qui sont venus avant lui et qui nous remplissent de si grands bonheurs; aux cousins et cousines, de réussir à retenir son prénom et le recevoir comme s'il était un des leurs; aux grands-parents, de continuer à remercier la vie de leur offrir d'aussi beaux cadeaux.



Bienvenue mon très doux et très charmant Éthan!


Le prénom Éthan est d'origine hébraïque et signifie «fort» et «ferme»: cela lui convient à merveille.


Et il sent tellement bon... comme le grand-père les aime.

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15 janvier 2009

Saut: 256

André Gide, jeune


Il y a déjà un bon moment que nous ne nous sommes pas arrêtés à l'enseigne d'un écrivain qui fut pour le crapaud un personnage signifiant. Aujourd'hui, saut 256 ainsi que le suivant, le 257, nous irons chez André Gide.

J'ai lu Gide, je devais avoir moins de 20 ans, et, à cette époque, lire un auteur mis à l'Index par l'Église... eh! bien ça représentait un exploit et exigeait une certaine audace. C'était la première fois qu'une aussi belle, aussi parfaite écriture bouleversait des idées ancrées dans mon cerveau des années... '60, un cerveau de pas encore 20 ans!

Le voici.

André Gide naît à Paris le 22 novembre 1869 et y meurt le 19 février 1951. Ses parents, originaires d’Uzès dans le Midi pour le père et de Rouen en Normandie pour la mère, sont (du côté paternel) d’austères protestants depuis toujours, et (du côté maternel) d’anciens catholiques devenus protestants et qui adoptèrent une ligne puritaine disons... pure et dure. Ces contradictions (le Midi et la Normandie, l’austérité protestante et le protestantisme issu de la libre-pensée) auront beaucoup marqué André Gide.

Dès son jeune âge, il apprend le piano - il en fera un compagnon de vie - mais ses mauvaises habitudes à caractère sexuel, qu’il appellera son «vice», lui occasionneront plusieurs renvois scolaires.

La rencontre avec sa cousine Madeleine (vers 1882) sera l’occasion d’une relation tortueuse mais débouchera sur une correspondance fort importante, des débats intimes et des questionnements fondamentaux. Suivront d'autres rencontres plus intellectuelles (Oscar Wilde, Pierre Louÿs, Stéphane Mallarmé) mais celle avec l’auteur anglais le marquera alors qu’il deviendra pour André Gide le modèle d’une autre voie.

En 1892, il part en voyage (initiatique, si l’on peut dire) avec le peintre Paul Laurens et voyagera malgré la maladie en Tunisie, en Algérie et en Italie.

Au retour d’un second voyage, en 1895 celui-là, et du décès de sa mère qui le surprotégea une bonne partie de sa vie, il se fiance avec sa cousine Madeleine, se marie mais sans jamais consommer l’union, son homosexualité en étant la raison.

Pendant tout ce temps il écrit en rappelant que «ses œuvres sont comme des jalons sur son chemin, écrites par réaction les unes aux autres et qu’on ne peut comprendre que dans une vue d’ensemble».

«Les Nourritures Terrestres» paraîtront en 1897 et recevront un accueil chaleureux.

En 1911, la NRF (Nouvelle Revue Française) dont il est le chef de file sans en être le directeur, s’associe à Gaston Gallimard afin d’adosser une maison d’édition à la revue.

L’influence que Gide exerce sur la jeunesse de son époque est immense.

Il reçoit le Prix Nobel de littérature en 1947 et en 1952, son œuvre est mise à l’Index par le Vatican.

Ses œuvres maîtresses sont :
Les Nourritures terrestres; Les Nouvelles nourritures; L’Immoraliste; Si grain ne meurt; La Porte étroite; La Symphonie pastorale; Les Faux-monnayeurs.

C’est André Gide qui aura écrit, selon moi, la plus belle phrase de la langue française… du moins parmi celles que j’ai lues :
« Je ne saisirai plus les mots que par les ailes. »

Voici quelques citations tirées de ce livre essentiellement essentiel : Les nourritures terrestres. Et de cet autre essentiel : Les nouvelles nourritures. Vous comprendrez que cela exigera deux sauts (les 256 et 257) pour arriver à tout vous les présenter.

. Et quand tu m’auras lu, jette ce livre – et sors. Je voudrais qu’il t’eût donné le désir de sortir – sortir de n’importe où, de ta ville, de ta famille, de ta chambre, de ta pensée. N’emporte pas mon livre avec toi. Si j’étais Ménalque, pour te conduire j’aurais pris ta main droite, mais ta main gauche l’eût ignoré, et cette main serrée, au plus tôt je l’eusse lâchée, dès qu’on eût été loin des villes, et que je t’eusse dit : oublie-moi.
Que mon livre t’enseigne à t’intéresser plus à toi qu’à lui-même, - puis à tout le reste qu’à toi.

. Ne souhaite pas, Nathanaël, trouver Dieu ailleurs que partout.

. Que l’importance soit, dans ton regard, non dans la chose regardée.

. Il y a d’étranges possibilités dans chaque homme. Le présent serait plein de tous les avenirs, si le passé n’y projetait déjà une histoire.

. … chaque instant de notre vie est essentiellement irremplaçable…

. Nathanaël, que chaque attente, en toi, ne soit même pas un désir, mais simplement une disposition à l’accueil. Attends tout ce qui vient à toi; mais ne désire que ce qui vient à toi. Ne désire que ce que tu as. Comprends qu’à chaque instant du jour tu peux posséder Dieu dans sa totalité. Que ton désir soit de l’amour, et que ta possession soit amoureuse. Car qu’est-ce qu’un désir qui n’est pas efficace?

. Il ne me suffit pas de lire que les sables des plages sont doux; je veux que mes pieds nus le sentent… Toute connaissance que n’a pas précéder une sensation m’est inutile.

. Chaque action parfaite s’accompagne de volupté. À cela tu connais que tu devais le faire. Je n’aime point ceux qui se font un mérite d’avoir péniblement œuvré. Car si c’était pénible, ils auraient mieux fait de faire autre chose. La joie que l’on y trouve est signe de l’appropriation du travail et la sincérité de mon plaisir, Nathanaël, m’est le plus important des guides.

. Il y a des maladies extravagantes qui consistent à vouloir ce que l’on a pas.

. L’ivresse n’est jamais qu’une substitution du bonheur.

. Nos actes s’attachent à nous comme sa lueur au phosphore; ils font notre splendeur, il est vrai, mais ce n’est que notre usure.

. Ah! jeunesse – l’homme ne la possède qu’un temps et le reste du temps la rappelle.

. De quel tombeau me suis-je évadé ce matin? – (Les oiseaux de la mer se baignent en étendant leurs ailes.) Et l’image de la vie, ah! Nathanaël, est pour moi : un fruit plein de saveur sur des lèvres pleines de désir.


Au prochain

11 janvier 2009

Saut: 255

En février dernier, celui de 2008, au saut 195, le crapaud vous faisait la nomenclature des livres qu’il avait lus en 2007 et promettait de répéter l’exercice à la fin de chaque année. Et si vous avez bonne mémoire, cela venait en réponse à la question posée à l'occasion du Salon du Livre de Montréal-2007 : est-ce possible de lire plus de 1 000 livres? Pour 2007, le nombre s’arrêtait à 40: un peu moins d’un par semaine, un peu moins aussi que les sauts déposés annuellement sur le blogue.

Je refais mes devoirs pour 2008 et cette fois j’arrive à 35 livres. Légère diminution qui peut s’expliquer par une foule de raisons que je n’aborderai pas ici. C’est, encore cette année, moins qu’un livre par semaine et le nombre de sauts. Il y a, au moins, une certaine constante…

Voici la liste. Cette année je la dépose en suivant un ordre chronologique (celui du moment où ils furent lus) sauf pour les recueils de poèmes qui sont toujours le deuxième livre en marche.



JUSQU’AU MATIN
(Han Suyin)

L’ANNÉE DE LA PENSÉE MAGIQUE
(Joan Didion)

LA TRAVERSÉE DU CONTINENT
(Michel Tremblay)

LES CERFS-VOLANTS DE KABOUL
(Khaled Hosseini)

JÉSUS-LA-CAILLE
(Francis Carco)

MILLE SOLEILS SPLENDIDES
(Khaled Hosseini)

L’HIVER DE MIRA CHRISTOPHE
(Pierre Nepveu)

MONSIEUR ASHENDEN AGENT SECRET
(Somerset Maughan)

DES MONDES PEU HABITÉS
(Pierre Nepveu)

L’ÉQUIPE
(Francis Carco)

LE PROCÈS
(Kafka)

LA COLONIE PÉNITENCIAIRE
(Kafka)

L’ÉVANGILE DE JIMMY
(Didier van Cauwerlaert)

VINGT ANS ET DES POUSSIÈRES
(Didier van Cauwerlaert)

L’ATTENTAT
(Yasmina Khadra)

LA MÈRE
(Maxime Gorki)

LA PANIQUE
(Fernando Arrabal)

CONTREPOINT
(Aldous Huxley)

PERSONNE N’EST UNE ÎLE
(Yvon Rivard)

MRS. DALLOWAY
(Virginia Wolf)

MICHEL STROGOFF
(Jules Verne)

SYNGUÉ SABOUR, PIERRE DE PATIENCE
(Atiq Rahimi)

GRANDE PLAINE
(Alexandre Bourbaki)

LA TERRE PATERNELLE
(Patrice Lacombe)

L’ASTRAGALE
(Albertine Sarazin)

TERRE ET CENDRES
(Atiq Rahimi)

NIKOLSKI
(Nicolas Dickner)

PROCHAIN ÉPISODE
(Hubert Aquin)

LES MILLE MAISONS DU RÊVE ET DE LA TERREUR
(Atiq Rahimi)

CHANSONS GITANES ET POÈMES
(Federico Garcia Lorca)

LORCA
(André Belamich)

ROMANCERO GITAN, POÈME DU CHANT PROFOND
(Federico Garcia Lorca)

L’HOMME RAPAILLÉ
(Gaston Miron)

LES ROIS MAGES suivi de L’ÉTAPE DANS LA CLAIRIÈRE
(André Frénaud)

POÈMES
(Guillaume Apollinaire)


J’aimerais vous signaler deux auteurs, dont un est présent dans cette liste, l'autre pas; le deuxième se retrouvera l'an prochain mais comme j'ai débuté la lecture de son livre en 2008 et l'ai achevée en 2009, il fait charnière... Deux auteurs donc, qui selon moi, sont absolument à découvrir :
Atiq Rahimi (le Goncourt 2008)



et le génial auteur tchèque Bohumil Hrabal.
Je vous glisse à l'oreille le titre du chef-d'oeuvre de Hrabal (Une trop bruyante solitude). Deux écrivains fascinants sachant allier poésie et réalisme avec une plume hors du commun. C’est à rougir de honte de ne pas comprendre le persan, d’une part, et le tchèque, d’autre part.


Retournons maintenant vers notre « carnet d’ivoire avec des mots pâles», ceux des mots-dits:

A C C O R T (adjectif)
. habile
. gracieux et vif

- (agréable, aimable, avenant)


B A L A D I N ( I N E ) (nom)
. danseur de ballets, ballerine;
. bouffon de comédie, comédien ambulant


- (histrion; paillasse; saltimbanque)

Au prochain saut

7 janvier 2009

Saut: 254



Jean Bédard publiait en 1998, un roman dont le héros, si je puis dire, était Maître Eckhart qui vécut de 1260 à 1328. Dominicain et théologien allemand, il marqua son époque et l'écrivain québécois nous le fait découvrir de manière extraordinaire.

Je vous présente ce que Bédard met dans la bouche de Maître Eckhart relativement au temps et à l'espace, un peu comme un épilogue aux citations sur le temps ainsi qu'au poème du saut 253.


En fait, Eckhart répond à une question, celle-ci:
«Mais l'univers, l'espace, le mouvement ne sont pas que du temps!»


« Bien sûr que l'espace est un des résultats du temps. Imagine un bourgeon qui devient une feuille, puis la feuille rougit, tombe et meurt. Tu imagines bien cela. Maintenant imagine que cela se passe de plus en plus vite. Il arrive un temps où le bourgeon meurt exactement en même temps qu'il s'ouvre; en d'autres termes, il n'existe pas parce qu'il n'a pas le temps d'exister. Chaque chose n'est que le temps qu'elle prend à croître et à disparaître. Sans le temps, elle n'existe pas, elle n'a pas le temps d'exister. Maintenant imagine les distances, imagine par exemple le monastère d'Erfurt, celui de Strasbourg et celui de Cologne. Ils forment un triangle et l'espace est ce qui les sépare. Un jour tu décides de les visiter, mais par un miracle de Dieu, tu marches de plus en plus vite. Par ce miracle de Dieu, il arrive un temps où passer d'un monastère à l'autre se fait si rapidement que tu arrives au deuxième et au troisième exactement en même temps que tu pars du premier. Cela voudrait dire que tout l'espace aurait entièrement disparu. Les trois monastères seraient le même, l'espace qui les séparait ne serait plus. L'espace n'est que le temps, le temps que l'on met à passer d'un endroit à un autre. Si cela ne prenait aucun temps d'aller de la terre au soleil, il n'y aurait pas d'espace entre le soleil et la terre. L'espace n'est que du temps. C'est pour cela que je dis que l'Homme est le temps que prend Dieu à se connaître, à s'aimer, à se défier, à se dépasser, à se faire vraiment Dieu, Dieu de bonté, de compassion, de courage, de miséricordre, de connaissance... Pour faire l'Homme, Dieu s'est retiré de la connaissance qu'il avait de lui-même, il s'est retiré dans le mystère, laissant du temps et de la nuit. Ensuite, il s'est mis à faire danser la nuit pour qu'elle rayonne de la lumière, et il s'est mis à faire danser la lumière pour qu'elle rayonne la vie. Et moi et toi, nous sommes le retard que Dieu a décidé de prendre sur lui-même pour se faire éclater les entrailles.»

Il ne faudrait pas l'oublier ce Maître Eckhart, il reviendra assez régulièrement, sous la plume de Jean Bédard, alimenter notre réflexion.

Revenons, maintenant, à ce « carnet d'ivoire avec des mots pâles»,
celui de nos mots-dits...



A U T O D A F É (nom masculin)

. cérémonie au cours de laquelle les hérétiques condamnés au supplice du feu par l’Inquisition étaient conviés à faire acte de foi pour mériter leur rachat dans l’autre monde. –Supplice du feu


. action de détruire par le feu

B R I M B O R I O N (nom masculin)

. petit objet de peu de valeur
. babiole; bricole


Au prochain saut

1 janvier 2009

Saut: 253



Une nouvelle année!
Une deux mille... neuve!

Je vous la souhaite douce, comme cela peut l'être lorsque c'est doux... je vous la souhaite heureuse, tous les jours, trois cent-soixante fois... mais surtout je voudrais qu'elle vous permette ainsi qu'à chacun de ceux et celles qui font partie de vos indispensables, qu'elle vous permette de prendre le temps.

Vous avez entendu parler de cette mystérieuse seconde supplémentaire... alors utilisez-la quand bon vous semblera, quand vous aurez besoin de temps et que vous vous dites ne pas en avoir... cette seconde, cette précieuse seconde, utilisez-la à ce moment précis, pour vous donner du temps. Temps que vous rendrez utile ou inutile, comme bon vous semblera.

Bonne année 2009!
Heureuse année 2009!

Nous entreprenons la nouvelle année avec un poème. Pas de surprise, me direz-vous! Je vous lance en ce 1er janvier 2009, à quelques jours, peut-être quelques heures de la naissance du fils de ma fille Odile, le quatrième petit-enfant du crapaud (les garçons mènent 3 à 1), ce poème sur le temps.

Je l'ai coiffé du titre suivant:

tempus / chronos


temps - police de l’univers -
police l’univers

temps - arrêt au chronomètre -

chronomètre les arrêts

temps - espace entre deux
ins(temps) -
l’instant d’un espace

temps - courte étendue sur toute sa longueur -

s’allonge et s’é(temps)

temps – au fur et à mesure -
éloigne les continents

temps - ce bus que l’on manque -

quand on manque un bus

temps accroché à ses chevilles et la chevillette cherra

temps d’une pluie fine qui pleut finement sur la pluie

temps derrière comme un fantôme

devant comme une marionnette
à côté d’un temps qu’à soi
il se tient derrière et devant

temps perdu à prendre repaire,

que l’on reperd

temps en temps et puis après

temps d’un autre temps

comme l’ancien et le nouveau

temps que l’on pourchasse,

nous pourchassant

temps vert-de-gris au bracelet de la montre qui s’arrête

temps fondu confondu dans l’espace quantique

temps de l’infiniment éloigné retrouvé sur Mars

temps - le trop, l’assez -

placé aléatoirement sur la ligne du temps

temps universel remis en doute

par les poètes du nouveau Moyen-Âge

temps était le temps qu’il sera ce qu’il est

le temps se calcule en secondes minutées à toute heure du jour
en semaines mensuelles ou annuelles

décennies séculaires ou millénaires
en passé en avenir qui ne se calculent plus

le temps cette date de péremption de la vie


Bon début d'année et au prochain saut


27 décembre 2008

Saut: 252

Le 27 décembre 2007, il y a un an exactememt, au dernier saut de l'année (le 190), je vous offrais un texte intituté «La Marche» et signé par France Théorêt.

Aujourd'hui, pour clore 2008, c'est de Yann Martel dans «L'histoire de Pi» que j'ai puisé celui-ci, sur la peur.


« Je dois dire un mot sur la peur. C'est le seul adversaire réel de la vie. Il n'y a que la peur qui puisse vaincre la vie. C'est une ennemie habile et perfide, et je le sais bien. Elle n'a aucune décence, ne respecte ni lois ni conventions, ne manifeste aucune clémence. Elle attaque votre point le plus faible, qu'elle trouve avec une facilité déconcertante. Elle naît d'abord et invariablement dans votre esprit. Un moment vous vous sentez calme, en plein contrôle, heureux. Puis la peur, déguisée en léger doute, s'immisce dans votre pensée comme un espion. Ce léger doute rencontre l'incrédulité et celle-ci tente de le repousser. Mais l'incrédulité est un simple fantassin. Le doute s'en débarasse sans se donner de mal. Vous devenez inquiet. La raison vient à votre rescousse. Vous êtes rassuré. La raison dispose de tous les instruments de pointe de la technologie moderne. Mais, à votre surprise et malgré des tactiques supérieures et un nombre impressionnant de victoires, la raison est mise K.-O. Vous sentez que vous vous affaiblissez, que vous hésitez. Votre inquiétude devient frayeur.


Ensuite, la peur se tourne vers votre corps, qui sent déjà que quelque chose de terrible et de mauvais est en train de survenir. Déjà, votre souffle s'est envolé comme un oiseau et votre cran a fui en rampant comme un serpent. Maintenant, vous avez la langue qui s'affale comme un opossum, tandis que votre mâchoire commence à galoper sur place. Vos oreilles n'entendent plus. Vos muscles se mettent à trembler comme si vous aviez la malaria et vos genoux à frémir comme si vous dansiez. Votre coeur pompe follement, tandis que votre sphincter se relâche. Il en va ainsi de tout le reste de votre corps. Chaque partie de vous, à sa manière, perd ses moyens. Il n'y a que vos yeux à bien fonctionner. Ils prêtent toujours attention à la peur.


Vous prenez rapidement des décisions irréfléchies. Vous abandonnez vos derniers alliés: l'espoir et la confiance. Voilà que vous vous êtes défait vous-même. La peur, qui n'est qu'une impression, a triomphé de vous.


Cette expérience est difficile à exprimer. Car la peur, la véritable peur, celle qui vous ébranle jusqu'au plus profond de vous, celle que vous ressentez au moment où vous faites face à votre destin final, se blottit insidieusement dans votre mémoire, comme une gangrène: elle cherche à tout pourrir, même les mots pour parler d'elle. Vous devez donc vous battre très fort pour l'appeler par son nom. Il faut que vous luttiez durement pour braquer la lumière des mots sur elle. Car si vous ne le faites pas, si la peur devient une noirceur indicible que vous évitez, que vous parvenez peut-être même à oublier, vous vous exposez à d'autres attaques de peur parce que vous n'aurez jamais réellement bataillé contre l'ennemi qui vous a défait.»


Je vous souhaite une bonne fin d'année 2008 et une belle entrée en 2009. Nous nous reverrons pour les voeux de circonstance.


Au prochain saut

22 décembre 2008

Saut: 251



À quelques jours de Noël, le crapaud vous présente ses étrennes. Vous vous en doutez, il s'agit un poème. Non, pas celui sur le temps... faut lui laisser le temps.

À ceux qui me demandent si je vais déposer un conte de Noël sur le blogue - les plus anciens lecteurs se rappelleront celui du 23 décembre 2005, le seul d'ailleurs - le crapaud répond que non, malheureusement non. Pourquoi malheureusement? Cette semaine, au cours d'une marche quotidienne dans les grands froids montréalais, les trottoirs glacés et glissants, une idée m'est venue. Cette idée aurait très bien pu devenir un conte. Mais, va savoir pourquoi! , ça ne s'est pas concrétisé. Je crois être trop pris actuellement avec mes histoires de temps...

Je repars dans quelques minutes, marcher, alors je promets que si cette veine d'idée revient me hanter, j'irai plus loin et peut-être en ferai un conte du jour de l'an...

Voici ce poème, il sera le dernier à paraître sur le blogue en 2008 et porte le titre suivant:
un astronaute, des corbeaux... au loin


Suivra la petite chronique, mais je vous en parle après ce poème. Bonne lecture!



un astronaute, des corbeaux… au loin

un astronaute marche dans la ruelle
il parle tout seul
dans sa main asséchée, une bouteille d’eau de l’au-delà,
il bat la mesure militaire,
un pas appelant l’autre


au loin… deux corbeaux le suivent


l’apesanteur pèse lourd aux talons astronautes
se colle au bitume automnal
comme de la glue martienne
du sable rouge accroché à sa ceinture scaphandre
il aspire les trous de l’univers comme des aimants dépolarisés


au loin… deux corbeaux le poursuivent


au bruit qui taraude une clôture, sursaute l’astronaute,
de muettes comètes s’y pendent, accrochées à l’envers,
radieuses de promesses aériennes
elles charrient des vents stellaires étourdissants
alors que s’enfuient deux oiseaux d’acétylène


de loin… deux corbeaux lui survivent


un télescope inversé dans son bagage inutile
tintinnabule aux talons de l’astronaute
au fond de la ruelle hébétée, il fixe des yeux
ces hordes désaccordées de corbeaux accumulés
qui embrouillent son chemin, azimut perdu


deux corbeaux, pierres de lune, s’immobilisent
deux corbeaux solaires s’éclipsent de la bande…

et de loin… s’approchent de l’astronaute



Je vous parlais, au saut 250, d'une nouveauté. Au fil de mes lectures, certains mots se sont accroché à mes yeux, à mes oreilles. Soit que leur sens m'était tout à fait inconnu ou encore leur sonorité, leur architecture m'amenaient à des images aussi inattendues que saugrenues. J'en ai fait un cachier. Je dirais, un florilège. Dans ce cahier (noir à rebords rigides) ils sont en désordre comme ils me sont arrivés. Ici, je les ai «ordre-alphabéthisés». Voici un A et un B.

Oh! oui. Je souhaitais nommer cette chronique le «mot-dit». En lisant le poète français André Frénaud, j'y ai découvert ce petit vers tout simplement génial et fort approprié à cette entreprise: «un carnet d'ivoire avec des mots pâles».


Alors les «mots-dits» iront échouer dans ce carnet d'ivoire...

(A)

A B S C O N S (adjectif)

. difficile à comprendre
- (abstrus)

(B)

B A G U E N A U D E R (verbe intransitif)

. s’amuser à des choses vaines et frivoles (comme les enfants qui font éclater des baguenaudes : petites gousses remplies d’air qui éclatent avec bruit lorsqu’on les pressent);
- muser

. baguenauder ou se baguenauder : se promener en flânant.
- se balader; flâner; musarder; se promener.


Joyeux Noël et au prochain saut

18 décembre 2008

Saut: 250



Nous poursuivons, aujourd'hui, les citations au sujet du temps.

Le crapaud veut vous signaler qu'à partir du prochain saut (le 251) il ajoutera une nouveauté. En effet, depuis un bon moment déjà, j'épure mes cahiers de lecture et glisse ici les petits bijoux récoltés sur plusieurs années de lecture.

J'ajouterai le fruit d'un autre cahier. celui des mots qui ont frappé mon imagination depuis ce jour où je me suis mis à lire en compagnie de mon ami Robert. Robert, il est petit mais il sait tout, ou presque. Ce dictionnaire aux feuilles d'oignon m'est certainement l'ami le plus fidèle. Lorsqu'un mot m'est, me fut inconnu, je me retournais vers lui. Parfois, souvent même, il admettait son incapacité à le décrypter mais dans le grande majorité des cas, il me renseigne (gnait)...

Je vous offrirai donc, dès le prochain saut et les autres qui suivront, ces mots qui m'ont ébloui et que malheureusement nous n'utilisons trop peu. Ce sera un peu mes « mots dits»...

D'ici là, revenons au temps...



. Cette mobile image
De l'immobile éternité. Jean-Jacques Rousseau

. Le temps est une pensée ou une mesure, non une réalité. Antiphone

. Le temps et la mémoire sont de véritables artistes; ils corrigent la réalité et la ramènent plus près du désir du coeur. John Dewey

. Le plus de sable s'est écoulé du sablier de la vie, le plus clair nous devrions être capables d'y voir au travers. Jean-Paul Sartre

. La vie bourgeonne, une accélération de la vague pulsion primordiale, dans le ténébreux gaspillage du temps. W.V.O. Quine

. Il faut toujours semer derrière soi un prétexte pour revenir, quand on part.
Alessandro Bariccoo

. Hâtons-nous; le temps fuit, et nous traîne avec soi: le moment où je parle est déjà loin de moi. Boileau

. Oui, le temps qui coule, inépuisable, inexorable, le temps bouleverse toute chose. Il dévoile ce qui restait caché, il cache ce qui s'était montré, il rend possible l'impossible, il ébranle l'inébranlable. Sophocle

. Ne vous dérangez pas, le temps ne fait que passer. Vassilis Alexakis

. Qu'est-ce que le temps? Si personne ne me le demande, je le sais. Si je veux l'expliquer à qui me le demande, je ne le sais plus. Saint Augustin

. L'Homme est Éternité...
le temps est comme l'Éternité,
l'Éternité comme le temps. Angelus Silesius

. Il est grand temps de rallumer les étoiles. Guillaume Apollinaire

. ... j'ai compris que je ne vivrais pas éternellement. Il faut longtemps pour apprendre ça, mais, une fois qu'on le découvre, le changement intérieur est complet, on ne peut plus jamais redevenir tel qu'on était. Paul Auster


Et j'achèverai par les mots de deux illustres chansons.

La première, Avec le temps de Léo Ferré...


Avec le temps...
Avec le temps, va, tout s'en va
On oublie le visage et l'on oublie la voix
Le coeur, quand ça bat plus, c'est pas la peine d'aller
Chercher plus loin, faut laisser faire et c'est très bien
Avec le temps...
Avec le temps, va, tout s'en va
L'autre qu'on adorait, qu'on cherchait sous la pluie
L'autre qu'on devinait au détour d'un regard
Entre les mots, entre les lignes et sous le fard
D'un serment maquillé qui s'en va faire sa nuit
Avec le temps tout s'évanouit

Avec le temps...
Avec le temps, va, tout s'en va
Mêm' les plus chouett's souv'nirs ça t'a un' de ces gueules
À la Gal'rie j'farfouille dans les rayons d'la mort
Le samedi soir quand la tendresse s'en va tout' seule
Avec le temps...
Avec le temps, va, tout s'en va
L'autre à qui l'on croyait pour un rhume, pour un rien
L'autre à qui l'on donnait du vent et des bijoux
Pour qui l'on eût vendu son âme pour quelques sous
Devant quoi l'on s'traînait comme traînent les chiens
Avec le temps, va, tout va bien

Avec le temps...
Avec le temps, va, tout s'en va
On oublie les passions et l'on oublie les voix
Qui vous disaient tout bas les mots des pauvres gens
Ne rentre pas trop tard, surtout ne prends pas froid
Avec le temps...
Avec le temps, va, tout s'en va
Et l'on se sent blanchi comme un cheval fourbu
Et l'on se sent glacé dans un lit de hasard
Et l'on se sent tout seul peut-être mais peinard
Et l'on se sent floué par les années perdues

Alors vraiment
Avec le temps on n'aime plus.



...la seconde, Dis, quand reviendras-tu? de Barbara.



Voilà combien de jours, voilà combien de nuits
Voilà combien de temps que tu es reparti?
Tu m'as dit cette fois c'est le dernier voyage
Pour nos coeurs déchirés c'est le dernier naufrage
Au printemps tu verras, je serai de retour,
Le printemps c'est joli pour se parler d'amour
Nous irons voir ensemble les jardins refleuris
Et déambulerons dans les rues de Paris.

Dis, quand reviendras-tu
Dis, au moins le sais-tu
Que tout le temps qui passe
Ne se rattrape guère
Que tout le temps perdu
Ne se rattrape plus.

Le printemps s'est enfui depuis longtemps déjà
Craquent les feuilles mortes, brûlent les feux de bois
À voir Paris si beau dans cette fin d'automne
Soudain, je m'alanguis, je rêve, je frisonne
Je tangue, je chavire, et comme la rengaine
Je vais, je viens, je vire, je tourne et me traîne
Ton image me hante et je te parle tout bas
Et j'ai le mal d'amour et j'ai le mal de toi

Dis, quand reviendras-tu
Dis, au moins le sais-tu
Que tout le temps qui passe
Ne se rattrape guère
Que tout le temps perdu
Ne se rattrape plus

J'ai beau t'aimer encore, j'ai beau t'aimer toujours
J'ai beau n'aimer que toi, j'ai beau t'aimer d'amour
Si tu ne comprends pas qu'il te faut revenir
Je ferai de nous deux mes plus beaux souvenirs
Je reprendrai ma route, le monde m'émerveille
J'irai me réchauffer à un autre soleil
Je ne suis pas de celles qui meurent de chagrin
Je n'ai pas la vertu des femmes de marin

Dis, quand reviendras-tu
Dis, au moins le sais-tu
Que tout le temps qui passe
Ne se rattrape guère
Que tout le temps perdu
Ne se rattrape plus.

Au prochain saut

13 décembre 2008

SAUT: 249




Suite au poème sur la mort (saut 247), le crapaud se dirige maintenant vers un thème que l'on peut placer parmi les «classiques»: le temps. Le poème qui devrait en sortir - d'ici quelques... ou plus ou moins... - abordera la question du temps comme étant cet espace entre la vie et la mort, espace inexorablement en marche.

Voici l'état de mes recherches à ce jour. Ce sont, vous vous en souvenez, des citations, des réflexions puisées à même mes cahiers de lecture. Bon temps!


. Il y a des minutes où l'avenir se présente à un homme sous des couleurs si sombres qu'il craint d'arrêter sur lui le regard de son esprit, qu'il interrompt toute activité cérébrale et s'efforce de se convaincre qu'il n'aura pas d'avenir et qu'il n'eut pas de passé. Léon Tolstoï

. Mais le temps se fout des retardataires, il court sur son cheval, et les impulsions qui arrivent trop tard retombent derrière lui dans leur néant.
Jean Bédard

. Le temps s'occupera d'égaliser, c'est sa plus noble fonction. Jean Bédard

. Mais aujourd'hui, je sais que ni le temps ni l'espace ne parviennent jamais à dissiper nos doutes. Il est inutile de remettre au lendemain ce qui demain me sera toujours aussi difficile ou aussi impossible à réaliser. Fernando Savater

. Prendre conscience de son présent, c'est ne plus rien attendre. Albert Camus

. Passons passons puisque tout passe. Guillaume Apollinaire

. L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive;
il coule et nous passons. Lamartine

. Ce temps qui est un dieu, le seul qui nous reste. Il ne se laisse ni fléchir, ni allonger, ni rapetisser. Éternel pour certains, morts depuis très longtemps pour d'autres, c'est peut-être lui, le temps, cet ange aux bras ouverts, qui nous attend, là-bas. Robert Lalonde

. Le temps humain ne tourne pas en cercle mais avance en ligne droite. C'est pourquoi l'homme ne peut être heureux puisque le bonheur est désir de répétition. Milan Kundera

. Les strates successives de notre vie sont si étroitement superposées que dans l'ultérieur nous trouvons toujours de l'antérieur, non pas aboli et réglé, mais présent et vivant. Bernard Schlink

. Longtemps, on rampe sur cette terre comme une chenille, dans l'attente du papillon splendide et diaphane que l'on porte en soi. Jonathan Little

. C'est toujours une tentation irrésistible pour les gens qui n'ont pas de passé d'essayer d'acheter celui des autres. Han Suyin

. Le temps est l'école où nous apprenons. Joan Didion

. Comment ce qui ne va pas durer peut-il avoir tant de réalité? Pierre Nepveu

. L'homme, dont le berceau est si voisin de la tombe, gaspille son temps en futilités.
Somerset Maughan

. La plupart des vieilles gens ont quelque chose de trompeur, de menteur dans leur façon d'être avec les gens plus jeunes qu'eux; on vit sans crainte à leurs côtés sur la foi de relations sûres, on sait leurs idées favorites, on reçoit incessamment confirmation de la paix, on trouve tout parfaitement naturel, mais qu'il se produise soudain un événement décisif, c'est à ce moment, où l'on devrait récolter les fruits d'une tranquillité si longtemps préparée, qu'on voit les vieillards se dresser comme des étrangers, révéler des idées plus cachées, plus fortes que les précédentes, et déployer enfin au vent leur vrai drapeau, sur lequel on lit avec effroi une devise inattendue. Cet effroi vient surtout du fait qu'ils disent alors des choses beaucoup mieux fondées qu'auparavant, beaucoup plus judicieuses, beaucoup plus évidentes - si l'évidence est susceptible de degrés. L'insurpassable duperie est qu'ils avaient au fond toujours dit la même chose. Kafka

. L'homme n'est pas, il est en train d'être... Alexandro Jodorowsky

. Ceux qu'on appelle les inadaptés, les déchets de la société (les clochards, les drogués, les dépressifs, etc.), sont sûrement des êtres qui n'ont pas eu la grâce ou la culture permettant de survivre à la folie qui menace l'être conscient de l'étrangeté de la vie. Ce sont, en un sens, les êtres les plus conscients et qu'on envoie au front sans armes, un peu comme les Aztèques nourrissaient le temps avec des sacrifices humains pour ne pas qu'il s'épuise. J'ai lu quelque part que la conscience des héroïnomanes, par exemple, est pleine de tmps, que le temps est leur unique objet de pensée. Yvon Rivard

. (BIG BEN sonne) Les cercles de plomb se dissolvent dans l'air. Virginia Wolf

. Quel sens pourrait avoir pour nous un événement qui ne nous écraserait pas? Le futur est fait pour nous immoler. Cioran

. (Yerma- la femme stérile)
- Je ne pense pas à demain, je pense à aujourd'hui. Tu es vieille et tu vois tout comme dans un livre déjà lu. Moi, je pense que j'ai soif et que je n'ai pas de liberté. Je veux avoir un fils dans les bras pour m'endormir tranquille, et écoute-moi bien et ne t'effraye pas de ce que je te dis: même si je savais que mon fils me martyrisera, qu'il me haïra, qu'il me traînera par les cheveux dans les rues, je recevrais sa naissance avec joie, parce qu'il vaut beaucoup mieux pleurer un homme vivant qui nous poignarde que pleurer pour ce fantôme assis, depuis des années, sur mon coeur.
Federico Garcia Lorca


Au prochain saut

9 décembre 2008

SAUT: 248

Règlons immédiatement la question des prédictions, ensuite on jasera.

1) Le Québec élira un GOUVERNEMENT MAJORITAIRE;
( 1/1, tout va bien jusqu'ici).

2) Le GOUVERNEMENT MAJORITAIRE sera sous la responsabilité du Parti Libéral;
(2/2, mais c'était facile).

3) L'opposition officielle sera confiée au PARTI QUÉBÉCOIS;
(3/3, rien de bien malin).

4) Il n'y aura pas de deuxième opposition et le parti de MARIO DUMONT disparaîtra de la carte politique québécoise;
(3.5/4, pas entièrement mais le chef disparaît).

5) Aucun autre parti politique n'enverra de député à l'Assemblée nationale du Québec.
(3.5/5, Québec Solidaire m'a fait mentir).

Mais il y avait aussi les deux coups fumants. Le premier étant que le crapaud ne voterait pas Vert mais plutôt Serge Mongeau dans Hochelaga-Maisonneuve. Ça s'est fait et le candidat solidaire y a récolté près de 13% du vote.

Le deuxième prévoyait la défaite de Mario Dumont dans Rivière-du-Loup: vrai à moitié; élu, il annonce qu'il quitte son parti.

Bon! Le scénario apocalyptique que le crapaud avait annoncé advenant le vote contre les velléités conservatrices idéologiques du premier ministre ( à quelque 35%) Harper, et le fait que le Québec soit sans gouvernement, cela ne s'est pas produit et la combien....etc. Mikaëlle Jean n'est pas devenue la maîtresse suprême du Canada pendant au moins une soirée. On l'a échappé belle mais avouez que c'était de la très haute voltige politique.

Que s'est-il vraiment passé au Québec le lundi 8 décembre 2008? D'abord, le froid. Voter la «guédille au nez» c'est pas évident. Difficile de dire combien de Québécois(es) ont préféré demeurer à la maison ou au travail ou ailleurs au lieu de se présenter au bureau de vote, d'y recevoir leur bulletin, s'isoler et le colorer à l'endroit de leur choix démocratique et risquer de le voir annulé lors du comptage des votes parce que la «guédille au nez» serait tombée sur le bulletin, le détériorant d'une certaine manière... Lorsqu'on ne connaît pas parfaitement bien la loi électorale on pourrait être porté à croire qu'en salissant un bulletin on risque des représailles de la part du Directeur des Élections.

Donc le froid. Deuxièmement, et ce facteur devrait je crois être pris en considération par le gouvernement: voter le jour de l'Immaculée Conception c'est un peu, beaucoup pour d'autres, une forme de profanation. Pensez aux deux termes: immaculée et conception. Pas évident. Le bulletin (sur fond noir) présentait quelques petits trous blancs (à colorer en noir). Rien d'immaculé et combien profanateur que ce geste, surtout de la part de gens qui sont de moins en moins des profanes dans l'art de voter, l'exercice se répétant assez régulièrement. Cherchons et nous trouverons certainement une journée neutre, sans pluie, sans soleil, sans froid, sans chaleur, sans vent, sans rien... et rendons-là, institutionnalisons-la, journée du vote. Comme dans le village de Babine, le 43 novembre ou le 0 avril à chaque quatre ans bissextiles.

Troisième élément et celui-là, il est de taille. Obligeons les gens à voter. Sinon? Sinon, je ne sais pas: coupons les allocations familiales, les pensions de vieillesse, les rentes et les chèques du bien-être; retenons sur le chèque de paye des travailleurs une journée de salaire; ou encore, pour faire plus moderne, donnons une prime au vote. Un vote = une prime.

Mais afin d'accélérer le processus - si on ne souhaite pas entrer dans mes propositions qui sont un peu des mesures de droite - installons un système qui permettrait à chacun des partis politiques (reconnus , officiels, déclarés, financés, accrédités) de connaître ( par leurs noms, prénoms, surnoms, initiales) tous ceux et toutes celles qui voteront pour eux, ainsi les résultats nous parviendraient beaucoup plus rapidement et dans certains comtés, les électeurs pourraient être dispensés de voter si la majorité est évidente. On téléphone au parti de son choix, on donne son nip personnel et son mot de passe, et vlan! c'est fait. Finis les attentes inutiles. Terminée la course aux pancartes sur chaque poteau de chaque coin de rue. Les partis compareraient leurs listes et le député s'imposerait de lui-même. Comme ça serait simple! Il ne s'agirait que d'ajouter le concept de justice dans la loi électorale pour achever le tout, exigeant qu'à tour de rôle et cela pendant quatre ans, les partis politiques se succèdent au pouvoir. Avouez que cela abrègerait les viles campagnes électorales...

Mais cette prospective politique n'est pas pour demain. D'ici là, réjouissons-nous de l'entrée d'Amir Khadir à l'Assemblée nationale, de la sortie de Mario Dumont, de l'arrivée d'une chef de l'opposition officielle et de l'élection d'un même parti politique formant un gouvernement pour une troisième fois d'affilée.

Tout en cela en attendant les élections fédérales... prévues pour ce printemps!

Au prochain saut

4 décembre 2008

SAUT: 247



Le crapaud ne reviendra pas sur le psycho-drame politique canadien... même si la tentation est forte.

Lundi prochain, la situation décrite dans mon préambule aux prédictions électorales ne verra pas le jour... ou le soir. Il y a accalmie, du moins pour le moment. Mais il faut avouer que cela nous change du petit train-train habituel. Le crapaud a presque le goût de souhaiter le re-venue d'un gouvernement minoritaire à Québec, juste pour voir si nous pourrions être aussi théâtraux qu'à Ottawa....

Mais les prédictions sont faites et je n'y reviens pas.

Passons à autre chose de plus sérieux.


Je vous parlais de ce poème sur la mort. Il est présentable et vous l'offre en ce début du mois de décembre.





si mourir avait un sens



si mourir avait un sens
qui le suivrait?
yeux ouverts cœur sur la main âme alerte pied léger estomac vide
et mal de tête


si mourir avait un sens
où cela mènerait-il ?
du nord vers le sud à l’est ou à l’ouest de l’éden
où l’œil des ouragans se noie au centre des circonférences



si mourir avait un sens
qui le saisirait ?
par la peau du cou de chagrin des fesses au mieux la peau de l’autre
que peaufinerait un serpent comme un cadavre à nos pieds


si mourir avait un sens
(et comme mourir n’est pas la mort)

il n’en a pas
pas plus que ces yeux fermés sur un cœur arrêté
pas davantage qu’une âme placée à l’intersection
dirigerait le vent immobile, un pied devant l’autre,
en route vers les mots ne sachant dire le sens délétère de la mort
que par des abstractions chimériques
aussi grandes que des trous noirs à l’intérieur de l’épiderme

si mourir avait un sens
(et puis mourir n’est pas la mort)

il n’en a pas
pas plus que la signalisation-cul-de-sac qui obstrue nos vies
gommée à des panneaux frais peints annonçant le début
de cette marche létale vers des décors factices
puis s’arrêterait, sens dessus dessous,
comme paralysée de peur et de honte,
là où les boussoles déréglées rejoignent le néant




Au prochain saut

29 novembre 2008

SAUT: 246

Jean Charest

Pauline Marois

Le 8 décembre 2008 ou pour être plus mathématique le 08/12/2008... risque de passer à l'histoire canadienne. En effet, alors que les Québécois/es iront aux urnes, que par la suite ils retourneront chez eux, que les scrutateurs s'affaireront à dépouiller les boîtes de leurs bulletins de vote, à ce moment-là, à moins que le premier ministre Harper ne sorte un autre lapin de son chapeau, à ce moment-là son gouvernement tombera. À même pas deux mois de son entrée en fonction.

Et ça serait, si les tractations ne s'embourbent pas dans le français tout à fait personnel de Ed Broadbent, ancien chef du NPD (Nouveau Parti Démocratique) et l'anglais tellement personnel de Jean Chrétien, ancien chef du Parti Libéral du Canada et Premier Ministre du même pays, et qu'il en résulte un échec de leurs négociations, ça serait une première de mémoire de crapaud: un gouvernement de coalition! On se croirait en Europe.

Quelle journée ça serait! À vivre dans toute sa splendeur. Pour être pratique, pragmatique comme on le dit en politique, le résultat du vote à la Chambre des Communes d'Ottawa nous parvenant avant la fin de la soirée électorale québécoise, on pourrait donc se retrouver durant quelques heures avec pas de gouvernement canadien et pas de gouvernement québécois...

Il faut le faire... Chers nous autres, comme nous faisons bien les choses lorsque l'on s'intéresse correctement à la vie politique. Je nous félicite en votre nom.

Est-ce que le monde s'arrêtera de tourner, de vivre, de plonger plus creux encore dans cette gigantesque crise économique qui se répand sur la planète entière et semble toucher les petits et les grands états alors que le Canada et le Québec seront durant quelques heures sans gouvernement?

Est-ce que le Conseil de sécurité des Nations Unies se réunira d'urgence afin de statuer sur notre situation plutôt unique?

Est-ce que la Gouverneure Générale du Canada, la tant si trop superbement belle Mikaëlle Jean, deviendra la «cheffe» incontestée du pays et aura l'idée de penser au Québec en lui nommant un représentant de haut niveau alors que suspendus aux lèvres de Bernard Derome nous attendrons patiemment les résultats nous demandant tous, l'un après l'autre dans un même élan de voix: c'est qui qui mène là, tout de suite, à ce moment même?


Mikaëlle Jean

À cette question fort pertinente, bien malin celui qui saurait y répondre de manière constitutionnelle. Nous serons, plus, nous vivrons enfin et pour une fois dans notre vie un instant anticonstitutionnellement réel. Personne pouvait croire qu'un jour dans sa vie, ce mot (encore le plus long cité dans le Larousse) allait être utilisé ailleurs que dans les concours d'épellation. Personne. Eh! bien (c'est une faute, je le sais mais j'aime mieux ainsi...) nous y sommes.

Sans gouvernement, ça le crapaud l'a dit. Et durant ces heures fébriles, nous voterons, noux exercerons notre droit de vote et il faut avouer que depuis quelques mois, l'exercice devient presqu'une habitude! Et qu'est-ce que cela donnera? Voici ce que vous attendiez... Prédictions et résultats. La situation l'exige, ils seront brefs, concis et, je l'espère, combien réconfortants.

Vous connaissez le dicton suivant: Après la pluie, le beau temps. Le crapaud et sa fille Odile ont pu en vérifier l'exactitude en septembre dernier, à Cuba. Après l'ouragan Ike ce fut du temps merveilleusement beau et les Cubains nous disaient: Après l'orage, le beau temps. Ça s'est avéré tout à fait exact. Donc, il a de fortes chances que ce que je vais vous prédire, à partir de cette implacable amorce, le soit aussi.

Je vous ai demandé, deux fois plutôt qu'une, de voter afin que le résultat nous amène à un gouvernement minoritaire. Deux fois plutôt qu'une vous l'avez fait. Cela donne cette merveilleuse situation historique dans laquelle nous nous retrouvons maintenant. C'est évident que dans deux cents ans, lorsque les petits terriens iront étudier sur Mars l'histoire du Canada, ils ne verront pas votre nom inscrit dans leur livre dont je n'ose même pas imaginer quelle forme il prendra, votre nom ne sera pas inscrit comme ayant été un acteur de premier ordre dans ces moments uniques, non, mais vous en aurez fait partie. Tout comme ceux qui ont assisté à l'Orange Bowl du football semi-professionnel américain de 1961 ont fait partie de l'histoire du football. Ils y étaient comme vous y êtes. C'est là l'essentiel.

Alors, elles viennent ces prédictions? Oui, elles viennent et ne vous surprendront pas. Pas du tout même:
1) Le Québec élira un GOUVERNEMENT MAJORITAIRE;
2) Le GOUVERNEMENT MAJORITAIRE sera sous la responsabilité du Parti Libéral;
3) L'opposition officielle sera confiée au PARTI QUÉBÉCOIS;
4) Il n'y aura pas de deuxième opposition et le parti de MARIO DUMONT disparaîtra de la carte politique québécoise;
5) Aucun autre parti politique n'enverra de député à l'Assemblée nationale du Québec.

Voilà. Mais il y aura, dans cette élection dont le but ultime était de nous débarrasser de l'impasse d'un gouvernement minoritaire - l'économie d'abord, oui... ce n'était qu'un prétexte - au moins deux coups fumants.

Le premier étant que le crapaud ne votera pas pour le Parti Vert. Non. Dans mon comté (Hochelaga-Maisonneuve) le candidat du parti Québec Solidaire est le Dr Serge Mongeau. Impossible pour le crapaud de ne pas voter pour lui.

Le deuxième coup fumant, il est de taille: le crapaud prédit que Mario Dumont sera battu dans son comté de Rivière-du-Loup.

Le crapaud vous laisse méditer sur ces propos et vous invite à voter le 8 décembre mais surtout à vivre entièrement, complètement, historiquement cette journée comme si jamais une autre de cette ampleur ne pouvait survenir.

Au prochain saut


PS Je sais que si Harper tombe, on risque de se retrouver avec Dion. Il faut le faire... un chef démissionnaire, battu à la grandeur du Canada, que ses propres députés abhorent deviendrait premier ministre... Je nous trouve merveilleux d'avoir permis une si subtile situation ( vive les «s»)!

24 novembre 2008

SAUT: 245


Il faut le faire: à la veille du débat des chefs avec pas tous les chefs, le crapaud se lance dans le début de son analyse politico-électorale en prévison des élections québécoises du lundi 8 décembre prochain.

Il faut le faire: tous les sondages parlent d'une commune voix et leur écho semble s'abattre sur les mêmes murs et ce sont loin d'être ceux de l'enthousiasme des électeurs qui prévoient bouder un peu beaucoup le scrutin, malgré cela le crapaud continue sa démarche.

Il faut le faire: deux des trois chefs connus, les autres n'ayant pas le droit au même traitement médiatique, ont paradé à l'émission radio-canadienne calquée sur la française de France, TOUT LE MONDE EN PARLE, et le crapaud qui ne les pas écoutés, tête haute s'avance sur les sentiers périlleux de la prévision, de la prospective sans avoir pu déguster la quintessence des propos qui y furent échangés.

Tant d'événements flamboyants ne se sont pas encore déroulés au cours de cette campagne automnale qu'il faut sans doute penser, du moins le crapaud le croit, que tout risque de se passer dans la deuxième période de la course. Course, vous le savez très bien, qui en comprend trois, tout comme pour notre sport national. La première étant la mise en place des autobus, des pencartes et de tout l'attirail visuel servant à bien informer, bien instruire le peuple donc le rendre bien au fait des enjeux fondamentaux ainsi que des réponses (parfois semblables, avouons-le humblement) des si peu différents partis politiques... Du moins de ceux dont on nous induit en informations tous les jours... des trois dont l'acronyme s'achève par un Q: un Q pour Québec, je le précise pour les lecteurs du monde entier qui s'intéressent froidement à ce qui se passe actuellement sur notre territoire québécois toujours membre à part inégale de l'ensemble canadien, lui-même assujetti au géant nord-américain.

Vous voyez tout doucement s'installer l'analyse sinon, je ne suis pas clair. Un premier énoncé (je vous le dis tout de suite, il pourrait y en avoir plus ou moins deux) s'impose de lui-même: dans les faits, ceux qui comptent vraiment, qui jouent la vraie «game», nous n'avons que trois partis politiques: le PLQ (les libéraux de Jean Charest), le PQ (les péquistes de Pauline Marois) et Mario Dumont (les adéquistes). Mais le crapaud, soucieux de mener son observation le plus sérieusement du monde, et contre toute attente vous présente, aujourd'hui, la liste officielle de tous les partis politiques en lice pour le vote du 8/12/2008:

Affiliation Québec (faut voir leur drapeau!) ;

Bloc pot (le programme et le plan d'affaires sont plutôt centrés sur le cannabis... surpris?) ;

Mouvement équité au Québec (c'est tout nouveau mais il y a un chef) ;

Parti communiste du Québec (le site annonce leur participation à Québec solidaire) ;

Parti démocratie chrétienne du Québec ( il y a un chef et une vice-chef);

Parti durable du Québec (parti aussi jeune que son chef aussi jeune que son parti!!!) ;

Parti des immigrés du Québec (peu de choses de connues, mais il y a un chef) ;

Parti égalité (parti de droite anglophone avec un chef de droite anglophone) ;

Parti indépendantiste (parti avec des grandes lignes et un chef... indépendantiste tout de suite) ;

Parti marxiste-léniniste du Québec (impossible de trouver le nom du/de la chef(fe) ;

Parti république du Québec (leur sigle ressemble beaucoup à celui du PQ) ;

Parti vert du Québec (Avançons, c'est vert!... j'aime ça. Un chef en prime.);

Québec solidaire (le parti bicéphale qui est POUR POUR POUR);

Union du centre (mais des régions... avec un chef, du moins il me semble!).

Trois (encore le trois!) sont enregistrés dans deux langues:
le Parti libéral du Québec / Quebec Liberal Party (remarquez ici les majuscules que l'on ne retrouve pas en français);

le Parti égalité / Equality Party (idem pour les majuscules);

le Parti vert du Québec / Green Party of Quebec (ibidem).


Bon. Où en sommes-nous?

Énoncé 1: dans les faits on dénombre 17 partis politiques reconnus par le Directeur général des élections du Québec et dans les vrais faits, ce sont 3 partis dont on nous abreuve d'informations un peu partout. Ceci amène le crapaud à s'interroger et vous invite à faire de même, en rappelant qu'une question c'est plus important qu'une réponse.

Est-ce dû au fait que seuls ces trois partis politiques sont représentés à l'Assemblée nationale ou tout simplement parce qu'ils sont seuls à rouler en autobus avec le portrait du chef dessus, qu'ils seront les seuls trois à participer au débat? Voici une piste car je n'ai pas encore vu le bus du parti Union du centre et encore moins celui du Parti démocratie chrétienne du Québec. Et vous?

Est-ce parce la population, habituée à parler de hockey même en été, saisit mieux tout ce qui est présenté sous la coiffe du trois/3/III ?

Est-ce que les trois chefs/cheffes présents(e)s au débat de demain sont dans l'impossibilité de faire la nomenclature des nom/prénom des autres chefs/cheffes de partis et que leurs organisateurs ne souhaitaient pas les voir patauger, debout dans une mare de noms, devant quelques milliers (millions peut-être) de téléspectateurs lorsque celui/celle-ci aurait voulu répondre à un argument de celui/celle-là?

- Vous remarquez combien il est difficile de conjuguer les genres en politique - Aucun impair n'est permis, il faut continuellement s'adresser à lui/elle en même temps, le nommant de Québécois/Québécoise électeur/électrice. Ça complique mais ça implique tout le monde!

Donc, revenons où nous en étions. Nos «est-ce que» ?

Est-ce qu'un débat à 17 (ou + selon les partis bicéphales) serait moins suivi qu'un débat à trois?

Cessons immédiatement ces vaines questions. Il y aura débat et ce sera avec les trois qui ont déjà débattu dans l'arène de l'Assemblée nationale à Québec, devant une télévision (celle des débats parlementaires) ayant, on peut le dire sans risquer de se tromper, un peu moins d'écoute que Radio-Canada.

Le crapaud vous laisse méditer là-dessus et vous reviendra après la rencontre qui lancera la deuxième période de la joute électorale. La troisième étant, le jour du scrutin. Non, il n'y aura ni période supplémentaire ni tirs de barrage...

Le deuxième énoncé portera, vous vous en doutiez bien, sur l'imposante pression qui repose sur les épaules des électeurs, à savoir: devrions-nous élire un gouvernement majoritaire? Si oui, à quel parti devrait incomber cette lourde responsabilité. Si non, pourquoi?

Toute une chronique en vue.

À bientôt.




P.S. (1) Le « Il faut le faire » pourrait devenir un excellent slogan politique. Peut-être pour un dix-huitième parti à fonder...

P.S. (2) Les photos qui illustrent ce saut suggèrent que l'on aurait pu faire le débat dans un autobus, neutre il va sans dire. C'eut été un vrai débat en transport public lui-même en partenariat privé... quelque chose dans le genre!!!

18 novembre 2008

SAUT: 244



Je sais que vous attendez avec une anxiété non dissimulée l'opinion, plus encore, une analyse de la situation électorale au Québec de la part du crapaud.

Vous connaissez sa perspicacité (on pourrait même avancer... sa clairvoyance...) à déceler le climat politique principalement en temps d'élections: inutile de rappeler les prédictions lors des provinciales de 2007 et les fédérales canadiennes de 2008... Au fait, j'avais prédit l'élection du candidat démocrate Barrack Obama mais tout simplement oublié de le publier sur le blogue. Je sais que vous me croyez sur parole!

Vous devrez malheureusement vous résoudre à attendre encore quelques jours avant que le crapaud n'y aille de son exhaustive observation, le temps d'achever la lecture de tous les sondages, de décortiquer tous les programmes politiques, d'avoir communiqué directement avec au moins la moitié de l'électorat de son comté (Hochelaga-Maisonneuve) qui est loin d'être un comté baromètre, le classant plutôt dans la catégorie des assurés pour le Bloc (au fédéral) et le PQ (au provincial), d'avoir indirectement communiqué avec tous les chefs et «cheffes» des partis politiques en présence (en absence pour certains...) et humblement décliné l'invitation personnelle que m'a faite Bernard Derome de commenter avec lui, en lui et à côté de lui les résultats du 8 décembre...

Vous voyez que faire des prédictions n'est pas une mince tâche et laisse très peu de place à l'intervention aléatoire du hasard... Après cet exercice, au plus tard une semaine avant la grande marche solitaire du peuple vers les isoloirs, le crapaud vous dira ce qui adviendra du Québec au lendemain de l'Immaculée-Conception (le 8 décembre étant encore dans les esprits et les faits, cette fête combien difficile à comprendre).

En attendant, j'achève avec vous cette marche sur la route de la mort... par ces dernières citations.


. La mort n'est pas la pire chose qui puisse arriver aux hommes. Platon

. Une chose qui est toujours sujette à la direction d'une autre est une chose morte.Thomas d'Aquin

. L'esprit désincarné est immortel; rien en lui ne peut vieillir ni mourir. Or, l'esprit incarné voit la mort à l'horizon dès le premier jour de son existence. Thomas Hobbes

. La mort n'est pas un événement de la vie. La mort ne peut être vécue. Wittgenstein

. La mort est le génie inspirateur, le musagète de la philosophie. Sans elle, on eût difficilement philosophé. Schopenhauer

. Ceux qui sont morts ne sont jamais partis
Ils sont dans l'Ombre
Les morts ne sont pas sous la Terre
Ils sont dans le Bois, dans l'Eau, dans la Foule...
Les Morts ne sont pas morts.
Birago Diop

. La mort ne vous concerne ni mort ni vif: vif parce que vous êtes; mort parce que vous n'êtes plus. Montaigne

. Crois-tu que la vie soit un passage d'une mort à l'autre? Faut-il vraiment transiter par tant de morts pour arriver à vivre? Fernand Ouellette

. Ne sais-tu pas que la source de toutes les misères de l'homme, ce n'est pas la mort, mais la crainte de la mort? Épitecte

. La chose du monde à laquelle un homme libre pense le moins, c'est la mort; et la sagesse n'est point la méditation de la mort mais de la vie. Spinoza

. Après la mort, il n'y a rien, et la mort elle-même n'est rien. Sénèque

. Si tu veux pouvoir supporter la vie, sois prêt à accepter la mort. Freud

. Il n'importera pas de se dire quelque chose de précis, mais seulement de se parler. Le langage étant un moyen de communication exclusif de l'homme, tout refus du langage est une mort. Roland Barthes

. La vie des morts consiste à survivre dans l'esprit des vivants. Cicéron

. Quand on ne sait pas ce qu'est la vie, comment pourrait-on savoir ce qu'est la mort? Confucius

. Je voudrais être mort: c'est un souhait fréquent qui prouve, du moins quelques fois, qu'il y a des choses plus précieuses que la vie. Diderot

. La mort rattrape ceux qui la fuient. Horace

. Les hommes n'ayant pu guérir la mort, la misère, l'ignorance, se sont avisés pour se rendre heureux de n'y point penser. Pascal

. Les hommes sont différents dans la vie, semblables dans la mort. Lao-Tseu

. Si la mort était un bien, les dieux ne seraient pas immortels. Sappho

. La mort, le maître absolu. Hegel

. Dans la vie d'un homme, il y a deux dates importantes, celle de sa naissance et celle de sa mort. Tout ce qu'on fait entre ces deux dates n'a pas beaucoup d'importance. Jacques Brel

. Les hommes ne sont convaincus de vos raisons, de votre sincérité, et de la gravité de vos peines, que par votre mort. Tant que vous êtes en vie, votre cas est douteux, vous n'avez droit qu'à leur scepticisme. Albert Camus

. En général, la mort fait que l'on devient plus attentif à la vie. Paulo Coelho

. La vie est une chose étonnante, en effet. Il n'y a que la mort qui l'égale. Jacques Ferron

. Nous savons que chaque homme est mortel, mais non que l'humanité doit mourir.
Simone de Beauvoir
. La mort est un monstre qui chasse du grand théâtre un spectateur attentif, afin qu'une pièce qui l'intéresse infiniment finisse. Casanova

. La mort est d'abord une image, et elle reste une image. Gaston Bachelard


Au prochain saut

14 novembre 2008

SAUT: 243



Je travaille actuellement sur un poème qui portera, du moins il le porte pour le moment, le titre suivant: SI MOURIR AVAIT UN SENS.

J'ai visité quelques chemins afin de me nourrir de ce thème, les voici.


. Envisager la mort avec calme ne compte que si nous l'envisageons seul. La mort à deux n'est plus la mort, même pour les incrédules. Ce qui chagrine, ce n'est pas de quitter la vie, mais de quitter celui qui lui donne un sens. Lorsqu'un amour est notre vie, quelle différence y a-t-il entre vivre ensemble ou mourir ensemble? Raymond Radiguet


. Comme celui qui va mourir et qui le sait ne s'intéresse pas au sort de sa femme, sauf dans les romans, il réalise la vocation de l'homme qui est d'être égoïste, c'est-à-dire désespéré.
Raymond Radiguet


. Le grand courage, c'est encore de tenir les yeux ouverts sur la lumière comme sur la mort. Raymond Radiguet


. La vérité, c'est une agonie qui n'en finit pas. La vérité de ce monde c'est la mort. Il faut choisir, mourir ou mentir. Je n'ai jamais pu me tuer moi. Céline


. Nous sommes, par nature, si futiles, que seules les distractions peuvent nous empêcher vraiment de mourir. Céline


. Soudain, je compris à nouveau que la mort est notre soeur bonne et sage; elle sait l'heure qui convient et nous devons lui faire confiance. Hermann Hesse


. Personne n'a en effet l'expérience de la mort et voilà tout le malheur de l'homme. Tout ce que nous vivons nous apparaîtrait sous un jour différent si nous pouvions le vivre avec l'expérience de la naissance et de la mort, mais l'une et l'autre ont été refusées à notre conscience. Et ce sont justement les données essentielles. Jan Trefulka


. ... au coeur de ma nébuleuse, dans ce flou de la mort qui enveloppe les survivants, on n'attend pas de la clarté qu'elle fasse toute la lumière.
Jean Rouaud


. Le froid, l'effroi, je connais ces mots
ils ne sont pas des mots
c'est cela qui m'importe
depuis le sang fortuit de naître
vers la mort qui n'est pas le passage
il faut le trouver maintenant.
Puis rien. L'éternité a eu lieu.
Il n'est de passage que de l'espèce
parce qu'après c'est comme avant
Gaston Miron


. Ce qui m'intéresse, c'est qu'on vive et qu'on meure de ce qu'on aime.
Milan Kundera


. Peut-être l'homme est mauvais parce que, la vie durant, il attend de mourir: et meurt mille fois dans la mort des autres et des choses. Car tout animal conscient d'être en danger de mort devient fou. Fou peureux, fou rusé, fou méchant, fou fuyant, fou servile, fou furieux, fou haineux, fou tortillard, fou assassin.
Tony Duvert


. Ce qui m'intéresse n'est pas qu'il y ait une vie après la mort, mais qu'il y en ait une avant. Fernando Savater


. Mais j'étais abandonnée par mes forces, elles s'étaient sauvées comme un crayon. Quoi qu'on fasse et qu'il en soit, et aussi loin qu'on aille, il faut s'étendre au bout du compte pour dormir, c'est fatal. On a la laisse au cou, la fatigue qui vous retient à la terre finalement vous y tire, et on tombe, toujours, que voulez-vous. C'est l'élastique de la mort. Gaétan Soucy


. Ce n'était pas une mort, mais une tendresse devenue permanente.
Jean Bédard


. ... un ours en colère peut aller jusqu'à retarder sa propre mort simplement pour assouvir sa vengeance. Jean Bédard


. Mourir n'est pas péché: ce n'est que bondir quelques années devant soi.
Jean Bédard


. Une mort qui approche est déjà terrible, mais bien pire est une mort qui approche et qui accorde un sursis, un temps où tout le bonheur que vous avez connu et celui qui aurait pu être le vôtre se précisent à vos yeux. Vous voyez avec une intraitable lucidité tout ce que vous allez perdre. Cette vision vous pénètre d'une tristesse bien plus opprimante que celle qui surgirait dans votre esprit face à une voiture qui fonce sur vous ou aux flots où vous allez vous noyer. La sensation est vraiment insoutenable. Yann Martel


. Le seul voyage incontestable qu'inaugure la mort, c'est celui des vivants qui errent à la recherche de ceux qui n'avaient plus la force de mourir un peu.
Yvon Rivard


. Les êtres moraux, et nous le sommes tous plus ou moins, ne se débattent pas entre le bien et le mal mais entre la vie et la mort. Et, contrairement à ce que l'on pourrait penser, seuls sont vivants ceux que la mort traque. Yvon Rivard


. Ce ne serait pas la peine de mourir, si on ne devenait pas plus raisonnable après qu'avant. Colette


. Que vais-je devenir jusqu'à ce que je meure? Victor Hugo


. La vie est une maladie qui se soigne... la mort ne se soigne pas.
Nikos Kazantzaki


. Quand les rêves sont éconduits, la mort devient l'ultime salut.
Yasmina Khadra


Et je retourne à ce poème qui devrait bien finir par apparaître ici, un jour ou l'autre.
Je me demandais combien de gens prennent le temps de penser à leur épitaphe? Que dire de soi maintenant qui serait «parlant» une fois mort? Personnellement, si par aventure il me prenait l'idée d'une telle idée, eh! bien (je sais que c'est une faute que d'écrire de cette manière eh bien!, mais je préfère personnellement le point d'exclamation après le «eh» qu'après le «bien») donc, je disais... oh! oui... je crois que j'emprunterais un vers à Lorca ou Saint-Denys-Garneau. Il parlerait de la distance entre avant, maintenant et après... enfin, quelque chose du genre.

Au prochain saut

10 novembre 2008

SAUT: 242


Trois poèmes fort bien connus mais combien beaux à relire en ce presque milieu de novembre qui de plus en plus nous ressort ses allures d'automne. Verlaine, Prévert et Baudelaire. Placez-vous une petite musique appropriée... Bonne lecture et à la prochaine.



Chanson d'automne (Paul Verlaine)


Les sanglots longs
Des violons
De l'automne
Blessent mon coeur
D'une langueur
Monotone.

Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l'heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure;

Et je m'en vais
Au vent mauvais
Qui m'emporte
Deça, delà,
Pareil à la
Feuille morte.



Les feuilles mortes (Jacques Prévert)


Oh! Je voudrais tant que tu te souviennes
des jours heureux où nous étions amis
En ce temps-là la vie était plus belle
et le soleil plus brûlant qu'aujourd'hui
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle...
Tu vois je n'ai pas oublié
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle
les souvenirs et les regrets aussi
et le vent du nord les emporte
dans la nuit froide de l'oubli
Tu vois je n'ai pas oublié
la chanson que tu me chantais

C'est une chanson qui nous ressemble
Toi tu m'aimais
et je t'aimais
Et nous vivions tous deux ensemble
toi qui m'aimais
moi que j'aimais
Mais la vie sépare ceux qui s'aiment
tout doucement
sans faire de bruit
et la mer efface sur le sable les pas des amants désunis

Les feuilles mortes se ramassent à la pelle
les souvenirs et les regrets aussi
Mais mon amour silencieux et fidèle
sourit toujours et remercie la vie
Je t'aimais tant tu étais si jolie
Comment veux-tu que je t'oublie
En ce temps-là la vie était plus belle
et le soleil plus brûlant qu'aujourd'hui
Tu étais ma plus douce amie
Mais je n'ai que faire des regrets
Et la chanson que tu chantes
toujours toujours je l'entendrai

C'est une chanson qui nous ressemble
Toi tu m'aimais
et je t'aimais
Et nous vivions tous deux ensemble
toi qui m'aimais
et que j'aimais
Mais la vie sépare ceux qui s'aiment
tout doucement
sans faire de bruit
et la mer effeace sur le sable
les pas des amants désunis.



L'Ennemi (Charles Baudelaire)


Ma jeunesse ne fut qu'un ténébreux orage,
Traversé ça et là par de brillants soleils;
Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,
Qu'il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.

Voilà que j'ai touché l'automne des idées,