vendredi 18 septembre 2026

Thélyson ORÉLIEN

 

Thyléson ORÉLIEN

Ouf !

On ne sort pas de ce livre - C’ÉTAIT ÇA OU MOURIR — sans ecchymoses : pas tout à fait indemne, mais profondément transformé, comme si notre corps tout entier ressentait le poids écrasant de douze mille kilomètres sur des routes où l’on marche avec la peur au ventre, l’épuisement à gravir des montagnes, à traverser des jungles ( la jungle ne tue pas, elle te regarde mourir ), à rester debout dans d'interminables files d’attente, affamé et assoiffé sous un soleil accablant, sans espoir d’avancer plus qu’un centimètre à la fois, de reculer souvent, progressivement dépouillé de son intégrité, de ce qui reste de sa dignité, dépersonnalisé, dépossédé de sa langue, à chercher dans les yeux d’autres migrants venus des quatre coins de la planète une étincelle, celle qui s’étiole peu à peu sous les refus répétés et les humiliations qu'un système leur inflige, système convaincu que ces personnes ayant perdu toute humanité se présentent à ses frontières de plus en plus hermétiques, verrouillées, à ses yeux comme des voleurs de « jobs », des profiteurs ou peut-être même des terroristes venus envahir ses terres et à qui on répond, sans jamais les regarder en pleine face, par une inhumanité de plus en plus féroce.

Thélyson Orélien, auteur d'origine haïtienne vivant maintenant au Québec, un migrant défiguré par les cicatrices dues aux supplices immondes que cet interminable voyage vers la liberté lui aura infligés, nous rappelle Dany Laferrière autant par la qualité de sa plume, l'élégance de son style et la profondeur de son propos.

Il s'agit d'un roman : roman retenu pour le Goncourt ainsi que pour le Médicis de cette année. Le personnage principal, qui ne se décrit pas comme un héros, est Jonas Dorléon, fils de Marthe et de Dieudonné, et professeur d’histoire-géographie en Haïti. Il se trouve dans une ville en feu, où il a eu du mal à éviter les balles qui ne tuent pas les rêves. Le 17 août, à 8 h 02, une voix mystérieuse l’encourage à partir, non pas fuir ou déserter, mais déposer dans son sac en plastique contenant déjà un recueil de poèmes de René Depestre, une photo de sa mère et un slip dans lequel, sans doute, il aura caché un carnet dans lequel se retrouvent ses poèmes et s'engage sur la route de l’exil.

Il nous la trace cette route, ces routes ... de la République dominicaine jusqu'au Canada en passant par quelques contrées sud-américaines et le Mexique, puis les USA et l'implacable police ICE, toutes ces routes à la fois différentes, mais qui se ressemblent pourtant, le menant d'une frontière inhospitalière à une autre plus hostile encore. Sans papiers.  Papel. Papers. Toujours ce mot polyglotte synonyme de passeport, de droit de passage. Périmé après qu’on l’ait fait tamponner, à la suite d'interminables attentes, de torpides fatigues et de pertes d'espoir aussi rapides que les kilos qu’il lui reste sur le dos.

Il marche avec un seul objectif : toujours debout. Ce sont non pas ses jambes qui le soutiennent, mais la photo de sa mère, les paroles chimériques de sa grand-mère, les derniers soupirs de ses compagnons en marche vers la liberté qu’ils n’atteindront jamais. C’est aussi sa volonté de retrouver sa dignité d’homme que d’autres hommes, s’étant attribué des pouvoirs impitoyables à la limite de la barbarie, imposent à ces migrants sans jamais les regarder. Pourquoi les regarder, d'ailleurs ? Ne sont-ils pas tous, ces migrants, de la même race, celle de la racaille. 

Ce que sous-tend ce roman, et qui, sans l'ombre d'un doute, bouleverse au plus haut point, c'est qu'il décrit un système qui les empêche de s'installer en terre d'accueil, le nôtre, puis le système migrant - une construction théorique cohérente, qui rend compte d'un vaste ensemble de phénomènes. 

On y entre brutalement, crûment, dès que le premier pas enclenche la suite des autres, vous courbe le dos, vous use le moral et ronge la foi, ses prières et croyances ; que la faim et la soif vous hantent puis se transforment en morbidités ; cette fatigue qu'aucun grabat n'arrive à soulager, fatigue appelant les insomnies, les cauchemars... les fantômes ; le toit sous lequel on s'abrite n'existe pas,  impossible de jour en jour à le définir comme un lieu intime pouvant vous attendre ; vous vêtir, vous laver, vous protéger contre les éléments de la nature, tout cela devenu un luxe auquel vous n'avez pas droit ; la politique n'existe plus, tout comme la justice et les droits de l'homme. Votre nom déteint, un chiffre ayant balayé le script. Il existe ce système migrant. Ce roman nous en expose ses lois, le définit parfaitement bien. Il lui faut parfois à peine quelques syllabes  inaudibles, et voilà la conscience du lecteur bistournée. 

Ça oblige, et il y a urgence en la demeure, à redéfinir l'immigration, qu’elle soit légale, illégale, temporaire,  migrante, la redéfinir non pas en dollars, en surplus impossibles à accueillir, la reformuler en des termes autres que haineux, xénophobes.

Jonas, le Haïtien, a marché en compagnie d'autres êtres humains provenant d'Amérique du Sud, d'Afrique, d'Asie. Certains moururent devant lui. Il savait que ces êtres sans sépultures étaient à son image, des êtres humains cherchant désespérément la liberté. Non pas celle qu'ils ont perdue dans leur pays qui les répudie à coups de menaces de mort, celle emmurée dans leur rêve et qui, lentement, cruellement, les rognures de leur imagination  les en éloignent.

Lui, Jonas, il arrive au Québec, y découvrira, émerveillé, quatre saisons qui lui parlent, le consolent autant de la disparition de sa mère, Marthe, qui, tout comme Dieu, avait un plan pour son Jonas, que de ses compagnons de lutte pour la survie qui, à chaque instant, devaient, comme lui, se dire « c'est ça ou mourir. »

« On parle souvent des migrants comme de chiffres, de vagues, de crises. 
On dit : « Il y en a trop. » « Ça coûte cher. » « Ce n'est pas le bon moment. » 
Mais jamais on ne dit : « Ce sont des gens. Des hommes. Des femmes. Des enfants. Des noms. Des voix. Des regards. Des vies. » 
Et moi, je veux dire à tous ceux qui  me lisent : ne vous méfiez pas trop vite de ceux qui, comme moi, arrivent essoufflés. Ils ont simplement couru plus longtemps que vous. »




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