lundi 24 août 2026

un vélo en attente




Attendre, c'est faire les cent pas sur place.  
Camper en position immobile. 
Habiter le vide. 

Rien à voir avec patienter dans un abribus, une gare de train - pour eux, l'horaire se veut plus précis. 

Non. Comme un vélo cadenassé à une clôture en métal. 

Attendre, c'est tromper le temps, le fourvoyer et, en retour, espérer une récompense. Une réponse à une question qu'on n'a pas posée. Jamais elle ne viendra, puisqu'elle n'existe pas. 

Attendre, c'est se fixer au milieu d'un cercle ballotté par une force centripète.  S'étourdir de l'inertie ambiante. 

Être en attente, la situation la plus inquiétante pour celui qui s'y place à demeure.


                           


                                                                Un vélo
 

Le vélo accroché à une clôture trouée
                 immobile dans sa tenue grise
regarde la rivière
                 peut-être attend-il
                 on l’aura oublié sans doute

                                                

                                                Il attend
 

Un vélo qui ne roule pas
n’est plus un vélo
c’est l’attente
pneus crevés et selle disparue
 
Le vent du matin traverse sa solitude
Il est toujours là   
prostré                 languide
humide d’une furieuse pluie nocturne
  
Tout comme hier   y sera-t-il demain
                                      à ne plus chercher
                                      à attendre
                                      qu’une clef libératrice le décadenasse
 
On ne sait trop ce qu’il attend ce vélo
prisonnier solitaire d’une clôture d’acier
aussi insensible que le métal

On attend lorsqu’on ne bouge plus
le regard porté devant et près de soi
à courte distance   une ombre attachée

Lui, on et nous attendons
qu'un oiseau noir se perche
nous attendons  immobiles
 
 
                                                Nous attendons
 
 
Accrochés à nos austères habitudes
ignorant toujours d’où elles viennent  
on attend comme un vélo immobile
  
Et l’attente nous emprisonne
dans une immobilité convenue
tel un vélo attaché à la clôture
  
On ne fait qu’attendre
on attend
comme si nous attendions
que l’attente nous renseigne
sur notre attente
dans l’immense vide
de l’immobilité




mardi 18 août 2026

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 20 -

 



- Est-ce qu’elle a réagi aux odeurs du feu ? Ce fut la première question que monsieur Saint-Pierre posa à Clotaire qui revenait de chez madame Brodeur.
- Un délire complet.
- Que veux-tu dire ?
- Elle s’est mise à pleurer, s’arrêtant aussi brusquement que c’était parti, puis elle a voulu sortir de la maison en hurlant « Faut sauver Antoine ! Faut sauver Antoine ! »
- Tu as réussi à la calmer ?
- Pas moi, mais un bon verre de rhum.

Clotaire répondant au concierge tenait encore son mouchoir sur la bouche, à la fois incrédule devant l’évidence, entièrement assommé par l’étendue des dégâts. 

De longs filets d’eau couraient dans la cour de récréation formant des miroirs dans lesquels les étoiles frémissantes dansaient. Le camion municipal ayant servi à transporter le matériel pour combattre l’incendie retournerait au garage, l’oncle de Daniel, épuisé et toujours sous le choc de l’événement, le ramenant lentement comme s’il s’agissait d’un corbillard déambulant sur la rue Principale

Monsieur Saint-Pierre s’est proposé comme vigile devant l’édifice n’ayant plus rien d’une école, davantage d’un squelette fantomatique. « Je ne crois pas que le feu reparte, le vent s’est estompé. » se dit-il, soulagé d’avoir pu préserver une grande partie de la récolte de Daniel ainsi que la maison en face, celle où réside Abigaelle, qui n'avait couru aucun danger.

Il était allé, durant les opérations qu’il avait coordonnées, vers Henriette et Gérard aussi silencieux qu’immobiles, des larmes coulant des yeux de la secrétaire alors que son mari lui tenait la main. « Dire que j'étais à mon bureau il y a moins de deux heures ! »

Aucune présence de la part de madame Saint-Gelais, la commission scolaire étant dignement représentée par son président, monsieur Granger qui voyait devant ses yeux se consumer l’œuvre dont il est si fier. « Nous rebâtirons, soyons-en assurés. » Il répéta cette phrase aux enseignantes qui vinrent sur les lieux, certaines complètement estomaquées, d’autres regrettant d’avoir laissé quelques objets personnels dans leur classe, et d’autres encore inquiètes à propos de la rentrée scolaire de septembre. Monsieur Granger tentait de les rassurer, ne sachant trop quoi répondre pour expliquer l’absence de la directrice.

Alors que tout ce beau monde se dispersait, trois hommes, figés comme des statues, donnaient la très nette impression de compagnons appuyés l'un sur l'autre, muets, fixant la même direction, se comprenant intimement : Cloutier, revenu du garage municipal, Clotaire, de chez madame Brodeur et Saint-Pierre, droits, au garde-à-vous, spectateurs d’un des pires désastres que le village des Saints-Innocents ait connu.

Portant attention, têtes tournées sur leur droite, à quelques mètres de ce qu’il faut maintenant nommer « l’ancienne école », une musique, du piano, flottait dans l’air. Monsieur le curé Langevin avait ouvert la fenêtre à l’étage du presbytère. Il jouait un prélude de Chopin. Une musique triste cherchant à remplir la nuit qui s’avançait.

Il n’y avait plus que ces notes emplissant l’espace, enveloppant l’atmosphère, circulant entre une ancienne école et une église. Aucun mot, seule cette musique pouvait mieux décrire ce qui s’installait autour des trois compagnons.

Elle dura quelques minutes. Reprise une seconde fois. Elle révélait autre chose que tout ce qui avait pu se dire, se répéter depuis le déclenchement de l’incendie en début de soirée. 

Fumée et espoir. 

Lors d’un grand désastre, si lourd à porter, cela exige une communauté tout entière pour la soutenir, se donner le temps de reprendre son souffle. Évacuer tous ces mélanges plus ou moins denses de gaz, de vapeur, d’eau et d’on ne sait trop combien de différentes particules plus ou moins fines, accumulées en chacun des trois hommes, trinité infrangible, trois hommes dont les épaules abaissées, mais non pas fléchies, s’étaient rapproché les unes aux autres. Un grand malheur frappe doublement : des ravages visibles à l’œil nu et des dommages infligés à l’intérieur de chacun, différents, souvent imprévisibles, le tout complètement innombrable.

À la fin d’une troisième exécution, les notes du piano se turent, laissant toute la pesanteur des lieux s’abattre implacablement sur la place.

- Tu ne changes pas d’idée, demanda l'employé municipal.
- Je demeure ici jusqu’au matin, répondit monsieur Saint-Pierre.
- Je me demande si je dois retourner chez madame Brodeur pour la rassurer, ajouta Clotaire.
- Peut-être, mais la bouteille de rhum a sans doute fait le travail mieux que toi, dit le concierge, un sourire en coin.
- Tu as raison. Bon, on se revoit au lever du jour, conclut Clotaire se dirigeant vers son véhicule. On pourrait déjeuner ensemble, qu’en pensez-vous ?

La proposition de l’employé de la municipalité ne reçut pas de réponse, déjeuner ensemble faisant partie du rituel de leur club d’historiens.

Monsieur Saint-Pierre demeura seul. Dans sa tête, de manière fulgurante, des images processionnaient sous les apparats de souvenirs agréables, ceux à oublier, les travaux quotidiens, les extravagants, les enfants qui courent dans le corridor, le jus de bottes l’hiver, les enseignantes, certaines présentes depuis l’ouverture de l’école, l’ancienne ainsi que la nouvelle directrice, les corvées communautaires autour de la cour de récréation devenue champ de ruines, l’inestimable engagement du président de la commission scolaire, un salut du matin, puis celui de fin d’après-midi à Clotaire, le chauffeur du bus.

La nuit passa ainsi. Un homme figé devant les restes d’un brasier à bout de souffle.


                                                        ***


Trois complices, silencieux encore, installés face à face au restaurant de la rue Principale, attendaient qu’on leur serve le petit déjeuner. Persistait toujours cette odeur suffocante qui accompagne un incendie, celle qui s’agrippe à tout, aux vêtements surtout, odeur dans laquelle il semblait à monsieur Saint-Pierre reconnaître des émanations de produits chimiques entreposés dans son cagibi, des relents de craie de tableau, des pestilences provenant de l’asphalte fondu, du ciment craqué, quelques fragrances aussi, celles des fleurs qui avaient reposé sur le bord des fenêtres des classes, et des effluves inconnus que la magie de la chimie avait croisés entre des objets qu’on avait sans doute oubliés ici et là, qu’on allait possiblement récupérer à l’ouverture de l’école. De l’ancienne école. Il ne cessait de se dire que le grand ménage d'été n'a pu être terminé. Qu'il n'aura plus maintenant à l'achever.

- Monsieur le maire a convoqué le conseil municipal pour une réunion d’urgence, dit monsieur Cloutier afin qu’éclate ce silence qui cadenassait les bouches de ses collègues historiens.
- Il va certainement appeler la police provinciale comme il l’a fait cet hiver lors de l’affaire de l’ours, répondit Clotaire à qui on venait de demander d’éteindre sa pipe, certains clients étant incommodés.
- Ça va de soi, acheva monsieur Saint-Pierre, l’homme aux mille cafés.

Des phrases de circonstance lorsqu’on ne sait trop quoi dire, qu’on évite un sujet brûlant…

- Un de vous deux est passé chez madame Brodeur, ce matin ?
- Oui, dit Clotaire en réponse à la question du concierge.
- Alors ?
- Elle m’a demandé de tout lui raconter avec des descriptions précises de l’événement. Je l’ai trouvée plus calme qu’hier soir. Tu as raison, Saint-Pierre, le rhum l’a complètement assommée.
- Parfois la boisson a ses avantages.
- Une phrase m'a quand même fait réfléchir. Elle a dit « même chose tous les cinquante ans. »

 On leur servit le petit déjeuner.



- Je prendrais bien un autre café, demanda monsieur Saint-Pierre.

vendredi 14 août 2026

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 19 -

                                


Le bruit espiègle de deux vélos roulant lentement résonne dans la partie boisée que doivent emprunter Abigaelle et Herman pour retrouver la rue Principale. Parfois, sur le chemin les ramenant du chalet de monsieur Granger, le président de la commission scolaire, un sourd craquement se fait entendre. Il est un peu plus tard qu’entre chien et loup, l’heure à laquelle la lune pâle se colore de vanille avant de se laisser dorloter par la noirceur qui l’entoure.

- Abigaelle, cria Herman, arrête-toi un instant.   Les deux vélos se rejoignent.  Trouves-tu la soirée tranquille ?     
- Un peu comme l’a été toute cette journée.
-Non, ça semble plus agité à mesure qu’on se rapproche du village.
-Tes oreilles fonctionnent mieux que les miennes, j’avoue.
-Quelque chose d’inhabituel se passe devant nous. Je n’aime pas ce que je ressens.

Ils accélèrent, poussant le pédalier à fond. Plus ils avancent, plus il leur semble apercevoir une foule rassemblée participant à un même événement. Lequel ?

                         


Il ne fait plus de doute alors qu’à moins d’un kilomètre de chez Abigaelle, ils entendent clairement des cris de frayeur traversant des odeurs de fumée, des jets de flammes ravageant l’école primaire des Saints-Innocents. 

Depuis quand les pompiers volontaires combattent-ils l’incendie ? 

Le vent pousse une myriade d'étincelles en direction des terres de Daniel sises derrière l’établissement scolaire. Personne ne peut dire si elles se rendront jusqu’à la récolte, tous étant préoccupés par la sauvegarde de l’école, rudement attaquée.

Monsieur le maire dirige tant bien que mal les opérations. L’oncle de Daniel, l’homme à tout faire de la municipalité, soucieux de ralentir la fureur des flammes, constate de visu qu’elles cherchent à se répandre vers les récoltes de son neveu. L’école primaire craque, faiblit, résistant héroïquement à l’assaut du feu. Il encourage les pompiers volontaires, aidés par quelques bénévoles venus prêter main-forte, mais l’incendie, tenace, se moque des jets d’eau que les tuyaux d’arrosage lui projettent. Il faut sauver le bâtiment pour ensuite se concentrer à étouffer la course incendiaire cherchant à s’en prendre aux récoltes de son neveu.

- Quelle horreur ! L’école en flammes.    Abigaelle a rejoint le poste de commandement une fois rassurée que l'autre côté de la rue est hors de danger. 

Ce n’est ni le temps ni l’occasion de faire enquête. Herman, ayant remarqué la présence des deux familles vivant au bout des rangs sans entretien, se dirige vers les deux femmes qui tiennent, pressés contre elles, leurs nourrissons.

- Soyez sans crainte, on calmera l’incendie. L’école en prend tout un coup, mais je suis certain qu’on pourra l’empêcher de dévorer la récolte de Daniel.
- C’est tout ce qu’il a, Daniel, sa récolte. 

Jésabelle parle d’une voix enrouée par les effets de la fumée. Les flammes pétillent dans le miroir de ses pupilles. Une immense apathie décrirait le mieux son attitude. Devant elle, Benjamin surveille le tikinagan dans lequel lui-même avait été transporté, dort son frère Nathanaël.

Chelle tient solidement la main de sa mère, Aanzhanie, qui garde la petite Gabrielle, ramassée contre elle.

Et ça crépite de plus en plus. 

Monsieur le maire semble dépassé par les événements, à bout de souffle, c’est alors sur les épaules de Daniel et celles de Don que repose maintenant la responsabilité de combattre la conflagration, appuyés par l’homme à tout faire de la municipalité qui assure la provision en eau.

Monsieur Saint-Pierre tarda à venir. Il expliquera plus tard qu’en compagnie de Clotaire, il s’était rendu chez madame Brodeur qui les avait appelés pour une raison qu’il jugea inutile de donner. Percevant une odeur inhabituelle dans le village, il a sauté dans son véhicule et le voici maintenant au cœur des opérations.

-   Ça brûle depuis longtemps ?
- Au moins une heure, répond monsieur le maire, complètement épuisé, tout en sueurs, cherchant à s’asseoir quelque part.
-   Avez-vous pensé arroser derrière l’école ?
-  Impossible de s’y rendre, le feu a décidé de continuer sa route, répondit Daniel.
-  Vers ta récolte ?
-  Oui, il ne veut rien épargner, semble-t-il.

                                 


Les deux hommes n’ont guère le temps de réagir que Don, brandissant une pelle, se précipite vers l’arrière et commence à creuser une tranchée pour contrer l’avancée des flammes. Quelques minutes plus tard, Daniel muni d’un boyau d’arrosage enroulé autour de son cou, rejoint son ami et canonne à travers les fenêtres éclatées. Don, assuré que la relève poursuit le travail, se précipite vers la récolte pour devancer la marche du feu. Il entreprend la même opération afin de contrecarrer l'avancement de l’incendie.

Monsieur Saint-Pierre, tel un général expérimenté, réorganise le travail de tout le monde : inonder l’avant du bâtiment ; bloquer l'appétit du feu en aspergeant l'arrière de l'école ; une petite équipe rejoindra Don et Daniel leur donnant un coup de main pour que cesse la progression du feu vers les terres où la récolte risque d'être littéralement consumée ; éviter de s’approcher de la structure qui pourrait s’effondrer d’un instant à l’autre.

Les ordres proférés par le concierge sont exécutés à la lettre. 


Alors que tombe la nuit sur le village des Saints-Innocents... que l’atmosphère farfouille à travers la fumée tourbillonnant comme une girouette pour y trouver de l'oxygène... que les pompiers volontaires s'échangent les responsabilités... que le feu semble maîtrisé dans les champs de Daniel, qui évaluera par la suite avoir perdu environ le quart de sa récolte... que tout doucement les gens rentrent chez eux, l’air penaud, évaluant les suites à ce triste événement, Herman et Abigaelle, une fois achevée la tournée des gens qu’ils connaissent afin de les saluer, prennent la direction de la maison Champigny.

-    Tu prendras bien une tisane ?    
- Avec plaisir, mais à l’intérieur, l’air est plutôt irrespirable, répondit le grand jeune homme blême.
-  Zoé aura besoin qu’on la réconforte, elle a été à la première loge de cet hallucinant spectacle.



                                 





mercredi 12 août 2026

Entre nostalgie et fantaisie ... (55)



Anaphore... ??? 
Qu'est-ce que ça mange en hiver ?

Une anaphore est une figure de style, en fait il s'agit d'une répétition : répéter un mot, une expression ou un groupe de mots en début de phrase, de vers ou de strophe. Cette figure de style peut se retrouver dans toutes les formes de textes possibles. 

À titre de figure d'insistance, l'anaphore sert à mettre l'accent sur un ou des éléments présents dans le texte. 

Afin de bien interpréter une anaphore, il est conseillé d'émettre une hypothèse sur son sens en faisant un lien entre l'effet créé et le contexte. 

Voici ce poème anaphorique titré de manière plutôt... originale !


Anaphore

 

il arrive à la vie de devoir se mesurer au temps
irrégulier combat
pluie contre            gazon mouillé
soleil affrontant    un jour froid
lune contre              une nuit décharnée
 
le temps, pubère vie artificielle,
arrache tout sur son passage
les veines azurées à nos poignets
suivent des routes sans azimut
qu’un inconnu s’amuse à brouiller
 
le temps et la vie ne sont donnés
qu’à ceux qui savent accepter la mort
aux autres, ce ne sera qu’angoisses
ces rongeurs infatigables
qui effilochent notre immortalité
 
 
 
il arrive au temps de devoir mesurer la vie
combat infini
pluie et gazon mouillé
soleil affrontant un jour froid
lune décharnant la nuit
 
la vie pubère et artificielle
arrache tout sur son passage
nos veines raidies, nos poignets azurés
suivent des routes sans azimut
qu’un éternel inconnu brouille
 
le temps et la vie ne sont donnés
qu’à ceux qui acceptent la mort
pour les autres, mille angoisses
ces rongeurs infatigables
s’attaquant à notre immortalité
 
 
 
il arrive au temps de combattre la vie
infiniment
à la pluie et au gazon mouillé
d’affronter un jour froid sans soleil
à la lune de décharner la nuit
 
la vie arrache tout
sur son passage pubère et artificiel
veines azurées, poignets raidis
elle suit des routes sans azimut
éternellement brouillées par un inconnu
 
le temps et la vie se donnent
à ceux qui acceptent la mort
pour ses angoisses
ces rongeurs infatigables
qui s’attaquent à l’immortalité
 
 

il arrive à la vie de ne plus avoir de temps
pour chercher l’infini enfoui
dans les pluies, les mouillures de gazon
de faire affront au jour ensoleillé
de s’accrocher à la nuit décharnée
 
le temps s’attache à tout
au pubère et à l’artificiel
au bleu des veines de nos poignets vieillis
aux routes essoufflées et inconnues
dans des azimuts brouillés
 
redonner puis reprendre
temps et vie qui meurent
allumer les angoisses rongeuses
au bûcher immortel
puis une fois conjugué
partir




vendredi 7 août 2026

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 18 -




Monsieur Granger s’attaqua aux questions qui  apparaissaient sans réponses satisfaisantes pour Abigaelle et Herman après qu'ils eurent pris connaissance du cahier de Clotaire.

- C’est une longue histoire que renferment ces cahiers. Rien de scientifique toutefois, mais du travail de terrain mené par des observateurs curieux et silencieux. Lorsqu’ils ont choisi d’enfin partager l’objet de leurs recherches, toutes ces quêtes se retrouvaient pêle-mêle, un véritable salmigondis, parfois notées au dos de feuilles de calendrier. Le risque que tout disparaisse était présent. De là vient l'idée du cahier. Le grand manitou de cette affaire, c’est monsieur Saint-Pierre, le concierge de l’école primaire. Un jour, il y a de ça certainement plus de vingt ans, il m’a demandé si je me rappelais le nom du propriétaire d’un terrain situé dans le rang où habite le maire actuel. Vous vous doutez bien que tout ce qui touche, de près ou de loin, à la question des terrains, eh bien, ça capte immédiatement mon attention. C’est à ce moment qu’il m’a parlé de leur club, celui que j’ai surnommé « les historiens amateurs ». Clotaire, Cloutier, l’employé de la municipalité, et lui cherchaient à comprendre pourquoi il y avait autant de trous dans le cadastre des Saint-Innocents, cela remontant à quelques décennies déjà. De fil en aiguille, ils ont colligé des renseignements sur les différents propriétaires, un peu comme s’ils se donnaient pour défi de monter l’arbre généalogique de la municipalité. J’ai proposé de mettre de l’ordre dans leur paperasse, de classifier et codifier tout ce qu’ils avaient recueilli. Une fois en possession des billets, déchiffrant certains qui remontent à plus de quarante ans, je me suis rapidement aperçu que leur ouvrage surpassait, et de beaucoup, la simple liste des propriétaires de terrains ; ça devenait une collection d’événements s’étant déroulés ici et dans le canton. Ils se sont fiés et le font encore à la mémoire prodigieuse de madame Brodeur, témoin ou ayant entendu parler d'une foule de ces situations. Vous le constaterez lors d’une rencontre avec elle. Elle vous nommera celui-ci comme étant « Alexis, le gars de Emmanuel et Gertrude qui vivaient dans le rang de l’école », celle-là, « oui, oui, vous parlez de la grande Jeanne, celle qui avait un défaut de langue et qui est restée vieille fille ». Ça devenait, à mes yeux du moins, un journal dans lequel, aussi incroyable que cela puisse paraître, beaucoup était consigné, mais de manière échevelée. Parmi les trois membres de ce petit groupe, que je qualifierais volontiers de journalistes, d’historiens, de collectionneurs ou de fouineurs, je ne sais trop quel titre convient le mieux, monsieur Cloutier est certainement celui qui possède l'information la plus crédible. En effet, à l’époque et encore aujourd’hui, il est l’homme à tout faire de la municipalité, un peu le bras droit du maire, celui à qui on demande d'agir tout en demeurant muet comme une tombe. Pour sa part, Clotaire, avant de prendre sa retraite, a été un agriculteur parmi les plus prospères de la région. Il aime bien, aujourd’hui, s’enorgueillir du titre de responsable du transport à la commission scolaire, mais, dans les faits, il est chauffeur du seul bus que nous avons à notre disposition. Monsieur Saint-Pierre a longtemps partagé son temps entre l’entretien de l’école de rang et sa ferme. Combien de fois l’ai-je entendu dire qu’il n’était pas fait pour prendre soin des vaches, plus intéressé à rafistoler tout ce qui brise ? Avant l’ouverture de notre bureau de poste, il a remplacé le mari de madame Brodeur qui circulait en calèche dans tout le canton pour livrer le courrier, la « malle » comme on le disait à l'époque. Un des premiers à s’engager dans l’armée canadienne lors de la Deuxième Guerre mondiale, un des derniers à revenir dans un cercueil. Voilà pour nos trois bonshommes, je traiterai de la participation de madame Brodeur un peu plus tard. Il m’apparaît important de signaler deux retombées que leur démarche a provoquées. D’abord, aucun maire des Saints-Innocents ne s’est intéressé un tant soit peu à leur travail, le jugeant parfaitement inutile et sans aucun avantage à en tirer. Deuxièmement, monsieur le curé-chanoine qui nous a quittés cet hiver, a tout fait, usant même de menace, pour qu’ils cessent de troubler la mémoire des paroissiens avec autre chose que des éléments religieux et liturgiques. Je crois que s’il en avait eu le pouvoir, c’est l’excommunication qu’il leur aurait brandie en pleine figure. Selon lui, l’histoire se trouve dans le cimetière. Pas besoin d’écrire la biographie de chacun ; c’est l’hagiographie qui doit primer sur tout. Un détail personnel est intéressant à relever qui indique toute la férocité qu’il a déployée pour que cessent leurs recherches. Comme il a été le premier curé de la paroisse, c’est à sa suggestion qu'elle fut nommée, les Saints-Innocents. Il donnait l’exemple d’ailleurs, puisque tous les jours, les fidèles le voyaient déambuler dans le cimetière, lisant son bréviaire. Qu’il y soit retrouvé mort est apparu comme évident chez la plupart des gens. Mais ces deux oppositions n’ont jamais ralenti l’enthousiasme de nos chevaliers de l’histoire. Je me souviens qu’un jour, à l'époque du deuxième maire, vous savez que dans la région, on note le temps à partir du mandat d’un magistrat, le journal NOTRE RÉGION s’est intéressé à eux, à la recherche d’informations pertinentes sur ce qui, ne vous surprenez pas, avait un lien avec l’histoire d’une supposée secte ayant pignon sur rue dans les environs des Saints-Innocents. Première fois que j’entendais parler de cette affaire qui ramena à mon esprit les propos tenus par mon ami Gilles Bibeau, l’anthropologue, avançant que certains événements pas très innocents se seraient déroulés dans la région. Comme le journaliste est reparti bredouille, personne en autorité lui ayant mentionné l’existence de nos trois fureteurs, l’affaire est morte de sa belle mort. Ici encore, madame Brodeur, celle qui sait tout, aura été d’une aide précieuse en leur demandant de me mettre au courant des premières données qui allaient permettre au couvercle qu’on voulait placer dessus, de ne pas être scellé. Elle a toujours été émerveillée par les gens qui « ont fait des études », dit-elle souvent. Je vous le répète, cette femme est une encyclopédie vivante. Vous en conviendrez après avoir pris  connaissance des cahiers qui précèdent celui-ci, mais ne vous laissez pas distraire par ce qui parfois ressemble à des potins, car il y en a énormément dans ces pages. Ceci m’amène à préciser les raisons pour lesquelles, d’abord, j’ai contacté Herman et par la suite, vous, mademoiselle Thompson. Lorsque j’ai appris, c’est ta mère qui m’a révélé la nouvelle sous le couvert du secret, que tu songeais sérieusement à quitter le département des sciences pour te réorienter vers la géographie, immédiatement, il m’est apparu utile de t’intégrer à mon projet d’éclaircir la question de la « zone ». Les connaissances que tu acquerrais ne pouvaient qu'être utiles pour mieux explorer cet espace de la forêt, étrangement différent de tout ce qui l’entoure. Je te remercie encore de m’avoir accompagné sur les lieux, deux fois plutôt qu’une, et surtout d’y avoir jeté un œil moins extravagant que le mien, plus scientifique. Les interrogations qui te sont venues en tête me permettent d’avoir un regard plus distant par rapport aux premières impressions qui ont agité mon esprit. L’approche scientifique donne beaucoup plus de crédibilité aux objets d’analyse que la simple croyance basée sur des qu’en-dira-t-on impossibles à vérifier. Maintenant, pourquoi suis-je convaincu que la participation de mademoiselle Thompson est nécessaire pour faire avancer ce projet ? Vous n’avez aucune racine plongeant dans le sol de la région des Saints-Innocents. Les vents du passé ne peuvent pas vous atteindre, et donc ils ne pourront pas altérer votre perception de la situation, car certains prérequis auxquels on s'accroche sans jamais en dévier brouillent notre vision. La culture québécoise s’ajoute à votre culture australienne, ce qui, il me semble, vous garde à une certaine distance de nos us et coutumes ; j'irai plus loin, même de notre langage. Non seulement la langue, mais la manière d'approcher les faits et les gens, la manière dont nous nous prenons pour définir une problématique, comment nous la plaçons dans un contexte plus large. Pour cela, le fait que vous soyez actuellement en démarche doctorale nous guidera vers plus d'objectivité encore. Les liens que j’entretiens avec certains amis philosophes m’ouvrent l’esprit qui, je l’avoue bien humblement, sera demeuré lourdaud bien longtemps. On m’a dit qu’accepter de diminuer nos facultés pour ne pas trop paraitre pédant aux yeux de ceux avec qui nous partageons l’environnement est parfois nécessaire pour mieux s’adapter à notre milieu. Je me souviens, mademoiselle Thompson, lors de notre première rencontre ici, vous avez corroboré mon idée voulant que ce ne soit pas nécessairement à l’école primaire des Saints-Innocents que vous aurez l’occasion de partager des discussions, à la limite, des conversations sur des thèmes pédagogiques. Je ne voulais surtout pas insinuer que vous devriez abaisser vos exigences intellectuelles pour mieux vous intégrer au groupe d’enseignantes, non, simplement vous éviter d'être déçue.  

La journée fut douce, la soirée, alors que le soleil déclinait au bout de la rivière, allait en être de même.




 

dimanche 2 août 2026

Entre nostalgie et fantaisie ... (54)


Se présente dans l'imaginaire poétique, sans origine logique, une série d'images bigarrées, une palette de couleurs artificielles, une succession d'odeurs étonnantes qui, en fin de parcours, se métamorphosent en poèmes. Je reviendrai, un jour, sur la nuance entre « poésie » et « poème ».

Chez LE CRAPAUD, quelques phases précises sont apparues à certains moments le poussant à explorer différents thèmes : la marionnette, l'espace, les ruelles, entre autres. 

Les deux poèmes que je vous offre aujourd'hui participent de la thématique du « fantôme ». Ils remontent à 2007, c'est-à-dire avant le Vietnam alors que là-bas surgit, en 2020, une structure romanesque s'y référant : l'inachevé « Marcher à l'ombre des fantômes. » 

Aucun lien entre ces poèmes et le roman, strictement l'intention de comprendre pourquoi, lorsqu'on évoque un fantôme, immédiatement quelques images nous viennent à l'esprit : un drap blanc troué au niveau des yeux, un épais brouillard pour oxygène, un messager de la peur ou des remords ? Il doit pourtant y avoir quelque chose qui se cache derrière cela que je n'arrive toujours pas à saisir. Il faut toutefois reconnaître à cette carapace beaucoup plus de résistance que la translucidité gracile des images qu'elle inspire.

Allons-y !



                                    lombre d’un fantôme…

au bout d'une colline se détachaient
projetant dans la trop courte vallée
des images accrochées au faîte des arbres
mutilés par un automne tardif

des formes cadavériques 
aux allures sanguinaires se profilaient
que, passant par là,
des anges revêtus de leurs armes dorées
nerveusement auraient dessinées

il faisait froid 
tout était figé 
dans un triste frimas grimaçant

par le chemin vicinal
les enfants remarquèrent
cette lugubre réalité adulte
que déchiquetait le vent

ils se taisaient, 
entre eux, avançaient, 
entre eux, 
jusqu’aux arbres

l’ombre torve d’un fantôme 
que traverse un air de Schubert
guttural lied faussement repris
pétrifiait les enfants au pied du tilleul

le froid décolorait leurs mains paralysées, 
munis d’un coupe-papier de Tolède
- une dague égarée de son chemin -
ils retrouvaient au creux du décor 
une ombre se balançant
à grands coups d’Espagne

les enfants avaient peur
celle qui trace des sentiers sur les roches fendues,
qui appelle le froid et qui s’amène
plus loin, plus colline et plus vallée
que cette route perdue des écoles

assaillis par la peur     par le froid
ils jouaient à qui perd-gagne
les haillons du fantôme piqués dans l’ombre

les enfants chronométrés en degrés Celcius
rêvent d’une Espagne empoussiérée,
échevelée de vents, de ces vents puissants
qui chassent les fantômes endoloris 
dans leurs cerveaux inquiets

les enfants perdront lambeaux et chairs 
accroupis sous les arbres de l’hiver
et chanteront des hymnes que seul un fantôme
entendra…

 

21 août 2007

 

 

                                                       
                          

 





l'anxieuse solitude impatiente

je suis à l'hiver de l'écriture

alors que les fantômes du passé
impatience        solitude        anxiété
ne cessent de me harceler…

... malmenée, la saison se vide de l’intérieur
paralysée de vivre son passé au présent
ses courses folles ayant perdu tout azimut...

... et elle sera à écrire l'hiver
ce spectre manifeste et harcelant
fantôme solitaire, impatient, anxieux...

... et restera, les pieds dans la glue de l'hiver
promenant dans les ruelles tristement blanches
comme des brouillards effilochés
tout un passé à l'avenir trop présent
qui neige encore ses fulgurantes tempêtes...

... et au printemps revenu
au cœur d'une ville hagarde
les immobilités ploieront 
sous d'immenses placards d'érable
croulant sous le poids du temps...

... et demanderont,
fouettés par les grands vents d'avril,
si, pour toujours encore,
les rêves inanimés que l’hiver aura sauvés
du feu des étables…
vieilliront… 
tels des fantômes nommés...

 

5 octobre 2007






un vélo en attente

Attendre, c'est faire les cent pas sur place.   Camper en position immobile.  Habiter le vide.  Rien à voir avec patienter dans un abrib...