Monsieur Thompson, avant de choisir le restaurant qui conviendrait à un tête-à-tête avec sa fille, pensa l’inviter là où ils pourraient goûter la cuisine australienne, mais, réflexion faite, il s’est retourné vers cette enseigne purement québécoise. Le serveur lui conseilla, dès son arrivée, de s’installer près de l’âtre qui ne dégageait aucune chaleur en plein mois d’août, mais allait lui permettre de voir passer les plats commandés par les autres convives et, surtout, humer les odeurs provenant de la cuisine. Lui ayant servi le gin Archie Rose que le médecin avait commandé, sa recommandation pour le menu alla vers un poulet de Cornouailles, le sachant d’origine australienne où le poulet est à l’honneur.
À la fin du repas, la conversation entre un père et sa fille avait dévié autour de monsieur Granger, le président de la commission scolaire des Saint-Innocents. La pause imposée par le gynécologue devant Abigaelle, à la suite des mots « J’en suis toujours ému. » l’avait placé dans une situation quasi hypnotique, mais elle ne dura que le temps mis par le serveur à leur offrir un digestif. Les deux convives le remercièrent et monsieur Thompson reprit la parole.
- Tu me manques tellement Abigaelle. Tu me manques et souvent je ressens une forme de culpabilité due à mon absence, culpabilité qui n’a rien à voir avec celle dont je me suis débarrassé par rapport à Henry Morgantaler. Dans ce cas, je la classe parmi les gestes de lâcheté que la vie nous impose et auxquels on ne peut échapper. Continuer le combat qui est le sien ne m’apportait que des inquiétudes. Celle au sujet de ta mère… Je sais que tu ne souhaites pas qu’on aborde le sujet, mais il le faudra bien un jour. Tout doit être clarifié, mais cela devra se faire en temps et lieu. Maintenant n’est ni le temps ni le lieu. Ça sera chez nous en Australie, dans notre maison autour de laquelle poussent les eucalyptus. Parce que tu y reviendras, j’en suis convaincu. Non pas pour me rendre visite, mais pour éclaircir l’obscur qui s’est installé entre nous trois. Nous trois, ce triangle incomplet. On revient toujours à nos racines, même si on ne les a pas entretenues pendant longtemps. Elles résistent à tout. Tu me manques parce que tout me rappelle toi. Notre départ d’Australie, notre installation à Montréal, si peu de temps pour moi alors que de ton côté, tu en as fait ta demeure. Puis la résidence permanente de ta mère en France, qui l’a placée dans un désenchantement profond à la suite de l’adoption de la loi Veil qu’elle a combattue corps et âme. Puis ton double séjour à Londres, le second ayant définitivement buriné ton âme des accents du Québec, davantage qu’un attachement au Canada. On m’a informé de ton implication lors de la Crise d’Octobre en 1970. L’ambassadeur australien à Ottawa, un vieil ami, avait reçu une demande d’informations sur cette jeune citoyenne en provenance d’Australie, mais nouvellement canadienne, qui serait mêlée d’assez près aux terroristes du FLQ. Ça ne m’a aucunement surpris, au contraire, je m’en suis réjoui tout en espérant que rien de grave ne t’affecte du côté judiciaire. Il a fait jouer ses relations avec un membre du gouvernement québécois, sans aucun doute sais-tu de qui je parle, qui a fait disparaître toute trace de ton implication dans cette affaire. Mais n’oublie pas une chose capitale, la justice à la mémoire sélective et le bras long. Mais tout ça, c’est du passé, bien que récent. Le passé, tu le sais sans aucun doute, nous suit, mais il ne doit pas nous empêcher d’avancer vers ce que le présent prépare devant nous. Je reviens à ce monsieur Granger. Il est bien ton patron, je crois, même si tu relèves plus directement d’une supérieure immédiate avec qui, m’a-t-il écrit, tu n’entretiens pas des relations harmonieuses. Ça te regarde. Tu as tes raisons et je ne veux pas entrer dans ce sujet, uniquement relever quelques points de sa lettre, celle qui a suivi ma réponse à la problématique de l’accouchement désastreux qui a mené au décès des deux personnes les plus importantes de sa vie à ce moment-là. Il m’écrit avoir vécu cette période dans un état quasiment dépressif. Tu le sais : la dépression chez un homme est plus qu’un sujet tabou. Elle est perçue comme une faiblesse de caractère et risque de pousser l’individu vers des solutions parfois extrêmes. Elle peut surtout placer l’homme dans un état mental tournant autour de la catatonie, de la catalepsie, à tout le moins dans des temps d’une profonde insensibilité et des élans émotionnels incontrôlés. La psychiatrie, j’ajouterais même la psychologie, la perçoit encore comme un état délétère. D’ailleurs, c’est une des raisons pour lesquelles j’ai toujours insisté auprès des jeunes internes en gynécologie pour qu’ils ne perçoivent pas le post-partum d’une femme venant d’accoucher comme une maladie mentale, mais plutôt comme un profond déséquilibre hormonal. Il y a encore tant et tant à faire dans ce domaine. Monsieur Granger a soulevé une question dans mon esprit, qu’il me faut creuser davantage. Comment se sent un nouveau père ? Que se passe-t-il exactement lorsque, depuis plusieurs lunes, une femme change et un enfant qui arrive dans notre monde ? Cet enfant, comment réagit-il à sa mère, qui est comme une bouée de sauvetage pour lui ? Ce couple devenu trio, même si on cherche à l’accompagner dans sa démarche de parents, ne peut éviter de vivre de terribles bouleversements. Plusieurs de mes patientes, que je revoyais quelques semaines après la naissance de leur enfant, me parlaient du malaise physique autant que moral qu’elles vivaient, et beaucoup de comment continuer à partager leur amour entre l’enfant et le mari. Monsieur Granger, quant à lui, a dû gérer deux décès à la même période, ce qui a entraîné deux deuils à la fois. Il était conscient que l’accouchement avait été un désastre, mais ouvrir les yeux à la suite de cela lui aura été complètement écrasant. Je ne sais pas s’il a abordé le sujet avec toi, mais il a préféré que tous les arrangements funéraires aient lieu à Montréal et non dans son village des Saints-Innocents. D’après le style de sa correspondance, les deuils qui l’affligent depuis plus de vingt ans ne sont pas encore résolus. Comment arrive-t-on à accepter la mort d’êtres chers ? Même le temps ne semble pas être d’un grand secours. Il s’est alors lancé, m'écrit-il, et cela corps et âme dans deux activités : la commission scolaire et l’aménagement du territoire. Il parle de l’éducation de manière ambivalente. Ce qu’il observe sur le terrain ne coïncide absolument pas avec la vision qu'il a de l’éducation. Il me parle d’un certain Rapport Parent avec enthousiasme, auquel il greffe non pas de l’inquiétude, mais plutôt un ensemble de tourments quant à son application sur ce qu’il appelle « le terrain ». Il a vu en toi, ma fille, et cela dès les premiers moments de l’entrevue que tu as passée afin d’obtenir le poste qui, de toute évidence, t’était destiné. L’intervention du ministre a joué, mais sa rencontre avec toi a tranché : il venait de trouver la personne qui répondait exactement au profil qu’il avait en tête non pas seulement pour ce poste, mais pour devenir un agent de transformation au service d'un nouveau modèle éducatif. Si je décode bien ses mots, il a trouvé la personne dont il avait absolument besoin à ce moment-là, mais aussi répondant à l’image qu’il s’est toujours faite de sa propre fille. Il t’aime beaucoup et sans que j’en sois jaloux, je considère que cette relation ne peut que suppléer à toutes les absences de ton père. Je ne sais pas comment tu les a vécues, mais je ne peux qu’être convaincu qu’elles ont marqué ton cheminement. Ta mère a suppléé à sa manière, davantage au plan intellectuel qu'émotif. Je ne peux que m’en vouloir profondément de n'avoir pas été à côté de toi de façon paternelle. Tu sais, Abigaelle, un médecin traite d’abord la santé, mais il y a aussi la santé mentale, un domaine que, malheureusement, notre formation a négligé. Plusieurs femmes que j’ai reçues dans mon cabinet ne voulaient pas seulement soigner leur utérus, mais plutôt leur âme. J’ai associé rapidement l’âme et la santé mentale. Comment soigner parce qu’on ne peut guérir, comment trouver le médicament qui arrange l’âme ? C’est tellement, comment dire, tellement au-delà de la science médicale. S’arrêter, s’écouter, et peut-être même se confier : c’est peut-être là que réside la solution. En réalité, ce que je dis m’éloigne de ce qui m'est essentiel. Toi, ma fille. Ma fille unique. Il est facile de dire « je t’aime », mais comment le démontrer. Monsieur Granger sait mieux que moi te le faire sentir sans te le verbaliser. Il t’aime profondément. Comme il aurait aimé sa propre fille. C’est un peu par contumace que cela se produit. Autant de son côté que du mien. Lui, en raison de son deuil. Moi, mes absences. Nous sommes tous les deux condamnés à t’aimer. Ouvre-lui ton cœur, le sien est déjà ouvert. Je le sais probe autant avec lui-même qu’avec ceux qu’il a choisi d’aimer. Il y a chez cet homme les qualités que j’aurais eu besoin d’avoir pour être un père digne. Digne de te mériter.

