Ça devint plus calme au bout de la rue Principale, à quelques mètres de l’entrée sur la route nationale donnant vers la grande ville, lorsque l’école primaire des Saints-Innocents ferma ses portes pour les grandes vacances d’été. La veille du départ, madame Saint-Gelais convoqua Abigaelle pour sa rencontre d’évaluation, une procédure obligatoire pour tout enseignant ou enseignante qui achève son premier contrat au service d’une commission scolaire. La directrice avait pris toutes les précautions. Elle avait respecté à la lettre le texte de la convention collective régissant le personnel enseignant et avait fait parvenir en bonne et due forme l’avis de convocation, rappelant que l’enseignante pouvait, si elle le désirait, être accompagnée d’un délégué syndical.
Le rendez-vous fut fixé pour 15 h 30, dans la classe de Abigaelle.
- Mademoiselle Thompson, cette rencontre statutaire, si vous me le permettez, sera conviviale. Je ne cherche pas et ne chercherai pas non plus à soulever nos points de divergence, nous les connaissons toutes deux. Les services éducatifs de la petite enfance, selon la définition du ministère, visent à stimuler le développement global de l’élève en cultivant des attitudes et des compétences qui favoriseront sa réussite scolaire et personnelle, et à l’aider à s’insérer progressivement dans la société. C'est la base sur laquelle je me suis préparé pour notre rencontre. Au cours de votre première année dans mon école, vous avez parfaitement rempli ce mandat. Je m'appuie sur les faits que j'ai observés afin de fonder ma recommandation à renouveler votre présence dans le domaine de l'éducation, que ce soit ici, à la commission scolaire ou ailleurs. Vous venez de loin, d’un pays qui s’exprime dans une autre langue que la nôtre, dans un système scolaire que je ne connais pas, mais qui diffère probablement de celui en vigueur dans la province de Québec. Ceci me permet de reconnaître vos efforts d’adaptation autant au régime pédagogique qu’à l’environnement de notre village. Vous savez, je suis de la vieille école. Je veux dire par cela que, tout comme mes parents, j’ai fréquenté l’école de rang qui n’a absolument rien à voir avec celle qui nous abrite maintenant. Elle était située dans un rang, elle n’existe plus aujourd’hui ; ne subsiste de cette époque que le calvaire sur le bord de la route, érigé directement en face d’elle. Nous y allions souvent réciter le chapelet lorsque notre enseignante était une religieuse. Personnellement, j’ai connu une seule enseignante. Elle n’était pas une religieuse, mais une toute jeune fille, fraîchement sortie de l’école normale, possédant un brevet « C » soit celui qui officialisait sa capacité à gérer une classe. À l’époque, on ne parlait pas de niveau, mais bien de « charge d'école », ce qui correspondait à l’enseignement de la première à la septième année. On m’a dit que vous vous intéressez beaucoup à l’histoire de notre village et ses environs. Vous êtes sérieuse, ce qui me fait dire qu’actuellement vos études doctorales priment sur tout, mais qu’une fois votre thèse déposée, si vous demeurez avec nous, vos intérêts pour l’histoire régionale accapareront un peu plus vos heures libres. Alors, ne négligez pas cette partie essentielle de notre vie collective. L'école de rang dans tous les villages qui en ont bénéficié est un trésor et surtout une mine d'informations puisque tous les gens du village y sont passés. Lorsque vous avez été choisie par le président de la commission scolaire afin de prendre en charge les huit élèves inscrits dans la classe du préscolaire, remarquez que je n’ai pas utilisé le mot « maternelle » ce qui vous aurait froissée, je n’ai pas fait partie du comité de sélection, sélection qui d’ailleurs n’aura été qu’une formalité, puisque j’ai appris par la suite que vous étiez recommandée par le ministre de l’éducation lui-même. Cela ne vous appartient pas, j’en conviens, mais vous vous doutez que cette situation m’aura heurtée au plus haut point. À votre arrivée dans le village des Saints-Innocents, la population aura été secouée, manifestant une certaine curiosité sans toutefois vous être hostile. Ce qui fourmillait dans la population du village se répercuta également à l’école. Votre réorganisation de ce local, votre insistance sur la participation de vos huit enfants aux récréations avec les autres élèves et votre présence auprès d’eux dès leur arrivée le matin jusqu’à leur départ en après-midi, tout cela a bousculé certaines enseignantes qui ne s’attendaient pas à autant de… je cherche le mot opportun, à autant de zèle. C’est ainsi qu’elles définissent votre engagement. Vous comprenez alors la position délicate dans laquelle cela m'a placée. Je la compare plus au fait d'être située entre l’écorce et l’arbre qu’entre deux feux. Je vous suis reconnaissante de n’avoir jamais alimenté des débats inutiles, vous répondiez toujours par des arguments pédagogiques. Ce qui, à l’évidence, vous fait passer pour arrogante et remplie d’outrecuidance. Nous avons eu nos affrontements, je ne suis pas aveugle ; ils sont plus nombreux que je ne les aurais souhaités et m'ont laissé croire que, protégée par le président de la commission scolaire et peut-être patronnée par des personnages importants au ministère de l’Éducation, vous pouviez mener une sorte de rébellion contre la direction de l’école. Je vous avoue très sincèrement que j’ai craint que votre activité déborde sur le syndicat, qui cherche à me guillotiner depuis ma nomination au poste de directrice de l'école. Mais ceci ne fait pas partie de l'évaluation, puisque je n'ai aucun fait précis pouvant étoffer mon argumentaire. Tout ce que je viens de déclarer, je le crois sincèrement. Mais… il y a toujours un mais : il m'apparaît important que vous sachiez deux ou trois petites choses. Ce ne sont pas des conseils que la jeunesse actuelle veut entendre ; elle en a assez des « croulants » qui se permettent de lui dire quoi faire, comment penser, où chercher les bonnes réponses et surtout quand prendre sa place dans notre monde. D’abord, transformer un système exige du temps et des appuis. Vous verrez, tout comme moi, que l’implantation du Rapport Parent exigera plusieurs années, énormément de forces actives sur le terrain. Ensuite, l’autorité doit suivre un principe directeur et l’appliquer dans ses actions. Pour moi, il s’agit du principe de réalité que j’ai adopté à la suite de l’accident de voiture qui m’a rivée à ce fauteuil roulant jusqu’à la fin de mes jours : comme je ne peux satisfaire mes plaisirs à tout moment, je dois attendre ou remettre ces plaisirs ou tout simplement en modifier la teneur. Je n’ai aucune idée de ce qu’aurait pu être ma vie si, un certain soir, revenant de l’Expo ‘67, je n’avais fait la connaissance fracassante d’un arbre. Finalement, et je crois qu’il s’agit de celui qui vous inviterait à une profonde réflexion : protéger ce qui est. Je ne me suis pas opposée à l’ex-directrice de cette école par simple caprice ou par vengeance du fait qu'elle m’ait enlevé ma classe, j'enseignais la septième année à ce moment-là, pour me reléguer à une tâche à la bibliothèque : emballeuse et déballeuse de caisses de livres que n'importe quelle secrétaire peut faire. Je me suis battue pour protéger ce qui était la couleur de cette école depuis toujours, qu'elle soit située dans le rang ou sur la rue Principale du village des Saints-Innocents. Dès son arrivée, le premier geste qu’elle a posé fut de la rendre plus catholique que le pape. Elle était une fidèle admiratrice du premier ministre Maurice Duplessis, qui a toujours voulu que les écoles respirent la foi catholique, de sorte qu’elle s’est associée au curé de l’époque, décédé l’hiver dernier, lui ouvrant toutes grandes les portes de l'école à un point tel qu’il y vivait autant sinon plus qu’à son presbytère. Je vous fais une confidence, celle que madame Brodeur m’a révélée. « Monsieur le curé... » je vais reprendre ses paroles, pardonnez-moi leur franchise, « a fait de Antoine, mon garçon, un enfant de chœur pour ensuite en faire un enfant de cul. » Madame Brodeur, depuis la mort horrible du seul enfant qu’elle avait, nous habitue à des sautes d’humeur et des bonds dans le temps qui surprennent. Rappelez-vous sa violente intrusion dans l’école lors de la réunion de parents. Mais je ne veux pas vous entretenir de cette partie de la petite histoire des Saints-Innocents, je suis certaine qu'elle vous sera mieux racontée par notre trio d’historiens du village. Je me suis donc battu pour que notre village demeure ce qu’il a toujours été : conservateur et inflexible à protéger ses traditions. Le groupe d’enseignantes auquel j’appartenais à ce moment-là, il est important de se rappeler que nous vivions toutes dans le village, la directrice, dans un autre, nous savions que des cachotteries existaient dans et autour du village et qu’il valait mieux les enterrer ou les taire. Toutefois, madame Brodeur ne se gênait pas pour verser son aigreur à tout vent, obligeant même son mari, le père de Antoine, à répandre le fiel familial dans tout le canton qu’il desservait comme facteur. La directrice crut bon défendre la réputation de monsieur le curé et se mit à propager que ce garçon souffrait d'une déficience mentale sérieuse qui l'amenait à inventer des histoires qui ne tenaient pas debout. Alors, je me suis placé en tête du peloton afin qu’elle dégringole de son piédestal, ne la croyant plus digne d'assumer un poste de direction d'école. La tension a rapidement monté, exigeant l’intervention de monsieur Granger, le président de la commission scolaire, pour dénouer l’impasse. Je me rends compte, mademoiselle Thompson, que cette rencontre d’évaluation n’est qu’un long monologue de ma part. J’achèverai donc en vous lisant textuellement mes notes consignées dans le document que j'ai remis à la commission scolaire qui le fera suivre par la suite au syndicat avant de vous en faire parvenir une copie qu'il vous sera loisible ou pas de signer. « Mademoiselle Thompson a rempli correctement ses responsabilités comme enseignante dans la classe du préscolaire ( maternelle ) qui lui a été assignée pour l’année scolaire 1975-1976. Les enfants ont profité de son engagement et leurs parents m’ont manifesté leur satisfaction. Je laisse au responsable des services pédagogiques de la commission scolaire le soin de décider de la suite à donner au dossier de cette enseignante. Personnellement, je crois que ses qualités intellectuelles seraient mieux utilisées au ministère lui-même qu'à une petite école de campagne. »
Madame Saint-Gelais quitta la classe de Abigaelle. Sans doute avait-elle entendu le son du moteur d'une camionnette bleue venue la chercher.

