vendredi 2 janvier 2026

Si Nathan avait su... (Partie 2) -29- Revu et corrigé

 

Abigaelle ne pouvait que s’interroger sur les véritables intentions du président de la commission scolaire. Ce dernier, qui, de manière quelque peu échevelée, lui déballait tous les points qu’il avait inscrits intentionnellement à son ordre du jour virtuel : bilan de l’année, accrochages avec madame Saint-Gelais, musique japonaise, les activités terroristes du FLQ lors de la crise d’Octobre `70, pour achever par cette question, étonnante, au sujet de son père. Cherchait-il à l’abasourdir ? La préparer à un projet particulier ?

- Vous savez certainement que mon père est retourné en Australie il y a déjà plus de cinq ans, lança-t-elle, souhaitant que sa réponse puisse satisfaire cet homme de plus en plus curieux et fort bien informé.
- Lorsque j’ai fait le lien entre vous et lui, je me suis permis un courrier afin d’obtenir un avis sur l’accouchement qui a mené ma femme à la mort ainsi que ma fille nouvellement née.
- Il vous a certainement répondu.
- Tout à fait. J'avoue que mon objectif n’était pas de recueillir des informations sur de possibles erreurs médicales afin d’entreprendre des procédures contre l’hôpital, ce que d’ailleurs mon avocat de l’époque me conseillait, non, je voulais en savoir un peu plus sur vous.
- Vous lui avez parlé de moi ?
- Non, pas du tout, mais lire ses commentaires m’aura permis de mieux comprendre la structure de sa pensée, ce qui pourrait m’en apprendre davantage sur la vôtre. Comme le dit l’expression « Le fruit ne tombe jamais bien loin de l’arbre. »
- Cela vous a aidé ?
- Beaucoup.

Certaines conversations alimentent un sujet précis qui se développe graduellement au fur et à mesure qu’évoluent les échanges. Le leur dépassait les deux heures, gravitant autour d’une foule de sujets, mais là, finalement, Abigaelle se permit d’avancer un plus loin.

 - Qu'attendez-vous de moi, monsieur Granger.

- Que votre intelligence soit mise au service de l’éducation.
- Je travaille actuellement dans une classe du préscolaire dont les élèves risquent d’être éloignés de leur milieu naturel, ce qui doit habituellement être seulement le lot de ceux qui entrent à l’école secondaire. Parallèlement, j’avance dans mes recherches et un point central de ce doctorat, je l’expérimente auprès des huit enfants qui composent mon groupe actuel. Qu’ils quittent pour une école située dans un autre village, c’est un pan fort important, pour ne pas dire essentiel, qui m'échappera. Voici pourquoi j’ai proposé à madame Saint-Gelais de former ce groupe mixte préscolaire et première année à l’intérieur des murs de l’école primaire des Saints-Innocents.
- Ce point est parfaitement clair à mes yeux. Sachez que ce ne sera pas une virgule administrative posée sur un document que personne ne lit qui barrera une démarche pédagogique fort pertinente.
- M’annoncez-vous que cette classe sera créée en septembre prochain ?
- Soyez-en certaine. Je vais convoquer les parents des huit élèves de cette année ainsi que ceux des enfants qui entreront au préscolaire en septembre. Je vais vous demander d’assister à cette rencontre afin de leur expliquer le fonctionnement de la classe, les avantages d’un tel mixte ainsi que le modèle de collaboration que vous souhaitez obtenir de chacun des parents.
— C’est avec grand plaisir que j’accepte, mais… il y a toujours un « mais »… disiez-vous…
- Germaine y sera à titre de directrice de l’école, c’est tout à fait évident. Je ne crains pas ses interventions, sachant qu’elle agit rarement à visage découvert.

Monsieur Granger se leva pour tendre la main à son enseignante, qui décela comme une certaine retenue, comme si sceller un engagement par une poignée de main n’était pas péremptoire.

Rassis, le président de la commission scolaire respecta un instant de réflexion qui l’amena à reprendre la parole.

 - Il y a autre chose dont je veux absolument vous parler.

- Je vous écoute, monsieur Granger.
Lorsque vous êtes venue signer le contrat qui officialisait votre engagement, je vous ai proposé de rencontrer M. Champigny pour voir avec lui s’il lui serait possible de vous louer la maison en face de l’école primaire où vous travaillerez.
- Tout à fait. La visite n'a duré que quelques minutes à peine, tout correspondait à ce dont j’avais besoin.
- Il souhaitait la garder inhabitée mais, comme elle est bâtie sur un terrain qui m’appartient, que j’insistais, il n’avait d’autre choix que de vous la rendre disponible.
- Vous connaissez donc cette résidence ?
- Quand on vit dans un village comme les Saints-Innocents depuis plusieurs années, rien ne nous échappe.
- Vous pourriez donc m’expliquer pourquoi, durant plusieurs mois de l’année, des odeurs intolérables s’en dégagent.
- Champigny n’a pas à me rendre des comptes sur sa maison, mais c’est moi qui dois voir à l’entretien extérieur. Lui et moi sommes entendus pour confier cette tâche au père de Germaine, monsieur Saint-Gelais qui déjà s’occupait de l’intérieur. On ne m’a jamais parlé d’odeurs désagréables. Le connaissant bien, je crois qu’il ne voit pas à corriger la situation pour qu’un jour il puisse mettre la cause du problème sur le terrain. Il ne digère vraiment pas cette disposition. Imaginez un insatnt, vous êtes propriétaire d’une maison construite sur un terrain qui ne vous appartient pas.
- Un ennui plutôt embarrassant, en effet. Toutefois, cela ne règle pas le problème qu'encore il se soit engagé à installer un déshumidificateur dans la cave, lieu d’où proviennent les odeurs.
- Vous dites bien de la cave ?
— Monsieur Gérard, le mari d’Henriette, la secrétaire d’école, a cherché à trouver la cause ou les causes, mais il m’a dit « je donne ma langue au chat ».
— C’est un bon monsieur, ce Gérard. En avez-vous parlé à d’autres personnes ?
- Autour de moi, oui.
- Au concierge de l’école ?
- Il en a sans doute entendu parler dans les corridors de l’école.
- Monsieur Saint-Pierre forme un trio inséparable dans le village avec Clotaire, le chauffeur du bus scolaire et l’employé de la ville, monsieur Cloutier. Ils détiennent à eux trois une bonne partie de la mémoire collective, sans oublier madame Brodeur, cette chère dame dont tout le monde se moque en raison de son talent manifeste à se plaindre sur tout.
- Vous me conseillez de les rencontrer ?
- Le plus fiable, c’est le concierge. Voyez avec lui. Je suis certain qu’il aura une solution à vous proposer.
- Merci monsieur Granger. Sans plus vous ennuyer, je vais vous quitter.
- Il me reste un dernier point.
- Lequel ?
- L’affaire de l’ours qui a secoué le village.




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