L’activité eut lieu comme prévu, mais sous un ciel menaçant. Quelques parents répondirent à l’invitation de l’enseignante qui mit à contribution Herman Delage afin qu’il lui fournisse la viande de bœuf qu’elle allait cuire sur barbecue. Il vint lui-même livrer la commande, prenant soin d’y ajouter quelques légumes frais. À son arrivée, il ne manqua pas de s’arrêter un instant pour saluer madame Saint-Gelais qui, derrière son bureau, présentait son habituel visage patibulaire.
- Une fois l’école fermée pour l’été et tous les petits travaux accomplis, je pourrai m'offrir quelques jours de repos.
- Vous le méritez bien, votre dévouement est bien connu de tout le monde.
- Pas tous, je le crains.
- C’est un peu comme au supermarché, satisfaire l’ensemble de la clientèle est quasiment impossible.
- Et toi, mon Herman, as-tu pris ta décision quant à ton avenir ?
- Ça devra se faire bientôt. Je patauge toujours dans le brouillard.
- Ne gaspille pas ton talent. L’épicerie, c’est bien, mais les hautes études ne sont pas à négliger non plus.
- Vous avez raison, madame Saint-Gelais. J’en prends note. Bonne journée.
- Vos parents sont-ils venus ?
Les deux enfants indiquèrent du doigt Daniel et Don tout à côté de Jésabelle et Aanzhanie, les deux mamans tenant leur nouveau-né dans leurs bras.
Abigaelle s’approcha de Herman :
- Ça me fait plaisir de m’associer à ta fête, tu ne me dois rien. Ma mère serait en fusil si elle apprenait que j’ai touché à tes sous.
- Trop gentil, merci. Tu restes avec nous ?
- Quelques minutes, le temps de saluer tous ceux que je connais.
- Ne pars pas sans m’avoir dit « bonjour ».
Herman s'arrêta d'abord à monsieur le concierge qui resplendissait de bonheur. Il ne se souvenait pas qu’une fête comme celle-ci ait eu lieu, surtout à l’arrière de l’école, un endroit qu’il jugeait fort mal utilisé. Les champs se coloraient résolument des pousses des différentes céréales que Daniel avait semées, leur donnant un aspect bigarré et la vague impression que tout s’étendait jusqu’à l’horizon délimité par la forêt. Dans le regard du vieux concierge, une flamme scintillait. Le contact avec Abigaelle et ses élèves lui insufflait un nouveau dynamisme. Il ne se sentait plus traité comme un vulgaire employé au service de l’école, mais un membre à part entière de ce groupe en particulier. Lorsqu’il apprit par le président de la commission scolaire que lors de la prochaine année scolaire, ces petits marmots seraient jumelés aux nouveaux du préscolaire pour ne faire qu’une seule et même classe, que Abigaelle en serait la responsable, il ne put s’empêcher de lui dire à quel point cette décision était sage.
Abigaelle avait donné à chacun des huit enfants de sa classe une responsabilité particulière qu’ils remplissaient avec entrain. Pour ce qui est de Patrick, le fils de monsieur le maire, l’enfant problématique, elle l’assigna à une tâche précise : l’assister dans la cuisson de la viande de bœuf. Au début, cela le laissait indifférent, mais la fumée qui se propageait autour de tous les convives, dégageant des odeurs épicées, ainsi que les parents qui le surveillaient avec ravissement, cela fit jaillir en lui le sentiment d'être indispensable et un peu plus confortable dans son grand tablier et sa coiffe de chef tout à fait improvisée. Le sourire qu’il affichait, quelque peu narquois, encouragea son père à le féliciter.
Le couple formé de Benjamin et Chelle simulait de manière fort comique les gestes empruntés aux serveurs des grands restaurants alors qu’ils remplissaient de liquide les verres des invités. Collés l'un sur l'autre, ils tournaient dans ce grand cercle qui s’était formé par lui-même. Les deux jetaient à l’occasion un regard vers leurs parents qui discutaient maintenant avec Herman.
- Merci monsieur Delage, mais c’est loin d’être toujours facile, répondit Jésabelle, le regard portant au loin. Quant à Aanzhanie, qui manquait toujours un peu de confiance lorsqu'elle s'adressait en français, se contenta de lui adresser un sourire radieux.
Daniel et Don, une cigarette au doigt, s’étaient déplacés de manière à face aux champs. Ils se taisaient. Comme si le regard leur servait de dialogue. Arriva Herman.
- Je ne sais pas si mon père se retourne dans sa tombe, lui qui m'a toujours découragé. Mais, c’est du passé maintenant.
- Parfois, les parents ne voient pas bien ce qui se passe dans la tête de leurs enfants. Je peux t’assurer de cela. Don venait d’ajouter son grain de sel au commentaire de son ami Daniel.
- C’est quoi exactement les changements au Ministère du Tourisme, de la Chasse et de la Pêche ?
- Tu en as entendu parler ?
- Au supermarché c’est encore comme à l’époque du marché général : tout se raconte, tout s’invente, répondit Herman.
- En effet, mon patron m’a dit qu’il y avait de grandes chances que ça bouge bientôt au ministère, ce qui nous touchera évidemment, nous les gardes forestiers.
- Attendons les nouvelles, alors.
Leur conversation fut interrompue par Abigaelle qui invitait tout le monde à s’approcher pour le lunch.