mercredi 1 juillet 2026

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 13 -

 


- Santé !
- Bonnes vacances, Abigaelle.
 
Le sentiment de n’être en retard sur rien, d’avoir à peu près tout fait ce qui devait l’être et se permettre de savourer un verre de vin rosé bien frais, protégés des rayons du soleil qui délicatement se prépare à se déposer à l’ouest, derrière la maison de Abigaelle, dans une retenue que la musique impose, celle de Pauline Julien à la parole vibrante, à la voix réconfortante, ce sentiment se partage les deux amis s’en délectent avec plaisir.
 
- Par où commencer, Abigaelle ? D’abord, te dire que monsieur Granger sera disponible lundi pour nous recevoir à son chalet.
- Ça me va, puisque je serai de retour dimanche soir de ma formation à Québec.
- Et Zoé ?
- Chez Henriette qui viendra la chercher en fin d’après-midi.
- Tu voyages de nuit ?
- J’adore.
- C’est quoi exactement cette session de formation ?
- Le cheminement vers le doctorat exige que les étudiants suivent au minimum trois sessions sur des sujets précis, en lien avec leur thèse. Ça ressemble, si tu veux, à un stage. Comme il m’est difficile d’ajouter ces journées à mon horaire dans l'année scolaire, je les incorpore à mes vacances d’été. La première, celle qui commence demain, sera dirigée par madame Lapointe, ma directrice de thèse. On y abordera toute la question de la forme de la thèse. C’est technique, mais essentiel pour bien la présenter et la défendre.
- Je t’envie, comme j’aurais aimé ne pas avoir eu à choisir entre mes études universitaires et le supermarché.
- Le choix est fait ?
 
Herman se leva pour servir le vin dans les verres devenus vides. Il prenait son temps, ralentissait le geste, un peu comme s’il cherchait les bons mots pour répondre à l’interrogation de Abigaelle.
 
- Oui. Il y avait tant de considérations à analyser. La première, tu t’en doutes bien, touche ma mère. Autant mon père aura été absent dans mon éducation, je veux dire qu’il n’a pas vraiment pris le temps de m’expliquer ce qu’était le métier de propriétaire d’un supermarché, ça été le même scénario pour elle. À son décès, nous nous sommes retrouvés, l’un et l’autre, impuissants à diriger une entreprise qui prenait du volume d’année en année. L’inquiétude de ma mère a influencé ma décision, celle de laisser les études pour demeurer auprès d’elle et prendre la relève au Steinberg qui deviendra un Métro-Richelieu à la fin de l’été.
- Je me doute que le sort de ta maman n’est pas le seul élément qui t’a conduit à ce changement d’orientation plutôt brutal ?
- Tu as raison. Autre chose m’a bousculé.
- Je ne veux pas être indiscrète, mais...
- Non, ça va. Mettant à jour la comptabilité du supermarché, je me suis rendu compte qu’une colonne avait été ajoutée, identifiée par un simple sigle : un signe de piastre barré.
- Y a-t-il une explication ?
— Ma mère, en larmes et plus nerveuse que jamais, m’a révélé que mon père avait des dettes… des dettes très sérieuses.
- Tu as contacté la banque ?
- Ce ne fut pas nécessaire, puisque les sommes d’argent dues le sont à des personnes civiles.
- De la région ?
- Monsieur Champigny.
- Mon propriétaire ?
- Exactement. Lui et monsieur Saint-Gelais, le père de la directrice de l’école et de Benoît.
 
Il y eut comme un moment d'arrêt dans le temps, suspendu plus long que chacun des deux personnages présents sur la petite terrasse l’aurait souhaité.
 
Abigaelle ne savait trop si elle devait faire dévier la conversation ou laisser Herman continuer dans ce qui lui semblait difficile à gérer. Pour le moment, elle concentrait son regard vers l’horizon, le plus loin possible. S’y cachait-il une réponse, un conseil peut-être, qu’elle pourrait cueillir au passage afin de l’incorporer à la discussion devenue rigidement silencieuse.
 
- Tu sais que mon père est décédé des suites de traumatismes crâniens causés par une agression barbare et violente, œuvre de Benoît Saint-Gelais.
- Daniel et Jésabelle m’en ont vaguement glissé un mot afin d’expliquer que leur marijuana le soulageait de ses insupportables maux de tête.
- Aujourd’hui, je peux émettre l’hypothèse que cette sauvagerie fut un avertissement adressé par ses débiteurs.
- Sans suites judiciaires ?
- Aucune.
- T’ont-ils contacté pour discuter de modalités ou d’arrangements ?
- L’épouse de monsieur Champigny n’a pas assisté aux funérailles de mon père sans raison. Jamais, depuis qu’elle séjourne en Floride, elle ne revient ici à cette période de l’année. C’est complètement inhabituel. J’ai assez rapidement compris qu’on lui avait confié la tâche de mettre à jour le dossier liant son mari, son associé et moi, devenu l’héritier du supermarché et de tout ce qui tourne autour, donc redevable aux bailleurs de fonds. Depuis, tout évolue à un rythme auquel je ne suis pas habitué.
- En effet, ce n’est pas évident. Personne ne s’y habituerait spontanément.
- Si je suis parvenu à décoder correctement ce qu’elle a déblatéré sur un ton que je ne qualifierais pas d’amical, il y aurait plus qu'une question d’argent.
- Est-ce que ta mère a assisté à la rencontre avec madame Champigny ?
- Je la tiens éloignée de cette affaire, surtout qu’elle a idée que cette histoire n'est qu'une question financière. La porte-parole des créanciers m’a bien expliqué que l'entente n'a pas été officialisée par contrat, mais que mon père aurait exigé que cette transaction demeure secrète. Il ne voulait pas que ma mère et moi soyons au courant, en échange il acceptait de mettre le commerce en garantie. C’est formellement écrit sur un document que je n’ai pas encore retrouvé, mais qu’elle avait en sa possession. À la lecture du contenu de cette espèce d’accord, je me suis principalement attardé à la date de sa signature, mai 1966 et vérifié s’il s’agissait bien de l'écriture de mon père. Le montant est assez important, de l’ordre de dix mille dollars. Je comprends qu’à cette époque, le paternel avait entrepris les démarches pour agrandir le local afin qu’il respecte les normes de la compagnie Steinberg avec qui il avait une entente de partenariat. Jusqu’ici, tout concorde avec les faits. Tu comprends que plusieurs interrogations me trottent dans la tête. La première question : pourquoi n’a-t-il pas fait affaire avec une banque ? La seconde, Champigny et Saint-Gelais avaient-ils les fonds nécessaires pour lui octroyer le prêt dont il avait besoin ? Personne ne peut m’éclairer sur ce sujet ; tout a été conclu en catimini. Même si je cherchais dans tous les recoins des Saints-Innocents, personne ne saurait qu’une telle transaction a eu lieu. D’ailleurs, cela je m’en souviens très bien, ce qui se répandit dans le village voulait qu’il s’agisse d’un investissement de la compagnie Steinberg qui, par la suite, nommerait mon père gérant du supermarché. L'agrandissement du marché, le seul présent dans le village, devenait une priorité et avait reçu l'aval du maire de l'époque. Tu le sais comme moi, ici, les nouvelles vraies ou fausses démarrent sur des chapeaux de roues et, si on ne les nourrit pas en chemin, elles s’arrêtent brusquement.
- Je ne veux pas tourner le fer dans la plaie, mais comment la visite de madame Champigny…
- … elle m’a fait venir chez elle…
- ... s’est conclue ?
— Aucune menace, pas de remboursement immédiat ni d’échéance pour se faire. Seulement une mise à jour des intérêts impayés depuis six mois. Ça tourne autour de mille dollars. Qu’on n’a évidemment pas. L’autre question qui me taraude l’esprit, c’est pourquoi elle a quitté son chalet en Floride pour les funérailles de mon père ? Ce n'est assurément pas l'explication. 
- As-tu consulté un avocat ?
- L'embêtant, c’est le fait qu’il ne s’agit pas seulement d’argent, comme elle me l’a précisé, accentuant la voix sur cette partie du discours. Aucune idée de ce que cela signifie, mais assurément quelque chose d'assez important pour justifier la présence de madame Champigny dans le décor.
- Si tu as l’intention d’avoir recours à un juriste, dans mon ancienne vie, j’ai eu à côtoyer deux Robert, chacun œuvrant dans son camp respectif, Lemieux et Demers. Je peux m’organiser pour te les faire rencontrer.
- Ciel ! On revient au temps du FLQ.


Deux magnifiques photos offertes au CRAPAUD par Dominique PERRON.

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 13 -

  - Santé ! - Bonnes vacances, Abigaelle.   Le sentiment de n’être en retard sur rien, d’avoir à peu près tout fait ce qui devait l’être et ...