samedi 31 janvier 2026

Si Nathan avait su... (Partie 2) -35-

                                                    


La camionnette de Don roule lentement sur la rue Principale. Le soir, délicieusement doux. Fenêtres ouvertes, deux hommes vivant chacun à l’extrémité d’un rang sans nom reviennent de la réunion de parents, rassurés par l’annonce que Benjamin et Chelle n’allaient pas devoir étirer leur trajet en bus scolaire, qu’ils se retrouveraient dans la même classe, possiblement celle de Abigaelle.
 
- Bravo Don.
- Pourquoi dis-tu cela ? 
-Tu t’es carrément foutu de certains parents qui auraient pu réagir lorsque tu as posé ta question.
- C’est plus un père qui a parlé que le «sauvage» comme plusieurs ne se gênent pas pour le dire.
- Des applaudissements pour Abigaelle il devait certainement en avoir quelques-uns pour souligner ton courage. Minoritaire, en plus un étranger différent de tout le monde, fallait le faire. Je lève mon chapeau.
 
Don alluma une cigarette les yeux fixés sur la route. Il semblait à Daniel que son ami avait autre chose à partager ; il attendait. Les champs des deux côtés de la route poussiéreuse menant chez Jésabelle et Daniel défilaient, une odeur aromale leur emplissait les poumons. Don reprit la parole après avoir pichenotté son mégot à l’extérieur du véhicule.
 
- Quand tu jasais avec un des parents, Abigaelle m’a demandé de la rejoindre à l’extérieur, elle avait quelque chose d’important à me dire. Je l’ai suivie. Je ne savais pas qu’elle fumait, en fait c’est elle qui m’a demandé une cigarette. Après deux bouffées, elle m’a parlé de Gabrielle, me demandant si tout allait bien, sa santé pis tout ça. Je lui ai dit oui, c'est correct. C’est là qu’elle a annoncé que notre fille est née avec un problème. Peut-être que je répète le mot de la mauvaise façon, mais ça veut dire qu’elle n’est pas normale. Ce que je me rappelle c’est que ma fille pourrait ressembler à une mongolienne. Tu sais, les yeux  bridés, des gros doigts.
- Es-tu sérieux ? Avais-tu remarqué quelque chose avant qu’elle t’en parle ?
- Je me rappelle avoir dit à Aanzheni que notre deuxième ne ressemble pas à sœur, ni à elle ni à moi.
- Que vas-tu faire avec cette information ?
- Une chose certaine, j’en parlerai pas à ma mère, je sais déjà ce qu’elle va dire, que c’est la faute de ma femme, que j’ai pas écouté tout ce qu’elle me disait pendant que Aanzheni était enceinte. Tu vois l’affaire…
- Je comprends. Alors ?
- D’abord … D’abord, je le sais tout simplement pas.
- Pas évident en effet. Si je peux t’aider, n’hésites pas.

La camionnette s’arrête dans la cour chez Daniel alors que le chien Walden s’en approche. Don descend pour caresser la bête, tendre la main à Daniel.
 
- J’ai pensé à ta proposition. Pas de problème. Si tu as besoin de moi pour un coup de main dans tes champs, je suis là.
- Merci. Veux-tu entrer prendre un café ?
- Non, je préfère ne pas laisser la famille seule. À bientôt.
 
 
L’intérieur de la maison est calme lorsque Daniel et Walden entrent. Le soir, tout y est différent, un peu comme si un ange y serait venu faire son tour, frôler les meubles, leur donner cette allure de fin de journée lorsque tout s’est bien passé, que tout peut maintenant couler dans une sérénité que plus rien ne dérange.
 
Walden, comme à son habitude, se couche derrière le poêle alors que Daniel, assis à la table de cuisine, repense à cette soirée qui aurait très bien pu être fort différente. Il ne pouvait imaginer Chelle, la fille de Don, passer plusieurs kilomètres de plus dans le bus scolaire, se retrouver dans un nouveau milieu qui pourrait bien lui faire revivre les semaines difficiles qu’elle a connues à son arrivée à l’école primaire des Saints-Innocents. 

Il ne pouvait imaginer Benjamin, son fils, être séparé de Abigaelle qui le comprend si bien et va dans le même sens que Jésabelle au niveau de l'éducation. Jésabelle qui, depuis la naissance de Nathanaël, change. Beaucoup même. Sans être complètement méconnaissable, il la sent plus à fleur de peau, moins présente dans leur couple. Il se rappelle que la sage-femme l'avait prévenu qu’à la suite d’une naissance, la mère peut entrer dans une forme de dépression qui, l’avait-elle rassuré, ne peut qu’être passagère. Jésabelle n’a pas connu une telle situation à la naissance de leur premier fils, mais cette fois ça semble présent et surtout, près de deux mois après l’arrivée du deuxième, ne pas vouloir s’estomper. Il lui en a glissé quelques mots. Elle n’avait pas répondu. Ou elle pleurait. Des larmes de fatigue sans doute, mais des larmes qui ne lui ressemblent pas du tout. Aussi, elle manifeste comme un certain désintéressement envers Benjamin toujours aussi fusionnel mais encaissant à l'occasion des paroles qui l’éloignaient de sa mère. Ils ne marchent plus dans le boisé. Elle ne lui demande plus de réciter le dernier poème qu'il vient d'apprendre. Un éloignement tiède, extérieur qu’il cherche à comprendre, cet enfant qui vit davantage de l’intérieur, là où personne ne possède la clef. Un fugace souvenir revient à sa mémoire. Benjamin questionnant sa mère sur la possibilité qu'il puisse retourner passer ses nuits dans la véranda durant les vacances d'été, retrouver sa lune. Jésabelle n'avait rien dit. 
 
Walden se leva, s’écrasa aux pieds de son maître. Ce chien sait parfaitement détecter les sentiments qui planent autour de lui. Il les renifle avec précision, manifestant son intuition par de petits soupirs n’ayant rien à voir avec son apparence de gros chien dont la stature peut apeurer quiconque.
 
Daniel le caressa, ce qui rassura la bête qui émit un léger son - rien à voir avec un aboiement - que Daniel interpréta comme une consolation, un message de fraternité. Jamais Walden n’avait été élevé comme un chien, non, il est un membre de la famille.


Une veilleuse installée au bas de l’escalier menant à l’étage, aux chambres à coucher, cligne de l’oeil. Benjamin, pieds nus, vient de passer devant. Il se dirige vers la table où son père, songeur, le reçoit.
 
- Tu ne dors pas, papa ?
- Je viens tout juste de rentrer de la réunion à l’école.
- Abigaelle y était ? 
- Oui, plusieurs parents, aussi des personnes importantes de la commission scolaire.
- Don ?
- J’y suis allé en camionnette avec lui.
- Est-ce-que je peux te poser une question ?
- Vas-y Benjamin, je t’écoute.
- Jésabelle, je pense qu’elle est malade.
- Qu’est-ce qui te fait penser ça ?
- Depuis l’arrivée de Nathanaël, elle n’est plus la même.
- Que veux-tu dire exactement ?
 
Benjamin prend un pas de recul semblant retourner à sa chambre à coucher, puis revient vers son père, tire une chaise comme s’il s’attendait à une conversation assez longue, ou du moins, très sérieuse.
 
Walden renifla, les yeux ouverts, la face en direction des deux… hommes. 



Si Nathan avait su... (Partie 2) -35-

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