- Des plongeons mortels ? Précisa Don.
- Oui. Des suicides.
Gord, silencieux depuis un bon moment, offrit une cigarette (Sportsman sans filtre) à un frère qui cherchait délicatement à imposer son sujet, celui devant mener à la conversation à l'origine de ce voyage inopiné, mais il ne voulait surtout pas que ça coupe court. Une impression se précisait en lui, celle que son frère aîné cherchait à s’ancrer dans le passé pour mieux organiser ce qui devait être dit.
Les volutes de la fumée de leur cigarette s’entremêlaient dans ce début de nuit qui doucement s’installait.
Gord reprit.
- C’est vraiment à la suite de chacun de ces étés que tout s'est précisé pour moi. Notre mère refusait année après année de nous accompagner ici. Que notre père. Il nous y conduisait, nous laissant entre les mains de notre tante, la sœur de maman.
- Comment va-t-elle ?
- Par elle et avec le temps, j’ai mieux compris ce que signifie la tradition voulant qu’une femme ne puisse se donner un nom qu’après avoir accouché. Toute sa vie et encore maintenant, son si beau visage reflète la mélancolie alors que jamais elle ne se plaint, jamais ne remet en doute quoi que ce soit des traditions qui l’ont réduite à l'état de prisonnière dans sa maison, à attendre je ne sais quoi exactement, mais surtout pas la mort. Tu sais qu’elle est une artiste-peintre de grande qualité ?
- Je la savais cuisinière hors pair et couturière infatigable, mais la peinture, tu me l’apprends. As-tu vu certains de ses tableaux ?
- Oui. Si tu viens dormir à la maison cette nuit, tu en verras un dans la cuisine. Il est bien à sa place, notre tante est une femme de cuisine.
On a l’impression de tourner autour du pot, mais lentement, à pas de coyote, s’installe un climat de confiance qui débouchera peut-être sur un échange que Don souhaite le plus fructueux possible.
Les hommes possèdent cette habileté à brouiller les cartes, élargir les horizons, éloigner les points chauds, assurés qu’en repoussant les éléments les plus complexes d'un sujet neutralisera le message, le généralisera au point que devenu prosaïque, il s'avérerait plus facile à partager.
- Don, as-tu l’intention de laisser notre mère ici ?
- C’est elle qui prendra sa décision, mais je serai clair sur la suite des choses, elle n’aura certainement pas le choix de finir ses jours avec sa sœur.
- Je vois, répondit Gord sentant venir la suite avec appréhension.
- L’ours et le coyote, c’est toi ?
La question voyagea à la vitesse d’une flèche empoisonnée, créant non pas un malaise chez Gord, mais le désagréable sentiment de se sentir captif dans une forêt ; éprouver l'urgence à rejoindre la clairière nous bouscule ; espérer y abandonner son anxiété comme si on se dépouillait de vêtements défraîchis.
- Toi et moi n’avons pas vécu la même enfance, la même adolescence, la même entrée dans le monde adulte, même si nous étions continuellement l’un à côté de l’autre. Notre mère, et cela depuis ma plus tendre enfance, m'a fusionné avec elle, resserrant son étau à chacun de nos retours de l'Île, me confondant par ses incessantes paroles auxquelles je n'avais pour réponses que le silence. Mon cerveau est devenu pour elle un dévidoir. Toute sa haine accumulée depuis notre départ de l’Île et notre arrivée au village des Saints-Innocents, elle la transvidait dans mon âme, à un point tel qu'année après année j’en suis arrivé à voir plus loin que ses paroles, ses gestes, ses attitudes, mais surtout ses volontés. Tu te souviens qu’un jour à la question avec laquelle tu ne cessais de me harceler, à savoir pourquoi je m’isolais dans le boisé près de la maison, du côté des bouleaux blancs pas celui des érables, eh bien c’était pour des pratiques de communication à distance. Elle me disait que si chacun de son côté pensait fort, mais là très fort à l’autre, nos pensées se rejoindraient. Ça ne s’est jamais produit, sauf que tout ce qu’elle exprimait avec le fiel que tu lui connais, tout ça germait dans mon âme. Elle le voyait. Je le ressentais. Tu vas sans doute te moquer, mais dans certaines occasions une voix labourait dans ma tête, ne cessant de répéter : « Ta mère est la seule personne qui te connaît. » ; « Tu ne dois jamais oublier que tu es un oji-cri, jamais tu ne seras un Blanc. » ; « Cherche le coyote et tu te trouveras. » Je pourrais t’en citer jusqu’à demain matin de ces flashes qui ont fini par m'aveugler. Lorsque j’ai épousé Mae, maman m’a jeté un maléfice : « Quitte-la, elle n’est pas une femme, jamais elle n’enfantera. » Je suis beaucoup moins oral que toi, j’ai toujours ce bâillon collé sur ma bouche, de sorte que je n’ai pas su en parler à personne. Papa était mort, toi, tu vivais le bonheur auprès de Chelle et d’une épouse que maman avait aussi maudit de toutes ses forces. Il ne me restait qu’une seule option, disparaître. Nous sommes partis sans avertissement.
- Ça fait maintenant trois ans ?
- Oui. Nous sommes revenus ici, accueillis par notre tante adorée qui jamais n’a posé une seule question sur ce qui se passe aux Saints-Innocents, ne s’informant que de la santé physique de sa sœur.
- La télépathie avec notre mère a fonctionné une fois installé ici ?
Gord qui allumait une autre cigarette, fixa son frère droit dans les yeux.
- « S’il n’y avait pas eu… »

