samedi 13 juin 2026

Citations d'un certain mois de juin de l'année 2026


 

         Je ne cesse de me poser cette question, et cela depuis que sur le blogue, assez souvent, j'offre des citations tirées de mes cahiers de lecture : d'un extrait du texte qu'on lit ou auquel nous sommes mis en contact, ce fragment contient-il une parcelle de l'ADN de l'œuvre d'où il est tiré ?  De son auteur ? Est-ce comme une prise de sens ? Peut-on y découvrir, sous microscope lexical bien sûr, des symptômes caractérisant l'œuvre, à la limite l'auteur ? 
Afin d'avancer dans ce laboratoire aux mille spécimens linguistiques, je me suis permis, aujourd'hui, un détour que certains qualifieront de sournois. Pour chacune des citations, j'ai cherché une illustration qui permettrait d'approfondir le message et surtout m'approcher de l'essen(s)ce des intentions de celui et de celle qui s'exprime.
Voyez-en le résultat !
   
        
                                     Citations d'un lendemain de vendredi 13
 
 
Il y a un moment dans la vie où une sorte de beauté peut naître de la multiplicité des discordances qui nous assaillent. Les avis et les opinions s’entrecroisent, venus d’hommes et des femmes qui veulent faire valoir leur expérience, leur astuce, leur inventivité et leur imagination, ou, mot suprême, qualité rare et pourtant si souvent louée par ceux qui ne l’ont pas, leur créativité. C’est alors que l’on profère beaucoup de bêtises, mais, comme l’a écrit Victor Hugo, souvent les bêtises ont un sens.
Philippe Labro


Les gens prennent des bains, pensent à certaines choses, se lavent et sortent ensuite de l’eau, tout cela est plutôt banal, mais les actes les plus banalement quotidiens peuvent être une menace considérable en ce monde.
Jon Kalman Stefanson  



Faut-il l’avouer ? J’ai toujours éprouvé une certaine méfiance à l’égard des militants des droits de l’homme, et des pressions qu’adossés aux opinions publiques et aux médias, ils exercent sur les responsables politiques. D’une manière générale, tout ce que l’on inscrit habituellement au compte d’une “morale internationale” ne me met pas à l’aise. Je trouve certes louable de vouloir que les peuples se réconcilient, sauf à observer qu’en dépit de leurs intentions généreuses, les mouvements des droits de l’homme y parviennent rarement. Il arrive même qu’ils obtiennent le résultat inverse en radicalisant l’opposition entre ceux qu’ils ont catalogués comme étant les “bons” et les autres, montrés du doigt, les “méchants”. Et puis, autre chose me gêne dans ces droits de l’homme prétendument universels, c’est que, précisément, ils ne le sont pas. Il y a toujours deux poids deux mesures...  Au fond, ce sont toujours aux faibles que l’on fait la morale, tandis qu’on finit par blanchir les puissants.
Simone Veil


Il me semble que l’esprit humain emprunte dans chaque individu le chemin même qu’il suit pour se développer pendant des générations entières ; les idées qui ont servi de fondement aux diverses théories philosophiques font partie intégrante de l’esprit, mais chaque homme en a conscience plus ou moins clairement avant de connaître l’existence des théories philosophiques.
Léon Tolstoï


Pour celui que l’aile de la mort a touché, ce qui paraissait important ne l’est plus ; d’autres choses le sont, qui ne paraissaient pas importantes, ou qu’on ne savait même pas exister. L’amas sur notre esprit de toutes connaissances acquises s’écaille comme un fard et, par places, laisse voir à nu la chair même, l’être authentique qui se cachait.
André Gide 


Parce que j’avais accompli le pèlerinage et que j’ai été fraternellement reçu, très vite j’ai senti la paix revenir dans mon cœur. Ma respiration s’est calmée, elle était une suite d’inspirations pleines de courage et de soupirs pleins de noble renoncement. Chaque homme, chaque femme que je rencontrais me disait ces mots qui apaisent, qui renvoient à cette immémoriale et tragique condition faite à l’homme, sans laquelle d’ailleurs il ne serait rien, un robot qui marche dans le désert, qui rouille sans le savoir...
Boualem Sassal


Un enfant est un ignorant mais pas un aveugle. Quand on ne veut pas traumatiser ses enfants, on les traumatise quand même, parce qu’ils espèrent des retrouvailles qui n’arrivent jamais. Mieux vaut tout de suite les prévenir que la mort de l’amour est irréversible.
Frédéric Beigbeder



Un milliard de schémas de vie différents, et, au milieu, les six degrés de séparation: la théorie selon laquelle nous sommes tous, chacun d’entre nous, reliés à quelqu’un, et ce quelqu’un à un autre, formant une chaîne de relations individuelles comprenant au moins six maillons, de sorte que puisse être dressée une carte illustrant la façon dont tous les êtres humains sont connectés les aux aux autres.
R.J. Ellory 


Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. On est obligé ensuite de manger froid jusqu’à la fin de ses jours. Après cela, chaque fois qu’une femme vous prend dans ses bras et vous serre sur son cœur, ce ne sont plus que des condoléances. On revient toujours gueuler sur la tombe de sa mère comme un chien abandonné. Jamais plus, jamais plus, jamais plus. Des bras adorables se referment autour de votre cou et des lèvres très douces vous parlent d’amour, mais vous êtes au courant. Vous êtes passé à la source très tôt et vous avez tout bu. Lorsque la soif vous reprend, vous avez beau vous jeter de tous côtés, il n’y a plus de puits, il n’y a que des mirages. Vous avez fait, dès la première lueur de l’aube, une étude très serrée de l’amour et vous avez sur vous de la documentation. Partout ou vous allez, vous portez en vous le poison des comparaisons et vous passez votre temps à attendre ce que vous avez déjà reçu.
Romain Gary 


 

 

 

jeudi 11 juin 2026

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 9 -

 


Aucun espace ne lui avait permis de glisser un mot au sujet du cas de son élève Patrick lors de la rencontre d’évaluation, Abigaelle ne pouvait solliciter l’autorisation des parents sans que, au préalable, madame Saint-Gelais l’eût assurée de la sienne. Du premier échange à ce sujet qui fut bref, sa directrice avait insisté sur deux points : l’élève en question est le fils de monsieur de maire, ce qui équivaut à marcher sur des œufs, et deuxièmement, la commission scolaire n’offre pas de services particuliers à l’élève, le redoublement étant le seul outil avec lequel une direction d’école peut agir. Depuis, l’enseignante avait rencontré le psychologue Raphaël Létourneau qui corrobora son point de vue : on devait assurer à cet enfant un support psychologique et cela le plus rapidement possible. Bien qu’elle fût en vacances, elle s’autorisa à traverser la rue Principale pour se rendre à l’école s’enquérir des intentions de sa directrice dans ce dossier.
 
Elle allait le faire quand le camion de livraison du supermarché Steinberg, Herman Delage au volant, s’arrêta devant elle.
 
- Salut Abigaelle ! En vacances ?
- À un dossier près.
- Serais-tu libre quelque part cette semaine ?
- Je n’ai rien au programme avant la fin de semaine du 2 au 4 juillet.
- Que dirais-tu si on s’invitait chez monsieur Granger pour discuter de sa « zone » ?
- Bonne idée. Je me rends disponible le lundi 5. Ça t’irait ?
- Parfaitement. Je m’arrête à son bureau pour voir si c’est bon pour lui et t’en donne des nouvelles.
- Viens prendre un apéro en fin d’après-midi.
- J’apporte un rosé bien froid.
- À plus tard.
 

                Herman Delage


Abigaelle entre dans l’école, se dirige directement vers le bureau de madame Saint-Gelais dont le fauteuil roulant fait face au mur. De dos, elle lui semble plus âgée que son âge.
 
- Excusez-moi, madame Saint-Gelais…      Les mots font sursauter la directrice qui ne retourne que la tête. Elle semble embarrassée. Puis, faisant pivoter le fauteuil, elle dépose discrètement quelque chose dans un des tiroirs de son bureau.
- Mademoiselle Thompson !
- Je vous prends quelques minutes. J’aurais souhaité qu’à la fin de notre rencontre d’évaluation, nous puissions discuter un instant de mon élève Patrick.
- Vous avez raison, j’ai beaucoup trop occupé l’espace de parole, me laissant peu de temps pour vous écouter. Alors, Patrick, que voulez-vous exactement qu’on envisage ?
— La semaine dernière, j’ai croisé monsieur Létourneau, du service à l’enfance. Je lui ai expliqué la situation et il confirme mon point de vue selon lequel Patrick doit être suivi de près.
- Je vois. Eh bien, au risque de vous surprendre, de mon côté j’ai entrepris deux démarches indépendantes l’une de l’autre, mais relatives au même dossier. D’abord, à la commission scolaire, on m’a répondu que nous n’avons pas de service particulier et, lorsqu’un cas se présente, il est convenu d’envisager une collaboration avec la commission scolaire de Montréal ou encore une école privée spécialisée dans l’aide à apporter quand une situation à laquelle nous ne pouvons répondre adéquatement le requiert. La deuxième démarche a été faite auprès des parents de l’enfant, en fait, de son père, monsieur le maire. Lors de votre activité plein-air tenue la dernière journée scolaire, il s’est présenté à mon bureau pour me saluer, j’en ai profité pour l’entretenir de vos inquiétudes.
- Merci de piloter ce dossier. Voyez-vous poindre des résultats tangibles ?
- Oui et non. Je m’explique. La porte est ouverte à la commission scolaire dans la mesure où nous pourrons démontrer que l’enfant a obligatoirement besoin d’un service extérieur à notre organisation. Demandant plus de précision, on me répond qu’un avis provenant d’un professionnel, une approbation de la direction de l’école à la suite d’une demande faite en bonne et due forme par une enseignante, cela autoriserait l'organisation scolaire à recevoir et analyser le dossier.
- De ce côté, nous sommes bien armés. Du moins, je le crois.
- Le non vient du père de Patrick.  Ce que j’ai pu décoder dans ce refus est en lien avec son rôle public, à son image, si je permets de déduire. Il voit d’un très mauvais œil que la population des Saints-Innocents perçoive cela comme un jugement négatif sur ses capacités à gérer sa famille et son fils.
— Vous et moi savons que de telles décisions peuvent soulever des remous, parfois même des jugements téméraires.
- Voilà donc sa crainte.
- Est-ce que vous m’autorisez à rencontrer la famille afin d’expliquer les raisons qui sous-tendent cette proposition ?
- Je ne vois pas de problème de mon côté à faire avancer les démarches si vous revenez avec l’assentiment des parents. Mais, vous êtes en vacances et la commission scolaire n’a pas encore statué sur votre avenir parmi nous.
- C’est exact, madame Saint-Gelais, mais l’avenir de Patrick m’apparaît plus important que ma situation actuelle et celle qui prévaudra en septembre prochain.
- L’école fermera ses portes d’ici deux semaines, voici l’échéance qui vous est imposée.
- Je m’y mets.
 
Abigaelle quitte l'austère bureau de la directrice. Une toile couvre la grande fenêtre donnant sur la cour extérieure. Un crucifix accroché au mur blanc derrière son pupitre, celui qu’elle a toujours eu depuis le temps qu'elle enseignait dans la classe de septième année, pupitre auquel elle a fait rallonger la surface. Un classeur à portée de main afin qu’elle n’ait pas à se lever pour y avoir accès. Les autres murs, blancs, sont lisses et sans aucun accessoire décoratif, sauf celui dans le coin qui lui fait face où est installé un bureau d'écolier, un possible artefact de l'école du rang. Une seule chaise, fort inconfortable d’ailleurs, la fixe sans aucun doute les yeux fermés. On entre avec l’intention d’y demeurer le moins longtemps possible tout en demeurant debout. 

Abigaelle sort de ce lieu qu’elle qualifierait d’officine du dénuement, se dirige vers le bureau de la secrétaire Henriette afin qu’elle lui organise un rendez-vous avec monsieur le maire, de préférence chez lui.
 
- J'appelle maintenant si tu veux. Son horaire est pratiquement le même tous les jours : au bureau de la mairie l’avant-midi, sur sa ferme le reste de la journée. Il est un des agriculteurs les plus importants de la région. J’essaie.
 
Il n’aura fallu qu’une minute pour qu’Henriette lui confirme qu’elle pourra se rendre chez la famille de Patrick après l’heure du dîner. Abigaelle acquiesça d’un mouvement de la tête.  
 
- Veux-tu que je passe ramasser Zoé vendredi ?
- Si tu pouvais, je préfère jeudi soir. Rouler la nuit, c’est un de mes plaisirs. Plus calme et les routes moins achalandées.
- Je passe chez toi à la fin de la journée de jeudi. Le 1er juillet, c’est la fête nationale, donc journée de congé. Je te promets de bien m’en occuper.
- Aucun doute que Zoé sera bien chez vous…
- … mieux que ma fille, semble-t-il.
- Voyons Henriette, laisse le temps adoucir vos vies.
- Je le souhaite, mais c’est difficile. Gérard réagit mieux que moi dans cette affaire qu’il considère comme un coup d’orgueil chez elle et chez moi aussi.
- Premier juillet, c’est la journée du déménagement. Sais-tu si la population des Saints-Innocents augmentera cette année ?
- Madame Saint-Gelais m’a demandé de demeurer en poste jusqu’à la fermeture de l’école afin de recevoir les possibles nouvelles inscriptions. Elle en sait plus que moi et, comme à son habitude, je suis la dernière informée.
- Tu es dans la même situation que monsieur Saint-Pierre.
- Que veux-tu dire ?
- Il n’arrive pas à comprendre pourquoi Benoît Saint-Gelais n’a pas été embauché pour l’aider à fermer l’école.
- Ce gars-là, moins on le fréquente, mieux on se porte.
- Pourquoi ne venez-vous pas souper, jeudi soir, toi et Gérard ? Je vous ferai voir mon installation pour barbecue que j’ai organisée derrière la maison.
- Belle idée. J’apporte un mousseux.
 
Les deux complices se laissent, Henriette à sa paperasse, Abigaelle retournant chez elle.


dimanche 7 juin 2026

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 8 -


Photo offerte par Dominique Perron.

Rapidement, le bruit du moteur de la camionnette bleue s’éloigna pour finalement ne plus se faire entendre, fondu au loin sur la rue Principale. Abigaelle rangeait la chaise derrière son bureau dans sa salle de classe, où venait de se terminer la séance d’évaluation obligatoire en lien avec son statut d’enseignante en fin de première année dont le contenu s’était avéré pour le moins surprenant. On ne l’avait pas invitée à répondre à des questions : aucune question posée. On ne l’avait pas non plus amenée à débattre de quoi que ce soit : il n’y eut qu'un long monologue, celui de sa directrice, madame Saint-Gelais. Que cela. Aucune place pour un quelconque échange ; aucune demande faite à présenter son bilan personnel. Que ce long monologue abordant le travail à l’école et à son intégration dans l’environnement du village des Saints-Innocents. Rien sur sa thèse doctorale. Une brève allusion, à peine. 

Abigaelle ne réussissait pas à se rappeler si la directrice l'avait regardée directement dans les yeux. Des clignements ? Ça, oui. Plusieurs. Difficile aussi de répertorier des sentiments, s’il y en eut, qui émanèrent de cette personne, rigide dans son fauteuil roulant, vêtue de la même manière tous les jours depuis qu’elle la connaît, comme si elle s’imposait un uniforme ascétique. Parfois, très rarement, ses doigts bougèrent, non pas en direction de son interlocutrice, mais pour reprendre leur place qu’ils venaient à peine de laisser. Toujours, son souffle manifestait une régularité mécanique. Cette femme en est-elle vraiment une ? Voilà la question qui la taraudait alors qu’elle jeta un regard circulaire dans cette classe qui lui aura procuré d’immenses satisfactions professionnelles autant qu’humaines, celles-ci prévalant chez une personne qui s’installe dans un nouvel environnement et s'adapte une culture différente à la sienne.
 
Abigaelle n’est pas du type à élaborer des scénarios sans avoir en main les éléments nécessaires les rendant crédibles. Des faits, toujours s’en tenir aux faits. Des faits vérifiables. La récolte qu’elle fit aujourd’hui, juste avant les vacances scolaires, ne fut pas abondante. Elle confirma ce qu’elle avait déjà observé chez cette femme en fauteuil roulant, distante et froide, amère peut-être. Il semble qu’à un moment donné de sa vie, elle ait été animée d'une flamme : la volonté de défendre les valeurs de son milieu. Qu’elle lui en parle, oui, cela surprit l’enseignante, mais elle avait tout de même noté qu'elle ne déviait jamais de la ligne directrice qu'elle se fixe, dont Abigaelle ne partage pas les a priori ainsi que les méthodes utilisées pour les protéger, les défendre. Cependant, elle devait admettre avec franchise que cette battante, cette combattante, avait tout de même une idée claire pour y parvenir. Une mission, peut-être. Inachevée. Impossible à dire.
 
Germaine Saint-Gelais

Au moment où Germaine Saint-Gelais quitta le local de la classe du préscolaire, annonçant qu’elle remettait la décision concernant une éventuelle prolongation de contrat à l’équipe des services pédagogiques de la commission scolaire, Abigaelle la regarda disparaître dans le couloir menant à son bureau, laissant derrière elle un quiproquo. Cette annonce signifiait que, à de la fin de la prochaine année scolaire, une « permanence » serait envisageable. 

Qui est vraiment cette femme ? Un monstre ? Un poison ? Les souffrances que lui occasionne sa situation de handicap ont-elles à ce point modifié son caractère qu’on décrivait comme ouvert et empathique jusqu’au moment de l’accident qui la pétrifia radicalement ? Doit-on utiliser le mot « handicap » ou « infirmité » ? Une chose s'avère évidente, madame Saint-Gelais ne présente aucun handicap ou infirmité mentale. Elle aime le combat, sait quand, comment et où porter ses coups : inflexible dans ses jugements, assise sur des principes qu’elle défend bec et ongle. En cette fin d’année scolaire, la jeune enseignante ne pouvait mieux la décrire que par son attitude de caporale et ce qui se disait à son sujet, sous le couvert de l'anonymat, bien sûr. Abigaelle avait devant elle un personnage représentant correctement son « contre-exemple ». Madame Lapointe lui rappelait, à l’occasion de leurs rencontres de suivi de son doctorat, alors que le sujet touchait sa direction hiérarchique, cette phrase d’Emmanuel Kant : « On ne lèse personne par de simples paroles, seraient-elles fausses ; il suffit de ne pas y croire. »
 
              
 
C’est monsieur le concierge Saint-Pierre qui la ramena dans la réalité :
- Allez, allez Abigaelle, tu dois maintenant partir en vacances.
- Vous avez raison. Je replace le local avant de quitter.
- Laisse-moi cette tâche, je te dois tellement à la suite des efforts que tes élèves et toi avez faits pour me faciliter la tâche. 
- À quand l’heure les vacances pour vous ?
- Lorsque j’aurai achevé les petits travaux en retard et quelques coups de pinceau ici et là. En général, madame Saint-Gelais et moi mettons une semaine, parfois même deux, avant de fermer l’école. J’ai appris d’un commissaire qu’on pourrait me rappeler un peu plus tôt cette année, en raison de la classe mixte.
- Qu’est-ce que cela signifie ?
- Possiblement du réaménagement. On verra quand cela arrivera. Tu pars en vacances bientôt ?
- J’ai un été assez chargé. Mon père doit passer quelques jours ici après un arrêt à Toronto. Il est venu d’Australie pour assister aux Jeux olympiques de Montréal. De mon côté, je dois participer à trois sessions en lien avec mes études. Deux fins de semaine à Québec sont déjà planifiées, ne me reste qu'à organiser une dernière journée, possiblement à Montréal. 
- Qu’arrivera-t-il à Zoé pendant tes sorties ?
- Henriette a accepté de la prendre chez elle.
- Elle m’a dit qu’elle souhaitait visiter sa fille en Ontario, mais leurs relations ne sont pas exactement ce qu’elle aimerait qu’elles soient.
- Pas facile lorsque deux systèmes de pensée différents s’affrontent, mais le temps guérit les choses.
- Exact Abigaelle. Avant de te laisser, je me demande ce qui se passe avec Benoît, le frère de la directrice. Il devait comme l’an passé venir nous donner un coup de main, mais pas cette année. Tu étais avec elle tout à l'heure, t'en a-t-elle parlé ? 
- Aucun mot.
- Il est difficile à suivre celui-là.
 
Abigaelle s’approcha de monsieur Saint-Pierre, le serra dans ses bras et déposa un baiser sur les deux joues.

                                           

                                     
La veille du 24 juin, fête du patron des Canadiens français, Abigaelle reçut de la part de la secrétaire de l’école, Henriette, un message : Raphaël Létourneau acceptait son invitation à la rencontrer au casse-croûte du village. Étant tous les deux en congé le vendredi 25,  le rendez-vous s’incorporait parfaitement dans leur agenda.
 

- Je suis désolée de t’avoir obligé à revenir aux Saints-Innocents une journée de congé, je ne savais pas que tu demeures à Montréal.
- Sans souci. Tu me permets de t’appeler directement par ton prénom ? Moi, c’est Raphaël.
- Allons ainsi. Un café suffira parfaitement pour moi. As-tu dîné ?
- J’ai un horaire particulier du fait que je place toujours mes rendez-vous afin qu'ils conviennent aux gens que je dois rencontrer, de sorte que mon seul repas fixe, c’est le déjeuner. J’y vais aussi d’un café.
- Merci d’avoir répondu si rapidement.
- Je l’ai fait pour une bonne raison, tu es l’enseignante de Benjamin Cloutier dont sa mère souhaite qu’un jour il puisse porter également son nom.
- Tu connais la famille ?
- J’ai eu à la rencontrer à la suite de ce que je pourrais appeler une « vérification » demandée par madame Saint-Gelais qui a avisé le service à l’enfance du fait que ce garçon semblait vivre isolé de la société, ce qui faisait beaucoup jaser dans le canton. Ma rencontre avec sa mère, Jésabelle, a été fort intéressante. Le père n’était pas présent, mais informé de ma démarche et de son contenu. Cette femme m’a fasciné autant par le choix de ses lectures que son ouverture à d’autres approches psychologiques et pédagogiques que celles prévalant dans nos écoles et par extension dans notre société. Elle a aussi rassuré le service à l’enfance m’annonçant que son fils avait été vacciné et que son inscription en classe préscolaire de l’école primaire des Saints-Innocents était faite. La famille possède un chien tout simplement extraordinaire qui sert de compagnon à Benjamin.
- Je vois. J’ai également eu le plaisir de les rencontrer directement chez eux pour constater de mes propres yeux que Benjamin est en parfaite sécurité et se développe dans une atmosphère que je qualifierais d'idéale. Il savait lire avant même d’arriver dans ma classe, s’intéresse à la poésie, mémorisant des poèmes de nos plus célèbres poètes.
- Est-ce de lui que tu souhaites m’entretenir ?
- Non, je n’ai aucune inquiétude à son égard. Davantage pour Chelle…
- … la fillette ojibwée qui vit dans le rang parallèle à celui de la famille Cloutier ?
- Il s’agit vraiment d’une autre histoire, mais le but de ma demande pointe vers un cas, plus complexe… disons.
- Je t’écoute.
- La commission scolaire n’offre pas les services nécessaires pour soutenir les enfants en difficulté.
- C’est vrai, mais lors de ma dernière rencontre avec monsieur Granger, le président de la commission scolaire, il m’a laissé entendre qu’à Québec on allait bouger incessamment là-dessus.
- Voilà pourquoi, je me suis d’abord adressé à ma supérieure hiérarchique pour lui demander de l’aide. Sa réponse s'est teintée d’hésitation lorsque je lui ai nommé l’enfant dont le comportement et l’attitude posent problème. À cette hésitation, j’ai répondu que j’allais entrer en contact avec toi afin d’explorer des avenues possibles de collaboration.
- Cet enfant te préoccupe ?
- Il s’agit du fils de monsieur le maire des Saints-Innocents. Son prénom est Patrick et, durant cette année, il a manifesté des comportements pouvant nuire à ses amis et lui-même. Il manque d’objectivité lorsque mis face à des attitudes qui indisposent d’autres élèves de la classe. À six ans, il parle très peu et lorsqu’il le fait, son discours est difficile à saisir, ce qui semble l'affecter socialement au point qu'il s’en prend physiquement aux camarades de la classe. Le fait qu'il soit vraiment costaud impressionne, il le sait et l’utilise comme outil d'intimidation. Il ne choisit pas ses victimes, tous peuvent le devenir à un moment donné.
- Ton observation du gamin est claire. Que souhaites-tu qu’il lui arrive ?
- D’abord, qu’on reconnaisse qu’il présente des manifestations comminatoires et que, si nous n’intervenons pas rapidement, il risque de devenir  dangereux ou asocial.
- Tu sais qu’un individu peut présenter des troubles dyssociaux, à la limite vivre comme une personnalité dyssociale. Il existe une marge entre les deux et on ne peut vraiment être certain d'un diagnostic avant l’âge de 15 ans. Ce qui signifie qu’on ne doit absolument pas laisser sans appui un jeune qui risque de se diriger vers cette catégorie.
- Que me conseilles-tu de faire ?
- Plusieurs choses. D’abord, cet enfant sera-t-il dans ta classe la prochaine année scolaire ?
- De fortes possibilités.
- Deuzio, la directrice est-elle ouverte à un plan d’aide personnel ?
- Elle hésite parce qu’il s’agit du fils de monsieur le maire.
- Je vois. Tertio, en as-tu glissé un mot aux parents ?
- À chacune des rencontres que nous avons eues, je me suis informé sur son comportement à la maison, les relations avec ses amis, leur indiquant qu’en classe, c’était parfois pour ne pas dire souvent, inadéquat. Je leur présentais une liste des observations faites depuis la dernière rencontre.
- Excellent. Je crois que nous sommes devant une problématique exigeant toute notre attention. De mon côté, je ne puis intervenir sans deux autorisations bien précises : celle des parents et celle de la direction de l’école. Crois-tu pouvoir les obtenir ?
- Il reste peu de jours avant que l’école soit fermée pour la saison estivale, je vais donc accélérer mes démarches. 
-Tu me tiens au courant. Avant de te laisser, j'aimerais te proposer quelque chose qui, je pense, t’intéressera. Je donne une formation en août prochain sur l’implication des parents auprès de leurs enfants fréquentant l’école primaire. Si cela t’intéresse, je t’envoie les informations ainsi qu’un formulaire d’inscription.
-Je cherchais du contenu pour ma dernière journée de formation cet été. Voici, j’ai trouvé.






jeudi 4 juin 2026

On n'entend rien dans la pièce froide



 Certains poèmes, pas tous, mais plusieurs, proviennent d'une introspection, ça ressemble beaucoup à ce qu'énonçait Rainer Maria Rilke dans « Lettres à un jeune poète » :  
Cherchez en vous-mêmes. Explorez la raison qui vous commande d'écrire; examinez si elle plonge ses racines au plus profond de votre cœur; faites-vous cet aveu : devriez-vous mourir s'il vous était interdit d'écrire. Ceci surtout : demandez-vous aux heures les plus tranquilles de la nuit : Ecrire m'est-il nécessaire ? Creusez en vous-mêmes à la recherche d'une réponse profonde. Et si celle-ci devait être affirmative, si vous deviez répondre à cette question par un puissant et simple "je ne peux pas faire autrement", alors bâtissez votre vie selon cette nécessité.
 
Le poème est un regard tourné vers son intérieur avant d'être une œuvre écrite. Et ce ou ces regards plongés en soi, est-ce que cela rejoint l'inconscient ? Ce fouillis hypothéquant toute une vie afin d'arriver à quelques mètres à peine d'y saisir, d'y toucher, d'y comprendre quelque chose. 
 
Rilke propose la solitude et l'amour comme routes à emprunter pour déambuler dans ce château enfoui quelque part en soi. Écrire un poème, c'est mettre le doigt sur une flèche indiquant un chemin inachevé, une courbe à découvrir, un panorama qui saura surprendre pour atteindre la nécessité de Rilke.
 
Celui qui vous vous apprêtez à recevoir s'installe de manière précise dans la démarche entreprise en compagnie de SI NATHAN AVAIT SU ...  Un moment où il faut différencier le fictif du poétique. Ceux et celles qui suivent les billets de ce roman publié sur mon blogue verront bientôt que ce poème puise à sa source.


On n’entend rien dans la pièce froide
 
 
L’enfant, pieds nus, immobile au centre de la pièce
Son regard effaré cherche sous les portes fermées
Un rai de lumière ici, puis là et peut-être ailleurs
Ne trouve que de silencieuses lignes orangées.
L’enfant, pieds nus, impassible au centre de la pièce
De ses doigts glisse devant lui des miettes de bois
Elles proviennent, ces fragments, d’une déchirure
Celle d’un jouet dont il a oublié l’apparence.
 
On n’entend rien dans la pièce froide 
 
L’enfant-Dagobert a mis son chandail à l’envers
Il n’a ni appris ni retenu « Au clair de la lune ! »
« Frère Jacques, dormez-vous ? » La nuit, ouverts,
Ses yeux gris-lune le chiffonnent maintenant.
La peur ne le rejoint pas, il l’a mangée
Comme il a mangé mots et silences
Ceux qu’on s’est ennuyé à lui enseigner
Jamais ne les répétait, il les mangeait.
 
On n’entend rien dans la pièce froide
 
La toile qui obscurcit la pièce froide s’agite
Remue
Très peu
Mais elle bouge
Serait-ce dû au souffle de l’enfant aux pieds nus
Un murmure ?
Celui de la fenêtre
Aux vitres souillasses.
 
On n’entend rien dans la pièce froide
 
 La nuit est la même depuis mille et une nuits.
Confortablement impassible, immobile aussi
L’enfant aux pieds nus y tombe tel un fantôme.
Les rais de lumière orangés l’accompagneront
Alors que le froid et la nuit tricoteront la solitude
Une longue courtepointe carrelée rouge et blanc
Fourmillant au pied du lit de l’enfant aux pieds nus
Maladroitement entortillé, immobile et impassible.

On n’entend rien dans la pièce froide
 
On ne sait pas si l’enfant aux pieds nus, immobile dans un lit,
Au milieu d’une pièce froide, recroquevillé comme un fœtus,
On ne saura jamais si le temps       fugace, si l’espace       fade
On ne saura pas si cela l’affecte tout comme lui ne le sait pas.
L’atmosphère se conjugue répétitivement à l’indicatif
Puis au conditionnel avec une forte note d’antérieure
Celle qui s’empresse à vouloir que tout se fusionne
Intemporel espace, temps suspendu au présent trompeur.
 
On n’entend rien dans la pièce froide
 
Dans ses yeux où rien n’apparaît ni ne transparaît
Ils ont été créés à partir de rien, finiront sur rien
Et entre les deux, rien qu’une horloge boiteuse
Oscillant muettement entre murmures et balbutiements.
L’impassible des yeux de l’enfant aux pieds nus
Ne sera que cet étroit passage menant nulle part
Là où, ni étranger ni indigène, il vagabondera
Lui, ombre froide frôlant l’ombre de son ombre.
 
On  n’entend rien dans la pièce froide


                                  

lundi 1 juin 2026

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 7 -



Ça devint plus calme au bout de la rue Principale, à quelques mètres de l’entrée sur la route nationale donnant vers la grande ville, lorsque l’école primaire des Saints-Innocents ferma ses portes pour les grandes vacances d’été. La veille du départ, madame Saint-Gelais convoqua Abigaelle pour sa rencontre d’évaluation, une procédure obligatoire pour tout enseignant ou enseignante qui achève son premier contrat au service d’une commission scolaire. La directrice avait pris toutes les précautions. Elle avait respecté à la lettre le texte de la convention collective régissant le personnel enseignant et avait fait parvenir en bonne et due forme l’avis de convocation, rappelant que l’enseignante pouvait, si elle le désirait, être accompagnée d’un délégué syndical.
 
Le rendez-vous fut fixé pour 15 h 30, dans la classe de Abigaelle.
 
- Mademoiselle Thompson, cette rencontre statutaire, si vous me le permettez, sera conviviale. Je ne cherche pas et ne chercherai pas non plus à soulever nos points de divergence, nous les connaissons toutes deux. Les services éducatifs de la petite enfance, selon la définition du ministère, visent à stimuler le développement global de l’élève en cultivant des attitudes et des compétences qui favoriseront sa réussite scolaire et personnelle, et à l’aider à s’insérer progressivement dans la société. C'est la base sur laquelle je me suis préparé pour notre rencontre. Au cours de votre première année dans mon école, vous avez parfaitement rempli ce mandat. Je m'appuie sur les faits que j'ai observés afin de fonder ma recommandation à renouveler votre présence dans le domaine de l'éducation, que ce soit ici, à la commission scolaire ou ailleurs. Vous venez de loin, d’un pays qui s’exprime dans une autre langue que la nôtre, dans un système scolaire que je ne connais pas, mais qui diffère probablement de celui en vigueur dans la province de Québec. Ceci me permet de reconnaître vos efforts d’adaptation autant au régime pédagogique qu’à l’environnement de notre village. Vous savez, je suis de la vieille école. Je veux dire par cela que, tout comme mes parents, j’ai fréquenté l’école de rang qui n’a absolument rien à voir avec celle qui nous abrite maintenant. Elle était située dans un rang, elle n’existe plus aujourd’hui ; ne subsiste de cette époque que le calvaire sur le bord de la route, érigé directement en face d’elle. Nous y allions souvent réciter le chapelet lorsque notre enseignante était une religieuse. Personnellement, j’ai connu une seule enseignante. Elle n’était pas une religieuse, mais une toute jeune fille, fraîchement sortie de l’école normale, possédant un brevet « C » soit celui qui officialisait sa capacité à gérer une classe. À l’époque, on ne parlait pas de niveau, mais bien de «  charge d'école », ce qui correspondait à l’enseignement de la première à la septième année. On m’a dit que vous vous intéressez beaucoup à l’histoire de notre village et ses environs. Vous êtes sérieuse, ce qui me fait dire qu’actuellement vos études doctorales priment sur tout, mais qu’une fois votre thèse déposée, si vous demeurez avec nous, vos intérêts pour l’histoire régionale accapareront un peu plus vos heures libres. Alors, ne négligez pas cette partie essentielle de notre vie collective. L'école de rang dans tous les villages qui en ont bénéficié est un trésor et surtout une mine d'informations puisque tous les gens du village y sont passés. Lorsque vous avez été choisie par le président de la commission scolaire afin de prendre en charge les huit élèves inscrits dans la classe du préscolaire, remarquez que je n’ai pas utilisé le mot « maternelle » ce qui vous aurait froissée, je n’ai pas fait partie du comité de sélection, sélection qui d’ailleurs n’aura été qu’une formalité, puisque j’ai appris par la suite que vous étiez recommandée par le ministre de l’éducation lui-même. Cela ne vous appartient pas, j’en conviens, mais vous vous doutez que cette situation m’aura heurtée au plus  haut point. À votre arrivée dans le village des Saints-Innocents, la population aura été secouée, manifestant une certaine curiosité sans toutefois vous être hostile. Ce qui fourmillait dans la population du village se répercuta également à l’école. Votre réorganisation de ce local, votre insistance sur la participation de vos huit enfants aux récréations avec les autres élèves et votre présence auprès d’eux dès leur arrivée le matin jusqu’à leur départ en après-midi, tout cela a bousculé certaines enseignantes qui ne s’attendaient pas à autant de… je cherche le mot opportun, à autant de zèle. C’est ainsi qu’elles définissent votre engagement. Vous comprenez alors la position délicate dans laquelle cela m'a placée. Je la compare plus au fait d'être située entre l’écorce et l’arbre qu’entre deux feux. Je vous suis reconnaissante de n’avoir jamais alimenté des débats inutiles, vous répondiez toujours par des arguments pédagogiques. Ce qui, à l’évidence, vous fait passer pour arrogante et remplie d’outrecuidance. Nous avons eu nos affrontements, je ne suis pas aveugle ; ils sont plus nombreux que je ne les aurais souhaités et m'ont laissé croire que, protégée par le président de la commission scolaire et peut-être patronnée par des personnages importants au ministère de l’Éducation, vous pouviez mener une sorte de rébellion contre la direction de l’école. Je vous avoue très sincèrement que j’ai craint que votre activité déborde sur le syndicat, qui cherche à me guillotiner depuis ma nomination au poste de directrice de l'école. Mais ceci ne fait pas partie de l'évaluation, puisque je n'ai aucun fait précis pouvant étoffer mon argumentaire. Tout ce que je viens de déclarer, je le crois sincèrement. Mais… il y a toujours un mais : il m'apparaît important que vous sachiez deux ou trois petites choses. Ce ne sont pas des conseils que la jeunesse actuelle veut entendre ; elle en a assez des « croulants » qui se permettent de lui dire quoi faire, comment penser, où chercher les bonnes réponses et surtout quand prendre sa place dans notre monde. D’abord, transformer un système exige du temps et des appuis. Vous verrez, tout comme moi, que l’implantation du Rapport Parent exigera plusieurs années, énormément de forces actives sur le terrain. Ensuite, l’autorité doit suivre un principe directeur et l’appliquer dans ses actions. Pour moi, il s’agit du principe de réalité que j’ai adopté à la suite de l’accident de voiture qui m’a rivée à ce fauteuil roulant jusqu’à la fin de mes jours : comme je ne peux satisfaire mes plaisirs à tout moment, je dois attendre ou remettre ces plaisirs ou tout simplement en modifier la teneur. Je n’ai aucune idée de ce qu’aurait pu être ma vie si, un certain soir, revenant de l’Expo ‘67, je n’avais fait la connaissance fracassante d’un arbre. Finalement, et je crois qu’il s’agit de celui qui vous inviterait à une profonde réflexion : protéger ce qui est. Je ne me suis pas opposée à l’ex-directrice de cette école par simple caprice ou par vengeance du fait qu'elle m’ait enlevé ma classe, j'enseignais la septième année à ce moment-là, pour me reléguer à une tâche à la bibliothèque : emballeuse et déballeuse de caisses de livres que n'importe quelle secrétaire peut faire. Je me suis battue pour protéger ce qui était la couleur de cette école depuis toujours, qu'elle soit située dans le rang ou sur la rue Principale du village des Saints-Innocents. Dès son arrivée, le premier geste qu’elle a posé fut de la rendre plus catholique que le pape. Elle était une fidèle admiratrice du premier ministre Maurice Duplessis, qui a toujours voulu que les écoles respirent la foi catholique, de sorte qu’elle s’est associée au curé de l’époque, décédé l’hiver dernier, lui ouvrant toutes grandes les portes de l'école à un point tel qu’il y vivait autant sinon plus qu’à son presbytère. Je vous fais une confidence, celle que madame Brodeur m’a révélée. « Monsieur le curé... » je vais reprendre ses paroles, pardonnez-moi leur franchise, « a fait de Antoine, mon garçon, un enfant de chœur pour ensuite en faire un enfant de cul. » Madame Brodeur, depuis la mort horrible du seul enfant qu’elle avait, nous habitue à des sautes d’humeur et des bonds dans le temps qui surprennent. Rappelez-vous sa violente intrusion dans l’école lors de la réunion de parents. Mais je ne veux pas vous entretenir de cette partie de la petite histoire des Saints-Innocents, je suis certaine qu'elle vous sera mieux racontée par notre trio d’historiens du village. Je me suis donc battu pour que notre village demeure ce qu’il a toujours été : conservateur et inflexible à protéger ses traditions. Le groupe d’enseignantes auquel j’appartenais à ce moment-là, il est important de se rappeler que nous vivions toutes dans le village, la directrice, dans un autre, nous savions que des cachotteries existaient dans et autour du village et qu’il valait mieux les enterrer ou les taire. Toutefois, madame Brodeur ne se gênait pas pour verser son aigreur à tout vent, obligeant même son mari, le père de Antoine, à répandre le fiel familial dans tout le canton qu’il desservait comme facteur. La directrice crut bon défendre la réputation de monsieur le curé et se mit à propager que ce garçon souffrait d'une déficience mentale sérieuse qui l'amenait à inventer des histoires qui ne tenaient pas debout. Alors, je me suis placé en tête du peloton afin qu’elle dégringole de son piédestal, ne la croyant plus digne d'assumer un poste de direction d'école. La tension a rapidement monté, exigeant l’intervention de monsieur Granger, le président de la commission scolaire, pour dénouer l’impasse. Je me rends compte, mademoiselle Thompson, que cette rencontre d’évaluation n’est qu’un long monologue de ma part. J’achèverai donc en vous lisant textuellement mes notes consignées dans le document que j'ai remis à la commission scolaire qui le fera suivre par la suite au syndicat avant de vous en faire parvenir une copie qu'il vous sera loisible ou pas de signer.     « Mademoiselle Thompson a rempli correctement ses responsabilités comme enseignante dans la classe du préscolaire ( maternelle ) qui lui a été assignée pour l’année scolaire 1975-1976. Les enfants ont profité de son engagement et leurs parents m’ont manifesté leur satisfaction. Je laisse au responsable des services pédagogiques de la commission scolaire le soin de décider de la suite à donner au dossier de cette enseignante. Personnellement, je crois que ses qualités intellectuelles seraient mieux utilisées au ministère lui-même qu'à une petite école de campagne. »
 
Madame Saint-Gelais quitta la classe de Abigaelle. Sans doute avait-elle entendu le son du moteur d'une camionnette bleue venue la chercher.


* Les photos sont offertes par Dominique PERRON.

vendredi 29 mai 2026

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 6 -

 

                             



Dès que Abigaelle lève le bras, immobile quelques secondes, alors le message passe immédiatement : les huit élèves se retrouvent debout devant elle, en silence, à l’écoute.
 
— Les amis, je vous félicite chacun et chacune pour votre implication dans l’exécution de votre tâche. Très responsables, bravo ! Avant de passer à la dégustation du bœuf cuit à la manière australienne, c’est-à-dire sur barbecue, je remercie tous vos parents qui se sont déplacés pour partager avec nous ces derniers moments de l’année scolaire qui se termine aujourd’hui. Monsieur Saint-Pierre, notre adorable concierge, merci d’avoir été un merveilleux complice durant toute cette année et de participer à la préparation de cette fête, aidé de ses deux inséparables assistants. Vous trois qui voyez à ce que l’endroit demeure propre, cela jusqu’à la fin de l’après-midi on devra vous donner le titre d'ambassadeurs de la propreté. À nos deux barmaids, qui vous êtes parfaitement assurés que personne ne manque de jus, je lève mon verre. À mon aide-cuistot qui est très beau avec son grand tablier et sa coiffe de chef, je dis que nous venons de gagner des galons comme cuisiniers 5 étoiles. Sans oublier Herman Delage du supermarché Steinberg qui nous a fourni si gentiment la viande du repas ainsi que des légumes frais. Je vous annonce tout de suite que le gâteau qui sera servi en dessert a été gentiment préparé par Henriette, notre secrétaire d’école adorée, qui sera avec nous sur son heure de dîner. Mais là, les amis, c'est le temps d'offrir à vos parents la surprise que vous avez préparée. Ça se fera en deux temps : avant le repas et au retour de l'excursion. Huit formidables enfants se transformeront en un chœur de chant, pour offrir deux chansons pigées dans l’œuvre de notre ami Félix Leclerc. Elles parlent chacune à sa façon d’une histoire d’ours. Notre excursion à bicyclettes au cours de laquelle nous manifesterons notre joie d’être en vacances, je la veux bruyante, il faut que tout le village nous entende. Pour clore notre activité pique-nique, Benjamin récitera un poème de Émile Nelligan. Benjamin a une formidable mémoire et, petite cachotterie que je dévoile aujourd’hui, il peut lire plusieurs mots sans se tromper. Voici donc le programme. Bon appétit à tout le monde.
 
Les applaudissements fusent alors que les enfants s’installent pour chanter le premier extrait. Mais quelle ne fut pas la surprise générale de voir monsieur Clotaire lui-même s’avancer vers les choristes, pipe au bec et guitare à la main ! Le chauffeur du bus scolaire s’installa au centre d’eux, gratta quelques notes et les voix enfantines entamèrent « La mort de l’ours. »
 
La magie opéra. Quelques parents versèrent des larmes. Monsieur le maire s’avança pour prendre une photo. La fierté se lisait distinctement sur le visage de Abigaelle au moment où les nuages s’écartèrent sous la pression du soleil à vouloir, lui aussi, être témoin de ce moment sublime. Une fois la prestation des élèves achevée, monsieur Clotaire se permit d’étirer un peu les dernières notes de la chanson, alors que ceux-ci s'inclinaient en recevant les applaudissements. 
 
Le repas fut on ne peut plus délicieux. La viande de bœuf, cuite sur le barbecue à feu très doux durant une bonne partie de l’avant-midi, était étroitement surveillée par Patrick, qui l’avait retournée de temps en temps pour qu’elle atteigne la couleur souhaitée. Il avait aussi annoncé à son enseignante qu’il était peut-être temps d’y ajouter les légumes. Une belle complicité, durement acquise par Abigaelle qui, tout au long de l’année, avait jugé bon de ne pas l’affronter directement, de lui expliquer calmement que telle ou telle attitude, tel ou tel comportement lui permettraient d’être bien avec lui-même et les amis du groupe. Souvent, dans le monde de l’éducation, il faut appliquer la maxime de La Fontaine « Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage. »
 
Henriette arriva, un formidable gâteau dans les mains. Elle avait mis des lunettes fumées pour, comme elle le dit à Abigaelle, inviter le soleil à se montrer le bout du nez. Les enfants l’entourèrent et chacun d’eux eut droit à un ébouriffage en règle des cheveux. Une maman se proposa pour le découper de manière à ce que tout un chacun reçoive une part égale. Sur le crémage à gâteau, Henriette avait inscrit : « Bonnes vacances, les amis. »
 
- Ta directrice n’est pas de bonne humeur, dit la secrétaire à Abigaelle qui saluait le départ de Herman Delage.
- C’est nouveau !
- Tu connais le règlement de l’école qui stipule que le droit d’y venir à vélo n’est réservé qu’aux élèves de quatrième, cinquième et sixième année.
- Oui, je suis au courant, mais comme il s’agit d’une activité particulière, je considère que le règlement de celle-ci prévaut sur tout autre. D’ailleurs, les enfants ne sont pas venus à l’école en vélo, leurs parents les ont déposés dans la cour. La promenade dans le village nous obligera à revenir à l’école en vélo, pas y venir.
- Tu joues sur les mots Abigaelle, mais j’aime ça.
- Je fais tout cela pour et avec les enfants. Les parents, j’ai pris soin de leur demander de signer une autorisation acceptant que leur enfant y participe ; ils ont tous accepté. Ça ne devrait pas poser de problème, seulement pour madame Saint-Gelais.
 
Achevant ces mots, elle jeta un coup d’œil vers le camion de livraison du supermarché Steinberg à bord duquel Herman montait.
 
- Les amis, nous partons pour l’excursion dans le village. Vous vous souvenez des règles de sécurité ?     Tous crièrent un « oui » unanime.     En tête du groupe, ça sera monsieur Daniel, vous le suivrez à la queue leu leu. C’est lui le chef de cordée. Ne vous gênez pas pour faire du bruit. Les sonnettes doivent écraser les clic-clacs de vos cartons épinglés sur les rayons de votre vélo. Laissez-vous aller, c’est votre journée !
 
                                                       
 
Le groupe s’élança sur la rue Principale. Abigaelle vit sa chatte, Zoé, installée à la fenêtre de sa maison. Elle lui envoya la main.
 
L’excursion dura moins d’une heure. Plusieurs personnes étaient sorties sur leur perron afin de saluer les bruyants gais lurons. Le soleil brillait maintenant de tous ses feux. Passant devant le bureau de poste, Angelina, madame Brodeur à son bras, sourit à la troupe, expliquant à la vieille dame ce qui passait devant elle.
 
- C’est la classe de la jeune institutrice…
- … celle qui va à l’université ?
— Oui, madame Brodeur, celle qui est à l’université.
- Elle en a des idées.
- Des idées nouvelles, vous ne trouvez pas ?
- Si mon Antoine pouvait être dans sa classe, ça serait tellement bon pour lui.
- Entrons maintenant.     Angelina ne sait jamais comment réagir lorsque la vieille dame aborde ce sujet.
 
Revenus sur les lieux du pique-nique, avant que la chorale n’entame la deuxième chanson et que Benjamin y aille de son poème, on s’affaira à tout nettoyer sous les ordres du capitaine concierge qui dirigeait la corvée tout en discutant avec son collègue Clotaire.
 
« La légende du petit ours gris. » lancée par le troubadour, pipe au bec, ne put que rappeler à l’auditoire un des événements marquants de l’hiver qui venait de passer. Certains parents se regardaient, comprirent que cet événement avait été occulté par l’intervention ludique de Abigaelle.
 
Benjamin s’avança.
 
- Bonjour, le poème que je veux vous dire est celui du poète Émile Nelligan.  Il s’intitule « NUIT D’ÉTÉ »
 
    Le violon, d’un chant très profond de tristesse, 
    Remplit la douce nuit, se mêle au son des cors;
    Les Sylphes vont pleurant comme une âme en détresse
    Et les cœurs des grands ifs ont des plaintes de morts.
 
    Le souffle du Veillant anime chaque feuille,
    Le rameau se balance en un rythme câlin,
    Les oiseaux sont rêveurs, et sous l’œil opalin
    De la lune d’été, ma douleur se recueille.
 
    Au contact susurré que font sous la ramure
    Les grillons, ces lutins en quête de sabbat,
    Soudain a résonné toute, en mon cœur qui bat,
 
    La grande majesté de la Nuit qui murmure
    Dans les cieux alanguis un ramage lointain,
    Prolongé jusqu’à l’aube humide du matin.
 
La lecture terminée, Benjamin se dirigea vers sa mère Jésabelle et lui offrit quelques fleurs du début d’été, fleurs que Chelle avait gardées dans ses mains.




Citations d'un certain mois de juin de l'année 2026

              Je ne cesse de me poser cette question, et cela depuis que sur le blogue, assez souvent, j'offre des citations tirées de m...