| La rivière Croche |
Au rétroviseur de sa Westfalia orange, Abigaelle remarque la silhouette du maire des Saints-Innocents s’installant sur la véranda à l’arrière de la maison. Elle ne pouvait être certaine que Patrick ait été présent chez lui en même temps qu’elle. Serait-il en déplacement avec sa mère ? Celle qui, aux dires de monsieur le maire, ne participe pas tellement à l’éducation de son fils. Comment celui-ci occupera-t-il ses deux longs mois d’été, trop jeune encore pour donner un coup de main sur la ferme familiale ? La distance séparant cette immense maison de ses voisins ne facilite certainement pas le compagnonnage, si un intérêt dans ce sens existe chez ce garçon impulsif, malhabile dans ses relations sociales. Combien de fois, Abigaelle eut à intervenir auprès de ce jeune costaud s’en prenant maladroitement aux autres élèves de sa classe par des gestes brusques et parfois sévères. L’enseignante n’utilisa jamais de contention pour arrêter ses élans de caractère qui risquaient de dégénérer en atteintes physiques envers lui-même ou les autres. Elle n’avait besoin que d’un simple geste pour le ramener à un calme quelconque : chercher ses yeux, puis poser l'index sur ses lèvres. Lorsqu’elle utilisait cette technique, au début, le gamin s’en moquait, mais voyant qu’elle le soutenait, le répétant assidûment lorsqu’elle jugeait son attitude inacceptable, Patrick prenait alors un pas de recul, respirait profondément comme l’exigeait l’éducatrice, et finissait par tourner le dos à l’événement. Abigaelle, patiemment et à l'écart des autres élèves, revenait sur l'épisode qu’elle lui remémorait le plus objectivement possible, lui demandant, calmement, comment il se sentait avant et après l’événement. Il lui aura fallu du temps avant qu’il puisse articuler une réponse, toujours la même : « j’sais pas ». Ce n’est qu’au printemps, lorsque les glaces de la rivière Croche commencèrent à fondre, que Patrick réalisa que ce qui réapparaissait sous l’effet du soleil et de la hausse de la température était l’eau du lac, celle qu’il connaissait, reconnaissait. Un déclic se fit à ce moment-là, l'amenant à réaliser qu’un geste posé, correct ou pas, peut avoir un sens plus profond, caché, invisible, mais existant quand même. Abigaelle admet que son élève n’est pas encore apte à l’introspection, mais lentement, à pas de tortue, il en arrivera à comprendre qu’une gifle donnée à un ami porte en elle une conséquence, à l’exemple du gel et du dégel sur la rivière et, peut-être autre chose qu’il n’est pas encore en mesure de nommer, qu’il n’arrive pas à définir, encore moins à dire, quelque chose ressemblant à de la glace et que son pas de recul, sa respiration profonde agissent comme le soleil et la température chaude sur la rivière. À long terme, se disait-elle, à très long terme, il pourra réaliser que chez sa victime aussi existe une sensation physique ou autre.
Un Patrick inactif, isolé dans cette immense maison, ramena à l’esprit de l’enseignante l’idée suggérée par Daniel, le père de Benjamin. Elle en avait espéré plus d'écoute, mais cela mourut dans l’œuf. Daniel, conscient que Jésabelle, sa femme, n’avait pas encore réussi à remonter la pente depuis la naissance de Nathanaël, réalisant que les dires de la sage-femme se vérifiaient voulant que cette démarche prenne du temps et qu’il ne fallût pas en rajouter à la tâche supplémentaire qu’occasionnait une deuxième naissance, Daniel avait proposé au Conseil municipal d’organiser un terrain de jeux avec moniteurs afin que les enfants intéressés puissent participer à des activités de groupe durant l’été. Les terrains de l’école primaire serviraient de lieu de rencontre et des adolescents du village fréquentant l’école secondaire située à quelques kilomètres des Saints-Innocents pourraient y trouver un emploi d’été intéressant. Mais, lors de sa réélection, monsieur le maire avait rappelé à la population son objectif ultime, celui de diminuer, voire effacer la dette que ses prédécesseurs lui avaient laissée. Pas question donc de se lancer dans de nouvelles dépenses.
Toute concentrée sur la route qui la ramène chez elle, sachant qu’Herman Delage la rejoindra pour l’apéritif en fin d’après-midi, elle réalisa que, pour la première fois de sa vie, à trente ans, elle avait des vacances après une année de travail acharné. Hors de question de ne pas en profiter. La visite prochaine de son père, ses sessions de doctorat, ainsi que l’engagement pris avec Herman de creuser un peu plus la question de la « zone » lancée par le président de la commission scolaire : tous ces engagements n'allaient pas l'empêcher de planifier quelques journées de pêche. C’est beau le travail intellectuel, se répétait-elle, mais je dois aussi me dégourdir les muscles. Pourquoi ne pas se procurer un vélo ? Partir, Zoé installée dans le panier, à la découverte de la région qui se résumait encore à fort peu de choses.
Une voiture la croisa. Une femme au volant d’un cabriolet, modèle sport dont Abigaelle aurait de la difficulté à l’identifier comme étant de marque américaine ou européenne, filait à vive allure. Une pensée la rassura, ce n’était pas la camionnette bleue. Un cabriolet bleu.
Cette camionnette bleue dont elle arrivait difficilement à en saisir l'importance dans sa vie, à lui attribuer de l’espace et du temps pour l'analyser serait-elle porteuse d’un signe, d’un message peut-être. Chose certaine, elle déteste cette sensation de brouillerie qui l’envahit lorsqu’elle croise son chemin ou lorsqu’une personne évoque le nom de Benoît Saint-Gelais. Elle en discutera avec Herman dès aujourd’hui.
La Westfalia orange emprunte la rue Principale. Elle passe devant le supermarché Steingerg. Le camion de livraison est stationné tout juste sur le côté alors qu'elle croise madame Brodeur à la sortie du bureau de poste. Cette dernière porte un vieux sac en faux cuir dans les mains, fouille l’espace afin de choisir le bon côté pour revenir chez elle. Il semble que ce soit monsieur Granger qui ait dit à Abigaelle qu'après l’incendie ayant complètement détruit sa maison près d’un étang, on lui en avait trouvé une autre tout juste à l’entrée du village. Pour celle qui se rend tous les jours au bureau de poste, cela représente une longue promenade.
Abigaelle descend la fenêtre côté chauffeur et lance :
- Bonjour, madame Brodeur.
Celle-ci, surprise, lui jette un coup d’œil sans que la conductrice puisse être certaine d’avoir été reconnue. Détournant la tête vers la porte d’entrée du bureau de poste où se tient Angela qui toujours la suit des yeux afin d’être certaine qu’elle emprunte le bon côté de la rue, son regard effaré implore l’employée à la rassurer.
- Madame Brodeur, c’est Abigaelle qui vous salue. Abigaelle, l’institutrice.
- Celle qui va à l’université ?
- Oui, exactement. Rappelez-vous, elle a traversé le village avec ses élèves et leurs parents.
- À bicyclette ?
- Vous avez une bonne mémoire, madame Brodeur. Elle vous adresse aujourd’hui le même bonjour que cette journée-là.
- Oh ! Ils sont bruyants, ces petits garnements. Mon Antoine est bien plus tranquille.
- Ne vous trompez pas de côté, vous devez aller à droite vers l’entrée du village.
- Bien sûr.
Madame Brodeur, toujours agile pour son âge qui doit certainement frôler les quatre-vingts ans, tenant son vieux sac sur sa poitrine, quitte les lieux.
Abigaelle poursuit sa route, remarque qu’à l’entrée du presbytère, un camion de livraison est à l’arrêt, deux employés déchargent un impressionnant piano qu’ils transportent à l’intérieur. Monsieur le curé n’est pas visible au moment où la Westfalia orange reprend un peu de vitesse pour finalement s’arrêter face à l’école primaire. Zoé, comme à son habitude, est installée à la fenêtre. Elle fait le gros dos, s’étire et se dirige vers la porte d’entrée.



