lundi 30 mars 2026

LE CRAPAUD s'en va-t-en guerre ! (suite 6)

 

 

Baricco, conscient de la présence et de l'influence des dieux dans l'Illiade de Homère, il évitera de s'y attarder, s'intéressant principalement aux hommes, ces héros de la guerre.

Mais, qu'en est-il des déesses ? 

Elles ne sont pas toutes liées à la guerre, on leur laisse plutôt des travaux moins périlleux, pensons ici à la poésie, à l'amour et j'en passe. Toutefois il existe dans différentes mythologies des déesses expressément assignées aux choses de la guerre. Je nous permets ce plaisir de les nommer, du moins celles que j'ai pu recenser.

* Mythologie persane :            ANAHITA
* Mythologie romaine :            MINERVE
* Mythologie sumérienne :     INANNA
* Mythologie égyptienne :     SATET  et  SEKHMET
* Mythologie  hindoue :           KALI
* Mythologie grecque :           ATHENA
* Mythologie celtique :           BADB  et  MORRIGAN
* Mythologie vietnamienne  LIEU HANH   

Je laisse le clavier à Baricco afin qu'il puisse continuer son analyse de l'Illiade tout en y glissant ses commentaires sur la guerre.

« Dans cet hommage à la beauté de la guerre, l'Iliade nous oblige à nous rappeler une chose gênante, mais inexorablement vraie : pendant des millénaires, la guerre a été, pour les hommes, la circonstance où l'intensité - la beauté - de la vie s'exprimait dans toute sa puissance et sa vérité. Elle était à peu près la seule possibilité de changer son destin, pour trouver la vérité sur soi, pour accéder à une haute conscience éthique. En contraste avec les émotions anémiées de la vie, et le statut moral médiocre du quotidien, la guerre remettait le monde en mouvement et jetait les individus au-delà des frontières habituelles, en un lieu où l'âme qui devait leur sembler, enfin, le point d'accostage de toutes les quêtes et de tous les désirs. Je ne parle pas de temps lointains et barbares : il y a seulement quelques années, des intellectuels raffinés comme Wittgenstein et Gadda «1» cherchèrent avec obstination la première ligne, le front, dans une guerre inhumaine, avec la conviction que là seulement ils seraient confrontés à eux-mêmes. Ce n'étaient en rien des individus faibles, ou privés de moyens et de culture. Pourtant, comme en témoigne leur journal intime, ils vivaient encore dans la conviction que cette expérience limite - la réalité atroce du combat mortel - pouvait leur donner ce que la vie quotidienne n'était pas en mesure d'exprimer. Dans cette conviction qui était la leur se reflète le visage d'une civilisation, jamais morte, pour qui la guerre demeurait le coeur ardent de l'expérience humaine, le moteur de tout devenir. Aujourd'hui encore, en des temps où pour la  plus grande partie de l'humanité l'hypotèse de partir à la bataille est plus ou moins une hypothèse absurde, on continue, avec des guerres menées par procuration à travers le corps des soldats d'une armée de métier, d'alimenter le vieux brasier de l'esprit guerrier, trahissant une incapacité fondamentale à trouver, dans la vie, un sens qui puisse se passer de ce moment de vérité. La fierté masculine perceptible dont se sont accompagnés, en Occident comme dans le monde islamique, les dernières exhibitions guerrières, y fait reconnaître un instinct que le choc des guerres du XXe siècle à l'évidence n'a pas endormi. L'Iliade racontait ce système de pensée et cette manière de sentir, en les rassemblant sous un même signe synthétique et parfait : la beauté. La beauté de la guerre - dans ses moindres détails - dit sa centralité dans l'expérience humaine : elle transmet l'idée qu'il n'y a rien d'autre, dans l'expérience humaine, pour exister vraiment.

«1»  Wittgenstein est un philosophe autrichien qui a exploré différents domaines : la logique, les fondements des mathématiques et la philosophie du langage.            Gadda, pour sa part, est un ingénieur italien - électronique - a publié quelques romans.

Ce que suggère peut-être l'Iliade, c'est qu'aucun pacifisme, aujourd'hui, ne doit oublier, ou nier cette beauté : faire comme si elle n'avait existé. Dire et enseigner que la guerre est un enfer, et s'arrêter là, est un mensonge dangereux. Aussi atroce que cela puisse paraître, il est nécessaire de se rappeler que la guerre est un enfer, oui : mais beau. Depuis toujours, les hommes s'y jettent comme des phalènes attirées par la lumière mortelle du feu. Aucune peur, aucune horreur de soi, n'a pu les tenir éloignés des flammes : parce qu'ils y ont toujours trouvé la seule possibilité de racheter la pénombre de la vie. Aussi la tâche d'un vrai pacifisme, aujourd'hui, devrait être non tant de diaboliser la guerre à l'extrême, que de comprendre que c'est uniquement quand nous serons capables d'une autre beauté que nous pourrons nous passer de celle que la guerre depuis toujours nous offre. Construire une autre beauté, c'est peut-être la seule voie vers une paix vraie. Prouver que nous sommes capables d'éclairer la pénombre de l'existence, sans recourir au feu de la guerre. Donner un sens, fort, aux choses, sans devoir les amener sous la lumière, y compris très haute, sans devoir aller la chercher dans les marges de la mort ; nous confronter à nous-mêmes dans l'intensité d'un lieu et d'un moment qui ne soit pas une tranchée ; connaître l'émotion, même la plus vertigineuse, sans devoir recourir au dopage de la guerre ou à la méthadone des petites violences quotidiennes. Une autre beauté, si je me fais bien comprendre. »


Il ne reste plus qu'un seul billet à Alessandro Baricco pour conclure sur son expérience de l'Iliade et ses commentaires sur la guerre et son contresens... la beauté.

À suivre
Pâris








jeudi 26 mars 2026

LE CRAPAUD s'en va-t-en guerrre ! (suite 5)


« Les guerres salissent tout, mais elles lavent la mémoire. »
            
Deux mots avant de laisser le clavier à Alessandro Baricco afin qu'il poursuive son commentaire sur l'Illiade qu'il a choisi d'écrire l'Iliade. Deux mots sont comme un coup de poing. Ceux de Carlos Ruiz Zafron dont on ne sait trop s'il a écrit pour la jeunesse ou le grand public.


Il a sûrement lu l'ILLIADE, relu peut-être. Que veut-il dire par « salissent tout » et « laver » la mémoire ? L'intérêt se situe sur la deuxième partie de son affirmation. Si la guerre salit et qu'il faille laver la mémoire, cela signifie-t-il que la mémoire a besoin d'être nettoyée pour ensuite être à nouveau salie ? 


L'expression connue : « La mémoire est une faculté qui oublie. » Ne devrait-on pas plutôt dire : « L'oubli est une faculté qui a de la mémoire. » ? 
Comme il serait intéressant de confronter les deux romanciers (impossible, Ruiz étant décédé) devant le texte d'Homère. 


Retournons à notre valeureux Italien.


«  C'est par leur voix qu'on le comprend, ce côté féminin de l'ILIADE : mais quand on l'a compris, on le retrouve, ensuite, partout. Nuancé, imperceptible, mais incroyablement tenace. Je le perçois très fort dans les innombrables  sections de l'ILIADE où les héros, au lieu de combattre, parlent. Ce sont des assemblées sans fin, des discussions interminables, et on ne cesse de les exécrer que lorsqu'on commence à les prendre pour ce qu'elles sont, en fait : un moyen pour eux de reporter la bataille le plus possible. C'est Schéhérazade qui sauve sa vie en racontant. La parole est l'arme qui leur permet de geler la guerre. Et pendant qu'ils discutent sur la façon de la faire, cette guerre, ils ne la font pas, ce qui est toujours un moyen de sauver leur vie. Ils sont tous condamnés à mort, mais ils font durer éternellement la dernière cigarette : et ils la fument avec des mots. Ensuite, quand ils vont vraiment à la bataille, ils se transforment en héros aveugles, oubliant tout échappatoire, voués fanatiquement à leur devoir. Mais avant : avant il y a un long temps, féminin, fait de lenteurs savantes, et de regards en arrière, comme des enfants.

    D'une façon extrême et aveuglante, cette espèce de réticence du héros se condense, comme il se doit, dans Achille. C'est lui qui met le plus de temps, dans l'ILIADE, à venir dans la bataille. C'est lui qui, comme une femme, assiste de loin à la guerre, en jouant de la cithare et en restant dans la compagnie de ceux qu'il aime. Lui, qui est l'incarnation la plus féroce et la plus fanatique, proprement surhumaine, de la guerre. La géométrie de l'ILIADE est, en cela, d'une précision vertigineuse. Là où le triomphe  de la culture guerrière est le plus fort, l'inclination, féminine, à la paix, est la plus tenace. À la fin, c'est chez Achille que l'inavouable de tous les héros vient à la surface, dans la clarté immédiate d'une parole explicite et définitive. Ce qu'il dit à l'ambassade qui lui est envoyée par Agamemnon, dans le Chant IX, est peut-être le plus indiscutable et violent cri de paix que nos pères nous est transmis :

« Rien, pour moi, ne vaut la vie, ni toutes les richesses que possédait jadis la grande Ilion, aux jours de la paix, avant la venue des fils des Achéens, ni celles que renferme le seuil de pierre de Phébus, Apollon, le Diseur d'oracles, dans Pythô la rocheuse. On enlève des boeufs et de grasses brebis, on achète des trépieds, des chevaux à blonde crinière ; mais la vie d'un homme ne se retrouve pas, elle ne se laisse ni enlever ni saisir, une fois qu'elle a franchi la barrière des dents. »

    Paroles dignes d'Andromaque : mais dans l'ILIADE elles sont prononcées par Achille, prêtre suprême de la religion de la guerre : et c'est pourquoi elles résonnent avec une autorité sans égale. Par cette voix - qui, ensevelie sous un monument de la guerre, dit adieu à la guerre et choisit la vie - l'ILIADE laisse entrevoir une civilisation dont les Grecs ne furent pas capables, dont ils avaient eu pourtant l'intuition, et qu'ils connaissaient, et conservaient dans un recoin secret et bien gardé de leur sensibilité. Amener cette intuition à se réaliser, c'est peut-être ce qui nous est proposé par l'ILIADE en héritage, comme une tâche, un devoir.

Comment nous acquitter de cette tâche ? Que devons-nous faire pour amener le monde à suivre son inclination à la paix ? Même là, l'ILIADE a, je crois, quelque chose à nous apprendre. Et cela à travers ses traits les plus évidents et les plus scandaleux : ses traits guerriers et masculins. Il est idéniable que cette histoire présente la guerre comme un débouché quasi naturel de la coexistence sociale. Mais elle ne fait pas que cela : elle fait autre chose, de bien plus important et, d'une certaine manière, insupportable : elle chante la beauté de la guerre, et elle chante avec une force et une passion inoubliables. Pas de héros, ou presque, dont ne soit célébrée la splendeur, morale et physique, dans l'instant du combat. Pas de mort, ou presque, qui ne soit un autel, richement décoré, et orné de poésie. La fascination pour les armes est constante, comme l'admiration devant la beauté esthétique des mouvements des armées. Les animaux, à la guerre, sont magnifiques, et solennelle la nature quand elle est le cadre du massacre. Même les blessures et les coups sont chantés comme l'oeuvre superbe d'un artisanat paradoxal, atroce, mais savant. On dirait que tout, depuis les hommes jusqu'à la terre, trouvent dans l'expérince de la guerre sa réalisation la plus haute, esthétique et morale : comme le sommet glorieux d'une parabole qui ne s'accomplit que dans l'atrocité de l'affrontement mortel. »

À suivre







mardi 24 mars 2026

LE CRAPAUD s'en va-t-en guerre ! (suite 4)

 

Alessandro Baricco

Et nous marchions tous les trois, O'Brien, Ninh et moi, nous marchions sans rien dire, un peu comme si tout avait été dit, comme s'il ne restait plus rien à dire. 

Moi, je marchais sur cette rue au bout de laquelle le fleuve Saigon forme un angle droit avec l'hôtel Majestic, alors qu'eux deux, je l'ai remarqué dès de départ, déambulaient sur Catanat qui à leur époque s'appelait Tu Do - Liberté - et après la guerre, Dong Khoi - Réunification.

O'Brien avait le pas vif, Ninh ne se sentait pas complètement chez lui, Hanoï lui manquait et de mon côté, je cherchais à saisir le sens du silence qu'ils entretenaient. 

Je me souviens que Tim a dit dans son anglais américain, un peu essoufflé, « Tu sais. Bao, les politiciens sont de fameux perroquets. On n'a qu'à écouter leur discours lors des armistices pour s'en convaincre. » Ninh ne répondit pas. Comme à son habitude, il jonglait. Sans doute enfoui dans ses souvenirs à fleur de peau. 

De mon côté, une question a jailli. Toujours cette habitude de questionner sans obligatoirement  attendre une réponse. Une ou plusieurs réponses. Je l'énoncerais ainsi : « Vous arrive-t-il de vouloir les interrompre, leur dire que vous connaissez la rengaine ? » Heureux qui comme Ulysse... je n'ai point reçu de réponse.


Depuis le tout premier billet, LE CRAPAUD s'est principalement et surtout attardé à la guerre au Vietnam. Selon lui, on ne doit pas parler de la guerre du Vietnam qui apparaît réducteur. Le Vietnam en a connues et de toutes sortes, et de toutes nominations. 

C'est la Chine qui a créé le Vietnam, mot qui signifie peuple du sud. Alors qu'en France on limogeait pour punir, c'est-à-dire qu'on déplaçait les gens sur Limoges, les chinois, de leur côté, punissaient en transférant les coupables vers le sud, c'est-à-dire au Vietnam.

Par après, le Japon durant la Seconde guerre mondiale a cherché à s'emparer du pays. L'Angleterre prit la relève pour ensuite passer la « patate chaude » aux Français qui connurent l'humiliante défaite de Dien Bien Phu, en 1954. Arrivèrent par la suite, les USA... jusqu'à ce que les troupes du Vietnam du Nord les fassent capituler et disparaître, en avril 1975.

Pour celui-ci et le suivant, nous allons retourner dans le temps, à l'époque de Homère, soit quelque part au VIIIe siècle avant J.C. 

Nous y retrouverons Alessandro Baricco qui eut l'idée de mettre en bouche l'ILLIADE de Homère lors d'un spectacle consacré à cette oeuvre. Il a repris une traduction, celle de Maria Grazia Ciani, l'a retouchée et cela a donné le livre HOMÈRE, ILIADE, oui Iliade qu'avec un seul « l ».

Dans ce billet, je vous donne à lire une partie du dernier chapitre qu'il a intitulé UNE AUTRE BEAUTÉ. POSTILLE SUR LA GUERRE. 

*




«      Ce ne sont pas  n'importe quelles années, les années où nous sommes, pour lire L'ILIADE. Ou pour la « réécrire », comme je me suis trouvé à le faire. Ce sont des années de guerre. Et même si le mot « guerre » continue de me paraître erroné pour définir ce qui se passe en ce moment dans le monde (un terme de commodité, disons) ce sont en tout cas des années où une certaine barbarie orgueilleuse , liée pendant des millénaires à l'expérience de la guerre, est redevenue une expérience quotidienne. Batailles, assassinats, violences, tortures, décapitations, trahisons. Actes d'héroïsme, armes, plans stratégiques, volontaires, ultimatums, proclamations. D'une profondeur que nous avions crue  mieux cadenassée, tout l'attirail atroce et lumineux qui a constitué pendant des  temps immémoriaux le bagage d'une humanité combattante est remonté à la surface. Dans un contexte de ce genre - vertigineusement  délicat et scandaleux - même les détails prennent une signification particulière. Lire l'Iliade en public est un détail, mais ce n'est pas n'importe quel détail. Pour être clair, je voudrais dire que l'Iliade est une histoire de guerre, et qu'elle l'est sans précautions ni demi-mesures : elle a été composée pour chanter une humanité combattante, et la chanter de façon inoubliable, pour durer dans l'éternité, et arriver au dernier fils des fils en chantant toujours la solennelle beauté, et l'irrrémédiable émotion, qu'a été autrefois la guerre, et qu'elle sera toujours. À l'école, peut-être, on la raconte différemment. Mais le point central est là. L'Iliade est un monument à la guerre.

           Alors vient tout naturellement cette question : quel sens cela a-t-il, dans un moment comme celui-ci, de consacrer autant de place, et d'attention, et de temps, à un monument à la guerre ? Comment, parmi toutes les histoires possibles, se retrouve-t-on précisément attiré par celle-ci, comme si elle était une lumière qui indique une voie de fuite dans les ténèbres actuelles ?

    Je crois qu'il faudrait, pour y répondre vraiment, comprendre profondément quel rapport nous avons avec toutes les histoires de guerre, et pas seulement celle-ci : comprendre l'instinct qui nous pousse à continuer d'en raconter. Mais c'est une question très complexe, qui ne peut certainement pas être résolue ici, ni par moi. Ce que je peux, pour en rester à l'Iliade, c'est noter deux choses qui, en une année de travail au contact étroit du texte, me sont venues à l'esprit : elles résument ce qui m'est apparu, dans cette histoire, avec la force et la limpidité qu'ont les vrais enseignements.

    La première.  Une des choses surprenantes avec l'ILiade, c'est la force, la compassion, même, avec laquelle sont rapportées les raisons des vaincus. L'histoire y est écrite par les vainqueurs, et pourtant, dans la mémoire, restent aussi, et peut-être surtout, les figures humaines des Troyens. Priam, Hector, Andromaque, même des personnages mineurs comme Pandaros ou Sarpédon. Cette capacité, surnaturelle, d'être la voix de l'humanité tout entière et pas seulement sa propre voix, je l'ai retrouvée en travaillant au texte et en découvrant comment les Grecs ont transmis, dans l'Iliade, entre les lignes d'un monument à la guerre, la mémoire d'un amour obstiné pour la paix. Au premier regard, tu ne le vois pas, l'éclat des armes et des héros t'aveugle. Mais dans la pénombre de la réflexion apparaît une Iliade à laquelle tu ne t'attendais pas. Je veux dire : le côté féminin de l'Iliade. Ce sont souvent les femmes qui énoncent, de façon directe, le désir de paix. Reléguées en marge du combat, elles incarnent l'hypothèse obstinée et quasi clandestine d'une civilisation autre, libérée des devoirs de la guerre. Elles sont convaincues qu'on pourrait vivre autrement, et elles le disent. Là où elles le disent le plus clairement, c'est dans le Chant VI, petit chef-d'oeuvre de géométrie des sentiments. En un temps suspendu, volé à la bataille, Hector revient dans la cité et rencontre trois femmes : et c'est comme un voyage sur l'autre face du monde. En réalité, elles prononcent toutes trois une même supplique, la paix, mais chacune dans sa propre tonalité sentimentale. Sa mère l'invite à prier. Hélène l'appelle à ses côtés, pour s'y reposer (et un peu plus, peut-être). Andromaque, enfin, lui demande d'être un père et un mari, avant d'être un héros et un combattant. C'est dans ce dernier dialogue surtout que la synthèse est d'une clarté presque didascalique : deux mondes possibles sont face à face, et chacun a ses raisons. Plus filandreuses, aveugles, celles d'Hector : modernes, et d'autant plus humaines, celles d'Andromaque. N'est-ce pas admirable qu'une civilisation machiste et guerrière comme celle des Grecs ait choisi de transmettre, à jamais, la voix des femmes et leur désir de paix ? 


À suivre...



dimanche 22 mars 2026

LE CRAPAUD s'en va-t-en guerre ! (suite 3)

 
Tim O'Brien

« Est-ce que le fantassin peut enseigner quelque chose d'important à propos de la guerre, simplement parce qu'il y a été ? Je ne le pense pas. Il peut raconter des histoires de guerre. »


C'est vraiment ici que se situe l'intérêt du CRAPAUD pour cette lecture À PROPOS DE COURAGE de Tim O’Brien, devenu LES CHOSES QU'ILS EMPORTAIENT en 2018.

Mon postulat de départ en abordant le thème de la guerre peut se résumer ainsi. 

L'évolution des êtres humains n'est toujours pas achevée. Si homo sapiens perpétue les gestes de destruction qui l'ont amené à aujourd'hui ; si homo sapiens ne s'auto-détruit pas en même temps que son environnement, il continuera dans la même voie, celle de la guerre, cet inexorable virus qui le contamine. Il n'existe pas d'antidote à cela. D'ailleurs, homo sapiens ne cherche absolument pas à le découvrir car le trouver pourrait signifier un pas vers le suicide.

La guerre, pour homo sapiens, est l'outil qu'il privilégie afin de s'assumer complètement comme un être dont l'humanité n'est pas l'essence, mais une qualité à découvrir là où il est assuré de ne jamais la trouver, ne s'y présentant jamais. Ceux et celles qui l'ont acquise sont des faibles, des mésadaptés, des cacochymes dont il faut absolument se débarrasser puisqu'ils nuisent à la marche inexorable d'homo sapiens vers l'absurde que je pourrais ainsi définir : résistance à une interprétation rationnelle, ce qui n'a pas de sens. C'est vers cela - le non-sens - qu'il marche, tête haute et mémoire courte, entièrement absorbé par l'idée de son invincibité ordalique.

La guerre a été, est et sera. 
On n'en est pas sorti, on n'en sort pas, on n'en sortira pas. 
Alors, tout le lyrisme autour ne sert à rien. 
Les larmes sèchent si rapidement. 
Tout ce qui cherche à l'encadrer ne fonctionne pas. Sa loi, sa règle : ne pas suivre les lois et les règles, même si elles sont issues de lui.
Tout ce qui veut l'expliquer, non plus. 
C'est purement pathologique. 
« Tous, nous détestons la guerre, l'abhorons, la décrions... mais on s'y lance quand même. » 
C'est bêtement pathologique, à la porte du pathétique.

Voici donc mon postulat. Il ne reste donc, et Tim O'Brien l'a tellement bien saisi, ne reste que les histoires de guerre.

Je vous laisse avec lui.

*
 
« Ils portaient le bagage émotionnel d’hommes qui sont susceptibles de mourir. Le chagrin, la terreur, l’amour, la nostalgie – tout cela était intangible, mais ces choses intangibles avaient leur propre masse et leur gravité spécifique, elles avaient un poids tangible. Ils portaient des souvenirs honteux. Ils portaient en commun le secret d’une lâcheté à peine retenue, l’instinct de s’enfuir ou de se figer sur place ou de se cacher, et d’une certaine manière c’était le plus lourd des fardeaux, parce qu’on ne pouvait jamais le poser à terre du fait qu’il exigeait un équilibre parfait et une posture parfaite. Ils portaient leur réputation. Ils portaient la plus grande peur du soldat, qui est la peur de rougir. Ces hommes tuaient et mouraient parce qu’ils auraient été gênés de ne pas le faire. C’est ce qui les avait conduits en premier lieu à la guerre, rien de positif, pas de rêve de gloire ou d’honneur, seulement éviter la honte du déshonneur. Ils mouraient pour ne pas mourir de honte. Ils rampaient dans des tunnels, marchaient droit, avançaient sous le feu. Chaque matin, en dépit de l’inconnu, ils faisaient avancer leurs jambes. Ils résistaient. Ils continuaient à se coltiner. Ils ne se soumettaient pas à la seule autre option possible, qui était simplement de fermer les yeux et de se laisser tomber. Trop facile, vraiment. S’avachir, se laisser tomber par terre, laisser ses muscles se détendre, ne plus parler et ne plus bouger jusqu’à ce que les copains vous ramassent et vous hissent dans l’hélico qui commencerait à rugir, puis à piquer du nez, et vous emporterait vers le monde civilisé. Il aurait suffi de tomber, mais personne ne tombait jamais. Ce n’était pas du courage à proprement parler; leur but n’était l’héroïsme. Ils avaient seulement trop peur pour être des lâches. »

 
« Le courage nous est alloué en quantité limitée, comme un héritage, et en étant économe et en le thésaurisant afin qu’il produise des intérêts, on pouvait augmenter son propre capital moral en vue du jour où il serait nécessaire d’y faire une ponction. »

 
« Une histoire de guerre véridique n’est jamais morale. Elle n’est pas instructive, elle n’encourage pas à la vertu, elle ne suggère pas de comportement humaniste idéal, elle n’empêche pas les hommes de continuer à faire ce que les hommes ont toujours fait. Si une histoire vous paraît morale, n’y croyez pas. Si, à la fin d’une histoire de guerre, vous vous sentez ragaillardi, ou si vous avez l’impression qu’une parcelle de rectitude a été sauvée d’un immense gaspillage, c‘est que vous êtes la victime d’un très vieux et horrible mensonge. La rectitude n’existe pas. La vertu non plus. La première règle, me semble-t-il, est qu’on peut juger de la véracité d’une histoire de guerre d’après son degré d’allégeance absolue et inconditionnelle à l’obscénité et au mal.

Vous pouvez dire qu’une histoire de guerre est véridique si elle vous met mal à l’aise.  Si vous n’appréciez pas les obscénités, vous n’appréciez pas la vérité; si vous n’appréciez pas la vérité, faites attention comment vous votez. Si vous envoyez des gars à la guerre, ils reviendront chez eux en disant de gros mots.

Dans n’importe quelle histoire de guerre, mais spécialement dans une histoire véridique, il est difficile de séparer ce qui est arrivé de ce qui a semblé arriver. Ce qui semble arriver devient presque un événement en soi et doit être raconté comme tel. Les angles de vue sont déformés.

Dans la plupart des cas, il ne faut pas croire un récit de guerre véridique. Si vous y croyez, soyez sceptique. C’est une question de crédibilité. Souvent, ce qui paraît fou est vrai, et ce qui paraît normal ne l’est pas, car les trucs normaux sont nécessaires pour faire croire à des folies réellement incroyables.

Vous pouvez reconnaître une histoire de guerre véridique au fait qu’elle semble jamais se terminer.

Dans une histoire de guerre véridique, s’il doit y avoir une morale, c’est comme le fil d’un tissu. On ne peut le retirer sans perdre le tissu lui-même. On ne peut pas extraire la signification d’une histoire sans découvrir une signification plus profonde. Et à la fin, en fait, il n’y a pas grand-chose à répondre à une histoire de guerre véridique sauf, peut-être : AH ! BON ?

Les histoires de guerre véridique ne portent pas à la généralisation. Elles ne se prêtent pas à l’abstraction ou à l’analyse. Par exemple : la guerre c’est l’enfer. En tant que déclaration morale, ce vieux truisme semble parfaitement correct, mais, cependant, du fait de son abstraction, du fait de sa généralisation, je ne peux y croire avec mes tripes. Il ne se passe rien à l’intérieur.

Tout est question d’instinct viscéral. Une histoire de guerre véridique, si elle est bien racontée, doit vous faire croire avec vos tripes.

Vous pouvez reconnaître une histoire de guerre véridique aux questions que vous posez.

À la fin, bien sûr, une histoire de guerre véridique ne parle même plus de la guerre. »




vendredi 20 mars 2026

LE CRAPAUD s'en va-t-en guerre ! (suite 2)




Le court poème « Inscription au crayon sur un charriot de plomb » de Dan Pangis est gravé sur le monument à la mémoire des victimes du camp d'extermination nazi de Belzec, en Pologne.
 
On ne peut aborder le thème de la guerre sans écarter d'un revers de la main, la Shoah, « la catastrophe, l'anéantissement ». Je le ferai qu'en citant le poème de Pangis qui dit tout sans directement en parler. Plusieurs analyses ont été proposées de ces quelques vers, mais toutes celles que j'ai consultées, d'abord, posent le sujet : une mère, elle s'appelle Ève, son fils Abel dans ses bras, écrit à un autre fils, Caïn, qui ne les accompagne pas dans ce train les menant à Belzec. 

Elles y vont de commentaires qui se rejoignent les uns les autres : le thème de la mère première devenue la dernière, d'un fils innocent, de l'autre, absent - qui ne lira pas ces quelques mots puisqu'il pourrait être un simulacre, celui des nazis qui reçoivent, parfois au son des violons, des flûtes, ceux et celles descendus des wagons plombés.
 
Pour le chemin que j'ai choisi d'emprunter afin de fouiller d'autres aspects de la guerre, ces quelques mots suffisent, alors je ne parlerai plus des nazis. Ni des Juifs. Ni des camps de concentration. Je laisse à la mémoire de chacun le soin de s'y attarder. Un dernier mot, toutefois. Une question plutôt. Posée par Yishaï Sarid dans son roman LE MONSTRE DE LA MÉMOIRE, placée dans la bouche d'un guide israélien fort érudit qui reçoit des groupes de tout acabit et leur fait découvrir les camps d'extermination de Pologne. La voici : « Que serait le monde actuel si les alliés avaient perdu la guerre ? » Non, ne répondez pas en disant que cette hypothèse est irréaliste en raison de ceci, de celà. Non, ne faites que répondre à la question. Au premier degré.


*
                                                                            

Je rejoins maintenant le britannique Graham Greene, sans doute confortablement installé sur la terrasse de l'hôtel Continental à Saïgon, de retour ou en attente d'un voyage en hélicoptère vers un champ de bataille sur lequel l'armée américaine aurait gagné du terrain. 

« À la guerre, on passe tellement d’heures assis à ne rien faire en attendant quelqu’un! En cette absence de certitude sur le laps de temps dont on dispose encore, on a le sentiment que rien ne vaut la peine d’être mis en train, pas même un enchaînement d’idées. »

Graham Greene


C'est le journaliste Thomas Fowler couvrant la guerre en Indochine, en 1955, un an après Dien Bien Phu. Et nous voici entrés dans UN AMÉRICAIN BIEN TRANQUILLE en même temps que les USA s'engagent dans une guerre qu'ils coloreront à leur manière. 

Nous le connaissons tous ce conflit, il a marqué le XXième siècle de manière indélébile, en raison, peut-être, du fait que les chaînes de télévision américaines y ont consacré quotidiennement de nombreuses heures. 

L'intérêt du roman - sur fond de guerre tiraillée par la théorie des dominos que promeut le président Eisenhower et la théorie de la Troisième force - tourne autour du triangle amoureux : Fowler, le journaliste, Pyle, l'idéaliste au service de la CIA et Phuong, maîtresse du journaliste qui accepte de rester près de lui, question de sécurité.


« Peut-être le civil est-il, aux yeux du soldat, l’homme qui l’emploie pour tuer, qui glisse le poids du meurtre dans l’enveloppe de sa solde, pour se débarrasser de toute responsabilité ? »

 « Aimer, c’est se voir comme un autre être vous voit, c’est être amoureux de sa propre image déformée et sublimée. En amour, nous sommes incapables d’honneur, l’acte de bravoure n’est jamais qu’un rôle joué devant un public de deux personnes. Peut-être n’étais-je plus amoureux, mais je me rappelais. »

Est-il possible pour un amour, en zone de guerre, de s'épanouir, à la limite même, d'exister ! Le triangle amoureux de Greene est manifestement teinté de l'atmosphère humide de Saïgon. 

« ... nous enfermons l’air dans une cage percée d’ouvertures,... et l’homme enferme sa religion dans une cage à peu près semblable... avec des doutes qui laissent entrer le beau et le mauvais temps, et des croyances qui s’ouvrent sur d’innombrables interprétations. »

En fond de scène, la géopolitique, la théorie de la Troisième force, possiblement la critique la plus féroce de l'intervention américaine au Vietnam, propose une autre voie. Un regard nouveau sur ce que devrait être « les affaires étrangères » des USA. Nous sommes quand même dans la période pré-Kessinger. Est-il temps de réfléchir, à la limte d'envisager des modifications à cette politique étrangère quelque échevelée de la Maison blanche et du Pentagone ?

« ... ce sont souvent les bons administrateurs qui rendent difficiles de réformer un mauvais système. »


« Je crois que le fait que nous fussions assis là à bavarder encouragea les deux soldats: peut-être pensaient-ils que le son de nos voix blanches (car les voix ont, elles aussi, une couleur: les voix jaunes chantent et les voix noires gloutonnent, tandis que les nôtres parlent, tout simplement)... »

 

Graham Greene connaît bien l'Indochine. Son regard de journaliste, sans trop qu'on s'en aperçoive, propose subrepticement une autre vision du grand conflit qu'il deviendra pour s'achever 20 ans plus tard. Tout comme son personnage, marié et souhaitant le divorce -rappelons que Greene est un catholique convaincu, on l'a comparé à François Mauriac sur cet aspect de sa personnalité - Fowler se questionne autant sur les gestes à poser - Pyle ne meurt pas pour rien au début du livre - que sur cet amour en temps de guerre. Cela fera vivre aux personnges des questions existentielle, fondamentales, continuellement fardées par l'imprévisibilité de la guerre.

« C’était comme si nous nous étions acheminés vers le danger au lieu de le fuir, de même que je marchais parce que cela faisait moins de bruit que de courir, mais mon corps aurait voulu courir. »
 
« Ce qui rendait ma jalousie plus absurde et plus humiliante, c’était qu’elle n’avait pour s’exprimer que le plus faible des chuchotements et la jalousie se plaît aux tirades théâtrales. »

« ... il n’est pas honnête de solliciter le genre de promesse que personne ne peut tenir. »

« Quand nous souffrons, nous cherchons à blesser. »
 
« Le mal qu’on s’inflige est dans l’acte de possession: nous sommes trop petits, de corps et d’esprit, pour posséder un autre être sans en ressentir de l’orgueil, ou lui appartenir sans humiliation. »
 
« ... tant que nous ne nous étions pas menti ouvertement je pouvais avoir l’illusion que nous n’avions pas changé l’un envers l’autre... »
 
« Comme si j’avais été trahi... mais l’on ne saurait être trahi par un ennemi. »
 
« C’est comme ça que les choses se passent. On quitte des gens et puis la chance tourne. Cela me fait croire à la justice. »
 
« Peut-être y a-t-il un prophète à côté du juge dans ces tribunaux ou se promènent nos vraies décisions. »
 
« C’est toujours la même chose: si l’on se réfugie dans le désert, le silence vous crie aux oreilles. »
 
« Il est impossible que vous existiez si vous n’avez pas le pouvoir de modifier l’avenir. »


Il est impossible de déambuler sur la rue Catinat devenue aujourd'hui rue Dong Khoi, jeter un coup d'oeil sur l'hôtel Continental sans que l'atmosphère créée par Greene nous saute à la gorge. 

J'ai souvenir d'une dame à laquelle je n'ai jamais réussi à donner un âge, sourde et muette, vendeuse de livres qui, pour plusieurs, ont été photocopiés car interdits par le régime. Un jour, elle me proposa UN AMÉRICAIN BIEN TRANQUILLE. Comme je l'avais déjà en ma possession, elle me fit comprendre que ce roman figurait en tête de liste de ceux qu'elle vendait le plus.

À suivre

lundi 16 mars 2026

LE CRAPAUD s'en va-t-en guerre ! (suite 1)

                             


Parfois, une photo suffit. 
 
Phan Thị Kim Phúc, mieux connue sous le nom de « la petite fille au napalm » aura réussi à ce que la guerre du Vietnam bascule, subitement. Elle seule. 
Bao Ninh dirait:

« Si l’on sait capter un seul détail, même minuscule, mais significatif de la complexité qui se cache derrière l’apparence banale de toute vie, les horizons s’ouvrent aussitôt à toutes les possibilités de la création. »

 

Bao Ninh, pseudonyme de Hoàng Ấu Phương, emprunte le nom Kien dans son roman LE CHAGRIN DE LA GUERRE paru en 1991, seize ans après la chute de Saïgon, cinq ans après la proclamation de la politique du Renouveau  (đổi mới). Soldat comme tous les hommes de son époque puis écrivain férocement décrié par les vietnamiens conservateurs en raison principalement de la manière avec laquelle il aborde la guerre, mais surtout l'héroïsme. Au Vietnam, on doit - d'ailleurs ça se perpétue encore - présenter la guerre comme un ensemble de gestes menant à la liberté et l'indépendance, le pas obligatoire vers l'idéal de Ho Chi Minh. 

Ninh ne va pas tout à fait dans ce sens.

 

« C’était ainsi, les faits les plus insignifiants de la vie s’accompagnaient toujours de drames. Des drames inoubliables, mais dont on n’osait se souvenir... »

 

LE CHAGRIN DE LA GUERRE aura de manière parcimonieuse donner un droit de parole - contrôlée, parfois censurée - à ceux et celles qui, sans avoir directement vécue la guerre, l'ont ensencée. 

Ninh ne va pas dans ce sens. 
 
Sans être à contre-courant, il aborde le chagrin relié aux souvenirs de la guerre, celle que les USA ont menée contre le peuple vietnamien et à laquelle Bao Ninh a participé. Pour sûr, il est du côté de Hanoï, des communistes, mais conserve les yeux ouverts.  La guerre l'a marqué, physiquement et psychologiquement, qu'il se retrouve au nord ou au sud ou sur le 17ième parallèle, cette tranche du territoire qui aura réussi à envenimer un conflit avaleur de millions de morts. 
 
Elle est achevée la guerre du Vietnam lorsqu'on ouvre le livre, qu'on se retrouve quelques années plus tard, là où elle a eu lieu, où des cadavres ont pourri sur les champs de batailles et que le chagrin nous «pogne » aux tripes. Ninh veut l'écrire.

 

« Écrire les êtres aimés, les inconnus qui déferlent tous les jours dans les rues, témoins inconscients de leurs vies réciproques.
Écrire les coins de ciel différents, contradictoires de chaque vie, de chaque conscience.
Écrire les demeures, les nids de bonheur, la ville natale...
Écrire les destins, les drames qui palpitent dans la nuit, sous la pluie, les toits, les lampadaires aux coins des rues.
Écrire les pas qui résonnent à travers la nuit, dans les longues rues vides, écho du silence, lourd cheminement de la pensée. Un cyclo recouvert d’une bâche luisante de pluie passe sans bruit. Un couple s’embrasse dans l’abri d’un poste de gendarme. Un coq chante, incertain, au coin d’une rue. Une rue noire, muette, qui se réveille en sursaut, quand les lampes s’allument vague que vague, comme portées par des rafales de vent. Les feuilles des badamiers tombent sur le sol, craquent. Les feuilles mouillées des pancoviers se poursuivent sur les trottoirs. Kiên se sent alors marcher dans le silence d’une grande symphonie. Dans la nuit de la ville, il se sent vivre. Vivre, un besoin impérieux, pressant, peu importe que ce ne soit que la vie avide, sans mémoire, inerte, sans rêves des gens de la ville. Il faut écrire, écrire ! »

Parce que LE CHAGRIN DE LA GUERRE c'est ça : écrire. Rassembler les souvenirs, les revivre peut-être, les souffrir à nouveau, certainement. Ce qui est intéressant dans le point de vue de Bao Ninh, c'est l'après-guerre. Inévitablement les arbres brûlés auront reverdi, les cadavres, ensevelis, les horeurs racontées, sublimées même. Mais comment se retrouve-t-on après tout ça ? La vie a-t-elle vraiment gagné sur la mort ?


« Qu’est-ce qu’il faut faire comme chemin pour parvenir jusqu’à la mort ! »

« Qui peut se fuir lui-même ? »
 
« Personne, en vérité. Mais on en peut rien lui reprocher, à la mort. On peut encore moins s’en débarrasser sur le dos des autres. Je ne vais nulle part, tu n’as pas à être content de moi. » 

 

Déjà, avant le conflit, Bao Ninh voulait écrire. Ce qu'il fit d'ailleurs. Interrompu temporairement, l'écriture rejaillira par la suite, marquée par une mémoire obstruée par des images terrifiantes. Des souvenirs en ressortent. Le marquent. Et...
 
« ... aux peaux successives du ciel, le matin... »
 
« ... sans doute sommes-nous venus en ce monde pour accueillir la douleur, et c’est à cause d’elle que nous devons vivre, poursuivre le bonheur, rechercher l’amour, l’art, jouir et supporter jusqu’au bout la vie. »

 

L'existentielle question posée autant aux Juifs survivants de la Shoah qu'aux Vietnamiens d'après 1975, est la même : Arrivez-vous à détester vos agresseurs, vos assassins, les haïr même, chercher vengeance ? Ninh a un début de réponse que ma courte expérience en terre vietnamienne m'a permis de vérifier :
 
« On dit que pleurer calme la douleur. Il avait pleuré. Sangloté. Comme un imbécile. Cela n’avait servi à rien. »
 
Autant chez les jeunes vietnamiens, ceux qui n'ont de la guerre que le peu de mots des anciens, que chez ceux qui y ont particié, le même discours. Franc. Les yeux dans les yeux. Ça ne sert à rien de farfouiller dans les décombres, il faut vivre maintenant alors qu'auparavant on cherchait à survivre. Toutefois, et cela davantage chez un nombre restreint de ceux qui subirent le conflit, ces mots de Ninh transpercent leur regard :

 

« Le ravage silencieux de l’abandon. »
 
« Quand on veut enterrer quelque chose, quand on veut oublier, il faut d’abord se taire soi-même et espérer ne plus jamais en entendre parler ! »

 
Ceux-ci également :

 

« Dans la vie, il y a des choses que nous ignorons, que nous ne comprenons pas, juste au moment ou nous avons besoin de les connaître, de comprendre. Et quand nous savons, quand nous comprenons, il est trop tard. Mais tout compte fait, il vaut mieux savoir... »
 

Oui, ils savent, mais n'en parlent pas. C'est devenu l'intouchable, l'intangible, on croirait que tout cela fut déposé quelque part là où se cache les secrets nationaux. Comme s'en libérer...
 
« Si l’on sait se rendre libre, la vie vous offre maintes occasions, maintes voies pour continuer, comme le vent dans le ciel. »

 

... car 

« Le passé n’a pas de fin, le passé est jamais fidèle, à l’amitié, à la fraternité, à la camaraderie, à toutes les amours humaines. »
 
... puisque 

 

« Je ne sais pas à quel point je peux faire confiance à des mots, même s’il s’agit d’un serment. Je ne crois pas ce que je vois. Et puis, il s’agit de la vie de nos blessés. Vous et moi, nous avons un devoir, c’est de trouver un chemin vers le fleuve. Voilà tout ce que je sais ! »

Il m'aura été impossible de rencontrer personnellement Bao Ninh lors de mes années dans son pays. Non pas qu'il se cache, il se rend plutôt... indisponible. Fatigué sans aucun doute de devoir, encore une fois, dire le chagrin de sa guerre.

 

« ... il marcherait sur les routes qui menaient aux occasions perdues. »



APOSTILLE : 
J'aurai vu durant mes années vietnamiennes des musées consacrés aux vestiges des guerres qu'a connues le Vietnam ainsi qu'aux diverses invasions. Autant à Hanoï qu'à Saïgon. 

J'aurai vu sur les îles de Phu Quoc et Con Dao qui ont été des lieux que les Français et les Américains ont utilisés pour y détenir des individus que l'on considérait comme «Viet Cong». 

J'aurai vu à Hanoï, La Maison centrale (Hoa Lo) qui accueillait les opposants au régime communiste.

J'aurai vu les tunnels de Cù Chi qui s'avérait un peu comme l'ultime but de la route Ho-Chi-Minh et dans lesquels la population vivait.

J'aurai rencontré des orphelins de guerre âgés de 40 ans et plus. Des balafrés de l'agent orange. Des amputés des bras et des jambes. 

J'aurai pu jasé sommairement avec quelques soldats, surtout ceux qui furent envoyés au Cambodge pour libérer le pays voisin aux prises avec les Kmers rouges. Soldats aux yeux muets... à la parole cendreuse... aux souvenirs flous...

Encore et à chacune des fois que j'aborde mon séjour là-bas, eh bien c'est de la guerre qu'on m'entretient.

vendredi 13 mars 2026

LE CRAPAUD s'en va-t-en guerre !

 


D'ici à ce que la correction de la Partie 2 - SI NATHAN AVAIT SU... - soit complétée, la réapparition des 40 billets déposés sur le blogue et cela dans leur nouvelle mouture  - Partie 2 - x - Revu et corrigé - LE CRAPAUD n'allait pas s'astreindre qu'à cet exercice, non... il part en guerre. 

Pourquoi ? 

La guerre est certainement le sujet qui depuis des millénaires habite l'être humain. Il existe différentes guerres, LE CRAPAUD en convient, mais celle qui parle avec des armes, avive des violences, se calcule en un nombre infini de morts composera son champ d'analyse. C'est usuel, presque une caractéristique propre à l'être humain que de guerroyer et sans aucun doute avez-vous raison, mais LE CRAPAUD tentera d'aborder la question d'une autre manière : regarder le cobaye loin des clichés, des poncifs et des lieux communs, partant du principe que la majorité des gens ne sont pas friands à l'idée d'y recourir pour régler les problèmes. 

Si l'histoire héroïe-comique de la Bible a laissé dans notre esprit les empreintes d'une pomme, toutefois le meurtre d'Abel aux mains de son frère Caïn interpelle davantage puisqu'il relate la première guerre.

D'autres et d'autres encore ont suivi, on n'a qu'à explorer les épisodes de l'évolution humaine jusqu'à la domination de l'espèce homo sapiens pour en dénombrer une et une autre et à l'infini. C'est à croire qu'évolution et guerre traversent le temps main dans la main. Survivre exigeant exterminer. C'est l'autre ou c'est moi, choisis !

Un texte parmi les plus célèbres en fait le centre de son contenu. Traduit du grec ancien vers une impressionnante quantité de langues, il s'agit de L'Illiade de Homère. Ceux et celles qui ont fait leurs «humanités» dans les institutions classiques du Québec ont sans doute eu à se confronter quelques fois à une version grecque de l'un des 24 chants. 

LE CRAPAUD s'en va-t-en guerre, mais pas seul. Il sera accompagné par quatre (4) auteurs: 
l'italien Alessandro Baricco, 
l'américain Tim O'Brien
le britannique Graham Greene 
et le vietnamien Bao Ninh

Ils me seconderont par leurs textes qui explorent, parfois dissèquent, la guerre selon des points de vue proches ou éloignés, à tout le moins différents.

Le rôle du CRAPAUD ? Colliger des citations, proposer des opinions, présenter des vues sur ce thème. Parfois le texte risque d'être assez long, mais toute guerre n'est-elle pas caractérisée par sa longueur ?

La guerre, le sujet du jour depuis... des milliers d'années, a été jumelée à la violence, souvent à la religion, plusieurs autres à la sociologie, quelques-uns à la mémoire, sans oublier toute la ribambelle de jonctions faites avec la poésie, la philosophie sans aucun doute. Il y a même un art de la guerre, un droit de la guerre. 

LE CRAPAUD vous donne à réfléchir sur les dix (10) règles de la guerre, que voici :

1) certaines armes sont interdites;
2) il est interdit de détruire des bâtiments publics sans justification;
3) il est interdit de tuer les prisonniers de guerre;
4) il est interdit de torturer les prisonniers;
5) il est interdit d'humilier les prisonniers;
6) les blessés, malades et naufragés doivent être recueillis et soignés;
7) il est interdit de tirer sur des parachutistes qui ont été forcés d'utiliser leur parachute;
8) il est obligatoire de laisser l'ennemi aider sa population;
9) il est obligatoire de créer des couloirs sûrs pour laisser partir les populations civiles;
10) la «perfidie» est interdite.



La guerre, un thème que nous pourrions qualifier de suranné, alors que dans les faits il est sempiternel. 

On la classe selon un ordre quantitatif - j'ai publié la référence dans un récent billet - les comptabilisant sans doute pour démontrer qu'un échafourrée duquel deux ou trois personnes perdent la vie, eh bien ça demeure tout de même un conflit. 

On la compare entre elles : 2 millions de morts en fait une mieux structurée que celle qui aura enseveli moins de belligérants. Elle suppose des armes, celles qu'utilisent des soldats prêts à mourir pour une cause dont ils ne saisissent pas toute la portée, toute la valeur... si valeur il y a.

Il ne faut pas oublier qu'elle est machiste, la guerre. À la limite, phallocrate. Chose certaine, une affaire d'hommes, d'ailleurs lors de la Première guerre mondiale (XXe siècle), les soldats français répondaient au surnom de «poilus». Pas une affaire de femmes, exception faite de Jeanne d'Arc. Soldate ça sonne mal aux oreilles. 

Elles deviennent plus actives lorsque les pays asiatiques les y poussent, auparavant la gent féminine se retrouve engagée dans les dispensaires, les hôpitaux rudimentaires installés sur les champs de bataille, dans les usines d'armements sur le territoire national, maintenant elles deviennent guerrières. 

On la banalise également, la guerre, dans les livres des vainqueurs, au cinéma, sournoisement introduite dans notre imaginaire collectif, davantage centrée sur la victoire des «bons» contre les «méchants», sur la glorification des généraux lourdement médaillés que sur les souffrances de ceux qui la subissent. Songeons aux multiples combats illustrés dans l'Illiade de Homère ;  aux horribles violences lors des batailles du Moyen-Âge qui ont sans doute inspiré les tortionnaires des siècles suivants ; à celles qui durèrent sept voire cent ans, devenues des faits historiques.

On fait la guerre pour des idées. Pour les défendre ou les propager ? Idem. Toutefois, on guerroie surtout pour s'approprier du territoire, d'essentiels passages vers la mer, parfois pour une femme enlevée, une religion à installer ou imposer, un style de vie à réformer, prescrire une morale qui est «toujours celle des autres» comme le dit Léo Ferré.

Une question de valeurs, diront les dirigeants politiques afin de cacher les raisons foncières qui les poussent à envahir autant l'espace physique que psychique des autres. Maître «X» l'invoque pour assaillir Maître «Y» sur son territoire puisque ses valeurs n'y sont pas respectées, et en corollaire, de ses adeptes sont martyrisés voire tués. 

Les raisons justifiant le recours à la guerre sont illimitées, auto-justifiables et entièrement modifiables selon les résultats qui proviennent du terrain ; le rythme des combats alors s'ajuste.

Évoquer les souffrances qu'inflige la guerre, c'est parler des effets collatéraux inévitables lorsqu'une bombe détruit un village, une lance transperce le bouclier d'un belligérant, une erreur de calcul d'un tir fait voler en éclats une école primaire remplie d'élèves, un hôpital, un lieu de culte. Après tout, à la guerre comme à la guerre, cessons donc de nous lamenter, ne laissons pas les sensibleries envahir notre logique. 

À suivre






LE CRAPAUD s'en va-t-en guerre ! (suite 6)

    Baricco, conscient de la présence et de l'influence des dieux dans l'Illiade de Homère, il évitera de s'y attarder, s'in...