| Photo offerte par Dominique Perron. |
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| Germaine Saint-Gelais |
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| Germaine Saint-Gelais |
- Vos parents sont-ils venus ?
Les deux enfants indiquèrent du doigt Daniel et Don tout à côté de Jésabelle et Aanzhanie, les deux mamans tenant leur nouveau-né dans leurs bras.
Abigaelle s’approcha de Herman :
Herman s'arrêta d'abord à monsieur le concierge qui resplendissait de bonheur. Il ne se souvenait pas qu’une fête comme celle-ci ait eu lieu, surtout à l’arrière de l’école, un endroit qu’il jugeait fort mal utilisé. Les champs se coloraient résolument des pousses des différentes céréales que Daniel avait semées, leur donnant un aspect bigarré et la vague impression que tout s’étendait jusqu’à l’horizon délimité par la forêt. Dans le regard du vieux concierge, une flamme scintillait. Le contact avec Abigaelle et ses élèves lui insufflait un nouveau dynamisme. Il ne se sentait plus traité comme un vulgaire employé au service de l’école, mais un membre à part entière de ce groupe en particulier. Lorsqu’il apprit par le président de la commission scolaire que lors de la prochaine année scolaire, ces petits marmots seraient jumelés aux nouveaux du préscolaire pour ne faire qu’une seule et même classe, que Abigaelle en serait la responsable, il ne put s’empêcher de lui dire à quel point cette décision était sage.
Abigaelle avait donné à chacun des huit enfants de sa classe une responsabilité particulière qu’ils remplissaient avec entrain. Pour ce qui est de Patrick, le fils de monsieur le maire, l’enfant problématique, elle l’assigna à une tâche précise : l’assister dans la cuisson de la viande de bœuf. Au début, cela le laissait indifférent, mais la fumée qui se propageait autour de tous les convives, dégageant des odeurs épicées, ainsi que les parents qui le surveillaient avec ravissement, cela fit jaillir en lui le sentiment d'être indispensable et un peu plus confortable dans son grand tablier et sa coiffe de chef tout à fait improvisée. Le sourire qu’il affichait, quelque peu narquois, encouragea son père à le féliciter.
Le couple formé de Benjamin et Chelle simulait de manière fort comique les gestes empruntés aux serveurs des grands restaurants alors qu’ils remplissaient de liquide les verres des invités. Collés l'un sur l'autre, ils tournaient dans ce grand cercle qui s’était formé par lui-même. Les deux jetaient à l’occasion un regard vers leurs parents qui discutaient maintenant avec Herman.
Daniel et Don, une cigarette au doigt, s’étaient déplacés de manière à face aux champs. Ils se taisaient. Comme si le regard leur servait de dialogue. Arriva Herman.
Leur conversation fut interrompue par Abigaelle qui invitait tout le monde à s’approcher pour le lunch.
Abigaelle adore voyager de nuit. Au volant de sa Westfalia orange, elle quitte Montréal, chérissant le souvenir de son repas à la salle à manger du restaurant de l’Auberge Saint-Gabriel, le doux baiser de son père qui, lui tenant la main, sollicitait un dernier regard avant de monter dans le taxi.
La route, de nuit, est enveloppante, comme si on circulait dans l’obscurité sans avoir à prévoir ce qui pourrait survenir devant soi, le tout se faisant rapidement oublier une fois disparu dans le rétroviseur. Lorsque Abigaelle se rend à Québec pour ses rencontres avec madame Lapointe dans le cadre de son doctorat, toujours elle quitte le village des Saints-Innocents très tard en soirée afin de profiter de la beauté nocturne de la route. Elle évite les grandes autoroutes, comme la 40 ou la 20, leur préférant le Chemin du Roy qui longe le fleuve Saint-Laurent. La nuit, en hiver comme en été, les paysages sont affriolants, mais ce qu’elle adore plus que tout, c'est la nomenclature de toutes ces municipalités qu’elle croise. Un délice pour les oreilles. Cela évoque en elle le voyage du général de Gaulle à Montréal lors de l’Exposition universelle, en 1967. Véritable coup de foudre pour les Québécois, coup de semonce aux Canadiens hors Québec, coup d'envoi pour elle qui l'amena à mieux comprendre les aspirations ainsi que les défis nés de la Révolution tranquille, qui émergea au début des années 1960.
Mais cette nuit, loin de la Métropole, engagée sur de petites voies pas toujours asphaltées la ramenant chez elle, deux choses l’inquiètent. Non. La tracassent, plutôt. Est-ce que Zoé, sa chatte, a survécu à son absence… d’une journée complète ? Que signifie exactement le baiser reçu de Raphaël à son départ du loft au pied du Mont Royal ?
Les amours d’Abigaelle n’ont jamais été sérieuses ou engageantes. Pour les filles de son âge, davantage au Québec qu’en Australie, la libération sexuelle aura été facilitée par l’arrivée et la possibilité de se procurer des anovulants permettant plus de latitude dans leurs activités amoureuses. Exception faite de ce qu’elle juge comme ayant été une erreur de sa part, à savoir une relation non protégée avec un type de Londres l'ayant amenée à s'imposer un avortement, c’est depuis le calme de ce côté. Mais voici que Raphaël Létourneau, l’espace d’un baiser, d’une glissade de la main sur ses épaules, réveille en elle quelques lacunes. Elle sait bien que son déjeuner avec Herman Delage n’était pas, en soi, anodin et que l’accord tacite entre eux de faire équipe afin de creuser un peu dans l’intrigue que le président de la commission scolaire nomme « la zone », lui avait semblé installer une belle complicité. Allait-elle, maintenant, se retrouver face à un dilemme, un triangle amoureux ? Indirectement, son père avait placé la question dans son esprit, l’invitant à ouvrir les yeux sur la relation qui s’établit entre elle et monsieur Granger, relation qu'elle juge similaire à celle d'un père et de sa fille.
L’amour. Le seul qu’elle alimente pour le moment est celui la liant à sa chatte Zoé. En l’espace de trois secondes, leurs vies se sont imbriquées de magnifique façon. Pour sûr, cela n’a absolument rien de comparable à celui unissant deux êtres humains, mais l’attachement à cette petite bête tachetée de noir et de blanc a modifié sa manière de voir les choses.
Depuis bientôt un an, elle habite dans une maison qui fait face à l’école primaire où elle enseigne. Elle peut avancer sans trop se tromper que sa présence et celle de sa Westfalia ne sont plus perçues comme une attraction : ça n’attire plus les foules. Son engagement professionnel surprend de moins en moins, même si on se demande toujours ce qui peut la motiver. Ce n’est certainement pas le conflit ouvert qu'elle soutient avec la directrice Saint-Gelais qui la nourrit. Elle sait que quelques consœurs, en sourdine, sans prendre position pour l’une ou pour l’autre, apprécient que leurs différends permettent une certaine relâche dans les interventions parfois agressives, mais toujours stressantes, de la part de la caporale en chef.
En plus de ses élèves et du travail sur sa thèse doctorale, l’intérêt manifeste qu’elle se permet d’accorder à son environnement immédiat, s’entend par ceci une forme de curiosité pour les gens du village des Saints-Innocents ainsi que son histoire - on pourrait dire, ses histoires - dans tout ce qu’elle a de connu, de méconnu et d’inconnu, alimente sa vie.
À l'école, on admire la prestance de la jeune enseignante sans toutefois le dire ouvertement ; on écoute les arguments qu’elle oppose à la discipline militaire instaurée depuis l'arrivée de madame Saint-Gelais dans le fauteuil de direction, parfois on en incorpore quelques-uns dans son coffre à outils ; on a oublié le mot « pédagogie » à force de ne plus l'entendre prononcer, ce qui amène certaines enseignantes à oublier les raisons les ayant amenées à choisir cette profession, de sorte qu'on surfe d’une année à l’autre avec les mêmes stratégies, les mêmes thématiques, les mêmes attitudes, tout cela étant une manière efficace d’assurer un continuum dans la microsociété des Saints-Innocents. Abigaelle a réhabilité le mot, l'utilisant fréquemment et sans prétention aucune. On prend conscience que le personnel est strictement composé de femmes, qu’un seul homme partage les lieux, le concierge et à l’occasion, de moins en moins faut-il le constater, le nouveau curé ne s'y présente que pour des activités religieuses très précises, ce qui contraste avec l’ancien qui ne se gênait pas pour imposer sa présence.
Le milieu change, de manière occulte peut-être, silencieuse certainement, mais le changement affecte la structure même de l'institution. On réalise à quel point le président de la commission scolaire, depuis quelques mois, ne se gêne pas pour informer parents et membres du personnel sur l’application du Rapport Parent ainsi que de l’implantation du Ministère de l’Éducation, leur rappelant au passage ses accointances auprès des autorités à Québec. On constate également l’affection qu’il manifeste pour la nouvelle enseignante, certaines s’interrogeant sur ce que madame Saint-Gelais, dans des propos parfois sibyllins, donne à penser que des relations particulières se sont installées entre eux. Bien que le bureau d’Henriette, la secrétaire, ait été déplacé à proximité des toilettes, tout au fond de l’école, près de l’ancienne issue de secours, cette dernière réussit à détourner les commérages et les rumeurs vers Benoît, le frère de la directrice, laissant flotter des sous-entendus plus ou moins élogieux.
Bientôt un an. Avant la prochaine rentrée scolaire, Abigaelle ressent le besoin de bien installer son plan d’action, de classer dans son agenda les essentiels devant les intermédiaires et les accessoires. Lors d'une première rencontre avec sa directrice de thèse qui eut lieu à Montréal, madame Lapointe l’avait invitée à l’accompagner au spectacle de la Fête de la Saint-Jean sur le Mont Royal, le 23 juin, où plus de trois cent mille personnes se sont réunies pour entendre les 5 grands Québécois que sont Gilles Vigneault, Claude Léveillé, Jean-Pierre Ferland, Robert Charlebois et Yvon Deschamps, dans une soirée mémorable qui fit rejaillir sa flamme québécoise, partiellement éteinte depuis la fin de la Crise d’Octobre ‘70. Pour l’étrangère qu’elle est encore, cette flamme illumine maintenant son caractère de femme libre, son ouverture à la société qui, lentement, il faut l’avouer, cherche le chemin à suivre pour répondre à l’appel du Général de Gaule en 1967.
Madame Lapointe insiste constamment auprès d’Abigelle sur l’importance du mouvement féministe dans les luttes contre les inégalités sexuelles et la domination dont les femmes sont les sujets.
- Ça doit transpirer dans tes recherches et prendre une place importante dans tes conclusions. Les femmes forment le plus important noyau du personnel enseignant dans notre province, mais leurs droits ne sont pas équivalents à ceux de leurs confrères. Il ne faut pas qu’elles soient systématiquement assignées à l'enseignement au préscolaire et au primaire. Elles doivent se retrouver dans les classes du secondaire, de l’université en passant par les CÉGEPS.
Le village des Saints-Innocents s’ouvrait devant elle. La rue Principale, éclairée encore d'un seul côté, le droit, était calme. On n'entendait que les grillons annonçant un lendemain ensoleillé, chaud et humide.
Abigaelle, croisant la vitrine du supermarché Steinberg, y jeta un bref coup d’œil.
| Tonino BENACQUISTA |
Travail?...
C’est bien ce qu’on dit des parturientes prêtes à expulser la vie? C’est ce truc qui passe avant même la famille et la patrie? C’est bien ce machin qui rend libre, selon les nazis? C’est bien ça, le travail? Et c’est toi, petit homme, qui vas me faire tout un catéchisme sur le principe de réalité? Rien qu’en deux syllabes?
Le travail? Quand, dès l’enfance, les cours de lettres contredisent les cours de mathématiques. Quand le rêve n’est pas une science exacte. Quand on ne sait plus comment aimer la vie quand on va au cinéma. Quand il ne reste plus qu’à attendre les petits matins plutôt que les grands soirs.
Tonino BENACQUISTA
Il me semble bien qu’Hamlet en personne évoquait la question, déjà. Le doute le plus célèbre du monde. Est-il noble de se lever le matin en sachant déjà tous les emmerdements qui vont suivre. Est-il lâche d’aller se coucher, de dormir jusqu’à en crever, et dire au revoir à tout ce qui nous bouffe l’existence? C’est là la question.
Tonino BENACQUISTA
. À quoi bon accomplir quand exister suffit ?
Tonino BENACQUISTA
. Certains personnages de fiction, comme dans le réel, ne sont pas à la hauteur de leurs ambitions. Ceux qui osent se présenter comme « le mal absolu » s’acharnent à le prouver en commettant des atrocités, mais encore faut-il, pour prétendre au titre, apporter la preuve de son inventivité en la matière. Trop de candidats se disqualifient en montrant un reste d’humanité, tel ce tyran poursuivi par sa conscience, ou ce tueur psychopathe ayant lui-même été martyrisé durant l’enfance. Souvent les charlatans le disputent aux plagiaires, et le spectacle qu’ils donnent de leur monstruosité provoque l’ennui. Au troisième millénaire, qui incarne le mal absolu ? L’homme que Dieu redoute et que le Diable admire ?
Tonino BENACQUISTA
. Il se décrit comme faible de naissance. Il a été le gosse qu’on martyrise à l’école, le soupirant qui fait pouffer les filles, le collègue qu’on charrie. Quand on naît avec cette infirmité-là, aucun remède connu. « Apprends à te défendre ! » Certes, mais où s’inscrit-on ? On apprend quoi ? On guérit quand ? Dans le grand manuel des petites persécutions, aucun article prévu. Il y a des forts et des faibles, voyez, c’est comme ça depuis toujours, débrouille-toi. Ravale ta honte, subis en silence et rase les murs, petit Adrian tout petit.
Tonino BENACQUISTA
. C’était écrit. Comment ne pas céder à la tentation de voir dans ce qui nous a meurtris non un inacceptable accident mais un dessein supérieur, indéchiffrable aujourd’hui mais dont l’évidence s’imposera une fois l’épreuve surmontée. Car que nous reste-t-il dans l’arsenal de la raison pour repousser l’épouvantable spectre du mauvais hasard sinon l’idée de destin ? Et pourquoi ne pas saisir l’opportunité de s’interroger justement sur celui qui a écrit ? Pourquoi ne pas crier : « L’auteur ! L’auteur ! » comme jadis dans les théâtres, pour l’applaudir ou le siffler ?
Tonino BENACQUISTA
Photo offerte par Dominique Perron. Rapidement, le bruit du moteur de la camionnette bleue s’éloigna pour finalement ne plus se faire entend...