La première chose qui s’imposa à Abigaelle, en ce lundi matin 5 juillet, on s’en doute bien, fut de se rendre chez Henriette afin de récupérer Zoé.
Ses trois jours de formation sous l’habile et efficace direction de madame Lapointe furent à la hauteur de ses attentes : des informations à la fois pertinentes et combien précises sur tous les aspects techniques d’une thèse de doctorat ! Elle a souligné aux huit doctorants, dont deux femmes et six hommes, qui l’écoutaient leur statut de chercheurs et d’étudiants. Elle a souligné l’importance de ne pas oublier que la thèse est à la fois une œuvre littéraire, un document administratif et un dépôt public. Elle avait orchestré cette première réunion à Québec pour leur rappeler qu’ils sont tous liés à l’Université Laval et qu’ils peuvent à tout moment bénéficier de ses ressources. Aux ateliers étaient greffés différents styles de pauses : pauses non fixées dans un carcan, mais plutôt lorsqu’elles s’imposaient d’elles-mêmes. On pourrait, par exemple, marcher en compagnie de la directrice de thèse afin de se délier les muscles tout en discutant de situations plus personnelles. On pourrait également prendre une pause en dyade tout en variant la personne avec qui on la partage, à l’extérieur également. Finalement, en apothéose, on partagerait un pique-nique sur les Plaines d’Abraham. Madame Lapointe leur avait recommandé de ne pas user de l’alcool qui, selon elle, ralentirait leurs facultés, mais elle acceptait que les fumeurs et les buveurs de café ne se privent pas de leur dépendance.
Abigaelle ne cessait de se répéter à quel point le scénario qu’elle avait adopté afin de répondre aux exigences d’un programme d’étude supérieure lui convenait à merveille : sa thèse se construirait sur le terrain, soit un type de recherche dans lequel les données et les informations nécessaires pour la soutenir sont obtenues directement auprès de l’objet d’étude et des agents impliqués. Ses expériences pédagogiques à titre d’enseignante au préscolaire lui serviraient d'assises. L’extraordinaire ouverture d’esprit de sa directrice de thèse qui, avec la franchise parfois ironique dont elle est friande, la ramènerait au centre de ses recherches. « Tu dois continuellement t’en tenir au plan que tu m’as présenté. Il est parfois tentant de dévier parce qu’une idée nouvelle nous y incite alors qu’elle n’a souvent aucun rapport avec le nœud du sujet. »
Durant la saison estivale, les chambres d’étudiants sur le campus de l’université sont en grande partie vides, de sorte que les huit stagiaires ont pu facilement s’y installer. Pour la circonstance, la direction avait accepté que garçons et filles logent sur le même étage. Cela favorisa grandement les échanges, leur donnant ce caractère tout à fait particulier à la vie étudiante. Abigaelle, à 30 ans, se retrouvait à être la plus âgée du groupe. Il ne fallut qu’une rencontre, la première, alors que tous avaient à se présenter, pour qu’il devienne évident qu’elle dégageait un ascendant sur ses collègues. De nature curieuse et insatisfaite d’une réponse à ses questions pointues, elle ne cessait de requérir davantage d’éclaircissements. Une participante, lors d'une dyade, lui demanda d’où elle tenait ce caractère pugnace. « Tu as dit être d’origine australienne. J’admire ta maîtrise de la langue française, mais surtout cette manière de t’imposer sans jamais éclabousser qui que ce soit. Nous, les femmes du Québec, avons beaucoup de chemin à parcourir si nous voulons prendre la place qui nous revient. Tu vois, je suis la seule femme dans le groupe, je veux dire la seule née au Québec. C'est un peu à l'image du nombre de femmes présentes dans les études supérieures. » Cette participante venait de lui révéler que, malgré toutes les avancées du féminisme à l’échelle internationale, elle semblait être encore à la remorque de vieilles traditions, des règles non écrites imposant aux femmes deux ou trois pas de recul. Elle ne pouvait que songer à sa mère qui, c’est elle-même qui le disait, s’avérait un modèle d’affranchissement du patriarcat ambiant alors que toutes ses énergies, actuellement, convergent à criminaliser l’avortement.
Arrivée chez les gardiens de Zoé, Gérard la reçut, Henriette étant déjà partie pour l’école.
- Elle ne vous a pas occasionné de soucis ?
- La première nuit, elle a ravaudé partout dans la maison. Miaulé un peu, mais pas assez pour nous réveiller. Le matin, tu sais que je suis debout à cinq heures, mademoiselle Zoé était bien installée, devine où ? Oui. À la fenêtre.
- On croirait une manie.
- Les animaux, ça a besoin de tranquillité et surtout de sécurité, un peu comme nous autres les humains. Mademoiselle Zoé, c’est confortablement installée près d’une fenêtre qu’elle médite, certaine que rien ne peut la déranger, qu’ainsi elle peut se faire oublier.
- Une chatte spirituelle.
- Peut-être, mais elle n’a pas mangé beaucoup, et elle n’a pas non plus approché la table quand on y était. Vraiment sérieuse. Mais je pense que tu devrais la sortir un peu. J’ai remarqué qu’elle a un beau coussin sur ta terrasse derrière la maison. Ça pourrait lui changer les idées.
- Penses-tu que les chats ont des idées ?
- C’est certain, voyons donc. En plus, ils ont sept vies, ça en fait des idées.
- Merci encore. Je passerai saluer Henriette à l’école.
Abigaelle fut un peu surprise de constater que Zoé ne semblait pas tellement avoir souffert de l’absence de sa maîtresse, s’installant sans y faire attention sur le siège passager alors que la Westfalia orange démarra.
Le temps d’installer Zoé chez elle, qu’aussitôt elle traversa la rue Principale pour se rendre à l’école. Madame Saint-Gelais, la voyant entrer, lui fit signe d’approcher.
- Merci beaucoup pour l’intérêt que vous portez à ce dossier.
- Je peux vous aider pour autre chose ?
- Un petit détour au bureau d’Henriette pour la remercier d’avoir pris soin de ma minoune pendant la fin de semaine. Au revoir Madame Saint-Gelais.
* *
Herman Delage arriva chez Abigaelle au début de l’après-midi, avec l’air de celui qui semble avoir débarrassé ses épaules d’un poids qui, sans trop qu’il le remarque lui-même, lui faisait plier l’échine.
- Ça explique ta mine réjouie, non, je dirais plutôt, dégagée.
- À la fête du Travail, on procédera officiellement à l’ouverture, sous un autre nom.
- Lequel ?
- Supermarché Métro-Richelieu Delage et fils.
- Tellement contente de te sentir plus léger.
- Et ma mère deviendra la première propriétaire-gérante dans la province de Québec.
- Je n’ai plus un seul mot pour dire comment cela est une bonne nouvelle. Un pas important pour les femmes dans le monde plutôt masculin des affaires. Et toi, quel sera ton rôle exactement ?
- J’attends que ma patronne m’en assigne un, dit Herman, un large sourire lui barrant la figure.
Abigaelle le trouva beau.