mercredi 28 octobre 2026

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 31 -

 



Il devenait de plus en plus urgent de retrouver madame Saint-Gelais, son frère ainsi que ses parents qui ne donnaient aucun signe de vie depuis le jour où l’école primaire fut détruite par un violent incendie.
 
Après être rentré chez lui, monsieur Granger a passé un coup de fil à Abigaelle pour qu’elle réunisse un groupe d’élèves prêts à distribuer une déclaration qu’il allait remettre à la secrétaire de la mairie. Celle-ci devait en faire des photocopies en nombre suffisant pour atteindre tous les domiciles des Saints-Innocents. Voir à ce qu’une copie du communiqué soit affichée au bureau de poste et une autre au babillard du supermarché Steinberg car, selon le président de la commission scolaire, il fallait inonder le village, de même que tous les rangs autour afin de s’assurer que chacun soit informé. Un appel au curé, aussi ; il devra en faire mention lors de son sermon. Il acheva l’appel en lui annonçant qu’il se mettrait dès le lendemain à la recherche des familles Saint-Gelais et Champigny, puisque, depuis quelques jours, on ne répondait pas aux nombreux appels que la secrétaire du maire leur adressait.
 
Le président de la commission scolaire venait de sonner la charge, le combat se mettait en branle. Abigaelle décida que la secrétaire Henriette deviendrait son adjointe, ensemble elles allaient mener à bien cette première étape de ce qu’elle appelait son réseau de résistance. Des flammes dévastatrices resurgirait un gigantesque élan de solidarité qui modifiera sensiblement le sentiment de perte que tout un chacun ressentait !
 
Elle invita sa collègue, enseignante de la septième année, à la rejoindre le lendemain au restaurant du village avec sa liste d’élèves et le numéro de téléphone de chacun. L’équipe volante doit être prête dès qu’on recevrait les copies du communiqué. Sachant que monsieur Granger s’y était déjà attablé, on ne pouvait se permettre de perdre une seconde.
 

Le vendredi 16 juillet, à l’heure du déjeuner, trois femmes se retrouvent.
 
- Merci, Henriette d’être aussi prompte à donner un coup de main. Je sais que c’est difficile actuellement, te remettre d'un tel choc doit être atroce.
- Tu sais, Abigaelle, une pensée m’oppresse sans arrêt. J’étais dans l’école, à mon bureau, quelques heures, peut-être même quelques minutes avant que la tragédie n'éclate. Comment ne pas penser à monsieur Saint-Pierre qui, lui, a été le dernier être humain à sortir de là ? Dire qu’il ne cesse depuis tout ce temps de rester debout devant la carcasse. J’en frissonne encore.
- Il est solide, répond Abigaelle qui se tourne vers madame Gervais, une enseignante parmi les plus âgées de l’école primaire, celle à qui on a confié la classe de septième année à la suite du grave accident subi par madame Saint-Gelais et l’a conservée une fois celle-ci nommée directrice. Elle prend la parole.
- Nous sommes arrivés en même temps dans la nouvelle école, il y a plus de dix ans. Lui venait de l’école rurale et a dû choisir entre l’agriculture et le poste de concierge que lui offrait monsieur Granger. Moi, d'un village voisin. Cette école, c’était comme sa ferme, il y faisait tellement attention, parfois je lui disais « tu la pomponnes », ça le faisait rire. Je peux le dire aujourd’hui, au temps de l’ancienne directrice, il rayonnait. À l’arrivée de madame Saint-Gelais, il s'est mis à étouffer. Cette année, Abigaelle, tu lui as redonné le goût de s’investir. Ton projet, ensuite répandu dans plusieurs classes, celui de demander aux élèves de nettoyer leur lieu de travail et ensuite toute la classe, eh bien, Édouard, on oublie souvent son prénom pour l’appeler soit « le concierge » ou monsieur Saint-Pierre, notre Édouard a retrouvé l’enthousiasme que la dureté de la directrice lui avait arraché. Mais, on n’est pas ici pour parler du bon vieux temps.
- En effet. Monsieur Granger nous confit une tâche importante, celle de distribuer un communiqué dans toutes les résidences de la municipalité, communiqué qui annonce la tenue d’une réunion parents-enfants lorsque la commission scolaire aura des nouvelles au sujet de la rentrée de septembre et d’une possible reconstruction de l’école…
- … possible ? demanda madame Gervais.
- … je n’en sais pas plus sur les projets de la commission scolaire, sauf que ça exigera l’autorisation du ministère à Québec …
- … pour cela, monsieur Granger est bien posté, il entretient d’excellents contacts, acheva Henriette.
- Revenons à la demande de la commission scolaire. J’ai pensé à nos élèves les plus âgés de l’école pour servir de camelots.
- Quelle bonne idée, ajouta madame Gervais, ça sera un peu comme s’ils remerciaient l’école pour leurs années passées dans de si beaux lieux ! L’an prochain, quoi qu’il arrive, ils seront inscrits à l’école secondaire.
 
Parler d’organisation future alors qu'encore les deux pieds trempent dans un présent pas tout à fait assimilé, exige une certaine force mentale et surtout la capacité à retenir ses émotions. On le sentait chez ces trois femmes réunies autour d’un petit déjeuner qui refroidissait devant elles, chacune n’ayant pas encore le goût de l’entamer.
 
- Vous avez raison, madame Gervais…
- … Abigaelle, pourquoi ne m’appelles-tu pas par mon prénom ? C’est bien cela que je fais, moi.
- Tu as parfaitement raison, je laisse tomber le cérémonial et j’y vais avec Rachel. En Australie, la coutume veut que nous utilisions le « vous » pour marquer la différence d’âge ou de position civile.
- Pas ici, Abigaelle. On réserve ça aux curés.
 
Elles se mirent à rire de bon cœur, alors qu’à l’entrée du restaurant se présentait monsieur Granger, une liasse de feuilles en main.
 
- Mesdames, je vous apporte le communiqué que la secrétaire de la commission scolaire a bien voulu corriger, dactylographier et photocopier. J’imagine que vous avez organisé la distribution ?
- Nous y arrivions justement, mais prenez le temps de vous asseoir.
- Merci de l’invitation, mademoiselle Abigaelle, j’ai deux courses à faire avant de quitter le village pour une expédition, à la fois cruciale et urgente : d’abord au presbytère, puis chez Steinberg.
 
Sur ces mots, il quitta le restaurant après avoir pris le temps de saluer les autres clients qui s’y trouvaient.
 
Abigaelle sortit une feuille du lot et se mit en frais de la lire à voix haute.
 
                                            COMMUNIQUÉ
 
Ce communiqué s’adresse à toute la population des Saints-Innocents. Aux parents ayant des enfants d’âge scolaire ainsi qu’à toute la population en générale payant ou ne payant pas la taxe scolaire.
 
Au nom des commissaires et en mon nom personnel, considérez ce communiqué comme étant un premier pas vers la tenue d’une rencontre informative en lien avec le malheur qui nous afflige tous, l’incendie de notre école primaire.
 
La commission scolaire collabore avec le ministère de l’Éducation. Nous échangeons des informations essentielles afin qu’une décision soit prise concernant le financement nécessaire à la reconstruction de l’école ravagée par les flammes.

Nous vous aviserons par le même système de communication utilisé aujourd’hui, soit une distribution faite à chacune des adresses par nos camelots bénévoles, les élèves de la classe de septième année, dont madame Rachel Gervais est l’enseignante.
 
Soyez assurés, il n’est pas dans notre intention d’augmenter le taux de taxation scolaire, pour le moment, malgré le fait que la police d’assurance que nous avons contractée ne prévoyait pas de remboursement dans le cas comme celui qui s'est malheureusement produit dans notre école.

Attendez-vous donc à recevoir l’avis officiel signifiant la tenue de cette rencontre informative, la date, l’heure et le lieu où se tiendra cet important événement.
 
- C’est signé comme suit : le président de la commission scolaire et chacun des commissaires.
- Bon, reprit madame Gervais. J’ai la liste des parents d’élèves avec leur numéro de téléphone. Au boulot ! Que pensez-vous de démarrer le tout, samedi ?
- Parfait. Comme on a entre les mains plus de communiqués qu’il y a de maisons à rejoindre, avance Abigaelle, alors, comme l’a dit monsieur Granger, « faut inonder » : prévoyons une distribution dimanche, après les deux messes.
 
Des camelots... faudra trouver un roi Arthur !



vendredi 23 octobre 2026

Entre nostalgie et fantaisie... ( 59 )

 

Non, non, il ne s'agit aucunement d'une publicité pour cette chaîne de restauration rapide qui se qualifie d'être la plus répandue dans le monde et la plus populaire, il s'agit plutôt d'un poème-portrait.

Je m'explique.

Au cours des sept ( 7 ) années passées dans la merveilleuse ville de Montréal, celle qui fut, longtemps, considérée comme la métropole canadienne pour finalement être reléguée au rang de métropole du Québec, l'activité principale meublant mes journées, et cela en toute saison, aura été de marcher les rues et ruelles de cette ville insulaire, cachottière et surprenante.

Je les ai marchées de jour, de nuit, en toute saison,  découvrant - un jour, je me suis mis à calculer le montant des sous récupérés par terre partout dans la ville, pour en arriver à une moyenne de près de trente ( 30 ) dollars annuellement - tout comme Réjean Ducharme le fit ( rappelons-nous son livre TROPHOUX publié sous le pseudonyme Roch Plante, dans lequel on retrouve des œuvres fabriquées à partir d'objets hétéroclites trouvés lors de ses promenades dans Montréal ), mais également et sans doute principalement, des gens. De toute condition. 

Une nuit, quelques minutes avant de sauter dans le dernier métro en partance pour la station PIE-IX, c'est l'hiver, je passe devant la vitrine d'un MacDonald's ; cela donne ce poème.



le mec chez MacDonald’s


le mec chez MacDonald’s
entoure sa tête d’un capuchon noir
poète du plastique
il écrit au crayon de plomb 
sur des sacs blancs et rouges,
tambourinant sur des ustensiles immaculés,
il écrit un poème entre deux coups de dents 
dans une boulette de viande


le mec chez MacDonald’s
dévisage sa silhouette noire
écrasée dans l’immense fenêtre salie
sur laquelle une neige éclabousse
des millions de graviers blancs


le mec chez MacDonald’s
au fond de la banquette râpée et usée
fixe impertinemment le miroir
dans lequel un mec vêtu d’un capuchon noir
fixe l’horloge indiquant cinq heures
alors qu’il est minuit, que la rue est vide
que le dernier métro 
n’est pas celui qui partira dans six minutes


les mains du mec chez MacDonald’s
rougies par le froid
écrivent le mot sang
au bas d’une serviette en papier recyclé

au verso
indéchiffrable
un dessin hectique

 

1 août 2008


Le second, la date le souligne, provient d'une ruelle sous canicule. 


 
                                    NUDITÉ D'OISEAU
 
la nudité de l’oiseau
sur l’asphalte des rues
dévisage le ciel à rebours des arbres 
 
un oiseau nu
une plume à la patte
marque sa dissidence 
 
et le lit mourait de chaleur
la canicule comme draps
l’oiseau pour messager
 
la nudité de l’oiseau
sur l’asphalte des rues
habille de cliquetis les feuilles immobiles
 
un oiseau nu
un jonc rond de pigeon à la patte
voyage sur les mensonges de la lune
 
et le lit mouillé
sur lui-même se retourne
comme un serpent prisonnier
 
pendant que la tête nue de l’oiseau atténue le vent

 
10 septembre 2008


mercredi 21 octobre 2026

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 30 -

Monsieur Granger

                                                       

Abigaelle, une tasse de café à la main, s’étant arrêtée à la fenêtre donnant sur l’école, vit monsieur Granger, immobile devant les ruines de son école.
 
Elle sortit le rejoindre, à pas de loup. Comme il devait souffrir face aux décombres ! Souffre-t-on davantage lorsque, seul, nous nous retrouvons devant l’objet ou le sujet qui est la cause directe de cette souffrance ?
 
- Monsieur Granger, je ne veux pas vous déranger...
- ... mademoiselle Abigaelle, vous ne me dérangez pas, au contraire...
- ... je sais à quel point cette situation vous affecte.
 
Le président de la commission scolaire gardait le silence, ses yeux ne pouvant se détacher de cette décrépitude. Peut-être entendait-il de la musique japonaise qu’il affectionne particulièrement, celle qui le ramène au calme comme s’il s’agissait d’une méditation ! Entrevoyait-il tout le travail à venir, le comparant à celui qu’il avait effectué pour que cette idée devienne réalité ? Mesurait-il bien l’énergie qu’il aurait à déployer en relançant ce chantier ? Il ne pouvait faire la sourde oreille aux commentaires provenant des autres municipalités et villages faisant partie de la commission scolaire qui l’accusait de leur préférer Saints-Innocents, se plaignant de ne recevoir pas autant qu’eux ?
 
Mais il ne pouvait être sourd à la voix de Abigaelle qui venait de l’entourer de ses bras, chuchotant de douces paroles réconfortantes. Il n’est pas toujours facile de trouver les bons mots dans ces situations qui vous démolissent. Des mots neutres, peut-être.
 
- Monsieur Granger, je vous assure de mon indéfectible appui.
- Votre présence, ici, maintenant, face à ce saccage, non seulement celui de la bâtisse elle-même, mais du symbole qu’elle représente, me le prouve. Croire que tout cela n’est pas l’œuvre d’une main criminelle, j’ai peine à m’y résoudre. Mes tripes le disent. Et je vous donne ma parole d’honneur que les Saint-Gelais n’y sont pour rien. Je connais Germaine, jamais elle n’aura songé à cela. Jamais son frère Benoît n’aurait agi sans que sa sœur ne lui en ait donné l’instruction.
- Laissons les policiers ...
- ... ça va plus loin que les policiers, mademoiselle Abigaelle. Ils feront une enquête et je vous jure qu’ils ne trouveront rien, pas la moindre preuve, pas la moindre trace. Les assureurs doivent se frotter les mains, car l’école n’est pas assurée en cas de feu ou de tout autre « act of God », comme ils me l’ont dit dès leur arrivée sur les lieux. L’assurance couvre strictement les dégâts physiques pouvant survenir lors d’accidents, que ce soit aux élèves ou au personnel. Nous parlons donc d’une perte totale.
- Vous avez le soutien de toute la communauté, ce n’est pas rien, non ?
- Sans aucun doute, mais... vous vous souvenez que je vous disais qu’il y a toujours un mais à toute situation... mais ce qu'exigeront les parents, c’est une solution rapide pour la rentrée scolaire de septembre prochain. Moi aussi, c’est aux enfants d'abord que je songe.
- J’ai une idée à vous proposer, monsieur Granger.
- Je vous écoute, mademoiselle Abigaelle.
- L’hiver dernier, lorsque l’ours noir effrayait le village  jusqu’à ce qu’on le retrouve transpercé d’une flèche, la municipalité a jugé bon de convoquer la population afin de l’informer des dispositions à suivre pour faire face à la situation.
- Vous me suggérez d’inviter les parents pour les mettre au courant des solutions que nous envisageons ?
- Parents et enfants.
- Cette idée est fort intéressante. Un petit hic toutefois.
- Lequel ?
- La directrice de l’école n’a toujours pas donné signe de vie.
- Serait-il approprié de leur adresser au préalable un communiqué précisant que la commission scolaire envisage une rencontre lorsqu’elle aura en main des nouvelles précises sur les solutions possibles ? Cela aurait l'avantage de calmer les esprits.
- J’aime cette idée.
- Nous pourrions demander à nos élèves de septième année de distribuer une lettre dans tous les foyers, même ceux dont on sait qu’ils n'ont pas d’enfants d’âge scolaire.
- Connaissant plusieurs de nos concitoyens, ils verront dans cette démarche une démonstration que nous nous soucions d’économiser face à la situation.
- Vous les connaissez mieux que moi.
 
L’état général de monsieur Granger semblait, aux yeux de Abigaelle, s’améliorer. Le sachant homme d’action, un spleen n’allait pas durer longtemps. Le sourire qu’il offrit avant de quitter les yeux la rassura.
 
                                                    *****

Nous en étions à plus de dix jours après l’incendie lorsque le caporal responsable de l’enquête se présenta à l'édifice de la municipalité afin de rencontrer monsieur le maire.
 
- Prenez place, je vous en prie.
- Je serai bref, monsieur le maire. Nous avons inspecté de fond en comble les lieux pour en arriver à la conclusion qu’aucun accélérant n’aurait été utilisé pour embraser l’école. Aucune trace, que ce soit à l’avant ou à l’arrière, ne nous permet d’avancer dans une direction ou une autre. Ce qui nous interpelle, c’est que tout s'est enflammé sans témoins. La maison située juste en face de l’école, la locataire, une certaine mademoiselle Thompson, enseignante, nous a assuré avoir été absente tout l’après-midi. Nous avons vérifié son alibi, tout est correct de ce côté-là. Monsieur le curé Langevin dont le presbytère est suffisamment proche de l’école pour craindre que les flammes s'y propagent, dit n’avoir rien vu jusqu’au moment où l’odeur de la fumée l’a obligé à appeler le responsable des pompiers volontaires. C’est donc lui le premier à avoir eu connaissance de l’incendie. Voilà pour ce qui est des principales personnes que nous avons interrogées.
- Alors que les pompiers volontaires se dirigeaient sur les lieux, le curé Langevin m’a aussi téléphoné. J’ai avisé monsieur Cloutier, l’employé de la municipalité, de rejoindre immédiatement nos bénévoles-pompiers, ne pouvant m’y rendre sur le coup. J’étais à la recherche de mon fils, absent de la maison. J'ai demandé au voisin, lorsqu'il le croisera, de lui ordonner de retrouver sa mère rivée devant l’écran de la télévision.
- Finalement, trois éléments demeurent suspects parce que pas encore élucidés.
- Vous dites bien : trois éléments ?
- Le premier est l’absence de madame Germaine Saint-Gelais, directrice de l’école primaire des Saints-Innocents, absence sur les lieux de l’incendie, également de sa demeure. Nous avons appris qu’elle demeurait chez ses parents où nous nous sommes présentés. Personne. Au bureau de la commission scolaire, nous avons réussi à obtenir un numéro de téléphone. Il y a maintenant plus d’une semaine que l’événement s’est déroulé et toujours rien n'évolue. Si vous pouviez obtenir la raison de son absence de la part des relations humaines de la commission scolaire, cela nous permettrait de connaître sa version des faits. Elle pourrait être en vacances ; l’information obtenue par un enquêteur allait dans le sens qu’elle était partie le matin du 5 juillet, en compagnie de son frère. Aucune précision quant aux parents Saint-Gelais.
- Avez-vous discuté avec monsieur Granger, le président de la commission scolaire ?
- Sa secrétaire nous a indiqué qu’il demeure à notre disposition si le besoin se fait sentir. On ne veut pas le surcharger actuellement, j'imagine que gérer l'incendie et envisager des solutions pour septembre prochain, tout cela doit prendre une grande partie de son temps, mais il nous a bien assuré qu’il était chez lui toute la journée du lundi 5 juillet, avec les deux jeunes gens nous ayant donné cela pour alibi.
- Vous me disiez avoir retenu trois éléments, quel est le deuxième ?
- Nous avons découvert le fameux coffre en acier dont le journaliste a fait mention dans son article cette semaine, il reposait tout juste devant la porte d’entrée et, aux dires de monsieur Saint-Pierre, le concierge de l’école incendiée, exactement dans le bureau de la directrice. Nous l'avons transféré au département des expertises et attendons l'autorisation officielle avant de l’ouvrir.
- Et le numéro trois ?
- Nous avons trouvé dans les champs derrière l’école, là où le feu s’est propagé, une plantation de cannabis
 
Monsieur le maire demeura sans mot...



APOSTILLE : Les photos accompagnant ce billet ont été générées par                                         l'IA ( Intelligence Artificielle).

vendredi 16 octobre 2026

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 29 -

 


Monsieur Granger, assis dans le bureau du maire de la municipalité des Saints-Innocents, relisait l’article publié ce jeudi 15 juillet dans le journal NOTRE RÉGION, le premier d’une série consacrée à l’incendie de l’école primaire survenu au début du mois.
 
- Ce journaliste possède une imagination un peu débridée, mais je dois avouer que le fond de son reportage correspond à la réalité et fait le tour de la question. Qu’en pensez-vous, monsieur le maire ?
- Permettez-moi d’en faire une lecture à voix haute, souvent cette façon d’aborder un texte révèle des détails que notre cerveau aurait pu escamoter, répondit le magistrat qui se mit à lire.
 
« En fin d’après-midi, le lundi 5 juillet dernier, un violent incendie a entièrement détruit l’école primaire des Saints-Innocents. Les pompiers volontaires de la petite municipalité, appelés sur les lieux, n’auront pas réussi à sauver la bâtisse reconnue comme un joyau architectural dans tout le canton depuis sa construction en 1965. Par chance, le vent soufflait de manière à ne pas permettre aux flammes de s’étendre à l’intérieur du village, poursuivant toutefois sa route vers les champs de monsieur Daniel Cloutier, un précurseur dans le domaine de la culture des céréales. Selon les informations recueillies sur place, le propriétaire aurait perdu une bonne partie de sa récolte. Notons que ce terrain est situé exactement à l’arrière de l’école. L’incendie a perduré jusqu’au début de la nuit et il aura fallu attendre jusqu'au lendemain avant que les agents de la Police provinciale n'arrivent sur les lieux sur invitation du maire de la municipalité. Le caporal, responsable des opérations après sinistre que nous avons rencontré le mercredi 7 juillet, a admis que les scellés placés autour des ruines délimitent un espace que les spécialistes en scènes de crime devront passer au peigne fin. D’ailleurs, ma curiosité de journaliste m’a poussé à transgresser l’interdit de franchir les fameux rubans jaunes et permit de découvrir qu’à l’entrée principale de l’école, un étrange objet métallique se trouvait enfoui, recouvert d’une légère couche de cendres. Les responsables de l’enquête ont confirmé le fait sans toutefois être en mesure d’en préciser la nature, à tout le moins de manière officielle. Une des photos qui accompagnent cet article vous permet de voir l’objet en question que personne, principalement le concierge, ne semble avoir eu connaissance de sa présence dans l'école. Il est important de noter que le truc en question ressemble à un coffre-fort et reposerait dans ce qui était le bureau de la directrice de l'école. À l’heure où ces lignes sont écrites, il nous a été impossible de rencontrer cette dame pour la simple et unique raison qu’elle est invisible depuis le jour du drame. Je me suis présenté chez elle, en fait, madame Saint-Gelais vit chez ses parents avec un frère que les ouï-dire recueillis ici et là nous apparaît comme un modèle à ne pas suivre. Personne de présent dans cette demeure, à ce moment-là. Le curé de la paroisse, l’abbé Langevin, n’a fourni qu’un seul commentaire : « une intervention divine » pour répondre à la question de savoir s’il avait craint que l’incendie ne se propage jusqu’à l’église située à quelques mètres de l’école. Menant mon enquête auprès des citoyens ayant assisté à la disparition du bâtiment scolaire, je retiens que ce village semble régi par une loi du silence. Une personne âgée a même déclaré : « Ce qui se passe ici, ça reste ici. » Ces paroles liées au fait qu’il m’est difficile d’obtenir quelques informations supplémentaires de la part du président de la commission scolaire, sauf que le dossier a été remis entre les mains des spécialistes en incendie de la Police provinciale et que, pour sa part, il entretenait des contacts avec le ministère de l’Éducation afin d'organiser l’entrée scolaire de septembre prochain. D’autre part, monsieur le maire n’a rien ajouté de pertinent. Avec les faits vérifiables dont je dispose et sans vouloir émettre des hypothèses fallacieuses, je dois me rendre à l’évidence : ce village qui souffre actuellement de la perte de son école et qui, l’hiver dernier, a vécu dans la crainte qu’occasionnait la présence d’un ours noir effrayant la population, le village des Saints-Innocents se cloître dans un mutisme que je qualifierais de défensif. Selon les dires, cet ours pourrait avoir un  rapport quelconque avec le curé-chanoine retrouvé sans vie dans le cimetière, en janvier dernier. Y aurait-il un lien à établir entre ces deux événements à peine distants de quelques mois ? Comment peut-on expliquer que personne ne souhaite répondre aux questions d’un journaliste régional ? Dans ce village, y aurait-il d’autres cachotteries ? Des mystères ou des secrets que certaines personnes auraient avantage à taire ? L’équipe du journal s’engage à suivre pas à pas ce qui nous apparaît ressembler de plus en plus à une saga. À la semaine prochaine. »
 
Monsieur le maire déposa la copie du journal sur son bureau, recula sa chaise contre le mur :
- Ce que j’en pense, me demandiez-vous ?
- Tout n’est pas faux dans ce papier, allégua monsieur Granger,
- Exact. La disparition des Saint-Gelais, d’abord. C’est plus qu’étrange. J’ai demandé à la secrétaire d’appeler à leur résidence à différents moments du jour, jusqu’à ce qu’elle reçoive une réponse. La même chose chez les Champigny…
- … les Champigny, pour quelle raison ? …
- … vous connaissez aussi bien que moi leurs relations d’affaires.
- C’est vrai, en plus, ces deux familles ne se sont pas déplacées lors de l’événement. Pour la directrice et son frère, nous savons qu’ils ont quitté le village le matin même de l’incendie, mais le mystère complet entoure l’absence des parents à leur logis. J’avoue ne pas avoir songé aux Champigny. C’est tout de même particulier que madame soit encore ici, non pas retournée en Floride à la suite des funérailles de monsieur Delage.
- Ne me dites pas, Granger, que ce journaliste aurait raison de considérer une possible saga ?
- N’y en a-t-il pas eu depuis des dizaines d’années ?
- Ce qui m'inquiète dans cette affaire, c’est qu’on salisse la renommée du village, qu’on éclabousse je ne sais trop quoi ou je ne sais trop qui.
- Que pensez-vous de l'idée d’inviter le journaliste à nous rencontrer afin de diriger son attention sur les faits réels, non pas sur des présomptions imaginaires ?
- J’appelle son patron et le convoque .
 
 
Monsieur Granger quitta le maire, s’arrêta devant le bureau de la secrétaire qui achevait une conversation téléphonique.
 
- Toujours rien ? demanda-t-il.
- Toujours rien, répondit-elle.


Depuis le funeste jour de l’incendie, monsieur Granger songe à la reconstruction de l'école, mais aussi au fait que tout ce temps grugerait dans les heures qu’il aurait souhaité consacrer à l’affaire de la « zone ». Ce projet doit laisser place, pour le moment, à ses responsabilités de président de la commission scolaire.
 
Il vient de quitter l’édifice de la municipalité et ses pas le dirigent, inconsciemment sans doute, vers l’école, son œuvre maintenant détruite, pour laquelle il s’était battu avec tant d’énergie ; celle qui démontrerait qu’un milieu scolaire à la fine pointe de la technologie et de la modernité favorise le goût d’apprendre ; celle témoignant  que l'école demeure le milieu le plus adéquat pour assurer aux enfants un avenir meilleur. L’éducation est affaire de l’esprit, c'est exact, mais vivre, évoluer dans un endroit favorisant le bien-être physique ne peut qu’être bénéfique. C'est là son credo. Lui qui a connu l’école rurale éloignée du village, là où le confort était un luxe, là où il s'était convaincu que les futures générations n’allaient pas étudier dans les mêmes conditions : classe surpeuplée, enseignante débordée, bâtisse vétuste, manque de livres, tableau noir usé au point de grincer sous les éraflures de la craie, camarades peu stimulés par ce qu'on y offrait. 

Le président de la commission scolaire avait abandonné tout cela comme on se débarrasse d'une chape de plomb, la laissant derrière lui à la fin de sa septième année. Son père, inflexible avaricieux, finit par consentir à l’inscrire dans un Collège classique de Montréal, épuisé par les poussées de colère de cet enfant unique, entêté, qui ne cessait de riposter aux interventions de son institutrice, de contredire ouvertement le curé-chanoine de la paroisse sur tous les sujets que ce dernier présentait comme infaillibles. Ce fils, jamais ne modifia les élans de son caractère, découvrait que les chiffres n'expliquent pas tout dans la vie, comme le prétendait son père. Se taire, comme le lui rappelait sans cesse sa mère, un chapelet à la main, afin d'éviter l'affrontement avec les personnes en autorité, n’eut aucun écho en lui.
 
Debout face à l’école devenue invisible, un peu comme si le deuil l'assaillait, des larmes embuèrent ses yeux. Il ramassa quelques cendres qu’il conserverait, leur trouvant un espace dans la bibliothèque de son chalet situé devant la rivière Croche qui prenait l’allure d’un lac.
 
- Monsieur Granger ! Monsieur Granger !
 
Une voix connue l'interpellait.





mercredi 14 octobre 2026

Entre nostalgie et fantaisie ... (58)

 



Faire des liens, les tisser dans le monde de l'imagination poétique, est-ce possible ?  

La poésie a créé la « métaphore » afin de, comme le suggère Aristote, « désigner une entité conceptuelle au moyen d'un terme, qui, en langue, en signifie une autre en vertu d'une analogie entre les deux entités rapprochées et finalement fondues. » 

Convenons que, pour ce vénérable individu, maître à penser de Alexandre le Grand, la métaphore devait principalement être utilisée à l'oral. Nous sommes dans la période où l'écrit cherche à s'imposer alors que l'oral, grand dominateur, n'entend pas céder un pouce de son terrain.

Les siècles ont passé, le débat s'est éteint, chacun rentrant dans ses terres que le temps leur a désignées. La métaphore, comme figure de style, a choisi son camp, celui de la poésie. 

Je rappelais dans un billet antérieur qu'il existe une certaine différence entre « poésie » et « poème », je vais donc la ramener maintenant en précisant ce qui me semble les distinguer. 

D'abord, durant plusieurs années, un éditeur publiant de la poésie intitulait le bouquin « Poésies de... » « Poésies complètes de ... » pour ensuite - il faudrait chercher à quelle époque dans les annales de l'édition - utiliser le mot « poème » afin d'offrir aux lecteurs les œuvres poétiques.

Fondamentalement, le poème est l'outil - vers, prose, style, etc. - permettant d'exprimer celle-ci qui s'offre mille et une définitions différentes, selon les divers courants empruntés, classique ou moderne du monde littéraire, psychologique, philosophique, social et même politique.

Un poème se lit, s'écoute alors que la poésie cherche à transformer la réalité, la dépeçant parfois, afin de rejoindre le difficile ou l'impossible à conceptualiser, fouillant l'envers de la matérialité des choses.

Les deux poèmes que je vous offre aujourd'hui, après avoir revu et corrigé leur premier jet ( 2018 ), cherchent chacun à sa façon de transformer la réalité pour lui donner une dimension imaginaire.

                                       
                                                 écho souterrain
 
l’écho insolite troue l’espace
une plume d’ange s’enfuit
 
la rame de métro s’arrête
                                      - personne descend -
puis repart vers le même bruit
l’insolite écho troublant l’espace
 
le noir souterrain remue,
bouscule les murs salis de publicités
le train s’étourdit à suivre des phares bleus,
se dirigeant vers le prochain arrêt
 
il n'y aura eu que qu'un écho stationnaire
collé aux portillons qui se sont ouverts
puis refermés dans le silence de cinq heures
un silence bondé de solitudes lasses
 
rien et un peu moins
 
l’écho étourdit les oreilles
chiffonne un journal recyclé
cherche dans ce si peu d’espace
ceux qui l'empruntent pour s'y cacher
 
à nouveau s’arrête le train
panne de courant inattendue
l’écho souterrain se dissipe 
dans l’insolite espace
et sort… 
... underground
dans un grand soleil d’ange

 

23 mai 2008



                                                                        
                                                    

                                                         marcher à reculons...


… quel d(és)astre !

Au clair de la lune, mon ami Pierrot s’endort,
sur terre, il chantait à la lune
là, entre ces cratères trouant la Lumineuse
à reculons, il marche…

… Lune et Terre par l’arc-en-ciel réunies …

De son sommeil, Frère Jacques s’éveille
pantois devant les traces de poussière
de ces plumes, de ces chandelles
que le désastre aura abandonnées
et à reculons, il marche…


Frère Jacques et mon ami Pierrot,
frères lunatiques ne reculant devant rien,
à contrepied, dessinent pour les enfants terriens
des couchers de soleil sur l’arc-en-ciel
ces artéfacts d’acier
que transpercent Spoutnik et Apollo


à moins, à moins que ce ne soit des songes
qui propulsent de lointaines comptines
à ces lunaires parents marchant à reculons
les yeux tournés vers la terre


À rebours de la Terre, au rebord de la Lune,
comme épinglés au bout de l’arc-en-ciel,
mon ami Pierrot et Frère Jacques
attendent depuis tant de siècles
le doux sommeil des enfants
rêvant aux astres lointains
à un petit Spoutnik
ou à un Apollo
d’acier…

Quelque part entre printemps et été 2008.


samedi 10 octobre 2026

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 28

                                                   


Ces premiers jours de juillet 1976, que les habitants des Saints-Innocents surnommeront « la s’maine du feu » connurent des rebondissements inattendus, reliés de près ou de loin à la disparition en fumée de l'école primaire des Saints-Innocents. 

Le journaliste de l’hebdomadaire NOTRE RÉGION, dans un élan professionnel qu’on ne lui connaissait pas, décida de creuser davantage autour de cet événement en menant sa propre enquête parallèlement à celle de la Police provinciale. Curieux d’en apprendre plus sur l’incendie, au-delà des ragots recueillis ici et là, lui qui est arrivé sur place alors que les pompiers volontaires achevaient d'arroser les champs de Daniel et la devanture de l'école, décida de partir à la recherche de témoins oculaires et colliger l'opinion de toute personne pouvant faire avancer sa démarche. 

Son premier témoin rencontré fut le curé Langevin de qui il n’obtint à peu près rien, sinon que l’église avait été sauvée des flammes par une intervention directe de Dieu. Déclaration, bien que solennelle, ne lui permit pas d’avancer d’un millimètre.
 
L’affaire de l’ours et du curé-chanoine décédé l’hiver dernier, affaire qu'il avait suivie afin de rapporter les faits pour son journal, lui rappela à quel point la collaboration des élus municipaux ainsi que celle des citoyens en général se résumait à bien peu de choses. Il était revenu de ce fait divers avec une feuille aussi courte que l’accueil qu’il avait reçu. Cette fois, il ne revivrait pas la même situation de sorte qu’il se fit plus intrusif, quitte à créer de toutes pièces une histoire sensationnelle à partir de ce qu'il avait pu gober jusqu'à maintenant, invitant les gens à la corriger si elle leur paraissait extravagante, la bonifier s'ils y voyaient là une certaine vraisemblance ou partager des indices qu'ils auraient en leur possession lui permettant d'explorer d'autres pistes.
 
La première qu’il emprunta fut celle de l’absence de la directrice de l’école sur les lieux de l’événement. Comment pouvait-on expliquer qu’elle soit invisible depuis plusieurs jours ? Il se rendit chez elle. Personne. Maison vide. 

Quelle explication donner aux scellés entourant l’école ? Il insistait sur l'idée qu'il s'agirait d'une scène de crime. Lorsqu'il interrogea le concierge, monsieur Saint-Pierre, il fut plus cinglant. Pourquoi la directrice aurait-elle incendié l'école avant de s'enfuir ? Comment s’était-elle organisée ? A-t-elle des complices ? Voulait-elle se venger de quelque chose ? De quelqu’un ? Monsieur Saint-Pierre, surpris par la férocité des propos du journaliste, le référa au président de la commission scolaire et au maire de la municipalité des Saints-Innocents.

En dépit de la stricte interdiction de violer cette zone clairement délimitée, il sauta par-dessus les scellés et se dirigea vers l’entrée de l’école couverte d’une bâche bleue. Il remarqua une pièce métallique recouverte d'une fine couche de cendres qui, à première vue, pouvait ressembler à un coffre-fort. Il prit quelques photos et retourna vers le concierge.

- Avez-vous remarqué la présence du coffre-fort ? Est-ce normal d'en avoir un dans une école ?
- Je ne sais pas de quoi vous parlez, je respecte les ordres de la police, moi.
- Toujours long avec les enquêtes policières. Ce drame, c’est pas rien, des élèves n’ont plus d’école, des enseignantes sans emploi, peut-être vous aussi.
- Je laisse aux responsables le soin de débroussailler tout ça.
- Qui est en autorité aujourd’hui, si la directrice a foutu le camp ?
- Monsieur Granger, le président de la commission scolaire, devrait arriver dans quelques instants.
- Pourquoi le curé, dont le presbytère est tout à côté, n'est pas plus actif dans cette affaire ? Il ne m’est pas apparu très très nerveux.
- Monsieur, je n'en sais pas plus que tous les villageois. Cesser de me déranger.

Le journaliste, ne pouvant plus rien soutirer de lui, revint à sa voiture ; il devra poursuivre son investigation ailleurs, pourquoi pas au restaurant de la place, lieu où les bavardages ne s’imposent aucune censure ?

En entrant, il remarqua quelques hommes assis à une table qui buvaient du café en fumant des cigarettes Export’A. 

- Messieurs, puis-je m’installer près de vous ?
- C’est vous le journaliste ? demanda un homme âgé qui semblait tout à fait ouvert à discuter avec lui, à la condition, bien sûr, que son nom ne soit pas mentionné dans son article.
- Oui, le même qui s’est présenté ici l’hiver dernier pour couvrir l’histoire d’un ours effrayant la population et l'intrigant décès de votre ancien curé. Je suis retourné dans la salle de presse du journal avec peu de choses pour pondre mon article. 
- Ça nous ressemble pas mal ça.
- Que voulez-vous dire exactement ?
- Dans notre village, le silence est une religion. On croit que tout ce qui se passe ici doit rester ici.
- Même des affaires comme l’incendie d’une école ?
- Vous savez, il arrive souvent que ce qui se passe est le résultat de vieilles affaires jamais réglées. Pas réglables non plus, je dirais.
-Comme cacher le fait qu’une directrice d’école possède un coffre-fort dans son bureau et qu’elle met le feu à son école sans explication avant de disparaître ?

Les clients installés à la même table que le journaliste parurent étonnés d’entendre de tels propos ainsi que la manière plutôt rapide d'expédier l’affaire. Celui qui avait pris la parole en premier s’adressa à cet homme dont l'attitude et le comportement dégageaient une certaine malice :
- Ce sont de graves accusations que vous portez là. Personnellement, je ne crois pas que madame Saint-Gelais soit mêlée directement à l’affaire, mais son frère…
- … elle a un frère ? …
- … le jeune Benoît. Lui, ça ne m'étonnerait pas.
- Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?
-Tout le monde dans le village a eu à un moment donné affaire avec les bêtises de ce mauvais garçon.
- Au point d’incendier l’école de sa sœur ?
- Il n’y a rien à son épreuve, si je peux me permettre de le dire comme ça. 

Cette information n’allait pas tomber dans le carnet de notes du journaliste sans qu'il ne réalise qu’une alléchante série de reportages s'offrait à lui. Il s’excusa un instant pour faire un appel au téléphone public situé tout à côté de la toilette.

- Patron, je crois tenir un beau filon dans l’affaire de l’incendie qui a ravagé l’école primaire des Saints-Innocents.
- …
- J’attends l’arrivée des policiers pour leur arracher quelques informations. J'aurai aussi à rencontrer le maire de la place et le président de la commission scolaire.
- …
- Vous connaissez ce monsieur Granger ?
- …
- D’accord, vous me servirez de porte d’entrée auprès de lui. Ne me dites pas que vous avez aussi des contacts avec le maire ?
- …
- Excellent. Je rentre au journal en fin d’après-midi. À vue de nez, je crois pouvoir étirer cette histoire sur quelques semaines.
- …
- Soyez rassuré, je ne brouillerai rien entre vous et vos contacts.

Lorsqu’il retourna à la table, celle-ci était vide. Seulement une facture pour quelques cafés reposait sous sa tasse.




mercredi 7 octobre 2026

Un peu de politique batracienne (Billet 4)


Vous connaissez les résultats, vous qui avez passé la soirée électorale du lundi 5 octobre devant votre téléviseur. Le CRAPAUD n'y reviendra donc pas, même si sa prédiction, pour une très rare fois, s'est avérée exacte.

Pour une première fois depuis 1968, année au cours de laquelle j'ai acquis le droit de vote, je n'y étais pas afin de suivre l'avancée ou le recul de chacun des partis politiques en lice. Première fois. J'aurai connu une autre première, celle de ne pouvoir voter lors d'une élection : 2018. J'étais à Saïgon et le bulletin de vote destiné aux Québécois vivant à l'étranger ne m'est pas parvenu dans les délais prescrits.

Lundi dernier, j'ai dû me rendre aux urgences de l'hôpital pour investiguer autour des symptômes de maux de dos m'empêchant de respirer. Cette crise a débuté en début d'après-midi et, malgré les douleurs, j'ai tout de même réussi à me rendre à pied jusqu'au bureau électoral afin d'exercer mon droit de vote. À mon retour à la maison, plus rien ne fonctionnait : douleurs en station debout, horreur en situation couchée, incapacité à rester assis sans souffrir. 

La grande générosité de ma fille Catherine, le support de son bras et mes efforts soutenus pour ne pas hurler à chacun des coups qui flagellaient mon dos, nous nous sommes présentés à la salle d'urgence de l'hôpital. Au tri, on m'assigne immédiatement un cubicule dans cette merveilleuse salle nouvellement rénovée. Prise de sang, analyse d’urine. On présume la présence d’une pierre rénale. La gentille infirmière qui nous accueille me réconforte... en disant que les symptômes ressemblent à un accouchement chez une femme enceinte. Il ne lui aura fallu que quelques instants pour m'injecter une dose de morphine et installer un antiinflammatoire par intraveineuse.  Le CRAPAUD adore la morphine. Tellement !

Le temps que tout ce truc agisse, la gentille infirmière nous informait sur l'évolution des résultats électoraux. Ma douleur située « à gauche », les médicaments s'infiltrant en moi « à droite », j'avais beaucoup de peine à retrouver le « centre ».

Nous sommes entrés aux urgences vers 18 h 30. La morphine a été administrée au moment où les bureaux de vote fermaient ( 20h ). Catherine lisait son bouquin de Stephen King. Ô merveille ! je reposais sur une chaise longue comme la soirée électorale. 

Nous avons bougé vers 4 h du matin : rencontre avec une urgentologue, « taponne ici, taponne là », elle nous rassure : « pas de pierre aux reins », l’aspect urologique est normal, elle m’envoie alors à la radiologie. J'ai pu comparer le « avec morphine » et le « sans morphine » - la dose aura agi trois ( 3 ) heures - : je comprends les personnes qui y ont recours pour soulager leurs douleurs. Le CRAPAUD adore la morphine. En radiologie il faut bouger un peu à gauche et un peu à droite, exactement ce que les résultats préliminaires aux élections n'ont pas effectué, ce fut donc un retour à l'horreur des coups dans le dos et d'attaques m'empêchant de respirer.

7h00, le mardi 6 octobre, nous sommes au lendemain de l'élection du gouvernement minoritaire du PQ, l'extinction de la CAQ, le redressement du Parti libéral, la fulgurance des Conservateurs et une sorte de statu quo chez Québec solidaire.

Les droites venaient de gagner, exactement comme la morphine ( Le CRAPAUD adore la morphine. ) et les antiinflammatoires  l'ont fait dans mon bras droit. 

Nous avons quitté la salle d'urgence munis d'une ordonnance et du diagnostic éliminant la pierre aux reins et tout autre diagnostic relié au domaine de l'urologie. Ça s'est orienté vers l'arthrose, une forme d'arthrite. Je vous le dis : insupportable quand ça se déchaîne.

Il faisait noir et froid ce mardi matin. Catherine qui est demeurée près de moi toute la nuit - son livre de Stephen King assez lu pour savoir qu'elle l'aime - m'a laissé à la maison avant d'aller se reposer un peu, puis retrouver le boulot.

Cette nuit aux urgences, imaginant, avant d'arriver, qu'il ne pouvait y avoir beaucoup de patients un soir d'élections - la salle était presque remplie,  progressivement envahie - m'a permis de constater l'étendue de la tâche de tous les employés, la détresse transparaissant dans les yeux de plusieurs personnes fébriles, assises sur des chaises qu'on ne peut plus supporter après quelques heures d'attente, espérant que leur numéro, un peu comme à la loterie, finalement sorte et qu'on les convoque dans une salle « x ».

La droite a gagné. La gauche, heureusement, conserve son titre de parti officiel à l'Assemblée nationale et ce que je souhaite autant « que j'aime la morphine » c'est que le gouvernement élu minoritairement ne souffre pas d'arthrite.




SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 31 -

  Il devenait de plus en plus urgent de retrouver madame Saint-Gelais, son frère ainsi que ses parents qui ne donnaient aucun signe de vie d...