Il faisait magnifiquement beau en cet après-midi, ce qui amena Abigaelle et Herman à se rendre chez monsieur Granger à vélo. Zoé, imperturbable, se prélassait à la fenêtre qu’elle a choisie depuis son emménagement dans la maison Champigny. Elle observait les deux compagnons qui partaient à pied, en direction du futur supermarché Métro-Richelieu, pour emprunter la bicyclette de l'employée qui avait vendu la chatte Zoé à Abigaelle. « Si vous revenez après mon quart de travail, laissez le vélo ici, je le récupérerai demain. »
Le couple s’éloignant sur la rue Principale, madame Delage, une main sur la bouche, apparaissait radieuse aux yeux des employés qui ne pouvaient que le remarquer.
« Quoi ? Vous ne trouvez pas qu’ils vont bien ensemble. » Dit-elle les yeux humides.
Longeant un des deux ruisseaux qui se déversent dans la rivière Croche, ils s’échappèrent sous une rangée d’érables menant à la petite sortie qui les conduirait au chalet de monsieur le président de la commission scolaire.
- Je me doutais bien que vous seriez ponctuels. Allez, rangez vos vélos, je vous attends sur la terrasse.
Il suffit de revenir à un endroit pour que son sens de l’observation fasse abstraction du déjà vu et se concentre sur ce qu’on avait négligé de voir précédemment. Abigaelle remarqua la présence d’un puits qui, à première vue, semblait abandonné. Situé à quelques mètres du chalet, sa curiosité naturelle la poussa à s’en approcher pour y jeter un coup d’œil. À sa grande surprise, lorsqu’elle regarda à l’intérieur, se tenant à la margelle, le reflet de sa figure apparut, lui laissant une impression bizarre qui ne dura qu'une fraction de seconde, car on l’appelait :
- Mademoiselle Thompson, la bière est servie.
Le même décor l’attendait autant devant qu’autour d’elle. Un bouquet de fleurs sauvages fraîchement coupées, déposées dans un vase dont le cristal prenait des teintes dorées en ce milieu d’après-midi, reposait sur la nappe de dentelle. La rivière semblable à un lac, aussi calme que la dernière fois lorsqu’elle fut invitée à venir rencontrer le président de la commission scolaire. Il ne manquait plus que la musique japonaise. Elle allait certainement survenir quelque part dans ce qui s’annonçait comme une longue rencontre entre trois personnages réunis autour d’un seul sujet, la « zone ».
- Oui, le document se trouve dans le panier de mon vélo, je cours le chercher.
- Restez calme, ça peut attendre, même un certain temps, hésita-t-il.
- Je vous le laisse à notre départ.
- Elle réalise qu’en septembre prochain, le Steinberg laissera place à la bannière Métro-Richelieu.
- Excellente nouvelle. Monsieur Delage père sera heureux de voir que son commerce prospère. Je reconnais là votre ferveur nationaliste, mon cher Herman. Il y a de plus en plus d’avenir pour les marques originales québécoises. Confidentiellement, et cela demeure entre nous, mes contacts à Québec me disent que, malgré sa très forte majorité à l’Assemblée nationale, le premier ministre Bourassa se retrouve dans de mauvaises situations. Je ne sais pas ce que ça signifie à court et à moyen terme, mais je ne serais pas surpris qu'il prenne tout l’été pour réfléchir à sa Loi 22 sur la situation de la langue française dans la province. Il pourrait aussi devoir écarter certains personnages qui feraient, d’après mes informations sûres, du commerce électoral, en gros de la corruption.
- Le monde politique, ici ou ailleurs dans le monde, monsieur Granger, dit Abigaelle, se ressemble beaucoup. Ce n’est guère mieux en Australie, je vous l’assure.
- Laissons ces vaines discussions et portons un toast particulier. Je lève mon verre à vous, mademoiselle Thompson, qui, officiellement, demeurera parmi nous pour l’année scolaire 1976-1977 à titre d’enseignante de la classe mixte à l’école primaire des Saints-Innocents.
- Vous m’apprenez là une nouvelle qui me ravit.
- La municipalité profitera de ta présence, Abigaelle, et j’en suis très heureux, acheva Herman cliquant son verre à celui des deux autres convives.
- Pouvez-vous, monsieur Granger, faire un état de la situation à ce comité de travail que nous formons et dont le but est d'éclaircir cette affaire qui a beaucoup d’importance à vos yeux ?
- Je n’y suis pas retourné depuis notre dernière escapade, Herman et moi. Avec l’été et la période des vacances, nous pourrions envisager une visite quand ce sera possible à chacun de s'y joindre. Trouvez une date et je me rendrai disponible. Lors de notre excursion, Herman et moi, une évidence m'est apparue, chacun a son propre regard autant sur le lieu que sur l’événement. Une troisième personne, vous, mademoiselle Thompson, saura peut-être rassembler des éléments cohérents que nous avons chacun de notre côté perçus. Ça sera votre première tâche, si cela vous convient.
- Tout à fait, répondit Abigaelle. J’aimerais quand même que nous puissions aujourd’hui établir une ébauche crédible de la situation. S’il vous plaît, Monsieur Granger, excusez-moi d’utiliser cette expression, mais il faut absolument évacuer tous les biais cognitifs qui retarderaient le travail. Toute déviation est possible, surtout devant une situation qui, au départ, pourrait apparaître incompréhensible, voire illogique.
- Vous avez parfaitement raison, mademoiselle Thompson, je me suis posé la question en termes crus. Est-ce que je suis à échafauder une histoire abracadabrante ne reposant sur rien d’autre qu’un kilomètre carré de forêt dévastée ? Pour y répondre, j’ai cherché dans le village des Saints-Innocents auprès des deux historiens amateurs, mais fort bien documentés et beaucoup d'heures consacrées à écouter madame Brodeur. Cette dame est la plus âgée du village et malgré ce que certains appellent la sénilité, sa mémoire m’est d’une aide considérable. Avec elle, il faut accepter des moments de berlue qui lui font inventer des histoires irréelles, mais rester parfaitement attentif lorsque la cohérence devient manifeste. Il ne faut pas la bousculer, surtout pas, sinon elle se tait, on ne peut plus rien recevoir d’elle. On m’a dit que certains soirs, cette femme qui est une femme de nuit appelle soit monsieur Saint-Pierre, soit Clotaire pour leur révéler des événements appuyés sur des faits précis. Ils vont la rencontrer, une bouteille de rhum sous le bras, l’écoutent et notent chaque mot, chaque parole qu’elle leur déverse. Ils colligent tout cela dans un cahier extrêmement précieux pour eux, un cahier qui contient maintenant des dizaines et des dizaines de pages. C’est le document que Clotaire vous a remis, Herman. Je m’occupe d’en faire des copies et je leur rends. Il y a des trésors dans ce registre.
- J’imagine qu’il y est fait mention de la « zone » ? demanda Herman.
- Entre autres. Nous y arrivons donc. Je dois vous informer que ce dossier n'est connu que de six personnes. Nous trois et les trois qui participent à la rédaction du cahier.
Monsieur Granger se leva, entra dans le chalet. Abigaelle s’attendait à ce que la musique japonaise démarre et qu’il revienne avec de la bière fraîche.
( Les photos sont l'oeuvre de Dominique PERRON. )





