| Louis, de Narbonne, 17 ans. |
| Louis, de Narbonne, 17 ans. |
la cuisine rouge
une après l’autre, au goulot d’une invisible pipette,
les cellules oppressées s’étirent s’écrasent
f l a q u e m e n t
noyées dans un bruit d’étang rouge
marais asséché sur le sol astiqué de la cuisine
( objects in mirror are closer than they appear )
au cendrier des bouteilles renversées
fume un tabac autochtone
on fermera le portail aux clôtures muettes
les entaches de sang s’embrouillent de moments lucides
le couteau aura transpercé les nucléaires retombées
retenus, les jaillissements régurgitent des miettes de pain
( objects in mirror are closer than they appear )
les trous de pluie avalent l’eau des icebergs
les bateaux naufragés traversent la cuisine inondée
et des heures inquiètes rongent la mer
( objects in mirror are closer than they appear )
6 juin 2007
La météo de cette fin du mois de juin 1976 est tout simplement idéale. Très peu de pluie, encore moins d’humidité, des températures qui font espérer la tenue des Jeux olympiques dans les meilleures conditions. Sur son calendrier, les dates que Abigaelle avait entourées lui permettaient de prévoir des moments de solitude, moments dont elle ressentait de plus en plus le besoin. Une collègue enseignante lui avait parlé d’un endroit, ça s’appelle LE MANOIR DU SILENCE, où elle se rend depuis quelques années afin de se ressourcer. Curieuse, Abigaelle lui avait demandé les coordonnées de l’endroit, situé en Estrie, tout près du Mont Orford. Cette option la séduisait, l'envisageant pour la fin des vacances afin de mieux se préparer à l’entrée des classes en septembre prochain. C’est quand même fou, la première question qu’elle s’est posée toucha la présence ou non d’animaux de compagnie. Quitter Zoé lui plaît de moins en moins, malgré le fait que Henriette se montre disponible pour l’accueillir au besoin. Elle déposa la carte de visite sur son bureau, intéressée à en savoir davantage sur cet endroit.
Elle attendait Herman, installée sur son petit espace derrière la maison qu'elle avait organisé très simplement : une table, deux chaises et un parasol. Personne encore n’y était venu, Herman, le grand jeune homme au teint blême, serait son premier invité. Si ce n’est qu’ils se sont croisés ce matin, leur plus récente rencontre remonte au petit-déjeuner que Abigaelle, à l’arrivée de Zoé dans sa maison, avait organisé et au cours de laquelle ils avaient tous les deux pris l’engagement de faire équipe dans ce qu’ils appellent la « zone » de monsieur Granger. Il doit apporter un rosé, mais, comme il n’y a pas de succursale de la Régie des alcools au village des Saints-Innocents et que la vente dans les marchés n’est toujours pas autorisée, Abigaelle se demande bien quand et où Herman se l’est procuré.
Le désembrayage du camion de livraison Steinberg ramena l’enseignante à la réalité. Elle se dirigea, suivie par sa chatte noir et blanc, vers l’entrée principale. Le grand jeune homme au teint blême mettait le pied-à-terre, sourire aux lèvres, une bouteille de vin givrée à la main. Abigaelle lui demanda :
Il suffit parfois de si peu, déplacer un meuble, dégager un coin de la maison, ajouter un rien qui met en relief ce qui demeurait caché auparavant, pour qu’un endroit banal devienne tout d’un coup original. Un parasol rouge protégeant du soleil une table rustique au milieu de laquelle on a découpé un cercle pour y insérer un support ; deux chaises adossées au mur, un tapis protégeant le gazon. La petite chatte noir et blanc profitait d'un coussin beaucoup trop grand pour elle, lui servant de matelas tout juste aux pieds de sa maîtresse.
Herman réalisa à quel point la présence de Abigaelle le touchait. Les images emmagasinées lors de l'époque universitaire cherchaient tout doucement à se modifier dans son esprit. La femme-soldat devenait de plus en plus une jeune dame différente, un peu comme si elle s’était aperçue que la route empruntée jusqu'à maintenant ne lui convenait plus. Pour sûr, le besoin de s’engager, le goût de faire des choses qui supportent ses élans à devenir ce qu’elle aspire à être, tout cela demeure omniprésent et fait resplendir sa personnalité. Il ne se souvient pas de quelqu’un parlant d’elle de manière négative. « Elle est directe », disaient certains. « Elle ne se laisse pas marcher sur les pieds », racontaient d’autres. « Vraiment pas une étrangère comme on en connaît » : cela revenait souvent dans le discours des habitants des Saints-Innocents, surtout chez ceux pour qui un « étrange » est quelqu’un qui ne mérite pas qu’on lui organise une cérémonie de bienvenue. Il est bien conscient que sa mère n’est pas impartiale lorsqu’elle encourage son grand garçon à être plus courtois envers elle. Elle lui dit : « Cette fille est une bénédiction divine que ton père t’envoie. Allez, bouge un peu ! »
Plongé dans ses pensées, il en est distrait par une musique provenant de l’intérieur. Abigaelle a installé un haut-parleur à la fenêtre de l'étage. La voix unique de Pauline Julien, la même chanson qu’ensemble ils avaient écoutée lors de leur petit-déjeuner, se répandit dans l'air... dans l'air à la tendresse.
Une virgule de malaise, des fractions de seconde tout au plus : ce genre de moment qui transforme l’atmosphère en une délicieuse coulée de bien-être.
- Alors, on l'ouvre ce rosé ?
| La rivière Croche |
a
bé
cé
daire
Femme-poussière
| Chez monsieur le maire |
Louis, de Narbonne, 17 ans. Les râlements de ce jeune homme de 17 ans qui, dans la nuit du 19 au 20 juin dernier, sont captés par un télép...