tout près, repose sur une chaise vide
la guitare du musicien
craquant ses doigts aux ongles durs, effilés
il regarde au loin
musique espagnole
dans ce bar anglais
prend des airs d’ailleurs
… arrivé dans l’enceinte de ce lieu enfumé, il songe au répertoire qu’il proposera…
… ne remarque ni le nombre ni la qualité de la clientèle assise aux tables…
… n’a pas aperçu cette femme
qui fume des cigarettes françaises
accrochant ses yeux au miroir
dans lequel la fumée grimace des volutes
elle ajuste une mèche rebelle
une jambe croisée sur l’autre
son pied pilonnant le comptoir
une olive piquée au bout d’un cure-dents nage dans le cristal du verre
elle hoche délicatement la tête
à son cou, quelques rides sauvages,
son visage étouffant des élans de nostalgie
… la jeune femme adore les martinis, les savoure lentement, puis, lorsque l’olive verte fixe ses élans de va-et-vient autour de la paroi du ballon, s’immobilisant, elle les boit cul sec…
étrange d’entendre ce boléro
qu’écoute la femme intrigante
soudainement attentive
sa main trifouillant une oreille percée d’un faux diamant
s’enfuient vers la spumosité du cœur
une musique enfiévrée vogue, vague que vague…
la femme-martini greffe des mots sur cette musique
courir derrière lui,
le rejoindre, ne plus le reconnaître
tant la distance éloigne
tant les traces se défilent
nager dans la mer
la marée chassant au loin les vagues
qui se dorent au soleil assourdissant
la ligne de sueur dans son dos coagule
le temps que durent quatre notes de guitare
un nuage les enveloppe telle une couche tutélaire
une nuée de parfums occultes ainsi que de la ouate
les rendent secrets
mystères qu’eux seuls enregistrent dans leurs corps intemporels
prends-moi, jusqu’à demain garde-moi
jusqu’à l’usure de mes sens
enflamme-moi, électrocute-moi
viens et reviens encore
je veux hurler mes jambes accrochées à ton cou
mes seins t’appellent, t’attendent, te redemandent
sois la pluie qui arrose mon jardin
que perle en moi tes jets furieux
je ne veux revenir à moi que par toi
ils s’aimèrent toute la nuit...
chevillés corps à corps
et l’un et l’autre soupirent à l’odeur des phéromones
que leurs bouillonnants ébats éclaboussèrent
dans cette chambre sans rideaux
hors du temps
désorientés tels des chevaux en course
la bave glairée dans l’espace
tout près, repose en une maison blême
la guitare du musicien
craquant ses doigts aux ongles durs, effilés
il regarde la sécheresse s’installer
la mer devenir désert
les roses, des cactus emprisonnés dans leur sable de ciment
il partira
comme tous les autres il partira
laissant ma peau
laissant mon corps nu et sec tel un ballon de martini
un cendrier vide de Gitanes
il partira en fumée
me laissant que l’acreté à la bouche
avalant péniblement mon amertume
il partira comme tous les autres,
il est déjà parti
je suis une femme-martini grisée de tabac noir
mes seins,
un sémaphore dans le brouillard des nuits de ces hommes insatiables
mon corps,
une sirène trompeuse étourdissant ces hommes au cœur de cuir
je suis un tendron
ma peau soyeuse comme un rêve chimérique éclaboussant les yeux
mes mains magiciennes, sachant repérer,
je suis une femme-fumée
ascension vers la volupté
sybarite insiatiable
au cœur stérile
demain sera un autre jour...
Novembre 2018
Saïgon






