lundi 25 mai 2026

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 5 -

Abigaelle organisa un pique-nique avec son groupe pour souligner la fin de l'année scolaire. Les parents qui souhaitaient se joindre à eux furent invités à y participer. Ça aurait lieu dans le grand espace délimitant l’arrière de l’école et les champs céréaliers de Daniel. 

On craignait la pluie qui, depuis quelques jours, ne cessait de tomber à un point tel que des agriculteurs s’en inquiétèrent. Les pluies de juin, disent-ils, encouragent la prolifération des moustiques, principalement ceux qui élisent domicile autour de l’étang face à l’ancienne maison de madame Brodeur - détruite par un spectaculaire incendie il y a de ça plusieurs années - pour mieux se répandre dans tout le canton. Cet étang, devenu légendaire en raison de la fantasmagorie qu’il évoque, aurait même été déclaré « lieu hanté ». Afin de mettre fin aux racontars, aux peurs qu’alimentaient certains villageois, le maire de l’époque proposa au père de monsieur Granger d’acheter tout l’espace dévasté en échange duquel la municipalité lui céderait l’étang en contrepartie. L’affaire, rapidement conclue, sous-tendait une condition. Granger père, un homme d’affaires redoutable, exigea de la municipalité des Saints-Innocents la priorité d'achat sur toute vente qu'elle se verrait dans l'obligation d'effectuer au cours du mandat actuel du conseil municipal ainsi que le prochain, et d'implanter dès maintenant un service de pompiers volontaires couvrant tout le territoire du canton. Marché conclu, dûment enregistré auprès du notaire de la place qui, une fois sur deux, s'amuse à commettre des erreurs ou des oublis... volontaires.

L’activité eut lieu comme prévu, mais sous un ciel menaçant. Quelques parents répondirent à l’invitation de l’enseignante qui mit à contribution Herman Delage afin qu’il lui fournisse la viande de bœuf qu’elle allait cuire sur barbecue. Il vint lui-même livrer la commande, prenant soin d’y ajouter quelques légumes frais. À son arrivée, il ne manqua pas de s’arrêter un instant pour saluer madame Saint-Gelais qui, derrière son bureau, présentait son habituel visage patibulaire.

- Avez-vous des projets de vacances, madame ?
- Une fois l’école fermée pour l’été et tous les petits travaux accomplis, je pourrai m'offrir quelques jours de repos.
- Vous le méritez bien, votre dévouement est bien connu de tout le monde.
- Pas tous, je le crains.
- C’est un peu comme au supermarché, satisfaire l’ensemble de la clientèle est quasiment impossible.
- Et toi, mon Herman, as-tu pris ta décision quant à ton avenir ?
- Ça devra se faire bientôt. Je patauge toujours dans le brouillard.
- Ne gaspille pas ton talent. L’épicerie, c’est bien, mais les hautes études ne sont pas à négliger non plus.
- Vous avez raison, madame Saint-Gelais. J’en prends note. Bonne journée.

Herman rejoignit les lieux du pique-nique, déposa ses paquets sur la grande table que monsieur Saint-Pierre, le concierge, avait déplacée de l’intérieur pour l’installer tout près du barbecue. Quelques secondes à peine et le grand jeune homme fut monopolisé par Benjamin et Chelle qui ne l’avaient pas revu depuis les funérailles de monsieur Delage, et le banquet suivant la cérémonie, offert dans l’immense appartement sis au-dessus du supermarché.

- Vos parents sont-ils venus ?

Les deux enfants indiquèrent du doigt Daniel et Don tout à côté de Jésabelle et Aanzhanie, les deux mamans tenant leur nouveau-né dans leurs bras.

Abigaelle s’approcha de Herman :

- Tu me donnes la facture et je passe la régler en fin de journée.
- Ça me fait plaisir de m’associer à ta fête, tu ne me dois rien. Ma mère serait en fusil si elle apprenait que j’ai touché à tes sous.
- Trop gentil, merci. Tu restes avec nous ?
- Quelques minutes, le temps de saluer tous ceux que je connais.
- Ne pars pas sans m’avoir dit « bonjour ».

Herman s'arrêta d'abord à monsieur le concierge qui resplendissait de bonheur. Il ne se souvenait pas qu’une fête comme celle-ci ait eu lieu, surtout à l’arrière de l’école, un endroit qu’il jugeait fort mal utilisé. Les champs se coloraient résolument des pousses des différentes céréales que Daniel avait semées, leur donnant un aspect bigarré et la vague impression que tout s’étendait jusqu’à l’horizon délimité par la forêt. Dans le regard du vieux concierge, une flamme scintillait. Le contact avec Abigaelle et ses élèves lui insufflait un nouveau dynamisme. Il ne se sentait plus traité comme un vulgaire employé au service de l’école, mais un membre à part entière de ce groupe en particulier. Lorsqu’il apprit par le président de la commission scolaire que lors de la prochaine année scolaire, ces petits marmots seraient jumelés aux nouveaux du préscolaire pour ne faire qu’une seule et même classe, que Abigaelle en serait la responsable, il ne put s’empêcher de lui dire à quel point cette décision était sage.

Abigaelle avait donné à chacun des huit enfants de sa classe une responsabilité particulière qu’ils remplissaient avec entrain. Pour ce qui est de Patrick, le fils de monsieur le maire, l’enfant problématique, elle l’assigna à une tâche précise : l’assister dans la cuisson de la viande de bœuf. Au début, cela le laissait indifférent, mais la fumée qui se propageait autour de tous les convives, dégageant des odeurs épicées, ainsi que les parents qui le surveillaient avec ravissement, cela fit jaillir en lui le sentiment d'être indispensable et un peu plus confortable dans son grand tablier et sa coiffe de chef tout à fait improvisée. Le sourire qu’il affichait, quelque peu narquois, encouragea son père à le féliciter. 

Le couple formé de Benjamin et Chelle simulait de manière fort comique les gestes empruntés aux serveurs des grands restaurants alors qu’ils remplissaient de liquide les verres des invités. Collés l'un sur l'autre, ils tournaient dans ce grand cercle qui s’était formé par lui-même. Les deux jetaient à l’occasion un regard vers leurs parents qui discutaient maintenant avec Herman.

- Mesdames, vous êtes radieuses. La maternité vous va à merveille.
- Merci monsieur Delage, mais c’est loin d’être toujours facile, répondit Jésabelle, le regard portant au loin. Quant à Aanzhanie, qui manquait toujours un peu de confiance lorsqu'elle s'adressait en français, se contenta de lui adresser un sourire radieux.

 

Daniel et Don, une cigarette au doigt, s’étaient déplacés de manière à face aux champs. Ils se taisaient. Comme si le regard leur servait de dialogue. Arriva Herman. 

- Tu peux être fier de toi, Daniel. Je sais que peu de gens croyaient dans ton projet. Maintenant, devant nous, ces champs de céréales qui font l’envie de bien des agriculteurs toujours accrochés à la culture laitière font l’orgueil du canton.
- Je ne sais pas si mon père se retourne dans sa tombe, lui qui m'a toujours découragé. Mais, c’est du passé maintenant.
- Parfois, les parents ne voient pas bien ce qui se passe dans la tête de leurs enfants. Je peux t’assurer de cela. Don venait d’ajouter son grain de sel au commentaire de son ami Daniel.

Herman se retournant vers lui, adressa cette question :
- C’est quoi exactement les changements au Ministère du Tourisme, de la Chasse et de la Pêche ?
- Tu en as entendu parler ?
- Au supermarché c’est encore comme à l’époque du marché général : tout se raconte, tout s’invente, répondit Herman.
- En effet, mon patron m’a dit qu’il y avait de grandes chances que ça bouge bientôt au ministère, ce qui nous touchera évidemment, nous les gardes forestiers.
- Attendons les nouvelles, alors.

Leur conversation fut interrompue par Abigaelle qui invitait tout le monde à s’approcher pour le lunch.





jeudi 21 mai 2026

SI NATHAN AVAIT SU... (Partie 3) - 4 -

Abigaelle adore voyager de nuit. Au volant de sa Westfalia orange, elle quitte Montréal, chérissant le souvenir de son repas à la salle à manger du restaurant de l’Auberge Saint-Gabriel, le doux baiser de son père qui, lui tenant la main, sollicitait un dernier regard avant de monter dans le taxi.


La route, de nuit, est enveloppante, comme si on circulait dans l’obscurité sans avoir à prévoir ce qui pourrait survenir devant soi, le tout se faisant rapidement oublier une fois disparu dans le rétroviseur. Lorsque Abigaelle se rend à Québec pour ses rencontres avec madame Lapointe dans le cadre de son doctorat, toujours elle quitte le village des Saints-Innocents très tard en soirée afin de profiter de la beauté nocturne de la route. Elle évite les grandes autoroutes, comme la 40 ou la 20, leur préférant le Chemin du Roy qui longe le fleuve Saint-Laurent. La nuit, en hiver comme en été, les paysages sont affriolants, mais ce qu’elle adore plus que tout, c'est la nomenclature de toutes ces municipalités qu’elle croise. Un délice pour les oreilles. Cela évoque en elle le voyage du général de Gaulle à Montréal lors de l’Exposition universelle, en 1967. Véritable coup de foudre pour les Québécois, coup de semonce aux Canadiens hors Québec,  coup d'envoi pour elle qui l'amena à mieux comprendre les aspirations ainsi que les défis nés de la Révolution tranquille, qui émergea au début des années 1960.


Mais cette nuit, loin de la Métropole, engagée sur de petites voies pas toujours asphaltées la ramenant chez elle, deux choses l’inquiètent. Non. La tracassent, plutôt. Est-ce que Zoé, sa chatte, a survécu à son absence… d’une journée complète ? Que signifie exactement le baiser reçu de Raphaël à son départ du loft au pied du Mont Royal ?



Les amours d’Abigaelle n’ont jamais été sérieuses ou engageantes. Pour les filles de son âge, davantage au Québec qu’en Australie, la libération sexuelle aura été facilitée par l’arrivée et la possibilité de se procurer des anovulants permettant plus de latitude dans leurs activités amoureuses. Exception faite de ce qu’elle juge comme ayant été une erreur de sa part, à savoir une relation non protégée avec un type de Londres l'ayant amenée à s'imposer un avortement, c’est depuis le calme de ce côté. Mais voici que Raphaël Létourneau, l’espace d’un baiser, d’une glissade de la main sur ses épaules, réveille en elle quelques lacunes. Elle sait bien que son déjeuner avec Herman Delage n’était pas, en soi, anodin et que l’accord tacite entre eux de faire équipe afin de creuser un peu dans l’intrigue que le président de la commission scolaire nomme « la zone », lui avait semblé installer une belle complicité. Allait-elle, maintenant, se retrouver face à un dilemme, un triangle amoureux ? Indirectement, son père avait placé la question dans son esprit, l’invitant à ouvrir les yeux sur la relation qui s’établit entre elle et monsieur Granger, relation qu'elle juge similaire à celle d'un père et de sa fille.


L’amour. Le seul qu’elle alimente pour le moment est celui la liant à sa chatte Zoé. En l’espace de trois secondes, leurs vies se sont imbriquées de magnifique façon. Pour sûr, cela n’a absolument rien de comparable à celui unissant deux êtres humains, mais l’attachement à cette petite bête tachetée de noir et de blanc a modifié sa manière de voir les choses. 


Depuis bientôt un an, elle habite dans une maison qui fait face à l’école primaire où elle enseigne. Elle peut avancer sans trop se tromper que sa présence et celle de sa Westfalia ne sont plus perçues comme une attraction : ça n’attire plus les foules. Son engagement professionnel surprend de moins en moins, même si on se demande toujours ce qui peut la motiver. Ce n’est certainement pas le conflit ouvert qu'elle soutient avec la directrice Saint-Gelais qui la nourrit. Elle sait que quelques consœurs, en sourdine, sans prendre position pour l’une ou pour l’autre, apprécient que leurs différends permettent une certaine relâche dans les interventions parfois agressives, mais toujours stressantes, de la part de la caporale en chef. 


En plus de ses élèves et du travail sur sa thèse doctorale, l’intérêt manifeste qu’elle se permet d’accorder à son environnement immédiat, s’entend par ceci une forme de curiosité pour les gens du village des Saints-Innocents ainsi que son histoire - on pourrait dire, ses histoires - dans tout ce qu’elle a de connu, de méconnu et d’inconnu, alimente sa vie.


À l'école, on admire la prestance de la jeune enseignante sans toutefois le dire ouvertement ; on écoute les arguments qu’elle oppose à la discipline militaire instaurée depuis l'arrivée de madame Saint-Gelais dans le fauteuil de direction, parfois on en incorpore quelques-uns dans son coffre à outils ; on a oublié le mot « pédagogie » à force de ne plus l'entendre prononcer, ce qui amène certaines enseignantes à oublier les raisons les ayant amenées à choisir cette profession,  de sorte qu'on surfe d’une année à l’autre avec les mêmes stratégies, les mêmes thématiques, les mêmes attitudes, tout cela étant une manière efficace d’assurer un continuum dans la microsociété des Saints-Innocents. Abigaelle a réhabilité le mot, l'utilisant fréquemment et sans prétention aucune. On prend conscience que le personnel est strictement composé de femmes, qu’un seul homme partage les lieux, le concierge et à l’occasion, de moins en moins faut-il le constater, le nouveau curé ne s'y présente que pour des activités religieuses très précises, ce qui contraste avec l’ancien qui ne se gênait pas pour imposer sa présence.


Le milieu change, de manière occulte peut-être, silencieuse certainement, mais le changement affecte la structure même de l'institution. On réalise à quel point le président de la commission scolaire, depuis quelques mois, ne se gêne pas pour informer parents et membres du personnel sur l’application du Rapport Parent ainsi que de l’implantation du Ministère de l’Éducation, leur rappelant au passage ses accointances auprès des autorités à Québec. On constate également l’affection qu’il manifeste pour la nouvelle enseignante, certaines s’interrogeant sur ce que madame Saint-Gelais, dans des propos parfois sibyllins, donne à penser que des relations particulières se sont installées entre eux.  Bien que le bureau d’Henriette, la secrétaire, ait été déplacé à proximité des toilettes, tout au fond de l’école, près de l’ancienne issue de secours, cette dernière réussit à détourner les commérages et les rumeurs vers Benoît, le frère de la directrice, laissant flotter des sous-entendus plus ou moins élogieux.


Bientôt un an. Avant la prochaine rentrée scolaire, Abigaelle ressent le besoin de bien installer son plan d’action, de classer dans son agenda les essentiels devant les intermédiaires et les accessoires. Lors d'une première rencontre avec sa directrice de thèse qui eut lieu à Montréal,  madame Lapointe l’avait invitée à l’accompagner au spectacle de la Fête de la Saint-Jean sur le Mont Royal, le 23 juin, où plus de trois cent mille personnes se sont réunies pour entendre les 5 grands Québécois que sont Gilles Vigneault, Claude Léveillé, Jean-Pierre Ferland, Robert Charlebois et Yvon Deschamps, dans une soirée mémorable qui fit rejaillir sa flamme québécoise, partiellement éteinte depuis la fin de la Crise d’Octobre ‘70. Pour l’étrangère qu’elle est encore, cette flamme illumine maintenant son caractère de femme libre, son ouverture à la société qui, lentement, il faut l’avouer, cherche le chemin à suivre pour répondre à l’appel du Général de Gaule en 1967.


Madame Lapointe insiste constamment auprès d’Abigelle sur l’importance du mouvement féministe dans les luttes contre les inégalités sexuelles et la domination dont les femmes sont les sujets.


- Ça doit transpirer dans tes recherches et prendre une place importante dans tes conclusions. Les femmes forment le plus important noyau du personnel enseignant dans notre province, mais leurs droits ne sont pas équivalents à ceux de leurs confrères. Il ne faut pas qu’elles soient systématiquement assignées à l'enseignement au préscolaire et au primaire. Elles doivent se retrouver dans les classes du secondaire, de l’université en passant par les CÉGEPS.



Le village des Saints-Innocents s’ouvrait devant elle. La rue Principale, éclairée encore d'un seul côté, le droit, était calme. On n'entendait que les grillons annonçant un lendemain ensoleillé, chaud et humide. 


Abigaelle, croisant la vitrine du supermarché Steinberg, y jeta un bref coup d’œil.




dimanche 17 mai 2026

Tout ne serait qu'une question sans réponse...

 

Tonino BENACQUISTA


À Tonino BENACQUISTA, écrivain français aux mille talents - romancier, auteur de BD, de scénarios pour la télévision, consultant au cinéma, scénariste - j'y reviens régulièrement afin de goûter encore sa manière de créer des personnages complexes, d'échafauder des intrigues inattendues et ... cette habileté à poser des questions auxquelles répondre n'est absolument pas nécessaire. Des questions qui énervent.

En fait, ce n'est pas la question qui énerve, du moins pour moi, c'est la volonté quasi immanquable de trouver une réponse. Tout comme moi, vous connaissez des gens qui, devant une question, se sentent obligés de trouver instantanément une réponse. Leur réponse étant la réponse. Ça m'énerve au plus haut point. Ça serait comme si, devant un précipice, une interrogation devenait fondamentale : s'y lancer ou pas ? Jaillissent alors mille et un verdicts portant en eux un jugement moral, une analyse des motifs que la situation implique, un char rempli d'évidences, et j'en passe. Il n'y a pas de réponse à recevoir de qui que ce soit à cette question qui, en fait, ne regarde finalement que la personne qui se la pose : « Dois-je m'y lancer ou pas ? » Un geste en avant ou un geste de recul. Un point c'est tout. Après, une constatation. Un point c'est tout.

BENACQUISTA écrit pour que son lecteur voie comme s'il assistait à un film ou s'il en était lui-même un personnage ayant ses propres intrigues ; voilà la merveille de son style éblouissant. Aussi les questions soulevées. Questions qui projettent, éclaboussent partout autour d'elles. En voici quelques-unes. Ne cherchez pas à y apporter une réponse. La question n'est qu'une question sans réponse, exactement du type que j'aime.

Amusez-vous.

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Travail?...

C’est bien ce qu’on dit des parturientes prêtes à expulser la vie? C’est ce truc qui passe avant même la famille et la patrie? C’est bien ce machin qui rend libre, selon les nazis? C’est bien ça, le travail? Et c’est toi, petit homme, qui vas me faire tout un catéchisme sur le principe de réalité? Rien qu’en deux syllabes?

Le travail? Quand, dès l’enfance, les cours de lettres contredisent les cours de mathématiques. Quand le rêve n’est pas une science exacte. Quand on ne sait plus comment aimer la vie quand on va au cinéma. Quand il ne reste plus qu’à attendre les petits matins plutôt que les grands soirs.

Tonino BENACQUISTA

 

Il me semble bien qu’Hamlet en personne évoquait la question, déjà. Le doute le plus célèbre du monde. Est-il noble de se lever le matin en sachant déjà tous les emmerdements qui vont suivre. Est-il lâche d’aller se coucher, de dormir jusqu’à en crever, et dire au revoir à tout ce qui nous bouffe l’existence? C’est là la question.

Tonino BENACQUISTA


. À quoi bon accomplir quand exister suffit ?

Tonino BENACQUISTA


. Certains personnages de fiction, comme dans le réel, ne sont pas à la hauteur de leurs ambitions. Ceux qui osent se présenter comme « le mal absolu » s’acharnent à le prouver en commettant des atrocités, mais encore faut-il, pour prétendre au titre, apporter la preuve de son inventivité en la matière. Trop de candidats se disqualifient en montrant un reste d’humanité, tel ce tyran poursuivi par sa conscience, ou ce tueur psychopathe ayant lui-même été martyrisé durant l’enfance. Souvent les charlatans le disputent aux plagiaires, et le spectacle qu’ils donnent de leur monstruosité provoque l’ennui. Au troisième millénaire, qui incarne le mal absolu ? L’homme que Dieu redoute et que le Diable admire ?

Tonino BENACQUISTA

 

. Il se décrit comme faible de naissance. Il a été le gosse qu’on martyrise à l’école, le soupirant qui fait pouffer les filles, le collègue qu’on charrie. Quand on naît avec cette infirmité-là, aucun remède connu. « Apprends à te défendre ! » Certes, mais où s’inscrit-on ? On apprend quoi ? On guérit quand ? Dans le grand manuel des petites persécutions, aucun article prévu. Il y a des forts et des faibles, voyez, c’est comme ça depuis toujours, débrouille-toi. Ravale ta honte, subis en silence et rase les murs, petit Adrian tout petit.

Tonino BENACQUISTA


. C’était écrit. Comment ne pas céder à la tentation de voir dans ce qui nous a meurtris non un inacceptable accident mais un dessein supérieur, indéchiffrable aujourd’hui mais dont l’évidence s’imposera une fois l’épreuve surmontée. Car que nous reste-t-il dans l’arsenal de la raison pour repousser l’épouvantable spectre du mauvais hasard sinon l’idée de destin ? Et pourquoi ne pas saisir l’opportunité de s’interroger justement sur celui qui a écrit ? Pourquoi ne pas crier : « L’auteur ! L’auteur ! » comme jadis dans les théâtres, pour l’applaudir ou le siffler ?

Tonino BENACQUISTA





 

 

vendredi 15 mai 2026

SI NATHAN AVAIT SU... (Partie 3) - 3 -

                                  


Les doigts du père d’Abigaelle froissaient délicatement la main de sa fille. La grande salle à manger se vidait. Quelques serveurs débarrassaient les tables alors que leurs aides récupéraient les nappes et les serviettes de table. Il était maintenant possible d’entendre cette musique feutrée qui avait embelli la soirée sans jamais imposer ses notes de violon. Le système d’aération fonctionne de manière telle que la température jamais n’augmente, jamais ne baisse. Tout l’espace que le restaurant consacre à sa salle à manger se remplit d’une couleur donnant l’impression qu’un feu de foyer l’éclaire entièrement. L’Auberge entre dans l’atmosphère de fin de soirée, cette heure où tout devient calme, inutilement agréable, propre à échanger des regards qui évitent les paroles.


Abigaelle, tête baissée, se remplit des mots de son père, mots qu’elle n’a pas eu l’occasion d’entendre depuis sa naissance. Il était constamment absent de la maison, et ses retours n’étaient que de courtes interruptions avant un nouveau départ. Que ce soit à l’hôpital, pour quelques congrès médicaux partout dans le monde, ou bien dans son bureau, qui ressemblait davantage à un froid cabinet médical, lieu où il écrivait à son ami Morgantaler ou le rejoignait par téléphone, ou bien répondait à une correspondance qui grugeait des heures de ses journées semblant ne jamais finir.  Abigaelle avait fini par lui attribuer le nom de « voyageur ».


Elle songeait au discours de son père qui la quitterait à nouveau dans quelques minutes pour retourner en Australie, alors qu’elle rejoindrait Raphaël Létourneau, qui avait animé la formation dans la journée, et qui l’avait invitée à prendre un café chez lui, dans ce petit loft situé au pied du Mont-Royal qu’il louait et lui remettre quelques documents pertinents pour sa thèse doctorale avant qu’elle ne repartît pour les Saints-Innocents. Défilait dans sa tête toutes ces années passées près de lui et si distantes à la fois. Le discours de son père, dans lequel il y avait plus d’émotion qu’elle n’en avait jamais sentie de sa part, l’a profondément touchée.


Il y a de ces entretiens qui, de manière impromptue, vous transportent vers des paysages connus, mais visités que superficiellement. Des courbes ici et là, dans les méandres des rues, à l’orée d’une forêt qu’on n’a pas eu le courage d’explorer, à la sortie d’un lieu qui nous manquera toujours, n’ayant pas pris le temps de s’y attarder. Tout ce qui est superficiel et éphémère, que le temps transforme en instants oubliés, et qu’un individu, soit par maladresse, soit délibérément, appuyant sur un bouton caché quelque part dans notre cerveau, déclenchera un profond vide que la féroce culpabilité nous oblige à porter sur les épaules. Si. Ce si petit mot qui, une fois inversé, devient « is » en langue anglaise, s’avère parfois un présent accusateur.


Elle a écouté le monologue de son père avec une attention soutenue, comme s’il s’agissait d’un concerto pour violon et piano, mais sans le piano, un violon a capella retenant son cœur et son cerveau de commenter. Abigaelle écoutait attentivement, silencieuse comme une fidèle subjuguée par les paroles d’un prêcheur, cherchant à situer cet entretien quelque part en elle, dans un endroit sûr où elle pourrait accéder à son énergie avec moins de subjectivité que dans l'atmosphère chaleureuse de l’Auberge Saint-Gabriel. La seule chose qu’elle voulait retenir pour le moment, c’est l’invitation à revenir en Australie, dans la maison de son adolescence bordée d’eucalyptus. Son père la conserve et l’entretient toujours, n’y entre personne d’autre que la femme de ménage qui, hebdomadairement, en assure le soin. Cette éventualité demeurera une éventualité tant et aussi longtemps qu’elle n’aura pas réussi à décaper cette médaille familiale ternie par trop d’événements affligeants. Pour ce faire, elle prendra son temps, tout le temps nécessaire pour que la clarté s’installe, que sa perception de chacun soit débroussaillée. Sans chercher à recoller les morceaux éparpillés de sa famille, il lui semble que l’entretien avec son paternel pourrait s’avérer comme une ébauche de la structure d’un pont pouvant relier d’inopinés éloignements.


Aurait-elle souhaité ou souhaiterait-elle une rencontre du même type avec sa mère ? La réponse est certainement négative, trop de froidure installée entre les deux femmes. La perfection triangulaire existe pourtant, elle se traduit par Australie/France/Québec, l’actualisation la plus visible de la discorde maladroitement campée à trois endroits divergents d’un même terrain. Les canaux de communication, tout comme les routes pouvant mener de l’un à l’autre puis l’autre, n’ont jamais été installés ou s’ils le furent, cela a été manifestement inadéquat.


Les adieux entre Abigaelle et son père furent brefs, mais sentis. Dans le regard échangé, tant de choses enveloppées de silence. Une accolade. Un baiser. Deux larmes peut-être tombèrent sur le col relevé de la chemise de monsieur Thompson qui montait dans le taxi le ramenant à son hôtel. Un dernier geste de la main puis sa fille retrouverait sa Westfalia pour se rendre à l’adresse que lui avait donnée le psychologue Raphaël.



                                         



- Bon souper ? Je te prépare un café ?
- Le restaurant de l’Auberge Saint-Gabriel mérite tout à fait les cinq étoiles que le guide touristique de Montréal lui accorde. Le serveur nous a dit qu’il s’en est fallu de peu pour que le Guide Michelin lui attribue une étoile.
- Comme j’ai principalement fait mes études à Ottawa, la restauration montréalaise m’est inconnue.
- Drôle à dire, mais je m’attendais à ce que mon père déniche quelque part en ville un endroit spécialisé en cuisine australienne. Il m’a agréablement surpris.
- Tu me disais qu’il repart pour Camberra demain, je ne me trompe pas ?
- Exact. On réinstalle de la distance entre nous.
- Cela te chagrine ?
- Oui et non. Oui, car j’ai découvert ce soir, plus que durant son séjour dans ma maison des Saints-Innocents, un homme complètement différent de l’image qu’il a toujours projetée à mes yeux. Un homme plus humain, si cela peut se dire. Auparavant, dans les très rares occasions qui nous furent données de jaser, les thèmes se résumaient à la médecine, aux sciences et à l’engagement politique visant à transformer les choses. Je ne m'y intéressais pas tellement, surtout que sa relation avec Morgantaler a creusé un profond fossé entre lui et ma mère au point que la maison était devenue un lieu de débats. Tous les deux étaient engagés, mais complètement à l’opposé. Autant que je me souvienne, ils n’ont jamais été du même avis, et cela sur tous les sujets, même ceux de la vie quotidienne. Un couple dysfonctionnel devenu rapidement anachronique. Imagine un instant que lors des manifestations antiavortement en Australie, mon père se retrouvait en première ligne sans toutefois être perçu comme le leader, mais qu’il avait pour responsabilité d’expliquer le point de vue médical. De l’autre côté, ma mère était interpellée pour présenter les arguments des opposants. Les journalistes sachant parfaitement bien que les deux formaient un couple, tu peux facilement te figurer l’atmosphère qui régnait dans la maison. Intenable. Afin d’éviter que leurs divergences se transforment en lutte continuelle, mon père proposa que nous quittions, nous étant lui et moi, la maison sous les eucalyptus et que ma mère y demeure afin de  poursuivre sa campagne. Nous sommes partis pour Montréal après un arrêt à Londres où j’ai eu l’occasion de vivre quelques mois, le temps qu’un permis de travail soit émis pour le gynécologue dont le gouvernement canadien connaissait les idées pro- Morgantaler. C’est l’ambassadeur australien à Ottawa qui dénoua la situation en insistant sur le fait que sa fille, moi-même, avait reçu une bourse du Ministère de l’Éducation en Australie afin d’étudier à l’Université de Montréal. Nous nous sommes installés dans une résidence située à quelques pas de l’université. Et même à cette époque, mon père était aussi si non plus absent que jamais.
- Que ressens-tu maintenant, je veux dire après le souper que tu viens de partager avec lui, est-ce que quelque chose a changé ?
- Oui. Mais ce que je ressens n’est pas encore tout à fait installé en moi. Puis-je te poser une question ?
- À Raphaël ou au psychologue ?
- Aux deux, je crois.
- Je t’écoute.
- Est-ce que l’absence paternelle vécue durant une longue période de l'enfance pourrait amener un individu à rechercher un substitut ?
- Si je comprends bien, tu me demandes si pour parvenir à un certain équilibre émotionnel ou autre, il faut absolument suppléer cette absence paternelle par une présence autre que l’on choisirait soi-même ?
- Exactement.
- Je ne dirais pas « absolument », mais cette démarche, si elle apporte au bout du compte un bien-être, une amélioration de la qualité de vie et qu’elle n’a pas exigé un engagement de tous les jours, un peu comme si, perdu dans un lieu inconnu, l’individu s’investit entièrement au point de reléguer son approche au réel dans une corbeille à papier, je crois que si cela réussit, ça ne peut qu’être positif dans sa vie.
- Et son corollaire est aussi plausible ?







lundi 11 mai 2026

SI NATHAN AVAIT SU... (Partie 3) - 2 -

 



Monsieur Thompson, avant de choisir le restaurant qui conviendrait à un tête-à-tête avec sa fille, pensa l’inviter là où ils pourraient goûter la cuisine australienne, mais, réflexion faite, il s’est retourné vers cette enseigne purement québécoise. Le serveur lui conseilla, dès son arrivée, de s’installer près de l’âtre qui ne dégageait aucune chaleur en plein mois d’août, mais allait lui permettre de voir passer les plats commandés par les autres convives et, surtout, humer les odeurs provenant de la cuisine. Lui ayant servi le gin Archie Rose que le médecin avait commandé, sa recommandation pour le menu alla vers un poulet de Cornouailles, le sachant d’origine australienne où le poulet est à l’honneur.

 

À la fin du repas, la conversation entre un père et sa fille avait dévié autour de monsieur Granger, le président de la commission scolaire des Saint-Innocents. La pause imposée par le gynécologue devant Abigaelle, à la suite des mots « J’en suis toujours ému. » l’avait placé dans une situation quasi hypnotique, mais elle ne dura que le temps mis par le serveur à leur offrir un digestif. Les deux convives le remercièrent et monsieur Thompson reprit la parole.

 

- Tu me manques tellement Abigaelle. Tu me manques et souvent je ressens une forme de culpabilité due à mon absence, culpabilité qui n’a rien à voir avec celle dont je me suis débarrassé par rapport à Henry Morgantaler. Dans ce cas, je la classe parmi les gestes de lâcheté que la vie nous impose et auxquels on ne peut échapper. Continuer le combat qui est le sien ne m’apportait que des inquiétudes. Celle au sujet de ta mère… Je sais que tu ne souhaites pas qu’on aborde le sujet, mais il le faudra bien un jour. Tout doit être clarifié, mais cela devra se faire en temps et lieu. Maintenant n’est ni le temps ni le lieu. Ça sera chez nous en Australie, dans notre maison autour de laquelle poussent les eucalyptus. Parce que tu y reviendras, j’en suis convaincu. Non pas pour me rendre visite, mais pour éclaircir l’obscur qui s’est installé entre nous trois. Nous trois, ce triangle incomplet. On revient toujours à nos racines, même si on ne les a pas entretenues pendant longtemps. Elles résistent à tout. Tu me manques parce que tout me rappelle toi. Notre départ d’Australie, notre installation à Montréal, si peu de temps pour moi alors que de ton côté, tu en as fait ta demeure. Puis la résidence permanente de ta mère en France, qui l’a placée dans un désenchantement profond à la suite de l’adoption de la loi Veil qu’elle a combattue corps et âme. Puis ton double séjour à Londres, le second ayant définitivement buriné ton âme des accents du Québec, davantage qu’un attachement au Canada. On m’a informé de ton implication lors de la Crise d’Octobre en 1970. L’ambassadeur australien à Ottawa, un vieil ami, avait reçu une demande d’informations sur cette jeune citoyenne en provenance d’Australie, mais nouvellement canadienne, qui serait mêlée d’assez près aux terroristes du FLQ. Ça ne m’a aucunement surpris, au contraire, je m’en suis réjoui tout en espérant que rien de grave ne t’affecte du côté judiciaire. Il a fait jouer ses relations avec un membre du gouvernement québécois, sans aucun doute sais-tu de qui je parle, qui a fait disparaître toute trace de ton implication dans cette affaire. Mais n’oublie pas une chose capitale, la justice à la mémoire sélective et le bras long. Mais tout ça, c’est du passé, bien que récent. Le passé, tu le sais sans aucun doute, nous suit, mais il ne doit pas nous empêcher d’avancer vers ce que le présent prépare devant nous. Je reviens à ce monsieur Granger. Il est bien ton patron, je crois, même si tu relèves plus directement d’une supérieure immédiate avec qui, m’a-t-il écrit, tu n’entretiens pas des relations harmonieuses. Ça te regarde. Tu as tes raisons et je ne veux pas entrer dans ce sujet, uniquement relever quelques points de sa lettre, celle qui a suivi ma réponse à la problématique de l’accouchement désastreux qui a mené au décès des deux personnes les plus importantes de sa vie à ce moment-là. Il m’écrit avoir vécu cette période dans un état quasiment dépressif. Tu le sais : la dépression chez un homme est plus qu’un sujet tabou. Elle est perçue comme une faiblesse de caractère et risque de pousser l’individu vers des solutions parfois extrêmes. Elle peut surtout placer l’homme dans un état mental tournant autour de la catatonie, de la catalepsie, à tout le moins dans des temps d’une profonde insensibilité et des élans émotionnels incontrôlés. La psychiatrie, j’ajouterais même la psychologie, la perçoit encore comme un état délétère. D’ailleurs, c’est une des raisons pour lesquelles j’ai toujours insisté auprès des jeunes internes en gynécologie pour qu’ils ne perçoivent pas le post-partum d’une femme venant d’accoucher comme une maladie mentale, mais plutôt comme un profond déséquilibre hormonal. Il y a encore tant et tant à faire dans ce domaine. Monsieur Granger a soulevé une question dans mon esprit, qu’il me faut creuser davantage. Comment se sent un nouveau père ? Que se passe-t-il exactement lorsque, depuis plusieurs lunes, une femme change et un enfant qui arrive dans notre monde ? Cet enfant, comment réagit-il à sa mère, qui est comme une bouée de sauvetage pour lui ? Ce couple devenu trio, même si on cherche à l’accompagner dans sa démarche de parents, ne peut éviter de vivre de terribles bouleversements. Plusieurs de mes patientes, que je revoyais quelques semaines après la naissance de leur enfant, me parlaient du malaise physique autant que moral qu’elles vivaient, et beaucoup de comment continuer à partager leur amour entre l’enfant et le mari. Monsieur Granger, quant à lui, a dû gérer deux décès à la même période, ce qui a entraîné deux deuils à la fois. Il était conscient que l’accouchement avait été un désastre, mais ouvrir les yeux à la suite de cela lui aura été complètement écrasant. Je ne sais pas s’il a abordé le sujet avec toi, mais il a préféré que tous les arrangements funéraires aient lieu à Montréal et non dans son village des Saints-Innocents. D’après le style de sa correspondance, les deuils qui l’affligent depuis plus de vingt ans ne sont pas encore résolus. Comment arrive-t-on à accepter la mort d’êtres chers ? Même le temps ne semble pas être d’un grand secours. Il s’est alors lancé, m'écrit-il, et cela corps et âme dans deux activités : la commission scolaire et l’aménagement du territoire. Il parle de l’éducation de manière ambivalente. Ce qu’il observe sur le terrain ne coïncide absolument pas avec la vision qu'il a de l’éducation. Il me parle d’un certain Rapport Parent avec enthousiasme, auquel il greffe non pas de l’inquiétude, mais plutôt un ensemble de tourments quant à son application sur ce qu’il appelle « le terrain ». Il a vu en toi, ma fille, et cela dès les premiers moments de l’entrevue que tu as passée afin d’obtenir le poste qui, de toute évidence, t’était destiné. L’intervention du ministre a joué, mais sa rencontre avec toi a tranché : il venait de trouver la personne qui répondait exactement au profil qu’il avait en tête non pas seulement pour ce poste, mais pour devenir un agent de transformation au service d'un nouveau modèle éducatif. Si je décode bien ses mots, il a trouvé la personne dont il avait absolument besoin à ce moment-là, mais aussi répondant à l’image qu’il s’est toujours faite de sa propre fille. Il t’aime beaucoup et sans que j’en sois jaloux, je considère que cette relation ne peut que suppléer à toutes les absences de ton père. Je ne sais pas comment tu les a vécues, mais je ne peux qu’être convaincu qu’elles ont marqué ton cheminement. Ta mère a suppléé à sa manière, davantage au plan intellectuel qu'émotif. Je ne peux que m’en vouloir profondément de n'avoir pas été à côté de toi de façon paternelle. Tu sais, Abigaelle, un médecin traite d’abord la santé, mais il y a aussi la santé mentale, un domaine que, malheureusement, notre formation a négligé. Plusieurs femmes que j’ai reçues dans mon cabinet ne voulaient pas seulement soigner leur utérus, mais plutôt leur âme. J’ai associé rapidement l’âme et la santé mentale. Comment soigner parce qu’on ne peut guérir, comment trouver le médicament qui arrange l’âme ? C’est tellement, comment dire, tellement au-delà de la science médicale. S’arrêter, s’écouter, et peut-être même se confier : c’est peut-être là que réside la solution. En réalité, ce que je dis m’éloigne de ce qui m'est essentiel. Toi, ma fille. Ma fille unique. Il est facile de dire « je t’aime », mais comment le démontrer. Monsieur Granger sait mieux que moi te le faire sentir sans te le verbaliser. Il t’aime profondément. Comme il aurait aimé sa propre fille. C’est un peu par contumace que cela se produit. Autant de son côté que du mien. Lui, en raison de son deuil. Moi, mes absences. Nous sommes tous les deux condamnés à t’aimer. Ouvre-lui ton cœur, le sien est déjà ouvert. Je le sais probe autant avec lui-même qu’avec ceux qu’il a choisi d’aimer. Il y a chez cet homme les qualités que j’aurais eu besoin d’avoir pour être un père digne. Digne de te mériter.




samedi 9 mai 2026

Entre nostalgie et fantaisie... (48)

 

 SI                                                                          


Si j’étais empereur du Japon, invité par le roi de la Thaïlande - courbettes et mains jointes - nous discuterions ( par interprètes interposés )  et du Japon et de la Thaïlande suivant un ordre du jour nébuleux, sous un soleil levant marine, deux drapeaux flotteraient, ils seraient neufs ces étendards jamais utilisés, jamais servis          si j’étais empereur du Japon je regarderais leurs couleurs vives du haut de ma modestie et le roi inclinerait sa tête alors qu’au loin, sur le Chao Praya, de mon point de vue kamikaze, j’apercevrais les restes du Bouddha conservés dans le temple Wat Saket, la figure émue pour la galerie de presse ( un empereur du Japon ému ne peut faire que de belles photos ! ) nous serions l’un près de l’autre par ordre chronologique saluant d’une main gantée la foule anonyme passant incognito dans les rues de Bangkok décorées pour la circonstance

 

Si empereur du Japon j’étais, m’adressant au roi thaï je dirais   « la Thaïlande est bien loin du Japon, mais nos deux pays restent soudés depuis que nos pères et leurs pères ont officialisé nos diplomatiques relations bilatérales, convergentes et immuables »  et le roi thaï répondrait par un sourire combien asiatique que j’en perdrais la voix - mieux vaut se taire que n’être point ouï - m’assurerait de notre inaliénable amitié indéfectible avant de nous diriger - à bâtons rompus et baguettes dorées - vers les tables garnies d’un banquet conjointement offert, alors l’empereur que je serais et le roi s’y engageront dans un silence convenu, suivant le protocolaire brouhaha inintelligible toutes langues présentes confondues mêlées aux pas de nos savates circonstancielles

 

Si j’étais empereur du Japon, inconfortablement assis à la gauche du trône royal rembourré pour la circonstance d’un coussin taffetas violet - nous sommes tout de même samedi -  me placerais en position lotus d’attente afin que le roi thaï prononce les mots solennels déclenchant un interminable cliquetis général dans ce salon surchauffé ( on ne climatise pas un roi ) mots qu’à titre d’empereur du Japon je ne saurais comprendre sans la simultanéité d’une traduction télé-soufflée alors qu’au même moment inattendu les goûteurs officiels ( ils font du temps supplémentaire non rémunéré ) risquant la mort au risque de leur vie, autorisent en tapinois l’hôte et l’autre à étirer leurs mains baguées pour dépouiller la table, venue directement du nord thaïlandais, des spécialités gastronomiques nippo-thaïes alliant modernité d’une cuisine sans sushi  à celle des ancestraux Pad Thaï, Tom Yum, Som Tam et currys


Si empereur du Japon j’étais, l’espace d’un banquet clôturant une cérémonie officielle aussi longue qu’ennuyeuse, j’aviserais le roi de la Thaïlande que la cérémonie officielle aussi longue qu’ennuyeuse doit s’achever afin que les grandes limousines noires américaines nous conduisent dans ces territoires vierges encore pour l’empereur du Japon qui ne les pas foulés, territoires isolés pour le commun des mortels toujours vivants, quelque part dans le triangle d’or avec vue panoramique sur la Thaïlande, le Laos et la Birmanie, mais majoritairement thaï comme il se doit  et comme il faisait beau, beau comme ces journées que l’on qualifie de bien belles journées et qu’il faut partir parce que justement il fait beau


                      


Si  j’étais empereur du Japon descendant direct d’autres empereurs avant moi, maintenant descendant de la grande limousine noire américaine qui aura réussi à rejoindre le point culminant, là où déjà le roi de la Thaïlande nous y attend afin que nos regards scrutent intimement ces beautés immobiles devant nos yeux éblouis qui n’en finissent plus de regarder ces beautés immobiles et il me dirait quoi le roi de la Thaïlande, il me dirait, le roi de la Thaïlande, regardez l’espace devant nous, un empire de beautés immobiles mais combien belles depuis toujours, belles dans leur immobilité et l’empereur du Japon ne pourrait qu’apprécier le langage diplomatique du roi de la Thaïlande

 

Mais 

ne suis pas l’empereur du Japon ayant moult accointances avec le roi de la Thaïlande qui d’ailleurs n’a aucune idée que j’existe quelque part, ailleurs qu’en Thaïlande, qu’au Japon et qui, du triangle d’or Thaïlande, Birmanie, Laos n’en possède qu’une carte postale reçue à la suite d’une erreur                      inconnu à cette adresse était écrit sur le courrier qui devait, peut-être, je ne peux ni le jurer ni le prouver, qui devait s’adresser à celui qui n’est pas le roi de Thaïlande  







mardi 5 mai 2026

GO HABS GO

 




    Ce logo est visible partout : sur les vêtements de je ne sais combien de partisans, considérés comme les plus fanatiques et les plus fidèles dans le monde du sport professionnel ; sur la patinoire du Centre Bell, lieu sacré du hockey sur glace à Montréal ; sur les murs de la ville, dans les vitrines des magasins ; mais surtout dans le cœur des générations québécoises depuis plus de 100 ans. Logo héréditaire.

À l’origine de cette équipe devenue mythique, il y avait un combat opposant francophones et anglophones. À ce moment, personne n’aurait pu prédire tous les records qu’elle établirait, le nombre de coupes Stanley qu’elle remporterait et encore moins combien de joueurs s’y illustreraient. Les nommer est une tâche impossible et risque de s'avérer incomplète. Un nom jaillit de ce florilège : 

Maurice RICHARD.  


Il serait présomptueux de ma part d'essayer de tout dire à son sujet, une seule phrase toutefois le résume parfaitement bien : « Maurice RICHARD, l'idole d'un peuple. »

Depuis sa retraite (1960), année étrangement symbolique marquant le début de la Révolution tranquille qui transformerait le Québec, l’équipe des Canadiens n’a cessé d’être ce qu’elle est toujours : l’âme d’un peuple. Il ne faut pas se surprendre que maintenant, en 2026, le CH remue les passions au point de nous faire oublier que le printemps tarde à venir, parce que le printemps, c'est les séries éliminatoires de la Ligue Nationale de Hockey et qu'en 2026, le CH y est, solidement accroché, solidement appuyé par des millions de Québécois. 

Le Go Habs Go est l’expression la plus anglophone qui soit, mais le gouvernement du Québec est intervenu auprès de l’Office de la langue française pour qu’elle soit considérée comme un québécisme directement relié à notre culture et à notre identité. Une preuve que cette équipe est davantage qu'une équipe sportive, elle est une institution nationale.

Le hockey, sport national d'hiver canadien, a changé, beaucoup même. Tout comme la crosse, sport national d'été canadien, a également changé. Mais son essence, je dirais même son ADN, demeure vivace et se manifeste à l’occasion des séries éliminatoires printanières. On croirait même que plus rien d'autre n'existe que le hockey. Même ceux qui n'y portent qu'un léger intérêt sont contaminés par la fièvre, ne peuvent l'éviter, puisque toute la vie tourne autour de cette pandémie sportive. 

Il a changé, tout comme ses idoles. Pourtant, la ferveur demeure et se manifeste bruyamment. On parle hockey davantage que l'on parle politique, géopolitique, économie, même des impôts qui, subrepticement, doivent être réglés à la fin du mois d'avril.

Que ce soit un joueur provenant de Russie, un ou deux Américains, deux Slovaques, une couple de Finlandais, tous, revêtus du jersey symbolique aux couleurs du CH, tous debout fièrement aux côtés du CAPITAINE canadien des Canadiens, tous font vibrer la foule en prononçant deux mots en Français : « Merci beaucoup ! » 



                      


Que signifie vraiment cet engouement pour le club de hockey LES CANADIENS de Montréal ? Engouement généralisé à travers le Québec, le Canada et dans plusieurs pays du monde. Comment une équipe de jeunes athlètes pourrait-elle ne pas être inspirée, vivant au cœur de cette atmosphère unique, digne des plus grandes célébrations sportives du monde ? Le chandail qu’ils portent est glorieux, tout comme le flambeau traditionnel qu’ils ont reçu.


                                                    


Nous vivons le GO HABS GO, nous le vivons intensément alors qu'un étendard flotte tout près nous invitant à plus de convivialité qu'à l'habitude. Des contacts de grande qualité. Des « high-five » entre voisins, amis et parents. Tout cela ne peut qu'être bon pour le moral, servir de modèle pour d'autres rapprochements que la vie nous propose.

Est-ce que la genèse de l'équipe - un combat à finir entre francos et anglos - résiste au temps ? Je ne le crois pas. Mes voisins tunisiens qui vivent dans le même immeuble que moi ne connaissent presque rien au hockey, le foot étant leur religion. Ils ne peuvent que constater qu’il existe encore des points communs chez les humains, l’exaltation.

GO HABS GO



lundi 4 mai 2026

Entre nostalgie et fantaisie ... (47)

 

Fansipan

                                        l’obscur mariage

  

... la route file vers le soleil couchant,

inconfortablement installée

dans ce bus bringuebalant

une dame dévisage l’horizon jaune...    

elle semble inquiète, du moins peu empressée de quitter ce bus aussi vieillissant que la ville qu’elle épie à travers la vitre salie du véhicule vert ne cessant de tripoter un ticket de passage. La dame sans âge trimbale un panier duquel les feuilles d’un quelconque végétal soubresaute au même rythme que le paquebot urbain qui la transporte. Parfois, elle en replace le contenu, puis reporte son regard à l’extérieur. Il ne pleuvra pas ; hier, le déluge a inondé la ville, y versant, par trombes incessantes, ses eaux tièdes.  La pluie ne la dérange plus... elle la ramène à son lugubre chagrin. Le trajet, la dame saurait le faire les yeux fermés, mais les yeux fermés elle ne verrait pas tous ces gens qui déambulent telles des marionnettes sans fils, dans ce lieu qui, par défaut, est le sien, devenu un refuge obligé : sa famille lui ayant fait comprendre qu’un enfant sans père n’a pas à naître dans ce village adossé au pied du Fansipan... Du Nord lointain, la voici dans ce Sud incertain. Enfreindre les règles d’une micro société c’est en être chassée, vulgairement expulsée. Difficile à oublier l’atmosphère qui régnait lorsqu’on lui indiqua la route à suivre pour ne plus demeurer ici ; elle dit là, maintenant.

... deux initiales tracées au cœur du roc

qu’encadre une volée d’hirondelles,

seules invitées à cette alliance inattendue

une noce sur la montagne...

on en voit partout de ces éraflures couteleés, inscrites sur la pierre ; de fougueux sculpteurs y ont gravé, tout à côté du leur, le prénom de l’amourachée, espérant que plus tard, dans quelques années peut-être, y revenant, ils retrouveront le roc, puis, souriront malicieusement à la vue de l’épigraphe tailladée dans un élan de passion, comme le signe d’un éternel amour, fiché à demeure. Le signe a souvent la vie plus longue...

 ...cette ruelle mène à une mistoufle

la dame seule s’y aventure

un ticket mâchouillé

entre les dents...

l’enfant massacré, devenu un jeune homme aux yeux bridés, davantage si comparés à ceux de sa mère, étendu au sol d’une masure immonde, aura chassé les rats qui le guettaient, attendant un faux mouvement de sa part pour attaquer ses orteils difformes, lui arrachant un cri rauque. Il s’amuse de morceaux de bois, jouets dont lui seul connaît la vertu. Il fait obscur ici, et le jour et la nuit... on ne vit pas aux confins de ces venelles sans souffrir d’une vie urbaine étrangère aux couleurs de la montagne, ses brouillards du matin, aux pluies froides alimentant des torrents furibonds. Il est là dans la paralysie de ses mouvements atones, attendant une femme porteuse d’un sac rempli de légumes en feuilles...

...la montagne domine l’horizontal marin

ses cheveux verts ballottent

au mouvement synchrone d’un vent tiède   

charriant de fragiles oiseaux ...

s’y prépare une alliance quotidiennement renouvelé, celle de la mer à la montage qui n’a rien à voir avec le Fansipan ; une colline, dirait-on dans le Nord qui connaît peu la mer, cette étendue sans fin cherchant à concilier l’éternité à la brièveté des marées. Le vent chante des psaumes tristes comme les sentiers menant à son sommet. Les hirondelles bleues et noires voltigent gracieusement avant de piquer, tête baissée, vers ces rocs stratifiés que des calligraphies difformes retiennent sur leur peau de liais impossibles à délaver. On prépare une alliance par contumace.

... et s’il fallait le redire encore

sous trop de poids gerce le froid calcaire

qui enfonce ses regards étonnés

sur la velléité du temps...

les pas de la femme frappent le vide d’une ruelle salie par l’humidité des saisons ; le bitume n’a pas été refait depuis tout ce temps qui vit passer on ne sait trop combien d’entre elles revenant du marché, un sac en rotin pendu à l’épaule écorchée, les yeux plissés de fatigue et des combats les confrontant au soleil. Il sera là, dans son impassible immobilité, certain de rien, de personne ; que trois gouttes de clarté imprévue. Ni sourire ni mots, quelques clins d’oeil provisoirement échangés, puis, la futilité du néant. Elle ne sait plus que faire de cet infirme aux yeux inconnus, aux mouvements répétitifs. Lui donne quelques légumes qu’il dévore goulûment avant de retourner à la froideur des murs suintants... sa demeure immuablement fixe. Elle ne l’aime pas, ne le déteste pas... il a trop vieilli pour cela. Enfant, elle le plaignait ; adolescent, elle le craignait ; jeune homme, elle ne sait plus que faire... qu’en faire. Longtemps, trop peut-être, elle lui souhaitait mort et délivrance.

... le vent parle à la mer

la montagne-colline répond

par des invitations paralysées

d’incompréhensibles borborygmes... 

au pied du Fansipan, la reine-montagne du Nord, point de macadam, que des parcelles d’étocs dévalés, puis écrasés là et ici encore, attendant d’être ensevelis sous d’autres rochers issus de son ventre. Sisyphe y perdrait patience. La colline, surplombant la mer, chasse à coups de varappes les hirondelles voyageuses ; elle servira de lieu pour cette noce célébrant une alliance bizarre. Les rarissimes promeneurs honorent sa virginité vieille de mille ans, celle de l’âge innombrable des passages du jour à la nuit. Jamais pénétrée sa pureté pisolithe ! La mer étale crache des ressacs qui lèchent les graviers de la plage bientôt foulée par ces silencieux cueilleurs d’escargots de mer qu’ils glisseront dans des paniers en osier, puis s’en iront... au bout de cette route sablonneuse.

 ... la dame s’est assise,

courbée dans un silence de cadavre,

retrouvant la régularité du temps

dont elle ne peut se soustraire...

le jeune homme ne sait pas comment être triste. Il copie l’exactitude de ses gestes paralysés au grand cahier de sa permanence, transcrit les mêmes concetti, ceux de la veille, ceux des autres années : des balbutiements syllabiques, parfois des grognements qui auront mué avec le temps, devenus une épître dont il ne saisit pas le sens. Sa vie n’en a guère plus... qu’une ombre arrachée à son sempiternel encadrement uniforme : une femme part puis revient... des morceaux de bois sans vibrations, de petits quadrupèdes malicieux cherchant à le dévorer, des ombres qui grafignent la mouillure des murs... Il n’a pas de nom, n’en aura pas, jamais... ne sera qu’une inerte statue clouée à la mémoire d’une femme qui fut si belle dans le Nord, devenue si laide dans le Sud. On ne donne pas de nom à celui qui n’aurait pas dû être. Il n’est que l’avoir détestable de celle qui offrit son corps, croyant célébrer une noce.

... deux embrasures de vent se rejoignent

celle de la colline, l’autre, de la mer

alors qu’y surfent des hirondelles

autour d’êtres humains en marche...

elle, la dame-mère de celui qui la regarde croquant le légume qu’elle lui a remis, n’aura que trop peu pleuré. De joie lorsque celui qui l’engrossa promit un anneau, un voile avant de noyer ses espoirs. Il devait faire aussi beau que le geste d’amour qu’ils partagèrent. Quelques instants à peine, l’espace entre frissons et soupirs retenus... Leurs mains abandonnées l’une dans l’autre... puis reprirent sans mot dire leurs contorsions de pantomimes... quittèrent, titubant d’exaltations vers la réalité qui bientôt les flagellerait du diktat populaire... elle se retira vers l’exil devenu son châtiment  

...elle le regarde comme on observe

à partir d’un hublot submergé

se bousculer rudement

des ombres fantomatiques...

la candeur de ses hanches fut déchiquetée par des heurts répétés, des paroles fades, des espoirs embrouillés ; elle ne voyait, la dame-mère qui fut une jeune fille puérile, incrédule, ne voyait qu’à travers le rose de ses espérances, devenir une marchandise bon marché que l’on jette aux rebuts une fois utilisée. La route fut longue entre son désespoir et les chemins qu’elle vadrouilla pour arriver vers sa prison. Son ventre enfla, sa foi s’éclipsait au même moment. Arrivée, reçue par personne, le pont devint sa première demeure. Les souffrances qu’elle taisait, s’amplifiaient de jours en semaines, en mois. Naquit cet être difforme, aussi infirme qu’elle le devenait. Ses larmes se transformèrent en indigence, en détresse. Elle oublia le Fansipan pour mieux installer ses tribulations au cœur de sa vie. Le nourrir, devait-elle éviter de le faire afin de catapulter loin d’elle cet  horrible poupon... C’était sans tenir compte de la pugnacité de la vie qui la berçait froidement. Et il grandit comme le font les rocs des montagnes, les petites hirondelles en attente de becquée, comme les gouttes d’eau que la mer éclaboussent sur la grève...  

...ces inconnus, de leurs pas chuintants,

marchent vers un sommet 

les hirondelles ne les frôlent pas

le vent qui ne les chasse pas

elle choisira un jour sans soleil, sans pluie, sans rien d’autre que les résonances d’une marche, celle de deux êtres unis par l’âme, deux silences s’acharnant à se taire pour étouffer le sacrifice d’une rédemption qui jamais ne viendra. Elle le tiendra par la main comme on soutient un être en déséquilibre, une créature sans existence, une ombre de sa propre ombre. Ils iront là où ils doivent se rendre, procession sépulcrale de deux fantômes. Les pas du jeune traînent lâchement tout à côté de celle qui mène un cortège désordonné. Et la lumière éclatera sur une obscure alliance... un mariage étrange... puis, le temps d’une chute, celle d’un jeune homme, provoquée...

...la mer avale un corps

la montage se tait

dans un silence de granit

les oiseaux planent...

la violence des vagues cherche à rejoindre l’abrupte montagne où les choristes d’un obscur mariage, ces oiseaux aux ailes écorchées d’avoir trop lisser des rocs, les matraquent sans crier gare, leurs bouches avidement ouvertes, muettes de cris assourdissant...

Une jeune femme sans âge redescend à pas funéraires et sans teintes, en marche vers le soleil couchant dans un horizon jaune…

 
24 octobre 2020
Saïgon





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