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| Abigaelle |
Cet été-là, celui de la présentation des Jeux olympiques à Montréal, voyageait entre canicule et pluies abondantes. On le souhaitait calme dans le village des Saints-Innocents après les événements survenus durant l’hiver et au printemps.
Le président de la commission scolaire, monsieur Granger, percevant qu’une rencontre réunissant madame Saint-Gelais et Abigaelle afin de discuter de l’organisation de la nouvelle classe n’allait pas être de tout repos pour chacune d’elles, il décida de l’animer lui-même. Vers la fin du mois de juillet, au retour des vacances de la directrice de l’école primaire et au départ de monsieur Thompson venu au Canada pour assister aux Jeux olympiques débutant le 21 juillet, les trois personnages se rencontrèrent pour une première fois au siège social de la commission scolaire. Il leur apparut nécessaire de se rendre directement à l’école afin d’examiner sur place les aménagements que cela exigerait. La diplomatie redoutable de monsieur Granger permit de conclure les réunions sur un accord à double volet. L’aspect pédagogique sera géré par Abigaelle, tandis que la logistique et l’évaluation de l’expérience à partager avec d’autres commissions scolaires seront prises en charge par madame Saint-Gelais. Elle avait tout de même précisé que cette classe devait demeurer un projet spécial répondant à un problème ponctuel. Monsieur Granger déclara que la démographie s’avère parfois erratique et fermer définitivement la porte à une solution du même genre risquerait de placer la commission scolaire dans une mauvaise position, si, justement, la démographie lui jouait des tours. Finalement, ils se sont entendus sur l'agrandissement du local actuel de première année, et ont décidé de laisser celui de la classe préscolaire aux élèves de la cohorte 1976-1977.
Abigaelle s’était entendu avec son père arrivé au Canada par Toronto afin de saluer son ami Morgantaler, qu’elle l’accueillerait dans sa maison aux Saints-Innocents et le reverrait avant son départ pour Camberra, le 3 août. À cette date, elle achèverait la troisième session estivale en lien avec son programme doctoral, cette dernière serait dirigée par le psychologue Raphaël Létourneau qui l’avait surprise en lui annonçant cela lors de leur courte rencontre à la fin des classes afin d’examiner des pistes de collaboration.
Créé sur le modèle d’une clinique communautaire dans la région de Montréal, en 1968, le CLSC revêt sa forme actuelle en 1971. Son expansion précéda même l’arrivée de la Régie de l’assurance-maladie. Autour du café pris au casse-croûte sur la rue Principale, Raphaël Létourneau avait expliqué à Abigaelle l’étendue du territoire qu’il devait parcourir, de même que ses différentes responsabilités reliées surtout à la protection de l’enfance. Cela ne l’empêchait nullement de s’impliquer dans les programmes universitaires de son alma mater, l’Université d’Ottawa, à titre de professeur associé. Durant l’été, il donnait des formations portant sur l’apport de la psychologie dans le domaine de l’éducation, mais principalement sur l’importance d’associer les parents dans le cursus scolaire en leur fournissant des outils. Les étudiants à cette formation sont presque exclusivement des enseignants et des enseignantes du primaire ainsi que des étudiants à la maîtrise en éducation. Ils quittèrent le café sur deux objectifs : l’enseignante participerait à la formation de Létourneau et celui-ci accepterait de l’accompagner auprès des élèves de l’école primaire des Saints-Innocents. Il précisa connaître fort bien la directrice Saint-Gelais, pour qui un psychologue doit porter son attention sur les « fous » et non les gens normaux, alors on indiquerait que ses interventions viseront à la soutenir dans la rédaction de sa thèse.
Monsieur Thompson, légèrement insatisfait de la performance des athlètes australiens aux Jeux olympiques - ils ne remportèrent aucune médaille d'or - réserva une table au restaurant L’Auberge Saint-Gabriel, situé dans le Vieux-Montréal. Dans ce décor du XVIIIe siècle, le père et la fille eurent une conversation que monsieur Thompson qualifia « d’adulte ».
- Il m’est facile de voir à quel point tu te sens bien dans ce pays. La langue française que tu maîtrises m’éblouit.
- À vivre dans un milieu francophone, l’université, le village des Saints-Innocents, je ne peux qu’améliorer cette langue que j’affectionne vraiment.
- Ta mère serait heureuse d’apprendre cela. Elle, la francophile.
- Évitons ce sujet délicat.
- Dis-moi, où en es-tu dans ce doctorat ?
- Je suis particulièrement bien accompagnée, autant par ma directrice de thèse, madame Lapointe, qui me fournit régulièrement des mises à jour sur tout ce qui se passe ici au Québec et ailleurs dans le monde ; ma commission scolaire qui avance dans le sens des changements que le système d’éducation veut installer ; le psychologue du CLSC qui accepte de s’engager auprès des élèves en difficulté de mon école ; et Zoé, ma chatte, qui m’encourage par ses miaulements opportuns. Si tout va comme je le souhaite, je pourrais déposer ma thèse à la fin de l’année 1977.
- Bravo Abigaelle.
- Et de ton côté ? Es-tu satisfait de ton séjour au Canada ?
- Retrouver Morgantaler qui ne cesse de se battre pour la légalisation de l’avortement. Réentendre tout son courage et sa détermination ne me culpabilise plus comme il y a quelques années. Son combat, je peux te l’assurer, un peu comme tous les grands changements advenus dans nos sociétés, ne peut qu’être victorieux. Il en va de la santé des femmes. De leur corps, leur vie. Il est encouragé depuis l'adoption de la loi Veil, en France, au mois de janvier 1975.
- Je te rejoins là-dessus. J’ai une question que je n’ai pas osé aborder lors de ton séjour à la maison, elle touche le président de ma commission scolaire, monsieur Granger. Il m’a dit t’avoir adressé une lettre afin d’obtenir un avis sur la situation qu’il a vécue lors de l’accouchement ayant résulté au décès de son épouse et de sa fille.
- Tout à fait, je me souviens de sa lettre, fort bien écrite dans un Anglais que je pourrais qualifier de châtié.
- Il est né aux États-Unis, puis sa famille s’est installée au village des Saints-Innocents il y a déjà un bon moment.
- Je vois. Est-ce qu’il t’a relancé à la suite de ta réponse ?
- Oui. J’en suis toujours ému.







