dimanche 19 juillet 2026

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 16 -

 


Il faisait magnifiquement beau en cet après-midi, ce qui amena Abigaelle et Herman à se rendre chez monsieur Granger à vélo. Zoé, imperturbable, se prélassait à la fenêtre qu’elle a choisie depuis son emménagement dans la maison Champigny. Elle observait les deux compagnons qui partaient à pied, en direction du futur supermarché Métro-Richelieu, pour emprunter la bicyclette de l'employée qui avait vendu la chatte Zoé à Abigaelle. « Si vous revenez après mon quart de travail, laissez le vélo ici, je le récupérerai demain. »

Le couple s’éloignant sur la rue Principale, madame Delage, une main sur la bouche, apparaissait radieuse aux yeux des employés qui ne pouvaient que le remarquer.

« Quoi ? Vous ne trouvez pas qu’ils vont bien ensemble. » Dit-elle les yeux humides.

Longeant un des deux ruisseaux qui se déversent dans la rivière Croche, ils s’échappèrent sous une rangée d’érables menant à la petite sortie qui les conduirait au chalet de monsieur le président de la commission scolaire.

- Je me doutais bien que vous seriez ponctuels. Allez, rangez vos vélos, je vous attends sur la terrasse.

Il suffit de revenir à un endroit pour que son sens de l’observation fasse abstraction du déjà vu et se concentre sur ce qu’on avait négligé de voir précédemment. Abigaelle remarqua la présence d’un puits qui, à première vue, semblait abandonné. Situé à quelques mètres du chalet, sa curiosité naturelle la poussa à s’en approcher pour y jeter un coup d’œil. À sa grande surprise, lorsqu’elle regarda à l’intérieur, se tenant à la margelle, le reflet de sa figure apparut, lui laissant une impression bizarre qui ne dura qu'une fraction de seconde, car on l’appelait :

- Mademoiselle Thompson, la bière est servie.

Le même décor l’attendait autant devant qu’autour d’elle. Un bouquet de fleurs sauvages fraîchement coupées, déposées dans un vase dont le cristal prenait des teintes dorées en ce milieu d’après-midi, reposait sur la nappe de dentelle. La rivière semblable à un lac, aussi calme que la dernière fois lorsqu’elle fut invitée à venir rencontrer le président de la commission scolaire. Il ne manquait plus que la musique japonaise. Elle allait certainement survenir quelque part dans ce qui s’annonçait comme une longue rencontre entre trois personnages réunis autour d’un seul sujet, la « zone ».


- Herman, vous avez eu le temps d’arrêter chez Clotaire, demanda monsieur Granger ?
- Oui, le document se trouve dans le panier de mon vélo, je cours le chercher.
- Restez calme, ça peut attendre, même un certain temps, hésita-t-il.
- Je vous le laisse à notre départ.
- Vous resterez bien à souper, je sais que mademoiselle adore le barbecue, alors j’ai préparé quelques morceaux de gibier à rôtir et des légumes frais en provenance de notre supermarché. D’ailleurs, lors de ma visite, j’ai cru remarquer un air plus enjoué qu’à l’habitude dans la physionomie de votre maman.
- Elle réalise qu’en septembre prochain, le Steinberg laissera place à la bannière Métro-Richelieu.
- Excellente nouvelle. Monsieur Delage père sera heureux de voir que son commerce prospère. Je reconnais là votre ferveur nationaliste, mon cher Herman. Il y a de plus en plus d’avenir pour les marques originales québécoises. Confidentiellement, et cela demeure entre nous, mes contacts à Québec me disent que, malgré sa très forte majorité à l’Assemblée nationale, le premier ministre Bourassa se retrouve dans de mauvaises situations. Je ne sais pas ce que ça signifie à court et à moyen terme, mais je ne serais pas surpris qu'il prenne tout l’été pour réfléchir à sa Loi 22 sur la situation de la langue française dans la province. Il pourrait aussi devoir écarter certains personnages qui feraient, d’après mes informations sûres, du commerce électoral, en gros de la corruption.
- Le monde politique, ici ou ailleurs dans le monde, monsieur Granger, dit Abigaelle, se ressemble beaucoup. Ce n’est guère mieux en Australie, je vous l’assure.
- Laissons ces vaines discussions et portons un toast particulier. Je lève mon verre à vous, mademoiselle Thompson, qui, officiellement, demeurera parmi nous pour l’année scolaire 1976-1977 à titre d’enseignante de la classe mixte à l’école primaire des Saints-Innocents.
- Vous m’apprenez là une nouvelle qui me ravit.
- La municipalité profitera de ta présence, Abigaelle, et j’en suis très heureux, acheva Herman cliquant son verre à celui des deux autres convives.


Il semblait qu’aborder le sujet de la « zone » s’avérait embarrassant. Abigaelle coupa court et, sans tergiversation, prit la parole :
- Pouvez-vous, monsieur Granger, faire un état de la situation à ce comité de travail que nous formons et dont le but est d'éclaircir cette affaire qui a beaucoup d’importance à vos yeux ?
- Je n’y suis pas retourné depuis notre dernière escapade, Herman et moi. Avec l’été et la période des vacances, nous pourrions envisager une visite quand ce sera possible à chacun de s'y joindre. Trouvez une date et je me rendrai disponible. Lors de notre excursion, Herman et moi, une évidence m'est apparue, chacun a son propre regard autant sur le lieu que sur l’événement. Une troisième personne, vous, mademoiselle Thompson, saura peut-être rassembler des éléments cohérents que nous avons chacun de notre côté perçus. Ça sera votre première tâche, si cela vous convient.
- Tout à fait, répondit Abigaelle. J’aimerais quand même que nous puissions aujourd’hui établir une ébauche crédible de la situation. S’il vous plaît, Monsieur Granger, excusez-moi d’utiliser cette expression, mais il faut absolument évacuer tous les biais cognitifs qui retarderaient le travail. Toute déviation est possible, surtout devant une situation qui, au départ, pourrait apparaître incompréhensible, voire illogique.
- Vous avez parfaitement raison, mademoiselle Thompson, je me suis posé la question en termes crus. Est-ce que je suis à échafauder une histoire abracadabrante ne reposant sur rien d’autre qu’un kilomètre carré de forêt dévastée ? Pour y répondre, j’ai cherché dans le village des Saints-Innocents auprès des deux historiens amateurs, mais fort bien documentés et beaucoup d'heures consacrées à écouter madame Brodeur. Cette dame est la plus âgée du village et malgré ce que certains appellent la sénilité, sa mémoire m’est d’une aide considérable. Avec elle, il faut accepter des moments de berlue qui lui font inventer des histoires irréelles, mais rester parfaitement attentif lorsque la cohérence devient manifeste. Il ne faut pas la bousculer, surtout pas, sinon elle se tait, on ne peut plus rien recevoir d’elle. On m’a dit que certains soirs, cette femme qui est une femme de nuit appelle soit monsieur Saint-Pierre, soit Clotaire pour leur révéler des événements appuyés sur des faits précis. Ils vont la rencontrer, une bouteille de rhum sous le bras, l’écoutent et notent chaque mot, chaque parole qu’elle leur déverse. Ils colligent tout cela dans un cahier extrêmement précieux pour eux, un cahier qui contient maintenant des dizaines et des dizaines de pages. C’est le document que Clotaire vous a remis, Herman. Je m’occupe d’en faire des copies et je leur rends. Il y a des trésors dans ce registre.
- J’imagine qu’il y est fait mention de la « zone » ? demanda Herman.
- Entre autres. Nous y arrivons donc. Je dois vous informer que ce dossier n'est connu que de six personnes. Nous trois et les trois qui participent à la rédaction du cahier.

Monsieur Granger se leva, entra dans le chalet. Abigaelle s’attendait à ce que la musique japonaise démarre et qu’il revienne avec de la bière fraîche.



( Les photos sont l'oeuvre de Dominique PERRON. )

vendredi 17 juillet 2026

BILLET SPÉCIAL QUI AURAIT DÛ ÊTRE PUBLIÉ LE 30 JUIN


lundi 30 juin 2008

SAUT: 217


Le SAUT :217 est offert à mon frère Pierre qui célèbre aujourd’hui ses 60 ans. Nous avons signalé l’événement le dimanche 22 juin dernier et à cette occasion, Jacques, mon autre frère, a lu avec brio et beaucoup d’émotion ce poème.

Le voici. Il devient, depuis, symbolique : symbole des Trois Mousquetaires (c’est ainsi qu’on nous surnommait Pierre, Jacques et moi à Sherbrooke, sur la 10ième avenue); symbole de la fraternité si essentiellement importante et cela à tous les âges de Pierre, à toutes les occasions où il est ou sera question de sommet.
Pierre, Jean, Jacques
 

Bon anniversaire Pierre et hommage à toi, Jacques !


Mon bras au sommet de ton épaule


Je revois les planches brûlées
Deux gamins y sont grimpés
Mains noires, les yeux au loin

Je m’apeure du sang qui tache le chandail jaune
Deux errants loin de la maison
Défrichant un parc Victoria

J’entends les odeurs de l’automne
Derrière la fenêtre ouverte
Deux enfants attendent le chat en allé

Je remarche la route vers l’école
Petits sentiers de bitume et de graviers
Que deux « jean-de-brébeuf » empruntaient

Je défonce les bancs de neige
Hauts comme deux fois trois pommes
On s’en éloignait armés de nos sacs en cuir

Je regarde un enfant blessé
Paralysé aux jambes, coupé aux yeux
Il part dans une noirceur étranglée

Je retrouve, grêle et faible, un frère
Que l’on dépose, livide, dans un lit double
Main gauche à son épaule, il fait grincer les ressorts

Je découvre un camarade malade
Anémié, silencieux, inquiet
Immobilisé devant un mur froid qu’il observe

Il est loin… plus loin que les planches brûlées…
Perdu dans un parc Victoria pharmaceutique…
La fenêtre fermée… sans chat pour revenir…

Et cela dure, perdure, trop et encore…
Lui, engouffré dans sa camisole de médicaments,
Moi qui fouille un regard en exil

Je le sens s’isoler, noctambule de jour
Fantôme obscur de nuit… j’entends ses rêves
Ceux qui cauchemardent un appel à la vie

Sa claustration l’enclave, m’éloigne…
Sa solitude demande à être respectée…
Déjà, je m’ennuie dans ce désert qu’il construit

On parle peu dans les moments d’entre-vie
On ne sait quoi écouter pour entendre, à mi-voix,
Ces mots lourds qui camouflent la peur

Il est à gauche sur le lit
On nous demande des silences d’adulte
Nous refoule dans des champs stériles

Tu sais mettre du temps… comme un chat
À te recomposer dans ton corps
Tu sais jeter ce regard complice que j’attends

Tu as su comme un chat recroquevillé
Te déplier quand il le fallut
Te lever… nous regarder… et partir

Tu as quitté ce lit double, à gauche,
Pour ouvrir les portes blindées à double tour
Et respirer… l’air des sommets…


(Une fois arrivé au sommet, que l’on regarde derrière soi, en bas…
qu’est-ce ce que l’on voit?
les difficultés de la montée, du voyage,
les bons moments,les silences et les cris, les pleurs et les rires…
toute une vie déployée sur le brouillard du temps…)


Quand vous cherchez votre frère, 
vous cherchez tout le monde !
Jacques Poulin


Ta main jeta les streptocoques de groupe A
Les rhumatismes articulatoires cherchant un cœur
Puis tu t’avanças… différent mais tellement le même…

Nous, on se croyait Bob Morane au visage osseux
Aux cheveux coupés en brosse et aux yeux gris
Ballantine, Bill, le géant roux, l’infatigable ami

Les ombres jaunes nous éclairaient placidement
Nous projetaient tellement loin
Nous, à nouveau, l’un près de l’autre

Elles déployaient héroïquement les aventures
Que nos imaginations à la fois prudentes et insouciantes
Avaient déposées dans nos gestes d’enfants téméraires

Et tu passas, la santé résolument ancrée
À ce qui fut, d’abord, de la non-maladie
Vers une entreprise exceptionnelle

Tu revivrais, fier Herzog, un Annapurna scout
Où l’originalité, l’exemplarité, la visibilité, la difficulté
Allaient arracher ce carcan enroulé en toi

De la loi à la promesse scoute, tu fixas ta vie
Aux principes d’ouverture à l’autre qui allaient
Pour longtemps façonner ta silhouette

Jusqu’au théâtre… Arlequin et Peer Gynt…
Jusqu’En Lutte!... au Kampuchea…
Jusqu’à Edgar Morin… la Sorbonne et Paris…

Puis cette Afrique, potière de complexité,
De relations humaines, de bonheurs et de souffrances
Prit des allures de soleil couchant se levant sur l’avenir

« les si froids janviers de la vie sont des chemins dans les plaines enneigées… »
Arriva Claire, âme infatigable que l’Univers cueillit
Pour te l’offrir comme un azimut fixé vers les sommets

Alors, comme deux mains du côté du cœur
Comme deux mains du côté gauche
Le fils suivit, un 29 si près du 30

Mon bras au sommet de ton épaule
Ton bras au sommet de mon épaule
Allait se déposer sur des cous d’hommes

Hommes au regard hébété, hommes coupés d’eux-mêmes
Comme des générations de sans-papiers,
De sans-mots, de sans-habits, de blessés au coeur

Hommes fêlés en leur centre, en leur milieu
Hommes de poings et de sang aux tempes
Ces hommes que tu allais choisir de nommer

Ton bras au sommet de leurs épaules
Comme une médecine de l’âme
Tu le poses, pour qu’ils puissent se reposer

Mon frère de soixante fois la fin de juin
Mon frère de six jours après, de l’éternel chemin…
Reçois et garde mon bras au sommet de ton épaule



( Les photos prises le 22 juin le furent par notre beau-frère Roger Mongeau. )

mercredi 15 juillet 2026

BILLET SPÉCIAL QUI AURAIT DÛ PARAÎTRE LE 24 JUIN

mardi 24 juin 2008

SAUT: 216


En ce jour du 24 juin, Fête nationale des Québécois/es - et plus humblement celle du crapaud - je vous offre Gaston Miron.

Né à Saint-Agathe-des-Monts en 1928, Gaston Miron a été, sans risque de se tromper, celui qui a dominé la poésie québécoise contemporaine. Arrivé à Montréal, en 1947 - l'année de naissance du crapaud - il fonde les Éditions de l'Hexagone avec un groupe d'amis. Lui à qui on a toujours reproché de ne pas publier, il dépose là Deux sangs avec Olivier Marchand.

Après cela, Miron organise de nombreux récitals de poésie, principalement avec Jean-Guy Pilon ; en 1957 l'ancêtre de la Rencontre des Écrivains devient la Rencontre des poètes.

Il part, pour deux ans à Paris, de 1959 à 1961: un voyage d'études pourrait-on dire au cours duquel il approfondit ses techniques de l'édition mais surtout fait la rencontre de plusieurs écrivains français. Militant du RIN (Rassemblement pour l'Indépendance Nationale) à son retour, il fera également partie du Mouvement Québec Français.

C'est en 1970 que paraîtra L'Homme Rapaillé, publié aux Presses de l'Université de Montréal, une œuvre essentielle réunissant le travail de Miron en gestation depuis plus de vingt ans. L'impact de ce livre sur la poésie québécoise est inimaginable. Il sera reconnu et couronné par des nombreuses distinctions autant au Québec qu'en France. Il sera également traduit en plusieurs langues.

Miron, porte-parole du Québec, porte-voix de cette nation qu'il aime tant, qu'il écrit si bien, il fera de nombreux voyages pour en parler, pour le chanter de cette voix unique qui retentit encore et toujours aux oreilles du crapaud.

J'ai eu le privilège de le côtoyer à plusieurs reprises. Certaines de ces rencontres résonnent encore en moi de leurs échos inoubliables. Je vous offre, aujourd'hui, l'entrevue que j'ai réalisée avec lui à l'automne 1969 et publiée (le 10 décembre 1969) dans le journal LE CLAIRON de Saint-Hyacinthe. L'article portait le titre suivant: RENCONTRE AVEC GASTON MIRON, POÈTE.


Qui est Gaston Miron?
Le Livre d'Or de la Poésie Française (Pierre Seghers) dit de lui: « Il est chaleureux et fraternel, de peu l'aîné des jeunes poètes du Québec qui l'aiment et le respectent. Il collabore aux mouvements, les anime surtout, et de lui ne s'occupe guère: il n'a publié que DEUX SANGS, en 1953, alors que nombre de ses poèmes, hautes voiles du langage sur le Saint-Laurent, ont été dispersés dans les journaux et les revues. »

Pierre de Boisdeffre dans Littérature d'Aujourd'hui (Tome II) consacre ces quelques lignes à Miron: « Avec un unique recueil, Gaston Miron a dessiné une des lignes de force de la nouvelle poésie canadienne; il a su peindre, mieux que personne, « les cycles de l'hiver canadien ». Boisdeffre place Gaston Miron immédiatement après Saint-Denys-Garneau, Anne Hébert, Alain Grandbois et Rina Lasnier au point de vue de l'importance.

Jacques Brault a présenté dans Miron le Magnifique, une étude poussée de l'œuvre du poète.

Jean-Éthier Blais nous décrit peut-être le mieux ce curieux personnage qu'est Gaston Miron, dans Signets II: « Jamais homme ne fut aussi près de son peuple et les phrases douloureuses se succèdent les unes aux autres dans sa bouche lorsqu'il parle de ses frères, les Canadiens français meurtris dans leur langage et leur chair. Il crie leur désespoir, comme s'il voulait assumer par ses paroles toute leur révolte inaudible, alléger le poids de leurs douleurs. »

Gaston Miron fait partie de cette génération de poètes qui ont inventé une thématique de la libération de l'esprit. Il n'y aurait qu'à dire que l'Hexagone se situe entre deux manifestes: Refus Global (1948) et le Manifeste subsiste (1965), pour remarquer les influences qui peuvent jouer.

Parmi les poèmes de Miron, LA VIE AGONIQUE est à signaler parce que c'est là que l'on retrouve les phases importantes de sa démarche. Poésie toujours en mouvement, jamais ininterrompue qui commence et finit par l'amour. Tout se situe entre deux pôles: le pays et la femme.

Déjà se dessine autour du personnage, qui chaque jour est cité comme une des voix les plus importantes de la conscience québécoise, une espèce de légende. Ce grand bonhomme au regard énigmatique et troublé se définirait, à la suite de quelques rencontres, comme une présence envoûtante.

Le premier point qui nous intéressait, c'était l'Hexagone. Cette maison d'édition fondée en 1953 ne voulut jamais être soit une chapelle, soit une école littéraire mais s'efforçait de respecter l'individualité de chacun des poètes qui s'y trouvaient. La première tâche fut de trouver un public qui sortirait le poète de son isolement où la société le reléguait ou lui-même il s'installait..

L'Hexagone a également posé une thématique: l'identité. Ayant pour principe, et Miron insiste beaucoup là-dessus, qu'on ne peut passer à l'universel sans conquérir globalement le spécifique (le particulier), on en est donc arrivé à poser le problème d'une littérature nationale. Miron dit du spécifique que c'est « une expression différenciée de l'humanité » et il continue sur ce sujet.


MIRON: Au début c'était analogique. Mais après, à partir de nous, on ne peut être l'un et l'autre séparément. On ne peut être universel sans être spécifique. Quand je lis Goethe, je suis Allemand. Quand je lis Shakespeare, je suis Anglais. Je voudrais que les autres en arrivent quand ils lisent une oeuvre québécoise de calibre à se dire, moi aussi, je participe à une expression de l'humanité qui est québécoise. Je ne peux pas être complètement moi comme individu et personne si la structure globale m'empêche de l'être. Je nais dans une culture donnée qui est une version de l'humanité. Pour que le «je» puisse s'épanouir il faut que la culture soit libre. Et nous n'avons pas le plein exercice de notre culture. Nous vivons dans la déstructuration permanente.

LE CLAIRON: Que faire alors?

MIRON: Une culture doit opérer un choix fondamental. Elle doit poser le problème de son destin de façon globale. C'est notre situation politique et historique qui forme un empêchement à régler globalement le problème.

LE CLAIRON: L'Hexagone a surtout édité de la poésie. Pourriez-vous nous donner votre définition de la poésie?

MIRON: La poésie étant essentiellement dynamique, elle ne se laisse pas définir. On pourrait dire que c'est l'histoire du fondamental humain, d'une rupture à l'autre dans l'histoire de ce fondamental. Et c'est ainsi que l'homme avance, l'homme-espèce et l'homme-historique, de rupture en rupture. La rupture est toujours un maillon évolutif, qu'elle soit lente évolution ou brusque mutation. Elle commence toujours par un chaos initial depuis lequel se reconstitue une nouvelle totalité de l'homme et de ses formes, et ainsi de suite. La poésie est en quelque sorte la matrice ou l'âme de cette histoire. Elle est à la fois, si on la considère dans l'ensemble de ses moments, enveloppante et débordante, placenta et éclatement.

LE CLAIRON: Et vous, pourquoi a-t-on de la difficulté à rejoindre vos textes, à vous suivre directement comme poète?

MIRON: Je disparais dans la marée brumeuse de ce peuple au regard épaillé sur ce qu'il voit. Je suis un poète en morceaux, un poète épaillé, dans ma vie individuelle et dans ma vie sociale. Dans ce sens-là, je suis à l'image de la collectivité qui a été atomisée, fragmentée. À l'image de l'homme séparé de lui-même. Mais nous sommes en train de nous rapailler, de refaire l'unité de l'homme québécois; en lui et dans sa structure globale.

LE CLAIRON: Tout le monde sait à quel point vous êtes engagé dans la lutte politique au Québec. Votre activité au Front du Québec Français en est un témoignage. J'aimerais que vous nous dégagiez un tableau de la situation politique actuelle.

MIRON: J'aimerais signaler au départ que nous vivons actuellement l'aventure qui relève de la naissance d'une conscience nationale en train de se former, d'un vouloir-vivre collectif. Nous sommes à nous reposséder. Depuis la prise du pouvoir par l'Union Nationale en 1966, nous sommes en face d'une situation inédite qui se dégage aujourd'hui. Nous assistons à un vacuum du pouvoir chez les deux partis traditionnels. Également, à un vacuum idéologique par le fait que les anciennes idéologies ne répondent plus à la situation actuelle. Il y a aussi un élément important et c'est que les générations intermédiaires tiennent le coup en tant que générations et non plus comme cas isolés. Et la jeunesse de plus en plus considérable, de plus en plus instruite qui n'est pas marquée par les traumatismes de pauvreté et de peur. À partir de ça tout est possible pour la construction d'un Québec nouveau. On est en train d'esquisser un modèle québécois. On assiste aussi à un affrontement préléminaire qui est à la fois un affrontement final quant au choix que l'on doit poser. Examinons la situation actuelle à partir d'événements tels le Bill 63, le règlement municipal Drapeau-Saulnier.
D'un côté nous avons le gouvernement qui impose des mesures appuyées par le Conseil du Patronnat, la Chambre de Commerce et Clubs Sociaux et de l'autre les syndicats et une forte partie de l'opinion publique.
Nous sommes devant un parlement monolithique - sauf quelques individus - schizophrène, dépassé par les événements, coupé du peuple, loufoque, incohérent, qui ne se maintient que par la force, qui glisse vers l'arbitraire et la répression. Un gouvernement à comportement aberrant, en queue de veau. Le maintien du statu-quo devient la raison d'état de ce gouvernement à la remorque des fédéralistes d'Ottawa. Il est évident que cela peut nous mener à une forme de facisme qui se manifeste lorsque les rapports entre les humains sont faussés par l'envahissement de l'appareil politique et policier dans la vie individuelle de chacun. À ce moment-là, tout le monde devient suspect à tout le monde; chacun est présumé coupable de quelque chose. C'est le climat de suspicion qui abolit la liberté.
J'aimerais ajouter qu'il y a actuellement une exploitation éhontée de l'aliénation d'un peuple au service des mystifications et des privilèges. Tout ça touche à l'anthropologie québécoise. Comme exemple citons le fait de propager des épouvantails, d'induire les gens à des raisonnements sophistes qui nous empêchent de voir la réalité, de s'ingénier au chantage comme M. Bertrand qui dit que le peuple québécois ne veut pas choisir entre son appartenance linguistique et son appartenance économique. Je voudrais dire que parler de la langue en terme quantitatif c'est vrai et c'est pas vrai. On compare les 5 millions de francophones aux 200 millions d'anglophones du continent. Cette comparaison est justifiable dans le statu-quo. Dans une perspective de l'indépendance le rapport devient d'une entité face à une autre entité. Une entité juridique, politique, économique et culturelle face à une autre entité. D'accord, le Québec ne sera jamais une entité de même grandeur que les États-Unis, mais on cessera de minimiser les 5 millions de Québécois par rapport à 200 millions d'Américains. On ne dit jamais 40 millions de Français contre 100 millions d'Allemands. Nous sommes un petit peuple et nous nous devons d'assumer notre destin. Quel que soit l'ordre de grandeur, il faut l'assumer parce que c'est une forme différenciée de l'humanité et cela c'est important. Je trouve que c'est un défi plus exaltant que celui de Trudeau et les autres fédéralistes parce qu'il débouche sur l'universel alors que l'autre ne débouche que sur une plus ou moins grande participation à la Confédération canadienne. Mieux vaut se tailler une place comme identité au même titre que toutes celles de la terre.
Il y a un dernier point que je voudrais soulever sur cette question et c'est le mépris dans lequel on tient l'homme québécois chez les tenants du statu-quo. Mépris que l'on retrouve chez les peuples infériorisés collectivement, ce qui ne veut pas dire inférieurs. Si cette infériorisation se prolonge, elle engendre toutes sortes de ravages: honte de soi, mépris de soi. Signalons que ce mépris se manifeste chez la classe-écran, c'est-à-dire celle qui collabore avec la majorité dominante. Ils ont pour tâche de dire que le Québécois est incapable par lui-même, qu'il ne peut trouver des idées originales et doit les importer de l'étranger, qu'il est inapte à la démocratie.

LE CLAIRON: Peut-on dire que vous êtes un poète engagé?

MIRON: Il n'y a pas de poésie engagée. Tout texte engage. J'ai essayé d'aggrandir ma poésie à l'échelon de tout l'homme et même d'exprimer la dimension politique de l'homme. Ma poésie est un engagement culturel global vis-à-vis le fait canadien-français.


Lorsqu'on laisse Gaston Miron, il semble que tout commence et non pas que quelque chose vient de se terminer.
En partant, il laisse pour notre chronique un poème inédit appelé: 

L'homme ressoudé.

J'ai fait de plus loin que moi un voyage abracadabrant
il y a longtemps que je ne m'étais pas revu
et me voici comme un homme dans une maison
qui s'est faite en son absence
je te salue silence

je ne suis plus revenu pour revenir
je suis arrivé à ce qui commence


(30)


Cet homme ressoudé allait devenir L'Homme rapaillé.

Le crapaud ne saurait oublier les trois séances de travail (une au restaurant du Club Canadien, la deuxième dans les bureaux de l'Hexagone situés à l'époque autour du Carré Saint-Louis et la troisième, dans les rues de Montréal). Elles me permirent d'entreprendre et de finaliser cette entrevue. Miron ne voulait pas que les mots qui allaient être publiés ne soient pas exactement ce qu'il souhaitait transmettre. C'est ensemble que nous l'avons peaufiner mais je ne saurais oublier, marchant tout près de ce géant, cette façon si intensément personnelle de parler, rire et chanter comme s'il lançait un «call» à la nation québécoise, à tous les humains québécois.


(Les photos originales sont de Paul Labelle, photographe de Saint-Hyacinthe.)

Bonne Saint-Jean-Baptiste.

lundi 13 juillet 2026

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 15 -


 


La première chose qui s’imposa à Abigaelle, en ce lundi matin 5 juillet, on s’en doute bien, fut de se rendre chez Henriette afin de récupérer Zoé.

Ses trois jours de formation sous l’habile et efficace direction de madame Lapointe furent à la hauteur de ses attentes : des informations à la fois pertinentes et combien précises sur tous les aspects techniques d’une thèse de doctorat ! Elle a souligné aux huit doctorants, dont deux femmes et six hommes, qui l’écoutaient leur statut de chercheurs et d’étudiants. Elle a souligné l’importance de ne pas oublier que la thèse est à la fois une œuvre littéraire, un document administratif et un dépôt public. Elle avait orchestré cette première réunion à Québec pour leur rappeler qu’ils sont tous liés à l’Université Laval et qu’ils peuvent à tout moment bénéficier de ses ressources. Aux ateliers étaient greffés différents styles de pauses : pauses non fixées dans un carcan, mais plutôt lorsqu’elles s’imposaient d’elles-mêmes. On pourrait, par exemple, marcher en compagnie de la directrice de thèse afin de se délier les muscles tout en discutant de situations plus personnelles. On pourrait également prendre une pause en dyade tout en variant la personne avec qui on la partage, à l’extérieur également. Finalement, en apothéose, on partagerait un pique-nique sur les Plaines d’Abraham. Madame Lapointe leur avait recommandé de ne pas user de l’alcool qui, selon elle, ralentirait leurs facultés, mais elle acceptait que les fumeurs et les buveurs de café ne se privent pas de leur dépendance.

Abigaelle ne cessait de se répéter à quel point le scénario qu’elle avait adopté afin de répondre aux exigences d’un programme d’étude supérieure lui convenait à merveille : sa thèse se construirait sur le terrain, soit un type de recherche dans lequel les données et les informations nécessaires pour la soutenir sont obtenues directement auprès de l’objet d’étude et des agents impliqués. Ses expériences pédagogiques à titre d’enseignante au préscolaire lui serviraient d'assises. L’extraordinaire ouverture d’esprit de sa directrice de thèse qui, avec la franchise parfois ironique dont elle est friande, la ramènerait au centre de ses recherches. « Tu dois continuellement t’en tenir au plan que tu m’as présenté. Il est parfois tentant de dévier parce qu’une idée nouvelle nous y incite alors qu’elle n’a souvent aucun rapport avec le nœud du sujet. »

Durant la saison estivale, les chambres d’étudiants sur le campus de l’université sont en grande partie vides, de sorte que les huit stagiaires ont pu facilement s’y installer. Pour la circonstance, la direction avait accepté que garçons et filles logent sur le même étage. Cela favorisa grandement les échanges, leur donnant ce caractère tout à fait particulier à la vie étudiante. Abigaelle, à 30 ans, se retrouvait à être la plus âgée du groupe. Il ne fallut qu’une rencontre, la première, alors que tous avaient à se présenter, pour qu’il devienne évident qu’elle dégageait un ascendant sur ses collègues. De nature curieuse et insatisfaite d’une réponse à ses questions pointues, elle ne cessait de requérir davantage d’éclaircissements. Une participante, lors d'une dyade, lui demanda d’où elle tenait ce caractère pugnace. « Tu as dit être d’origine australienne. J’admire ta maîtrise de la langue française, mais surtout cette manière de t’imposer sans jamais éclabousser qui que ce soit. Nous, les femmes du Québec, avons beaucoup de chemin à parcourir si nous voulons prendre la place qui nous revient. Tu vois, je suis la seule femme dans le groupe, je veux dire la seule née au Québec. C'est un peu à l'image du nombre de femmes présentes dans les études supérieures. » Cette participante venait de lui révéler que, malgré toutes les avancées du féminisme à l’échelle internationale, elle semblait être encore à la remorque de vieilles traditions, des règles non écrites imposant aux femmes deux ou trois pas de recul. Elle ne pouvait que songer à sa mère qui, c’est elle-même qui le disait, s’avérait un modèle d’affranchissement du patriarcat ambiant alors que toutes ses énergies, actuellement, convergent à criminaliser l’avortement.

 


Arrivée chez les gardiens de Zoé, Gérard la reçut, Henriette étant déjà partie pour l’école.

- Henriette voulait t’apporter la chatte en allant au travail, mais mademoiselle Zoé en a décidé autrement. Elle a tout un caractère, cette chatte.
- Elle ne vous a pas occasionné de soucis ?
- La première nuit, elle a ravaudé partout dans la maison. Miaulé un peu, mais pas assez pour nous réveiller. Le matin, tu sais que je suis debout à cinq heures, mademoiselle Zoé était bien installée, devine où ? Oui. À la fenêtre.
- On croirait une manie.
- Les animaux, ça a besoin de tranquillité et surtout de sécurité, un peu comme nous autres les humains. Mademoiselle Zoé, c’est confortablement installée près d’une fenêtre qu’elle médite, certaine que rien ne peut la déranger, qu’ainsi elle peut se faire oublier.
- Une chatte spirituelle.
- Peut-être, mais elle n’a pas mangé beaucoup, et elle n’a pas non plus approché la table quand on y était. Vraiment sérieuse. Mais je pense que tu devrais la sortir un peu. J’ai remarqué qu’elle a un beau coussin sur ta terrasse derrière la maison. Ça pourrait lui changer les idées.
- Penses-tu que les chats ont des idées ?
- C’est certain, voyons donc. En plus, ils ont sept vies, ça en fait des idées.
- Merci encore. Je passerai saluer Henriette à l’école.


Abigaelle fut un peu surprise de constater que Zoé ne semblait pas tellement avoir souffert de l’absence de sa maîtresse, s’installant sans y faire attention sur le siège passager alors que la Westfalia orange démarra.

Le temps d’installer Zoé chez elle, qu’aussitôt elle traversa la rue Principale pour se rendre à l’école. Madame Saint-Gelais, la voyant entrer, lui fit signe d’approcher.

- Mademoiselle, nous avons obtenu la signature du parent de votre élève Patrick et j’ai acheminé aux services pédagogiques de notre commission scolaire une demande de service, occasionnelle bien sûr, auprès d’un psychologue. Tout ça est parti ce matin. Je vous tiens au courant de la suite.
- Merci beaucoup pour l’intérêt que vous portez à ce dossier.
- Je peux vous aider pour autre chose ?
- Un petit détour au bureau d’Henriette pour la remercier d’avoir pris soin de ma minoune pendant la fin de semaine. Au revoir Madame Saint-Gelais.

 

* *

 

Herman Delage arriva chez Abigaelle au début de l’après-midi, avec l’air de celui qui semble avoir débarrassé ses épaules d’un poids qui, sans trop qu’il le remarque lui-même, lui faisait plier l’échine.

- Monsieur Granger nous attend à son chalet vers trois heures. Il m’a demandé de passer chez Clotaire, tu sais, le chauffeur du bus scolaire, et récupérer un document. Mais avant tout cela, je te confirme que le supermarché des Saints-Innocents passe maintenant sous la bannière Métro-Richelieu.
- Ça explique ta mine réjouie, non, je dirais plutôt, dégagée.
- À la fête du Travail, on procédera officiellement à l’ouverture, sous un autre nom.
- Lequel ?
- Supermarché Métro-Richelieu Delage et fils.
- Tellement contente de te sentir plus léger.
- Et ma mère deviendra la première propriétaire-gérante dans la province de Québec.
- Je n’ai plus un seul mot pour dire comment cela est une bonne nouvelle. Un pas important pour les femmes dans le monde plutôt masculin des affaires. Et toi, quel sera ton rôle exactement ?
- J’attends que ma patronne m’en assigne un, dit Herman, un large sourire lui barrant la figure.

 

Abigaelle le trouva beau.


                   


SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 16 -

  Il faisait magnifiquement beau en cet après-midi, ce qui amena Abigaelle et Herman à se rendre chez monsieur Granger à vélo. Zoé, impertur...