Le gros curé Poisson ?
La forêt tout au bout des terres de Daniel ?
Madame Brodeur n’a pas paraphrasé sur l’affirmation - même chose à tous les cinquante ans - qui avait étrangement surpris les trois historiens amateurs, car ils ne pouvaient pas associer l’incendie de l’école à celui de sa propre demeure, celle située face à l’étang. Y avait-il eu cinquante ans plus tôt, presque au début du siècle, un autre sinistre aux alentours du village des Saints-Innocents ? Aucun membre du trio n’arrive à se rappeler cet événement, mais si madame Brodeur a évoqué ce souvenir, difficile de douter de sa pertinence.
Il demeurait à leur esprit quelques questions les empêchant de mieux saisir les propos de la vieille dame à la mémoire sans failles. D’abord, cet abbé Poisson qui demeura au presbytère à cette époque, qui est-il exactement ? Vit-il encore ? Si oui, leur serait-il possible de le rencontrer ? Si non, quelles traces a-t-il laissées dans la paroisse ?
L’évêché, toujours selon madame Brodeur, posséderait des informations sur ce qui a pu se passer dans ce coin du diocèse, là où on nomma un seul curé qui fut, quelques années avant son décès, affublé du titre de chanoine, davantage en reconnaissance d'on ne sait trop quels services rendus que de pour souligner l'exemplarité de ses actions ecclésiastiques.
Leur était-il possible de ramasser quelques traces de cette époque ayant un lien plus ou moins direct avec la présence des chemises brunes et leurs chiens bergers allemands, de l’abbé Poisson ainsi que d’actions se déroulant dans la forêt au bout des champs qu’exploite actuellement Daniel Cloutier ?
Le premier cahier des trois historiens amateurs dans lequel sont colligés les événements survenant aux Saints-Innocents remonte à l’ouverture de l’école primaire. On parle de la fin de 1965.
Le feu qui détrusit la maison du facteur, celle qui faisait face à un étang, lui-même face à la rivière Croche, incendie qui éclata sans avertissement, quelques semaines à peine après son retour du conflit en Europe, le propriétaire - monsieur Brodeur - ainsi que son fils Antoine périrent avant que les pompiers volontaires puissent leur venir en aide. Le facteur alors remplacé jusqu’à l’ouverture du bureau de poste par monsieur Saint-Pierre, selon ce qu’on en a entendu dire, aurait tenté de rejoindre Antoine, dont la chambre était à l’étage, mais sans succès.
Cette date, juillet 1945, les trois comparses l'ont notée dans leur cahier, puisqu’elle aura été le début des rencontres avec la vieille dame, l’étincelle qui les poussera à établir des liens entre ceci et cela, à se pointer le nez dans les affaires de la paroisse et de la municipalité, les deux institutions gérées par les mêmes individus. Étant présents dans diverses sphères d’activités du village, rassembler des faits les intéressa surtout qu’ils s’aperçurent rapidement que des situations, autant celles du passé que celles du présent, les interpellaient, faisant naître quelques doutes à leur esprit.
- Monsieur le maire m’a chargé de surveiller la scène, je ne suis pas certain s’il a bien dit « scène de crime », mais ça m’a semblé y ressembler. Faut dire que je lui ai rapporté le fait que la bâche au-dessus de l’entrée de l’école, en plus d’être remplie d’eau de pluie, m’a semblé, c’est bien l’expression que j’ai employée, m’a semblé protéger un meuble pas entièrement détruit par les flammes.
- Voyons, Cloutier, pourquoi tu ne nous en as pas parlé avant. C'est ici, bien assis tranquilles à prendre un café alors qu'on était là il y a quelques minutes. On aurait pu vérifier. À trois, me semble qu'on est pas mal mieux que tout seul. En plus, je comprends que tu sois allé à la mairie faire ton rapport et recevoir les instructions, mais quand même, nous avoir caché ce détail, je ne trouve pas ça correct, dit sèchement le concierge achevant son deuxième café.
- Je vois bien que tu ne connais pas le maire. Il est exigeant au niveau des informations à lui transmettre, encore plus pour celles qu’il doit obligatoirement recevoir. Celle-là m’est apparue dans la catégorie « à ne pas cacher », d'autant plus que c’est le caporal de la Police provinciale lui-même qui a exigé qu’on installe la bâche.
- Et toi, qu’est-ce que tu as vu ?
- Je dois y retourner et comme je serai tout seul, je pourrai prendre tout mon temps pour examiner la situation.
- Tu nous le raconteras ? Mieux, je t'accompagne...
Cloutier n’eut pas le temps de répondre que le président de la commission scolaire entra dans le restaurant. Il les remarque et s'approche d'eux. L'employé municipal en profita pour s'excuser et sortir afin de rejoindre son poste.

