vendredi 16 octobre 2026

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 29 -

 


Monsieur Granger, assis dans le bureau du maire de la municipalité des Saints-Innocents, relisait l’article publié ce jeudi 15 juillet dans le journal NOTRE RÉGION, le premier d’une série consacrée à l’incendie de l’école primaire survenu au début du mois.
 
- Ce journaliste possède une imagination un peu débridée, mais je dois avouer que le fond de son reportage correspond à la réalité et fait le tour de la question. Qu’en pensez-vous, monsieur le maire ?
- Permettez-moi d’en faire une lecture à voix haute, souvent cette façon d’aborder un texte révèle des détails que notre cerveau aurait pu escamoter, répondit le magistrat qui se mit à lire.
 
« En fin d’après-midi, le lundi 5 juillet dernier, un violent incendie a entièrement détruit l’école primaire des Saints-Innocents. Les pompiers volontaires de la petite municipalité, appelés sur les lieux, n’auront pas réussi à sauver la bâtisse reconnue comme un joyau architectural dans tout le canton depuis sa construction en 1965. Par chance, le vent soufflait de manière à ne pas permettre aux flammes de s’étendre à l’intérieur du village, poursuivant toutefois sa route vers les champs de monsieur Daniel Cloutier, un précurseur dans le domaine de la culture des céréales. Selon les informations recueillies sur place, le propriétaire aurait perdu une bonne partie de sa récolte. Notons que ce terrain est situé exactement à l’arrière de l’école. L’incendie a perduré jusqu’au début de la nuit et il aura fallu attendre jusqu'au lendemain avant que les agents de la Police provinciale n'arrivent sur les lieux sur invitation du maire de la municipalité. Le caporal, responsable des opérations après sinistre que nous avons rencontré le mercredi 7 juillet, a admis que les scellés placés autour des ruines délimitent un espace que les spécialistes en scènes de crime devront passer au peigne fin. D’ailleurs, ma curiosité de journaliste m’a poussé à transgresser l’interdit de franchir les fameux rubans jaunes et permit de découvrir qu’à l’entrée principale de l’école, un étrange objet métallique se trouvait enfoui, recouvert d’une légère couche de cendres. Les responsables de l’enquête ont confirmé le fait sans toutefois être en mesure d’en préciser la nature, à tout le moins de manière officielle. Une des photos qui accompagnent cet article vous permet de voir l’objet en question que personne, principalement le concierge, ne semble avoir eu connaissance de sa présence dans l'école. Il est important de noter que le truc en question ressemble à un coffre-fort et reposerait dans ce qui était le bureau de la directrice de l'école. À l’heure où ces lignes sont écrites, il nous a été impossible de rencontrer cette dame pour la simple et unique raison qu’elle est invisible depuis le jour du drame. Je me suis présenté chez elle, en fait, madame Saint-Gelais vit chez ses parents avec un frère que les ouï-dire recueillis ici et là nous apparaît comme un modèle à ne pas suivre. Personne de présent dans cette demeure, à ce moment-là. Le curé de la paroisse, l’abbé Langevin, n’a fourni qu’un seul commentaire : « une intervention divine » pour répondre à la question de savoir s’il avait craint que l’incendie ne se propage jusqu’à l’église située à quelques mètres de l’école. Menant mon enquête auprès des citoyens ayant assisté à la disparition du bâtiment scolaire, je retiens que ce village semble régi par une loi du silence. Une personne âgée a même déclaré : « Ce qui se passe ici, ça reste ici. » Ces paroles liées au fait qu’il m’est difficile d’obtenir quelques informations supplémentaires de la part du président de la commission scolaire, sauf que le dossier a été remis entre les mains des spécialistes en incendie de la Police provinciale et que, pour sa part, il entretenait des contacts avec le ministère de l’Éducation afin d'organiser l’entrée scolaire de septembre prochain. D’autre part, monsieur le maire n’a rien ajouté de pertinent. Avec les faits vérifiables dont je dispose et sans vouloir émettre des hypothèses fallacieuses, je dois me rendre à l’évidence : ce village qui souffre actuellement de la perte de son école et qui, l’hiver dernier, a vécu dans la crainte qu’occasionnait la présence d’un ours noir effrayant la population, le village des Saints-Innocents se cloître dans un mutisme que je qualifierais de défensif. Selon les dires, cet ours pourrait avoir un  rapport quelconque avec le curé-chanoine retrouvé sans vie dans le cimetière, en janvier dernier. Y aurait-il un lien à établir entre ces deux événements à peine distants de quelques mois ? Comment peut-on expliquer que personne ne souhaite répondre aux questions d’un journaliste régional ? Dans ce village, y aurait-il d’autres cachotteries ? Des mystères ou des secrets que certaines personnes auraient avantage à taire ? L’équipe du journal s’engage à suivre pas à pas ce qui nous apparaît ressembler de plus en plus à une saga. À la semaine prochaine. »
 
Monsieur le maire déposa la copie du journal sur son bureau, recula sa chaise contre le mur :
- Ce que j’en pense, me demandiez-vous ?
- Tout n’est pas faux dans ce papier, allégua monsieur Granger,
- Exact. La disparition des Saint-Gelais, d’abord. C’est plus qu’étrange. J’ai demandé à la secrétaire d’appeler à leur résidence à différents moments du jour, jusqu’à ce qu’elle reçoive une réponse. La même chose chez les Champigny…
- … les Champigny, pour quelle raison ? …
- … vous connaissez aussi bien que moi leurs relations d’affaires.
- C’est vrai, en plus, ces deux familles ne se sont pas déplacées lors de l’événement. Pour la directrice et son frère, nous savons qu’ils ont quitté le village le matin même de l’incendie, mais le mystère complet entoure l’absence des parents à leur logis. J’avoue ne pas avoir songé aux Champigny. C’est tout de même particulier que madame soit encore ici, non pas retournée en Floride à la suite des funérailles de monsieur Delage.
- Ne me dites pas, Granger, que ce journaliste aurait raison de considérer une possible saga ?
- N’y en a-t-il pas eu depuis des dizaines d’années ?
- Ce qui m'inquiète dans cette affaire, c’est qu’on salisse la renommée du village, qu’on éclabousse je ne sais trop quoi ou je ne sais trop qui.
- Que pensez-vous de l'idée d’inviter le journaliste à nous rencontrer afin de diriger son attention sur les faits réels, non pas sur des présomptions imaginaires ?
- J’appelle son patron et le convoque .
 
 
Monsieur Granger quitta le maire, s’arrêta devant le bureau de la secrétaire qui achevait une conversation téléphonique.
 
- Toujours rien ? demanda-t-il.
- Toujours rien, répondit-elle.


Depuis le funeste jour de l’incendie, monsieur Granger songe à la reconstruction de l'école, mais aussi au fait que tout ce temps grugerait dans les heures qu’il aurait souhaité consacrer à l’affaire de la « zone ». Ce projet doit laisser place, pour le moment, à ses responsabilités de président de la commission scolaire.
 
Il vient de quitter l’édifice de la municipalité et ses pas le dirigent, inconsciemment sans doute, vers l’école, son œuvre maintenant détruite, pour laquelle il s’était battu avec tant d’énergie ; celle qui démontrerait qu’un milieu scolaire à la fine pointe de la technologie et de la modernité favorise le goût d’apprendre ; celle témoignant  que l'école demeure le milieu le plus adéquat pour assurer aux enfants un avenir meilleur. L’éducation est affaire de l’esprit, c'est exact, mais vivre, évoluer dans un endroit favorisant le bien-être physique ne peut qu’être bénéfique. C'est là son credo. Lui qui a connu l’école rurale éloignée du village, là où le confort était un luxe, là où il s'était convaincu que les futures générations n’allaient pas étudier dans les mêmes conditions : classe surpeuplée, enseignante débordée, bâtisse vétuste, manque de livres, tableau noir usé au point de grincer sous les éraflures de la craie, camarades peu stimulés par ce qu'on y offrait. 

Le président de la commission scolaire avait abandonné tout cela comme on se débarrasse d'une chape de plomb, la laissant derrière lui à la fin de sa septième année. Son père, inflexible avaricieux, finit par consentir à l’inscrire dans un Collège classique de Montréal, épuisé par les poussées de colère de cet enfant unique, entêté, qui ne cessait de riposter aux interventions de son institutrice, de contredire ouvertement le curé-chanoine de la paroisse sur tous les sujets que ce dernier présentait comme infaillibles. Ce fils, jamais ne modifia les élans de son caractère, découvrait que les chiffres n'expliquent pas tout dans la vie, comme le prétendait son père. Se taire, comme le lui rappelait sans cesse sa mère, un chapelet à la main, afin d'éviter l'affrontement avec les personnes en autorité, n’eut aucun écho en lui.
 
Debout face à l’école devenue invisible, un peu comme si le deuil l'assaillait, des larmes embuèrent ses yeux. Il ramassa quelques cendres qu’il conserverait, leur trouvant un espace dans la bibliothèque de son chalet situé devant la rivière Croche qui prenait l’allure d’un lac.
 
- Monsieur Granger ! Monsieur Granger !
 
Une voix connue l'interpellait.





mercredi 14 octobre 2026

Entre nostalgie et fantaisie ... (58)

 



Faire des liens, les tisser dans le monde de l'imagination poétique, est-ce possible ?  

La poésie a créé la « métaphore » afin de, comme le suggère Aristote, « désigner une entité conceptuelle au moyen d'un terme, qui, en langue, en signifie une autre en vertu d'une analogie entre les deux entités rapprochées et finalement fondues. » 

Convenons que, pour ce vénérable individu, maître à penser de Alexandre le Grand, la métaphore devait principalement être utilisée à l'oral. Nous sommes dans la période où l'écrit cherche à s'imposer alors que l'oral, grand dominateur, n'entend pas céder un pouce de son terrain.

Les siècles ont passé, le débat s'est éteint, chacun rentrant dans ses terres que le temps leur a désignées. La métaphore, comme figure de style, a choisi son camp, celui de la poésie. 

Je rappelais dans un billet antérieur qu'il existe une certaine différence entre « poésie » et « poème », je vais donc la ramener maintenant en précisant ce qui me semble les distinguer. 

D'abord, durant plusieurs années, un éditeur publiant de la poésie intitulait le bouquin « Poésies de... » « Poésies complètes de ... » pour ensuite - il faudrait chercher à quelle époque dans les annales de l'édition - utiliser le mot « poème » afin d'offrir aux lecteurs les œuvres poétiques.

Fondamentalement, le poème est l'outil - vers, prose, style, etc. - permettant d'exprimer celle-ci qui s'offre mille et une définitions différentes, selon les divers courants empruntés, classique ou moderne du monde littéraire, psychologique, philosophique, social et même politique.

Un poème se lit, s'écoute alors que la poésie cherche à transformer la réalité, la dépeçant parfois, afin de rejoindre le difficile ou l'impossible à conceptualiser, fouillant l'envers de la matérialité des choses.

Les deux poèmes que je vous offre aujourd'hui, après avoir revu et corrigé leur premier jet ( 2018 ), cherchent chacun à sa façon de transformer la réalité pour lui donner une dimension imaginaire.

                                       
                                                 écho souterrain
 
l’écho insolite troue l’espace
une plume d’ange s’enfuit
 
la rame de métro s’arrête
                                      - personne descend -
puis repart vers le même bruit
l’insolite écho troublant l’espace
 
le noir souterrain remue,
bouscule les murs salis de publicités
le train s’étourdit à suivre des phares bleus,
se dirigeant vers le prochain arrêt
 
il n'y aura eu que qu'un écho stationnaire
collé aux portillons qui se sont ouverts
puis refermés dans le silence de cinq heures
un silence bondé de solitudes lasses
 
rien et un peu moins
 
l’écho étourdit les oreilles
chiffonne un journal recyclé
cherche dans ce si peu d’espace
ceux qui l'empruntent pour s'y cacher
 
à nouveau s’arrête le train
panne de courant inattendue
l’écho souterrain se dissipe 
dans l’insolite espace
et sort… 
... underground
dans un grand soleil d’ange

 

23 mai 2008



                                                                        
                                                    

                                                         marcher à reculons...


… quel d(és)astre !

Au clair de la lune, mon ami Pierrot s’endort,
sur terre, il chantait à la lune
là, entre ces cratères trouant la Lumineuse
à reculons, il marche…

… Lune et Terre par l’arc-en-ciel réunies …

De son sommeil, Frère Jacques s’éveille
pantois devant les traces de poussière
de ces plumes, de ces chandelles
que le désastre aura abandonnées
et à reculons, il marche…


Frère Jacques et mon ami Pierrot,
frères lunatiques ne reculant devant rien,
à contrepied, dessinent pour les enfants terriens
des couchers de soleil sur l’arc-en-ciel
ces artéfacts d’acier
que transpercent Spoutnik et Apollo


à moins, à moins que ce ne soit des songes
qui propulsent de lointaines comptines
à ces lunaires parents marchant à reculons
les yeux tournés vers la terre


À rebours de la Terre, au rebord de la Lune,
comme épinglés au bout de l’arc-en-ciel,
mon ami Pierrot et Frère Jacques
attendent depuis tant de siècles
le doux sommeil des enfants
rêvant aux astres lointains
à un petit Spoutnik
ou à un Apollo
d’acier…

Quelque part entre printemps et été 2008.


samedi 10 octobre 2026

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 28

                                                   


Ces premiers jours de juillet 1976, que les habitants des Saints-Innocents surnommeront « la s’maine du feu » connurent des rebondissements inattendus, reliés de près ou de loin à la disparition en fumée de l'école primaire des Saints-Innocents. 

Le journaliste de l’hebdomadaire NOTRE RÉGION, dans un élan professionnel qu’on ne lui connaissait pas, décida de creuser davantage autour de cet événement en menant sa propre enquête parallèlement à celle de la Police provinciale. Curieux d’en apprendre plus sur l’incendie, au-delà des ragots recueillis ici et là, lui qui est arrivé sur place alors que les pompiers volontaires achevaient d'arroser les champs de Daniel et la devanture de l'école, décida de partir à la recherche de témoins oculaires et colliger l'opinion de toute personne pouvant faire avancer sa démarche. 

Son premier témoin rencontré fut le curé Langevin de qui il n’obtint à peu près rien, sinon que l’église avait été sauvée des flammes par une intervention directe de Dieu. Déclaration, bien que solennelle, ne lui permit pas d’avancer d’un millimètre.
 
L’affaire de l’ours et du curé-chanoine décédé l’hiver dernier, affaire qu'il avait suivie afin de rapporter les faits pour son journal, lui rappela à quel point la collaboration des élus municipaux ainsi que celle des citoyens en général se résumait à bien peu de choses. Il était revenu de ce fait divers avec une feuille aussi courte que l’accueil qu’il avait reçu. Cette fois, il ne revivrait pas la même situation de sorte qu’il se fit plus intrusif, quitte à créer de toutes pièces une histoire sensationnelle à partir de ce qu'il avait pu gober jusqu'à maintenant, invitant les gens à la corriger si elle leur paraissait extravagante, la bonifier s'ils y voyaient là une certaine vraisemblance ou partager des indices qu'ils auraient en leur possession lui permettant d'explorer d'autres pistes.
 
La première qu’il emprunta fut celle de l’absence de la directrice de l’école sur les lieux de l’événement. Comment pouvait-on expliquer qu’elle soit invisible depuis plusieurs jours ? Il se rendit chez elle. Personne. Maison vide. 

Quelle explication donner aux scellés entourant l’école ? Il insistait sur l'idée qu'il s'agirait d'une scène de crime. Lorsqu'il interrogea le concierge, monsieur Saint-Pierre, il fut plus cinglant. Pourquoi la directrice aurait-elle incendié l'école avant de s'enfuir ? Comment s’était-elle organisée ? A-t-elle des complices ? Voulait-elle se venger de quelque chose ? De quelqu’un ? Monsieur Saint-Pierre, surpris par la férocité des propos du journaliste, le référa au président de la commission scolaire et au maire de la municipalité des Saints-Innocents.

En dépit de la stricte interdiction de violer cette zone clairement délimitée, il sauta par-dessus les scellés et se dirigea vers l’entrée de l’école couverte d’une bâche bleue. Il remarqua une pièce métallique recouverte d'une fine couche de cendres qui, à première vue, pouvait ressembler à un coffre-fort. Il prit quelques photos et retourna vers le concierge.

- Avez-vous remarqué la présence du coffre-fort ? Est-ce normal d'en avoir un dans une école ?
- Je ne sais pas de quoi vous parlez, je respecte les ordres de la police, moi.
- Toujours long avec les enquêtes policières. Ce drame, c’est pas rien, des élèves n’ont plus d’école, des enseignantes sans emploi, peut-être vous aussi.
- Je laisse aux responsables le soin de débroussailler tout ça.
- Qui est en autorité aujourd’hui, si la directrice a foutu le camp ?
- Monsieur Granger, le président de la commission scolaire, devrait arriver dans quelques instants.
- Pourquoi le curé, dont le presbytère est tout à côté, n'est pas plus actif dans cette affaire ? Il ne m’est pas apparu très très nerveux.
- Monsieur, je n'en sais pas plus que tous les villageois. Cesser de me déranger.

Le journaliste, ne pouvant plus rien soutirer de lui, revint à sa voiture ; il devra poursuivre son investigation ailleurs, pourquoi pas au restaurant de la place, lieu où les bavardages ne s’imposent aucune censure ?

En entrant, il remarqua quelques hommes assis à une table qui buvaient du café en fumant des cigarettes Export’A. 

- Messieurs, puis-je m’installer près de vous ?
- C’est vous le journaliste ? demanda un homme âgé qui semblait tout à fait ouvert à discuter avec lui, à la condition, bien sûr, que son nom ne soit pas mentionné dans son article.
- Oui, le même qui s’est présenté ici l’hiver dernier pour couvrir l’histoire d’un ours effrayant la population et l'intrigant décès de votre ancien curé. Je suis retourné dans la salle de presse du journal avec peu de choses pour pondre mon article. 
- Ça nous ressemble pas mal ça.
- Que voulez-vous dire exactement ?
- Dans notre village, le silence est une religion. On croit que tout ce qui se passe ici doit rester ici.
- Même des affaires comme l’incendie d’une école ?
- Vous savez, il arrive souvent que ce qui se passe est le résultat de vieilles affaires jamais réglées. Pas réglables non plus, je dirais.
-Comme cacher le fait qu’une directrice d’école possède un coffre-fort dans son bureau et qu’elle met le feu à son école sans explication avant de disparaître ?

Les clients installés à la même table que le journaliste parurent étonnés d’entendre de tels propos ainsi que la manière plutôt rapide d'expédier l’affaire. Celui qui avait pris la parole en premier s’adressa à cet homme dont l'attitude et le comportement dégageaient une certaine malice :
- Ce sont de graves accusations que vous portez là. Personnellement, je ne crois pas que madame Saint-Gelais soit mêlée directement à l’affaire, mais son frère…
- … elle a un frère ? …
- … le jeune Benoît. Lui, ça ne m'étonnerait pas.
- Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?
-Tout le monde dans le village a eu à un moment donné affaire avec les bêtises de ce mauvais garçon.
- Au point d’incendier l’école de sa sœur ?
- Il n’y a rien à son épreuve, si je peux me permettre de le dire comme ça. 

Cette information n’allait pas tomber dans le carnet de notes du journaliste sans qu'il ne réalise qu’une alléchante série de reportages s'offrait à lui. Il s’excusa un instant pour faire un appel au téléphone public situé tout à côté de la toilette.

- Patron, je crois tenir un beau filon dans l’affaire de l’incendie qui a ravagé l’école primaire des Saints-Innocents.
- …
- J’attends l’arrivée des policiers pour leur arracher quelques informations. J'aurai aussi à rencontrer le maire de la place et le président de la commission scolaire.
- …
- Vous connaissez ce monsieur Granger ?
- …
- D’accord, vous me servirez de porte d’entrée auprès de lui. Ne me dites pas que vous avez aussi des contacts avec le maire ?
- …
- Excellent. Je rentre au journal en fin d’après-midi. À vue de nez, je crois pouvoir étirer cette histoire sur quelques semaines.
- …
- Soyez rassuré, je ne brouillerai rien entre vous et vos contacts.

Lorsqu’il retourna à la table, celle-ci était vide. Seulement une facture pour quelques cafés reposait sous sa tasse.




mercredi 7 octobre 2026

Un peu de politique batracienne (Billet 4)


Vous connaissez les résultats, vous qui avez passé la soirée électorale du lundi 5 octobre devant votre téléviseur. Le CRAPAUD n'y reviendra donc pas, même si sa prédiction, pour une très rare fois, s'est avérée exacte.

Pour une première fois depuis 1968, année au cours de laquelle j'ai acquis le droit de vote, je n'y étais pas afin de suivre l'avancée ou le recul de chacun des partis politiques en lice. Première fois. J'aurai connu une autre première, celle de ne pouvoir voter lors d'une élection : 2018. J'étais à Saïgon et le bulletin de vote destiné aux Québécois vivant à l'étranger ne m'est pas parvenu dans les délais prescrits.

Lundi dernier, j'ai dû me rendre aux urgences de l'hôpital pour investiguer autour des symptômes de maux de dos m'empêchant de respirer. Cette crise a débuté en début d'après-midi et, malgré les douleurs, j'ai tout de même réussi à me rendre à pied jusqu'au bureau électoral afin d'exercer mon droit de vote. À mon retour à la maison, plus rien ne fonctionnait : douleurs en station debout, horreur en situation couchée, incapacité à rester assis sans souffrir. 

La grande générosité de ma fille Catherine, le support de son bras et mes efforts soutenus pour ne pas hurler à chacun des coups qui flagellaient mon dos, nous nous sommes présentés à la salle d'urgence de l'hôpital. Au tri, on m'assigne immédiatement un cubicule dans cette merveilleuse salle nouvellement rénovée. Prise de sang, analyse d’urine. On présume la présence d’une pierre rénale. La gentille infirmière qui nous accueille me réconforte... en disant que les symptômes ressemblent à un accouchement chez une femme enceinte. Il ne lui aura fallu que quelques instants pour m'injecter une dose de morphine et installer un antiinflammatoire par intraveineuse.  Le CRAPAUD adore la morphine. Tellement !

Le temps que tout ce truc agisse, la gentille infirmière nous informait sur l'évolution des résultats électoraux. Ma douleur située « à gauche », les médicaments s'infiltrant en moi « à droite », j'avais beaucoup de peine à retrouver le « centre ».

Nous sommes entrés aux urgences vers 18 h 30. La morphine a été administrée au moment où les bureaux de vote fermaient ( 20h ). Catherine lisait son bouquin de Stephen King. Ô merveille ! je reposais sur une chaise longue comme la soirée électorale. 

Nous avons bougé vers 4 h du matin : rencontre avec une urgentologue, « taponne ici, taponne là », elle nous rassure : « pas de pierre aux reins », l’aspect urologique est normal, elle m’envoie alors à la radiologie. J'ai pu comparer le « avec morphine » et le « sans morphine » - la dose aura agi trois ( 3 ) heures - : je comprends les personnes qui y ont recours pour soulager leurs douleurs. Le CRAPAUD adore la morphine. En radiologie il faut bouger un peu à gauche et un peu à droite, exactement ce que les résultats préliminaires aux élections n'ont pas effectué, ce fut donc un retour à l'horreur des coups dans le dos et d'attaques m'empêchant de respirer.

7h00, le mardi 6 octobre, nous sommes au lendemain de l'élection du gouvernement minoritaire du PQ, l'extinction de la CAQ, le redressement du Parti libéral, la fulgurance des Conservateurs et une sorte de statu quo chez Québec solidaire.

Les droites venaient de gagner, exactement comme la morphine ( Le CRAPAUD adore la morphine. ) et les antiinflammatoires  l'ont fait dans mon bras droit. 

Nous avons quitté la salle d'urgence munis d'une ordonnance et du diagnostic éliminant la pierre aux reins et tout autre diagnostic relié au domaine de l'urologie. Ça s'est orienté vers l'arthrose, une forme d'arthrite. Je vous le dis : insupportable quand ça se déchaîne.

Il faisait noir et froid ce mardi matin. Catherine qui est demeurée près de moi toute la nuit - son livre de Stephen King assez lu pour savoir qu'elle l'aime - m'a laissé à la maison avant d'aller se reposer un peu, puis retrouver le boulot.

Cette nuit aux urgences, imaginant, avant d'arriver, qu'il ne pouvait y avoir beaucoup de patients un soir d'élections - la salle était presque remplie,  progressivement envahie - m'a permis de constater l'étendue de la tâche de tous les employés, la détresse transparaissant dans les yeux de plusieurs personnes fébriles, assises sur des chaises qu'on ne peut plus supporter après quelques heures d'attente, espérant que leur numéro, un peu comme à la loterie, finalement sorte et qu'on les convoque dans une salle « x ».

La droite a gagné. La gauche, heureusement, conserve son titre de parti officiel à l'Assemblée nationale et ce que je souhaite autant « que j'aime la morphine » c'est que le gouvernement élu minoritairement ne souffre pas d'arthrite.




lundi 5 octobre 2026

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 27 -

 


Le soir s’installe tout doucement. Criquets et cigales stridulent à cœur joie. La rue Principale, comme si elle était interdite à la circulation, s'assoupit dans une tranquillité exemplaire, retrouve son calme après tant d'émotions en si peu de temps. La municipalité avait fait installer, traversant la cour de récréation de l’école, une lignée de lampadaires pour éclairer la patinoire durant l’hiver. Personne n’avait encore vérifié leur fonctionnement, car l’incendie n’a pas atteint le cabanon où se trouve la boîte électrique. Cependant, il est juste de croire que, si jamais l’éclairage des lieux était nécessaire, ils s'avéreraient d’une grande utilité.
 
À l'étage de la maison de Abigaelle, une lumière feutrée habille la fenêtre donnant sur l'école. L'enseignante met à jour les notes ramassées pour alimenter sa thèse. Le téléphone sonne. Elle court vers le rez-de-chaussée, se jurant qu’il était urgent de faire installer un appareil à même son bureau.
 
- Monsieur Létourneau ?
 
La conversation dura à peine cinq minutes, après quoi Abigaelle, jetant un coup d’œil vers l’école disparue en fumée, voyait deux hommes qui, ayant éclairé les lieux, discutaient tout en fumant une cigarette devant ce qui reste de l'entrée.
 
Le psychologue scolaire s’inquiétait pour elle tout en lui annonçant que la directrice de l’école avait fait appel à ses services pour rencontrer le jeune Patrick, le fils de monsieur le maire, un sujet qui préoccupait Abigaelle. Il s'informa si un rendez-vous avait été fixé, puisqu’aucun suivi ne débloquait le dossier. Il craignait que la tragédie qui frappe le monde scolaire des Saints-Innocents en soit la cause. Elle lui expliqua brièvement l'absence de la directrice, mais, de toute façon, la requête viendra des services pédagogiques de la commission scolaire, dont la fermeture des bureaux n’est prévue que pour dans deux semaines. Elle le remercia d’avoir promptement répondu à sa demande et lui, de son côté, rappelait de ne pas tarder à s’inscrire pour l’atelier du mois d’août prochain.
 
Une fois l’appareil téléphonique déposé, Abigaelle s’approcha de la fenêtre face à l’école pour constater qu’une grande partie de la cour était illuminée ; elle reconnut facilement monsieur Saint-Pierre discutant avec l’employé municipal.
 
Une profonde douleur s’installa dans son âme. La désolation que son lieu de travail était devenu, au moment où une carrière durable débutait, la peine de ne pas pouvoir le présenter à son père, qui allait bientôt arriver d’Australie, l’accablait d’une tristesse infinie en cette soirée qui offrait une image de stérilité ; il y a quelques jours encore, les cris des élèves résonnaient sur cet amas de débris. 

Pour ce qui est de l’avenir, elle faisait confiance aux compétences de Monsieur Granger, mais son esprit ne pouvait éviter de mesurer les conséquences actuelles et celles qui naîtront des imprévus : l'agitation chez tous les élèves de l’école primaire qui se manifesteraient différemment pour chacun ; l’inquiétude croissante des collègues enseignantes ; la détresse dans la population de la municipalité des Saints-Innocents, elle qui s'enorgueillissait de l'architecture moderne de la bâtisse, un joyau dans tout le canton ; le bouleversement de madame Brodeur, dont un tel événement ne pouvait qu’aviver de sombres souvenirs ; l'immense perte que la destruction de  ses champs produirait chez Daniel. 

Quelques points précis, ceux qui la touchent de plus près encore, ne pouvaient la laisser indifférente. Pour reconstruire, il faudra mettre un certain temps, alors qu'éparpiller obligatoirement les élèves dans les municipalités voisines, une évidence en soi, s'avérera une tâche ardue. À qui sera-t-elle déléguée ?  À madame Saint-Gelais qui ne donne aucun signe de vie ? Advenant qu'un poste de direction lui soit confié, instituer un régime s’apparentant à celui qu’elle infligeait au personnel de l’ancienne école primaire des Saints-Innocents serait-il envisageable ? Elle ne prévoyait aucun problème pour Clotaire, il y aura toujours et de plus en plus d'élèves à voyager, mais monsieur Saint-Pierre, ce concierge pour qui elle manifeste une profonde affection, devra-t-il envisager la retraite ? Et Henriette, cette chère Henriette, aura-t-elle à choisir entre cesser de travailler et un poste de secrétaire qui pourrait lui être proposé ?  
 
Toutes ces questions fusaient en elle, n'effaçant pas la présence de Herman autour de sa vie. Pas tout à fait dans sa vie, mais occupant une place nouvelle, inattendue peut-être, près d’elle. 

Un cataclysme, ce seul mot définissait l'état des lieux. Toujours, il y aura toujours de la fumée qui agacera son esprit. Et des cendres. Le premier événement la touchant personnellement depuis son avortement en Angleterre. Là où, pour une première fois, elle avait goûté à des poussières d'âme. 

En aucun moment, lors de la crise d’Octobre, elle n’avait ressenti quelque chose comme ce qui lui arrive maintenant. Que des urgences. Des obligations urgentes. Toujours. Nuit et jour. 

En cette soirée de juillet, alors que devant ses yeux la lumière du jour délicatement laissait place à celle des lampadaires de la cour d’école, Abigaelle pleura.
                                                         
                                        *****
 
- T'as trouvé quelque chose ?
- Peut-être, répondit l’employé de la municipalité offrant une cigarette à son ami le concierge. Peut-être !
- Chose certaine, tu as réussi à illuminer la place. Par chance les flammes n’ont pas détruit le cabanon.
- En fait, ce qui a attiré mon attention, ça se trouve à l’entrée de l’école, possiblement près ou dans le bureau de la directrice. Je ne suis pas venu assez souvent pour en être certain, mais toi qui connais les lieux par cœur, tu pourras mieux estimer ce que j’ai vu.
- Tu as raison, je connais assez bien les lieux, d’ailleurs, le poids de mon porte-clefs me le rappelle à tout moment.
- Je te montre ce qui est bizarre, selon moi.
 
Les deux hommes s’approchent des scellés, là où se situait l’entrée principale de l’école primaire. La lumière des lampadaires apparaît suffisante pour qu’ils puissent examiner les lieux, d'une certaine distance tout de même. Ce qu’ils remarquent se trouve, monsieur Saint-Pierre le confirme, exactement dans le bureau de madame Saint-Gelais.
 
- Tu vois, la porte d’entrée de l’école se situait ici, à moins de cinq mètres de son bureau, la largeur du corridor menant vers les locaux de classe, expliquait le concierge en pointant le doigt.
- D’après toi, qu’est-ce que cette pièce métallique qui a résisté au feu peut bien faire là ?
- Bonne question, je ne me rappelle pas l’avoir vue auparavant.
- Un autre mystère ?
-Je revois dans ma tête l’organisation du bureau de madame Saint-Gelais. J’y entrais tous les jours pour faire le ménage. Une fois son frère Benoît venu la chercher pour la ramener à la maison, il n’y avait plus personne dans l'école. À part un ancien pupitre d’élève qu’elle avait gardé du mobilier de l’école de rang, je ne vois pas comment un objet comme çà aurait pu se trouver là, c’est massif comme un coffre-fort.
- T'as raison, ça ressemble à celui du secrétariat de la mairie. Je te jure que c’est très lourd, ayant eu à le déplacer à quelques reprises.
 
L’objet reposait sous une mince couche de cendres. Après avoir mûrement réfléchi et formulé certaines hypothèses, les deux personnages, encore sous le choc de cette découverte, en arrivèrent à la conclusion qu’il était impossible d’établir un lien entre le coffre-fort de la municipalité et cet attribut complètement inutile dans une école primaire.
 
Ne pouvant s'avancer davantage, les scellés leur bloquant le chemin, il était difficile de mieux qualifier ce que leurs yeux découvraient.
 
- Je me demande s’il faut que j’avise monsieur le maire ? s’interrogeait l'employé municipal Cloutirer.
- C’est à toi de prendre la décision, mais si tu le fais, immédiatement, on comprendra que tu as franchi une zone interdite.
- Ouais !
 
Après avoir fumé la dernière cigarette, monsieur Saint-Pierre retourna vers son camion. Voyant Abigaelle à sa fenêtre, il la salua des deux mains.



vendredi 2 octobre 2026

Un peu de politique batracienne - Billet à 3 jours du vote.

 


Le CRAPAUD annonçait dans son précédent billet qu'il allait, la veille du vote, publier sa dernière prédiction. Il devance cet exercice de trois ( 3 ) jours.

La voici : 

Élection d'un gouvernement minoritaire dirigé par le Parti Québécois.

Les sondages, pour leur part, hésitent - comme beaucoup d'électeurs, électrices - entre la majorité et la minorité. Considérer cette éventualité peut la rendre davantage crédible. 

Les sondages sont des photographies instantanées à un moment « x » de leur sujet de recherche. Rappelons-nous quelques critères permettant d'analyser un sondage. 

J'en ressors quatre ( 4 ) qui font l'unanimité :
1) questionner la rigueur méthodologique, la formulation des questions et le traitement des données;
2) la taille de l'échantillon et sa représentativité, car plus un échantillon est large, plus diminue la marge d'erreur;
3) la pondération statistique et le contrôle des données brutes assurent la fidélité des résultats en corrigeant les déséquilibres et incohérences éventuels;
4) interpréter les marges d'erreur et repérer les biais méthodologiques permettent d'éviter des erreurs fréquentes, comme confondre corrélation et causalité.  
- Information tirée de LES SHERPAS -


Laissons de côté les sondages et examinons l'élément ou les éléments qui peuvent, un tant soit peu, faire bouger les intentions de vote. Je les lance en vrac :


1)   la volonté de changement ;    
2)  l'incertitude économique reliée aux tarifs douaniers ;   
3)  la dette, les taxes, les impôts ;     
4) diverses crises, celle du logement, du coût de la vie, l'accès aux services de santé, les féminicides ;    
5) les mauvais investissements du gouvernement, la vétusté de nos infrastructures, la perte de confiance envers les politiciens ;    
6)   les services offerts aux familles, que ce soit en CPE, à l'école primaire et secondaire ;    
7)  beaucoup d'intérêts  personnels de chacun des électeurs, auxquels nul gouvernement ne peut répondre.


Le vote est d'abord et avant tout, un geste égoïste ( son propre intérêt ). Rares sont les gens qui vont exercer ce droit dans le but explicite d'exprimer leur souci envers la collectivité. 

Le vote est le seul et unique geste démocratique qui soit imparti aux gens du peuple. Tu deviens démocrate une fois aux quatre ( 4 ) ans, à moins que nous ayons élu un gouvernement minoritaire qui, me semble-t-il, est un premier pas vers la démocratie, puisqu'il incite ( parfois, oblige ) les élus, tout parti politique confondu, à discuter dans le but ... de ne pas être contraints de retourner devant le peuple afin de réclamer une majorité - décodons, plus de pouvoir.

Le vote devrait, si celui et celle qui en sont dépositaires de par la loi électorale, être l'occasion de réfléchir d'abord à son importance, son utilité, et ensuite à bien analyser les conséquences pour la communauté advenant l'élection de tel ou tel autre parti. Il y a une part de responsabilité individuelle, un instant décisif où le terme « droit » cède la place au « devoir ».

LE CRAPAUD achève ce billet - le prochain viendra une fois les résultats officiels connus - par  deux ( 2 ) déceptions : la première est en lien avec le mensonge que certains politiciens définissent plutôt comme une mauvaise perception de leur propos malgré le fait que des organismes indépendants - je pense ici à la Vérificatrice du Québec - aient établi des correctifs basés sur des éléments vérifiables. La deuxième touche les utilisateurs des réseaux sociaux qui ne se gênent pas pour invectiver, injurier, insulter toute personne n'adoptant pas leur point de vue. 

Je regrette que le « débat » ne soit au programme officiel de français qu'au niveau de la 5e secondaire. Ce qui pollue actuellement les réseaux sociaux incitera peut-être les responsables des programmes de français de réajuster le tir.

Donc, n'oublions pas d'aller voter lundi 5 octobre - ceux et celles qui ne se sont pas prévalus de leur droit de vote lors des journées destinées au vote par anticipation.

À la prochaine



lundi 28 septembre 2026

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 26 -



Monsieur Saint-Pierre s’interrogeait : s'arrêter au presbytère ou rejoindre son ami Cloutier. L'employé de la ville, en service commandé, devait sans aucun doute fouiller derrière les scellés afin de découvrir un élément, un indice entérinant les propos du maire, du moins ce qu'il a cru entendre de sa bouche, à l'effet que ce soit une « scène de crime ». Une seule chose échappait à sa réflexion, la  lumière d’été collaborerait avec eux jusqu’à 21 heures. Finalement, le concierge opta pour le presbytère, les ruines de l’incendie suivraient.

Il frappa, attendit quelques courts instants avant que le curé Langevin ne lui ouvre la porte.

- Monsieur Saint-Pierre, bafouilla-t-il, vous n’étiez pas obligé de modifier votre emploi du temps pour répondre aussi rapidement à la demande que monsieur le président de la commission scolaire vous a transmise en mon nom.
 
Le concierge, surpris par une aussi longue introduction de la part de celui qui, en public, présentait de sérieux problèmes de bégaiement, entra sur invitation de ce prêtre très peu sociable de nature. Face-à-face, tout disparaissait comme par enchantement. Est-ce que le service demandé par le curé démontrerait que sa retenue est causée par le fait de s'adresser à un public ayant pour résultat, depuis sa nomination à la paroisse des Saints-Innocents, un manifeste éloignement de sa part,  autant que celle des paroissiens ? Faisant abstraction de ce problème de langage auquel monsieur Saint-Pierre s'était préparé, il jeta un coup d’œil à l’intérieur de la résidence ecclésiastique qu’il découvrait pour une première fois. Dans sa tête, trottaient les paroles de madame Brodeur au sujet de l’ancien curé et de ce fameux abbé Poisson qui aurait séjourné ici quelques années auparavant dans la plus grande discrétion, pour ne pas dire dans la clandestinité.
 
On lui avait parlé d’un piano ayant été livré au presbytère et dont il avait entendu les tristes notes au début de la nuit suivant l’incendie, toutefois, il ne trônait pas au rez-de-chaussée.
 
- Puis-je vous offrir quelque chose à boire, monsieur Saint-Pierre ?
- Si vous avez un reste de café, je l’accepterais volontiers.
- Prenez place dans la salle à manger, je vous reviens.
 
Cette pièce possédait deux portes. L’une donnait vers une pièce qui semblait être la cuisine, l’autre, par laquelle le visiteur est entré, donnait sur un corridor menant à la salle d’attente et au bureau paroissial. Un escalier fort impressionnant par son lustre d’un brun foncé tirant sur le noir grimpait à l’étage. L’atmosphère dégagée par cet endroit se compare à celle d’un cabinet médical, ou plutôt à celle d’une salle de concert déserte. Deux fenêtres qu’encadrent des rideaux en velours rouge donnent, pour la première, sur la rue Principale, l’autre, sur l’espace de stationnement devant l’église. Aux murs, d’une blancheur immaculée, des cadres présentant des scènes de la vie du Christ d’un côté, celui donnant sur la cuisine, quelques miniatures reproduisant la figure de musiciens, c’est du moins ce que le concierge pensait, mais incapable de les nommer.
 
Le curé Langevin revint dans la salle à manger avec un plateau sur lequel reposaient deux tasses remplies à ras bord de café et quelques biscuits. Il prit place à l’autre bout de la table que monsieur Saint-Pierre avait reconnue comme étant l’œuvre de l’ébéniste Saint-Gelais. Ce dernier se plaisait à dire et répéter que plusieurs de ses meubles avaient été créés à l’intention du presbytère.
 
- Monsieur Saint-Pierre, je vous ai demandé de venir pour un travail particulier que je ne saurais effectuer moi-même.
- Je vous écoute.
- À l’étage, une porte est impossible à ouvrir pour la simple raison que je n’ai pas la clef. J’ai avisé l’évêché afin qu’on me la restitue, ce qui me permettrait de voir ce qui s’y cache. Je dis « s’y cache » puisque le secrétaire de monseigneur m’a répondu qu’on n’a pas la permission d'accéder à cette pièce.
- Étrange, non ?
- Je vous rejoins là-dessus. N’étant pas curieux de nature, cette réponse m’a tout de même intrigué. Me rappelant que la grande majorité de l’ameublement du presbytère a été conçue par monsieur Saint-Gelais, j’ai cherché à le rejoindre, mais il n’a pas retourné mes appels.
- Dernièrement ?
- Ça date de quelques semaines quand même.
- Je ne veux pas paraître fouineur, mais avez-vous tenté de lui parler cette semaine ?
- Non, je me serais senti intrusif, alors je me suis adressé à votre patron, monsieur Granger. Il m’a suggéré, puisqu'il s'agit d’un boulot manuel, de vous en glisser un mot, me rassurant sur votre honnêteté et votre silence.
 
Le concierge Saint-Pierre recula sa chaise une fois sa tasse de café déposée sur l’immense table en chêne. Ça se bousculait dans sa tête. L’abbé Poisson, les chemises brunes, l’ancien curé, l’espèce de disparition des Saint-Gelais et le fait que le président de la commission scolaire ait assuré le curé Langevin qu’il pouvait compter sur son silence. Il avait l’impression de plus en plus nette de mettre les pieds dans une histoire rocambolesque.
 
- Si je comprends bien, vous souhaitez que j’ouvre cette porte dont vous n’avez pas la clef et que l’évêché interdit l’accès ?
- Vous comprenez très bien l’objet de l’intervention que je sollicite.
- Aujourd'hui ?
- Il serait pertinent que vous l'examiniez maintenant que vous y êtes et quand vous aurez quelques minutes libres, si vous acceptez bien entendu, d’agir en conséquence.
- Allons examiner cette mystérieuse porte.

Rendu à l’étage, le piano à queue installé devant la fenêtre donnant sur l’église et, quelques mètres plus loin, sur l’école attira l'attention du concierge. Profane en musique, encore plus en instruments de musique, il admirait cette superbe pièce d’un noir d’ébène. S’approchant, une étiquette devint visible : Berden, Bruxelles.
 
                    

- Ce piano m’a été livré il y a quelques jours. L’histoire qui l’entoure est tout simplement inouïe. Je vous la raconterai un jour. Suivez-moi, je vous conduis dans la pièce qui mène à la porte hermétique.
 
Monsieur Saint-Pierre reconstituait dans son esprit l’architecture de cette maison datant d’au moins soixante-quinze ans, principalement son aspect extérieur. Une évidence sauta aux yeux, cette porte donnait sur un mur. Si, derrière, une pièce se révélait, eh bien, elle ne possédait aucune autre dimension que la hauteur et, inévitablement, devait mener vers le haut ou sur un minuscule cagibi.  Ou, encore, un chemin secret vers le toit ?
 
- Monsieur le curé, comment grimpe-t-on au grenier ?
- La trappe est située au bout du couloir.
- C'est le seul moyen pour y accéder ?
- Absolument, à moins que cette porte le démente.
- Quelle est votre opinion sur tout ça ? Que croyez-vous qu’on trouvera si on l’ouvre ?
- À l’évidence, elle nous mène vers ailleurs. Je veux dire quelque part au-dessus, puisqu’il n’y a aucune possibilité d’y trouver derrière un espace viable ; ça ne mène sur rien ou sur un escalier vers le toit de la maison.
- C’est exactement ce que je crois.
- Possible d’y avoir accès, croyez-vous ?
- Je reviens cette semaine avec des outils qui ouvriraient même la caverne d’Ali Baba.
 
Dans le vestibule, monsieur Saint-Pierre serra la main du curé Langevin, une main moite aux doigts longs, ceux d’un pianiste.

                               

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 29 -

  Monsieur Granger, assis dans le bureau du maire de la municipalité des Saints-Innocents, relisait l’article publié ce jeudi 15 juillet dan...