dimanche 28 juin 2026

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 12 -

 


Abigaelle n’a toujours pas pris sa décision : allait-elle laisser Zoé sortir seule de la maison ? Lorsqu’elle vivait dans sa famille, en Australie, il lui était formellement interdit de partager son espace personnel avec des animaux domestiques. Sa mère disait que leur présence les condamnerait au même sort que des esclaves, alors que son père, ne souhaitant surtout pas lancer le débat sur la stérilisation, allait dans le même sens que son épouse. Ici, aux Saints-Innocents, municipalité rurale, une chatte de l’âge de Zoé survivrait-elle dehors en toute saison ? Le coyote retrouvé mort au bout du rang sans entretien menant à la famille ojibwée, personne en avait entendu parler, mais des histoires de renard s’attaquant à des poulaillers, cela oui. La nouvelle vacancière cherchera conseil auprès de l’employée du supermarché Steinberg qui lui avait vendu la petite chatte noir et blanc.

                                           Zoé

La météo de cette fin du mois de juin 1976 est tout simplement idéale. Très peu de pluie, encore moins d’humidité, des températures qui font espérer la tenue des Jeux olympiques dans les meilleures conditions. Sur son calendrier, les dates que Abigaelle avait entourées lui permettaient de prévoir des moments de solitude, moments dont elle ressentait de plus en plus le besoin. Une collègue enseignante lui avait parlé d’un endroit, ça s’appelle LE MANOIR DU SILENCE, où elle se rend depuis quelques années afin de se ressourcer. Curieuse, Abigaelle lui avait demandé les coordonnées de l’endroit, situé en Estrie, tout près du Mont Orford. Cette option la séduisait, l'envisageant pour la fin des vacances afin de mieux se préparer à l’entrée des classes en septembre prochain. C’est quand même fou, la première question qu’elle s’est posée toucha la présence ou non d’animaux de compagnie. Quitter Zoé lui plaît de moins en moins, malgré le fait que Henriette se montre disponible pour l’accueillir au besoin. Elle déposa la carte de visite sur son bureau, intéressée à en savoir davantage sur cet endroit.

Elle attendait Herman, installée sur son petit espace derrière la maison qu'elle avait organisé très simplement : une table, deux chaises et un parasol. Personne encore n’y était venu, Herman, le grand jeune homme au teint blême, serait son premier invité. Si ce n’est qu’ils se sont croisés ce matin, leur plus récente rencontre remonte au petit-déjeuner que Abigaelle, à l’arrivée de Zoé dans sa maison, avait organisé et au cours de laquelle ils avaient tous les deux pris l’engagement de faire équipe dans ce qu’ils appellent la « zone » de monsieur Granger. Il doit apporter un rosé, mais, comme il n’y a pas de succursale de la Régie des alcools au village des Saints-Innocents et que la vente dans les marchés n’est toujours pas autorisée, Abigaelle se demande bien quand et où Herman se l’est procuré.

Le désembrayage du camion de livraison Steinberg ramena l’enseignante à la réalité. Elle se dirigea, suivie par sa chatte noir et blanc, vers l’entrée principale. Le grand jeune homme au teint blême mettait le pied-à-terre, sourire aux lèvres, une bouteille de vin givrée à la main. Abigaelle lui demanda :

- Il est possible de se procurer du vin aux Saints-Innocents ?
- Non, pas encore. On attend toujours une décision de la Régie. Cette bouteille dort dans notre frigo depuis quelques semaines. Un cadeau du groupe Métro-Richelieu qui nous talonne de plus en plus pour qu’on change de bannière.
- Je vois. La décision est-elle prise ?
- On ne va pas discuter ici quand même !
- Tu as raison, viens voir ma cour arrière.

Il suffit parfois de si peu, déplacer un meuble, dégager un coin de la maison, ajouter un rien qui met en relief ce qui demeurait caché auparavant, pour qu’un endroit banal devienne tout d’un coup original. Un parasol rouge protégeant du soleil une table rustique au milieu de laquelle on a découpé un cercle pour y insérer un support ; deux chaises adossées au mur, un tapis protégeant le gazon. La petite chatte noir et blanc profitait d'un coussin beaucoup trop grand pour elle, lui servant de matelas tout juste aux pieds de sa maîtresse.

- Tu as autant de goût pour l’extérieur que tu en as pour l’intérieur. C’est tout simple, mais tellement sympathique.
- Il aura fallu que monsieur Saint-Pierre…
- … le concierge de l’école ?
- … oui, c’est lui qui m’a fait songer à utiliser la cour arrière de la maison, tout comme il a aménagé le terrain derrière l’école pour organiser le pique-nique de fin d’année.
— C’est une très belle idée. Tu es maintenant à l’abri des regards de la rue, et tu as une vue magnifique face à cette vaste étendue silencieuse. Les couchers de soleil au bout de ce terrain vague doivent être sublimes. Alors, on l’ouvre cette bouteille ? Tu as un tire-bouchon ?
- J’entre et reviens avec deux verres. Comme tu as parlé d’un rosé, je les ai placés au congélateur. Prends soin de Zoé, j’en ai pour une minute.

La chatte ayant entendu prononcer son nom se leva d’un bond, quitta son trône de laine pour suivre Abigaelle qui la redirigea vers son invité. « Il ne faut pas laisser notre invité seul, allons, sois polie. » Mais ces paroles ne l’ayant pas émue, elle continue son chemin se dandinant derrière sa maîtresse. 

Herman réalisa à quel point la présence de Abigaelle le touchait. Les images emmagasinées lors de l'époque universitaire cherchaient tout doucement à se modifier dans son esprit. La femme-soldat devenait de plus en plus une jeune dame différente, un peu comme si elle s’était aperçue que la route empruntée jusqu'à maintenant ne lui convenait plus. Pour sûr, le besoin de s’engager, le goût de faire des choses qui supportent ses élans à devenir ce qu’elle aspire à être, tout cela demeure omniprésent et fait resplendir sa personnalité. Il ne se souvient pas de quelqu’un parlant d’elle de manière négative. « Elle est directe », disaient certains. « Elle ne se laisse pas marcher sur les pieds », racontaient d’autres. « Vraiment pas une étrangère comme on en connaît » : cela revenait souvent dans le discours des habitants des Saints-Innocents, surtout chez ceux pour qui un « étrange » est quelqu’un qui ne mérite pas qu’on lui organise une cérémonie de bienvenue. Il est bien conscient que sa mère n’est pas impartiale lorsqu’elle encourage son grand garçon à être plus courtois envers elle. Elle lui dit : « Cette fille est une bénédiction divine que ton père t’envoie. Allez, bouge un peu ! »

Plongé dans ses pensées, il en est distrait par une musique provenant de l’intérieur. Abigaelle a installé un haut-parleur à la fenêtre de l'étage. La voix unique de Pauline Julien, la même chanson qu’ensemble ils avaient écoutée lors de leur petit-déjeuner, se répandit dans l'air... dans l'air à la tendresse.

- Tu aimes ?
- Abigaelle, cela ajoute au bonheur d’être ici avec toi. Pure merveille !
- Je suis heureuse que tu apprécies. Eh bien, mademoiselle Zoé fait sa timide, elle s’est plantée devant la fenêtre qui donne sur la rue.
— Il ne faut pas longtemps à un animal domestique pour s’installer dans un endroit où il se sent bien.
- À certains égards, nous aussi, les humains, sommes à la recherche de ce quelque part où on se sentira bien.

Une virgule de malaise, des fractions de seconde tout au plus : ce genre de moment qui transforme l’atmosphère en une délicieuse coulée de bien-être.

- Alors, on l'ouvre ce rosé ? 




mardi 23 juin 2026

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 11 -

La rivière Croche
 


Au rétroviseur de sa Westfalia orange, Abigaelle remarque la silhouette du maire des Saints-Innocents s’installant sur la véranda à l’arrière de la maison. Elle ne pouvait être certaine que Patrick ait été présent chez lui en même temps qu’elle. Serait-il en déplacement avec sa mère ? Celle qui, aux dires de monsieur le maire, ne participe pas tellement à l’éducation de son fils. Comment celui-ci occupera-t-il ses deux longs mois d’été, trop jeune encore pour donner un coup de main sur la ferme familiale ? La distance séparant cette immense maison de ses voisins ne facilite certainement pas le compagnonnage, si un intérêt dans ce sens existe chez ce garçon impulsif, malhabile dans ses relations sociales. Combien de fois, Abigaelle eut à intervenir auprès de ce jeune costaud s’en prenant maladroitement aux autres élèves de sa classe par des gestes brusques et parfois sévères. L’enseignante n’utilisa jamais de contention pour arrêter ses élans de caractère qui risquaient de dégénérer en atteintes physiques envers lui-même ou les autres. Elle n’avait besoin que d’un simple geste pour le ramener à un calme quelconque : chercher ses yeux, puis poser l'index sur ses lèvres. Lorsqu’elle utilisait cette technique, au début, le gamin s’en moquait, mais voyant qu’elle le soutenait, le répétant assidûment lorsqu’elle jugeait son attitude inacceptable, Patrick prenait alors un pas de recul, respirait profondément comme l’exigeait l’éducatrice, et finissait par tourner le dos à l’événement. Abigaelle, patiemment et à l'écart des autres élèves, revenait sur l'épisode qu’elle lui remémorait le plus objectivement possible, lui demandant, calmement, comment il se sentait avant et après l’événement. Il lui aura fallu du temps avant qu’il puisse articuler une réponse, toujours la même : « j’sais pas ». Ce n’est qu’au printemps, lorsque les glaces de la rivière Croche commencèrent à fondre, que Patrick réalisa que ce qui réapparaissait sous l’effet du soleil et de la hausse de la température était l’eau du lac, celle qu’il connaissait, reconnaissait. Un déclic se fit à ce moment-là, l'amenant à réaliser qu’un geste posé, correct ou pas, peut avoir un sens plus profond, caché, invisible, mais existant quand même. Abigaelle admet que son élève n’est pas encore apte à l’introspection, mais lentement, à pas de tortue, il en arrivera à comprendre qu’une gifle donnée à un ami porte en elle une conséquence, à l’exemple du gel et du dégel sur la rivière et, peut-être autre chose qu’il n’est pas encore en mesure de nommer, qu’il n’arrive pas à définir, encore moins à dire, quelque chose ressemblant à de la glace et que son pas de recul, sa respiration profonde agissent comme le soleil et la température chaude sur la rivière. À long terme, se disait-elle, à très long terme, il pourra réaliser que chez sa victime aussi existe une sensation physique ou autre.
 
Un Patrick inactif, isolé dans cette immense maison, ramena à l’esprit de l’enseignante l’idée suggérée par Daniel, le père de Benjamin. Elle en avait espéré plus d'écoute, mais cela mourut dans l’œuf. Daniel, conscient que Jésabelle, sa femme, n’avait pas encore réussi à remonter la pente depuis la naissance de Nathanaël, réalisant que les dires de la sage-femme se vérifiaient voulant que cette démarche prenne du temps et qu’il ne fallût pas en rajouter à la tâche supplémentaire qu’occasionnait une deuxième naissance, Daniel avait proposé au Conseil municipal d’organiser un terrain de jeux avec moniteurs afin que les enfants intéressés puissent participer à des activités de groupe durant l’été. Les terrains de l’école primaire serviraient de lieu de rencontre et des adolescents du village fréquentant l’école secondaire située à quelques kilomètres des Saints-Innocents pourraient y trouver un emploi d’été intéressant. Mais, lors de sa réélection, monsieur le maire avait rappelé à la population son objectif ultime, celui de diminuer, voire effacer la dette que ses prédécesseurs lui avaient laissée. Pas question donc de se lancer dans de nouvelles dépenses.
 
Toute concentrée sur la route qui la ramène chez elle, sachant qu’Herman Delage la rejoindra pour l’apéritif en fin d’après-midi, elle réalisa que, pour la première fois de sa vie, à trente ans, elle avait des vacances après une année de travail acharné. Hors de question de ne pas en profiter. La visite prochaine de son père, ses sessions de doctorat, ainsi que l’engagement pris avec Herman de creuser un peu plus la question de la « zone » lancée par le président de la commission scolaire : tous ces engagements n'allaient pas l'empêcher de planifier quelques journées de pêche. C’est beau le travail intellectuel, se répétait-elle, mais je dois aussi me dégourdir les muscles. Pourquoi ne pas se procurer un vélo ? Partir, Zoé installée dans le panier, à la découverte de la région qui se résumait encore à fort peu de choses.
 
Une voiture la croisa. Une femme au volant d’un cabriolet, modèle sport dont Abigaelle aurait de la difficulté à l’identifier comme étant de marque américaine ou européenne, filait à vive allure. Une pensée la rassura, ce n’était pas la camionnette bleue. Un cabriolet bleu.

                             
 
Cette camionnette bleue dont elle arrivait difficilement à en saisir l'importance dans sa vie, à lui attribuer de l’espace et du temps pour l'analyser serait-elle porteuse d’un signe, d’un message peut-être. Chose certaine, elle déteste cette sensation de brouillerie qui l’envahit lorsqu’elle croise son chemin ou lorsqu’une personne évoque le nom de Benoît Saint-Gelais. Elle en discutera avec Herman dès aujourd’hui.
 
La Westfalia orange emprunte la rue Principale. Elle passe devant le supermarché Steingerg. Le camion de livraison est stationné tout juste sur le côté alors qu'elle croise madame Brodeur à la sortie du bureau de poste. Cette dernière porte un vieux sac en faux cuir dans les mains, fouille l’espace afin de choisir le bon côté pour revenir chez elle. Il semble que ce soit monsieur Granger qui ait dit à Abigaelle qu'après l’incendie ayant complètement détruit sa maison près d’un étang, on lui en avait trouvé une autre tout juste à l’entrée du village. Pour celle qui se rend tous les jours au bureau de poste, cela représente une longue promenade.
 
Abigaelle descend la fenêtre côté chauffeur et lance :
- Bonjour, madame Brodeur.
 
Celle-ci, surprise, lui jette un coup d’œil sans que la conductrice puisse être certaine d’avoir été reconnue. Détournant la tête vers la porte d’entrée du bureau de poste où se tient Angela qui toujours la suit des yeux afin d’être certaine qu’elle emprunte le bon côté de la rue, son regard effaré implore l’employée à la rassurer.
 
- Madame Brodeur, c’est Abigaelle qui vous salue. Abigaelle, l’institutrice.
- Celle qui va à l’université ?
- Oui, exactement. Rappelez-vous, elle a traversé le village avec ses élèves et leurs parents.
- À bicyclette ?
- Vous avez une bonne mémoire, madame Brodeur. Elle vous adresse aujourd’hui le même bonjour que cette journée-là.
- Oh ! Ils sont bruyants, ces petits garnements. Mon Antoine est bien plus tranquille.
- Ne vous trompez pas de côté, vous devez aller à droite vers l’entrée du village.
- Bien sûr.
 
Madame Brodeur, toujours agile pour son âge qui doit certainement frôler les quatre-vingts ans, tenant son vieux sac sur sa poitrine, quitte les lieux.
 
Abigaelle poursuit sa route, remarque qu’à l’entrée du presbytère, un camion de livraison est à l’arrêt, deux employés déchargent un impressionnant piano qu’ils transportent à l’intérieur. Monsieur le curé n’est pas visible au moment où la Westfalia orange reprend un peu de vitesse pour finalement s’arrêter face à l’école primaire. Zoé, comme à son habitude, est installée à la fenêtre. Elle fait le gros dos, s’étire et se dirige vers la porte d’entrée.





dimanche 21 juin 2026

Entre nostalgie et fantaisie... (49)



ABÉCÉDAIRE : 
Livre d'apprentissage de l'alphabet, qui illustre, en suivant l'ordre alphabétique, chaque lettre par un ou plusieurs mots dont cette lettre est l'initiale.

Cette définition convient-elle à toutes les langues qui souhaitent s'illustrer par des graphiques ou toute autre forme ?  Déjà le japonais, le chinois, le cyrillique, le russe, l'arabe et plusieurs autres s'éloignent sensiblement  de l'alphabet latin avec lequel nous, nous rendons la parole permanente. 

Un linguiste français dit que l'écriture est le meilleur moyen pour accéder à la lecture. Nous avons, indépendamment des méthodes pédagogiques employées par divers systèmes scolaires, tous approché l'alphabet après la parole. Nous parlions. Nommions le réel. Maintenant, à partir d'un abécédaire -  qui, en soi, n'est rien d'autre qu'un ensemble d'icônes déposées dans un coffre à outils mis à notre disposition - un abécédaire qui a tout codifié afin que, nous y référant, nous puissions immortaliser la parole, la garder intacte ; c'est la matière première utilisée pour ne plus jamais perdre ce que nous nous évertuons à dire. C'est comme une aquarelle de la parole.

Tout cela, j'entends la parole et sa construction écrite, provient de notre besoin inné de communiquer. La communication, c'est utiliser du langage à des fins précises. Certains diront qu'il est possible de s'exposer, de se publier, de se dire, et cela en silence. Le silence serait alors une métaphore de la parole.

Longtemps au cours de l'histoire humaine, écrire s'est défini comme une activité manuelle essentielle aux échanges de tout acabit. Maintenant, hormis le clavier qui la supplante radicalement, les occasions nous incitant à prendre un crayon, un stylo pour coucher sur papier nos messages sont de plus en plus rares, voire casuelles.

L'écriture devenue, alors, activité de création, un art peut-être ! C’est ici que l'abécédaire s'avère complexe, de plus en plus personnel, révélant l'intime de ceux et celles qui s'y adonnent.
                                                                    
*


    a
          
                   
                           daire

 

écrire avec l’alphabet des inquiets
les mots effrités de ceux qui doutent
    qui glissent la peur entre les lignes
    la griffent en eux avec la glue
    des abécédaires surannés
    se livrent aux souvenances terreuses
    dans des îlots perdus en mer inconnue

frôler les tornades bouleversant les continents
s’agripper aux passagers morts
gisant au lit poussiéreux des siècles
comme de vulgaires dictionnaires effacés
qu’on ne relit plus, oubliés déjà 

biffer la métaphore des feuilles d’automne
celles qui tapissent les jardins ravagés
jusqu’au cœur, jusqu’à la lie du cœur
se souvenir des moroses lectures
                        du signet effiloché
                        des taches de café
séchant au coin des pages carbonisées 
tous ces arabicas que les mots ont bus
redisant les lectures écrites à l’encre-stylo
illisible abécédaire noyé dans l’âme
seule comme une syllabe suspendue

l’ombre nocturne sur le bitume
trace des trous d’espaces nus
les pas de Satan oublié sur les lieux
et son rire obligé calcinent les mots
métamorphosés en syllabes monotones
 
les souffrances enfouies souffrent
telles des mangeuses d’espoir
            des dévoreuses de temps
capricieuses comme des poissons oubliés
dans le lit d’une rivière écumeuse
qui sait le mal encore à faire
 
des silences éclatants 
jusqu’au fond de l’enfer
des paroles sans sons 
des gorges alcoolisées
de grands trous pleins de rires candides
ils regardaient l’ange noir
observaient ceux dont le cri 
remet les horloges à l’heure de la nuit
 
et au réveil 
encore chaud
dans sa robe de nuit goudronnée
naîtra l'illisible abécédaire 
 
19 février 2007



vendredi 19 juin 2026

AUNG SAN SUU KYI 81 ans



Le 19 juin, jour d'anniversaire de Aung San Suu Kyi, la dame de Rangoon qui fête ses 81 ans, à la condition expresse qu'elle soit toujours vivante. Nul ne le sait. Son parti politique, LA LIGUE NATIONALE POUR LA DÉMOCRATIE, exige des nouvelles sur son incarcération, qui remonte aux élections de février 2021 que son parti a remportées haut la main, suivies d'un coup d'État mené par la junte militaire. À nouveau, elle se retrouve assignée à demeure condamnée à plusieurs années d'emprisonnement. Depuis, aucune nouvelle d'elle.


La vidéo que je vous présente a été réalisée en janvier 2015 lors de la fête nationale de la Birmanie. Son discours que j'ai également enregistré se retrouve sur ma chaîne You Tube.

En hommage à cette femme illustre pour qui j'ai énormément d'admiration, j'offre ma très humble participation aux efforts déployés actuellement afin qu'elle puisse recouvrer la liberté ; un poème que voici.


Femme-poussière

                                        Hommage à Aung San Suu Kyi (2015)
                                                    

 

si elle parlait, cette femme-poussière,
on discernerait, fines pellicules grenues,
l’inquiétude d’un soleil levant
d’une fleur au cœur tacheté, orange
 
mais elle ne parle pas 
dans l’infamie des aurores
bâillonnée, muselée, vassalisée
l’avenir s’illuminera de ses silences

 

 

si elle chantait,
hymnes offerts, traînés par d’obscurs chevaux
leurs sabots sur la pierre pilonneront
les nuages de poussière
 
mais elle ne chante pas,
les cordes barbelées de sa gorge
s’usent au fur et à mesure 
à trop gémir des mots contenus

 

 

la poussière,
ce brouillard de sécheresse,
jugule sa voix devenue philtre 
cicatrisant l’espace, gangrenant la réalité
 
puis... surviendra un grand vent
puis... disparaîtra la poussière
dans la macule des matins
puis... quelques fleurs arrachées à ses cheveux repousseront…







mercredi 17 juin 2026

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 10 -

 

Chez monsieur le maire



Juin achève. Partout, dans les journaux, à la radio et la télévision, il n’y en a que pour les Jeux olympiques de Montréal, la XXIième olympiade de l’ère moderne. Le monde sportif se réunira du 21 juillet au 1er août dans un stade inachevé, ce qui fait couler beaucoup d’encre. Mais la population des Saints-Innocents ne s’en préoccupe pas. Oui, il y a bien eu ces tentatives, infructueuses, d’octroi de permis municipaux afin d'autoriser la construction à la va-vite, aux abords de la route nationale, d'un ou deux motels destinés aux visiteurs souhaitant se loger hors de Montréal, à prix modique. Monsieur le maire, à l’incompréhension générale, y voyait un leurre craignant que cela n’attire rien d’autre que des ennuis. « Il y a, disait-il, un avant et un après à toute chose. Avant ça peut sembler rentable, mais après ça peut causer des embêtements difficiles à gérer. » Il en avait d’ailleurs discuté avec quelques collègues de l’Union des municipalités du Québec - une association qui fêtera ses 60 ans d’existence en 1979. Principalement avec le maire de la ville de Sorel, aux prises actuellement avec une demande d’un club de motards afin de bâtir un repaire sur un terrain vacant, propriété de la ville. Lui aussi partage la même philosophie que son confrère des Saints-Innocents, redoutant de se retrouver avec des problèmes sur les bras advenant le cas où cette autorisation serait accordée. Il ne cesse de reporter sa décision d’assemblée municipale en assemblée municipale, mais des pressions se font de plus en plus insistantes pour qu'il agisse maintenant. Combien de temps encore peut-il gagner avant d’avoir à rendre une décision définitive ? Il ne le sait pas et ne souhaite pas le savoir.

Toutefois, pour Abigaelle, le temps presse afin de conduire à bien le dossier du fils de monsieur le maire qui l’accueille à sa grande maison située dans un des rangs les mieux entretenus de la municipalité. Rien à voir avec ceux où logent les familles de Benjamin et Chelle, rang sans nom, sans entretien. 
 
- Soyez la bienvenue, mademoiselle Thompson.
- Merci de m’accorder de votre précieux temps pour vous entretenir de la situation de Patrick.
— Madame Saint-Gelais m’a indiqué que vous envisagiez de proposer un cheminement particulier, qui ne serait pas en première année à l’école primaire des Saints-Innocents.
- N’allons pas trop rapidement. Je tiens d'abord à vous soumettre ainsi qu'à votre épouse…
- … elle est absente pour le moment, un rendez-vous fixé depuis un certain temps...
- ... l'ensemble du sujet dont vous l’informerez afin qu’elle puisse collaborer à la démarche qui sera la meilleure pour votre fils.
- Mademoiselle Thompson, elle ne s’est presque pas engagé dans l’éducation de Patrick. D’ailleurs, vous  l’avez très peu croisée lors des rencontres de parents.
— Je ne juge pas l’implication des parents dans l’éducation de leurs enfants, mais partager des observations sur mes élèves auprès de la direction de l'école et les premiers intervenants, cela fait partie de mon rôle. C'est le but de ma visite aujourd'hui.
- Je vous suis bien, alors résumez-moi l’état actuel du chantier ainsi que les pistes envisageables.
 
Monsieur le maire écoute l’institutrice avec attention, soucieux de saisir les tenants et les aboutissants, comme il le fait d'ailleurs pour toute question qui exige de lui une action. Il ne l’interrompt pas, mais son visage ne peut dissimuler l'attitude de celui qui cherche à tout savoir sur les diverses avenues pouvant mener à des solutions pragmatiques. Une fois le discours de Abigaelle achevé, il prend la parole.
 
- Mademoiselle Thompson, je constate d’abord l’empathie que vous manifestez à l’égard de mon fils. Ce n’est pas une attitude répandue chez ceux qui le croisent. D’ailleurs, les faits que vous m’avez relatés tout au cours de l’année scolaire ont toujours été basés sur des situations que vous décrivez de manière à ce que je les conçoive facilement. Si je saisis l’ensemble du dossier, tout semble ne pas s’être ni amélioré ni dégradé. J'en arrive à me dire que nous pouvons noter que Patrick, dix mois plus tard, n’a pas davantage creusé dans les mauvaises habitudes que vous nous signaliez tout au long de l'année scolaire. Pour cela, je reconnais votre apport et votre soutien à son égard, ce qui me permet d'apprécier votre sens professionnel. Lors du pique-nique que vous avez organisé la semaine dernière, j’ai été à même de voir de mes propres yeux l’affection qu’il vous manifeste. Ça m’a touché profondément, d'autant plus que je sortais d’une brève rencontre avec madame la directrice, m’annonçant que vous envisagiez une mesure particulière pour lui. Lorsque j’aurai fait développer les négatifs des photos prises lors de l’activité, je vous en fais parvenir une copie. Certaines sont vraiment touchantes.
- Merci, monsieur le maire, j’apprécie.
- Pour revenir à ce qui vous amène chez moi, j’aimerais confirmer ce que la directrice vous a certainement dit, indiquant que ma vie publique importe beaucoup pour moi. Une tache et vous voilà mis au ban de la société, surtout dans une municipalité comme la nôtre.
- Je saisis parfaitement ce souci, mais vous conviendrez avec moi qu’il en va de l’avenir de Patrick. Il est jeune, donc perméable à ce qui l’influence positivement ou négativement.
- Excusez-moi pour l’exemple que je vais citer, toutefois, il s’est rapidement imposé à mon esprit. Si nous n’intervenons pas, y a-t-il un risque qu’il puisse ressembler au frère de madame Saint-Gelais ?
— Je ne connais Benoît que de vue. J'ignore le cheminement scolaire qu’il a emprunté, d’ailleurs, je ne sais même pas son âge.
- Germaine, sa sœur, aura bientôt 40 ans, lui, a-t-il son permis de conduire en règle, permettez-moi d'en douter,  il a 18 ou 19 ans.
- Henriette, la secrétaire me disait qu’il était un écolier dissipé, que seule sa sœur qui enseignait la septième année en venait à bout.
— Vous aurez, un peu comme une grande partie de la population des Saint-Innocents, à un moment ou à un autre, à le croiser sur votre route. Craignez-le. À tout le moins, évitez-le.
 
Abigaelle ne releva pas cette réplique souhaitant éviter la question des altercations indirectes ou directes subies de la part du chauffeur de la camionnette bleue.
 
- Cette crainte a germé dans ma tête après être sorti du bureau de madame la directrice. Depuis, elle ne cesse de me hanter.
- Si vous souhaitez éclaircir cette appréhension, je connais quelqu’un de compétent qui saurait vous venir en aide.
- Non merci, je peux très bien résoudre cette situation par moi-même, mais revenons à mon fils. Il aurait à rencontrer le psychologue de l’aide à l’enfance ?
- Pour une évaluation et une recommandation, en effet.
- Vous venez de me dire que si un besoin particulier s’avérait nécessaire, la commission scolaire assurerait le suivi.
- Voilà, sauf que le temps nous presse. Tous les services scolaires seront mis sur pause d’ici quelques jours.
- Il faut donc mon accord dès maintenant ?
- Ça serait l’idéal. La direction de l’école fera une demande de rendez-vous auprès du psychologue. S’il faut donner suite à son rapport, tout doit se retrouver sur le bureau de la commission scolaire à temps, à temps veut dire deux semaines tout au plus..
 
Aucun bruit ne se dissimule entre Abigaelle et le père de Patrick, le maire de la municipalité des Saints-Innocents. À l’extérieur, on entend quelques meuglements provenant du bétail de l’agriculteur. Des abeilles s’écrasent aux vitres des fenêtres. Un léger courant d’air se fraie un chemin de la cuisine hyper moderne jusqu'au salon où les deux s'évaluent
 
- Avant de vous quitter, monsieur le maire, permettez-moi de vous suggérer une lecture. 
                                   Ce livre, tout récent, il date de 1970, œuvre du Docteur Fitzhugh Dodson, pourrait vous guider dans votre prise de décision.
- Monsieur Granger, notre président de la commission scolaire, m’a parlé de vous. J’ai appris que vous en étiez à la rédaction de votre thèse doctorale.
- En effet, si tout va comme je le prévois, elle pourrait être déposée à la fin de l’année scolaire 1976-1977. Soyez sans crainte, les identifiants d’aucun élève n’y sont mentionnés.
- Mon ennui ne se situe pas à ce niveau. Monsieur Granger ne cesse de vous louanger, affirmant à quel point vous êtes une acquisition formidable pour notre milieu. C’est ailleurs que le bât blesse.
- Puis-je vous demander une précision ?  
– Soyez prudente, je dirais même circonspecte dans vos engagements qui outrepassent votre vie professionnelle.
- Merci, monsieur le maire, je retiens votre conseil. D’ailleurs, et sans doute le savez-vous déjà, mon poste pour la prochaine année scolaire n’est toujours pas officialisé.
- Fiez-vous à monsieur Granger, il saura vous protéger.
- Suis-je en danger sans le savoir ?
- Quand la tempête vient, les tuiles risquent de se décrocher des toits et tomber sur la tête des gens.
 
Monsieur le maire reconduisit l’enseignante de Patrick, l’assurant qu’il avisera madame Saint-Gelais de sa décision qui ne devrait pas tarder, ajouta-t-il.

Docteur Fitzugh Dodson


samedi 13 juin 2026

Citations d'un certain mois de juin de l'année 2026


 

         Je ne cesse de me poser cette question, et cela depuis que sur le blogue, assez souvent, j'offre des citations tirées de mes cahiers de lecture : d'un extrait du texte qu'on lit ou auquel nous sommes mis en contact, ce fragment contient-il une parcelle de l'ADN de l'œuvre d'où il est tiré ?  De son auteur ? Est-ce comme une prise de sens ? Peut-on y découvrir, sous microscope lexical bien sûr, des symptômes caractérisant l'œuvre, à la limite l'auteur ? 
Afin d'avancer dans ce laboratoire aux mille spécimens linguistiques, je me suis permis, aujourd'hui, un détour que certains qualifieront de sournois. Pour chacune des citations, j'ai cherché une illustration qui permettrait d'approfondir le message et surtout m'approcher de l'essen(s)ce des intentions de celui et de celle qui s'exprime.
Voyez-en le résultat !
   
        
                                     Citations d'un lendemain de vendredi 13
 
 
Il y a un moment dans la vie où une sorte de beauté peut naître de la multiplicité des discordances qui nous assaillent. Les avis et les opinions s’entrecroisent, venus d’hommes et des femmes qui veulent faire valoir leur expérience, leur astuce, leur inventivité et leur imagination, ou, mot suprême, qualité rare et pourtant si souvent louée par ceux qui ne l’ont pas, leur créativité. C’est alors que l’on profère beaucoup de bêtises, mais, comme l’a écrit Victor Hugo, souvent les bêtises ont un sens.
Philippe Labro


Les gens prennent des bains, pensent à certaines choses, se lavent et sortent ensuite de l’eau, tout cela est plutôt banal, mais les actes les plus banalement quotidiens peuvent être une menace considérable en ce monde.
Jon Kalman Stefanson  



Faut-il l’avouer ? J’ai toujours éprouvé une certaine méfiance à l’égard des militants des droits de l’homme, et des pressions qu’adossés aux opinions publiques et aux médias, ils exercent sur les responsables politiques. D’une manière générale, tout ce que l’on inscrit habituellement au compte d’une “morale internationale” ne me met pas à l’aise. Je trouve certes louable de vouloir que les peuples se réconcilient, sauf à observer qu’en dépit de leurs intentions généreuses, les mouvements des droits de l’homme y parviennent rarement. Il arrive même qu’ils obtiennent le résultat inverse en radicalisant l’opposition entre ceux qu’ils ont catalogués comme étant les “bons” et les autres, montrés du doigt, les “méchants”. Et puis, autre chose me gêne dans ces droits de l’homme prétendument universels, c’est que, précisément, ils ne le sont pas. Il y a toujours deux poids deux mesures...  Au fond, ce sont toujours aux faibles que l’on fait la morale, tandis qu’on finit par blanchir les puissants.
Simone Veil


Il me semble que l’esprit humain emprunte dans chaque individu le chemin même qu’il suit pour se développer pendant des générations entières ; les idées qui ont servi de fondement aux diverses théories philosophiques font partie intégrante de l’esprit, mais chaque homme en a conscience plus ou moins clairement avant de connaître l’existence des théories philosophiques.
Léon Tolstoï


Pour celui que l’aile de la mort a touché, ce qui paraissait important ne l’est plus ; d’autres choses le sont, qui ne paraissaient pas importantes, ou qu’on ne savait même pas exister. L’amas sur notre esprit de toutes connaissances acquises s’écaille comme un fard et, par places, laisse voir à nu la chair même, l’être authentique qui se cachait.
André Gide 


Parce que j’avais accompli le pèlerinage et que j’ai été fraternellement reçu, très vite j’ai senti la paix revenir dans mon cœur. Ma respiration s’est calmée, elle était une suite d’inspirations pleines de courage et de soupirs pleins de noble renoncement. Chaque homme, chaque femme que je rencontrais me disait ces mots qui apaisent, qui renvoient à cette immémoriale et tragique condition faite à l’homme, sans laquelle d’ailleurs il ne serait rien, un robot qui marche dans le désert, qui rouille sans le savoir...
Boualem Sassal


Un enfant est un ignorant mais pas un aveugle. Quand on ne veut pas traumatiser ses enfants, on les traumatise quand même, parce qu’ils espèrent des retrouvailles qui n’arrivent jamais. Mieux vaut tout de suite les prévenir que la mort de l’amour est irréversible.
Frédéric Beigbeder



Un milliard de schémas de vie différents, et, au milieu, les six degrés de séparation: la théorie selon laquelle nous sommes tous, chacun d’entre nous, reliés à quelqu’un, et ce quelqu’un à un autre, formant une chaîne de relations individuelles comprenant au moins six maillons, de sorte que puisse être dressée une carte illustrant la façon dont tous les êtres humains sont connectés les aux aux autres.
R.J. Ellory 


Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. On est obligé ensuite de manger froid jusqu’à la fin de ses jours. Après cela, chaque fois qu’une femme vous prend dans ses bras et vous serre sur son cœur, ce ne sont plus que des condoléances. On revient toujours gueuler sur la tombe de sa mère comme un chien abandonné. Jamais plus, jamais plus, jamais plus. Des bras adorables se referment autour de votre cou et des lèvres très douces vous parlent d’amour, mais vous êtes au courant. Vous êtes passé à la source très tôt et vous avez tout bu. Lorsque la soif vous reprend, vous avez beau vous jeter de tous côtés, il n’y a plus de puits, il n’y a que des mirages. Vous avez fait, dès la première lueur de l’aube, une étude très serrée de l’amour et vous avez sur vous de la documentation. Partout ou vous allez, vous portez en vous le poison des comparaisons et vous passez votre temps à attendre ce que vous avez déjà reçu.
Romain Gary 


 

 

 

jeudi 11 juin 2026

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 9 -

 


Aucun espace ne lui avait permis de glisser un mot au sujet du cas de son élève Patrick lors de la rencontre d’évaluation, Abigaelle ne pouvait solliciter l’autorisation des parents sans que, au préalable, madame Saint-Gelais l’eût assurée de la sienne. Du premier échange à ce sujet qui fut bref, sa directrice avait insisté sur deux points : l’élève en question est le fils de monsieur de maire, ce qui équivaut à marcher sur des œufs, et deuxièmement, la commission scolaire n’offre pas de services particuliers à l’élève, le redoublement étant le seul outil avec lequel une direction d’école peut agir. Depuis, l’enseignante avait rencontré le psychologue Raphaël Létourneau qui corrobora son point de vue : on devait assurer à cet enfant un support psychologique et cela le plus rapidement possible. Bien qu’elle fût en vacances, elle s’autorisa à traverser la rue Principale pour se rendre à l’école s’enquérir des intentions de sa directrice dans ce dossier.
 
Elle allait le faire quand le camion de livraison du supermarché Steinberg, Herman Delage au volant, s’arrêta devant elle.
 
- Salut Abigaelle ! En vacances ?
- À un dossier près.
- Serais-tu libre quelque part cette semaine ?
- Je n’ai rien au programme avant la fin de semaine du 2 au 4 juillet.
- Que dirais-tu si on s’invitait chez monsieur Granger pour discuter de sa « zone » ?
- Bonne idée. Je me rends disponible le lundi 5. Ça t’irait ?
- Parfaitement. Je m’arrête à son bureau pour voir si c’est bon pour lui et t’en donne des nouvelles.
- Viens prendre un apéro en fin d’après-midi.
- J’apporte un rosé bien froid.
- À plus tard.
 

                Herman Delage


Abigaelle entre dans l’école, se dirige directement vers le bureau de madame Saint-Gelais dont le fauteuil roulant fait face au mur. De dos, elle lui semble plus âgée que son âge.
 
- Excusez-moi, madame Saint-Gelais…      Les mots font sursauter la directrice qui ne retourne que la tête. Elle semble embarrassée. Puis, faisant pivoter le fauteuil, elle dépose discrètement quelque chose dans un des tiroirs de son bureau.
- Mademoiselle Thompson !
- Je vous prends quelques minutes. J’aurais souhaité qu’à la fin de notre rencontre d’évaluation, nous puissions discuter un instant de mon élève Patrick.
- Vous avez raison, j’ai beaucoup trop occupé l’espace de parole, me laissant peu de temps pour vous écouter. Alors, Patrick, que voulez-vous exactement qu’on envisage ?
— La semaine dernière, j’ai croisé monsieur Létourneau, du service à l’enfance. Je lui ai expliqué la situation et il confirme mon point de vue selon lequel Patrick doit être suivi de près.
- Je vois. Eh bien, au risque de vous surprendre, de mon côté j’ai entrepris deux démarches indépendantes l’une de l’autre, mais relatives au même dossier. D’abord, à la commission scolaire, on m’a répondu que nous n’avons pas de service particulier et, lorsqu’un cas se présente, il est convenu d’envisager une collaboration avec la commission scolaire de Montréal ou encore une école privée spécialisée dans l’aide à apporter quand une situation à laquelle nous ne pouvons répondre adéquatement le requiert. La deuxième démarche a été faite auprès des parents de l’enfant, en fait, de son père, monsieur le maire. Lors de votre activité plein-air tenue la dernière journée scolaire, il s’est présenté à mon bureau pour me saluer, j’en ai profité pour l’entretenir de vos inquiétudes.
- Merci de piloter ce dossier. Voyez-vous poindre des résultats tangibles ?
- Oui et non. Je m’explique. La porte est ouverte à la commission scolaire dans la mesure où nous pourrons démontrer que l’enfant a obligatoirement besoin d’un service extérieur à notre organisation. Demandant plus de précision, on me répond qu’un avis provenant d’un professionnel, une approbation de la direction de l’école à la suite d’une demande faite en bonne et due forme par une enseignante, cela autoriserait l'organisation scolaire à recevoir et analyser le dossier.
- De ce côté, nous sommes bien armés. Du moins, je le crois.
- Le non vient du père de Patrick.  Ce que j’ai pu décoder dans ce refus est en lien avec son rôle public, à son image, si je permets de déduire. Il voit d’un très mauvais œil que la population des Saints-Innocents perçoive cela comme un jugement négatif sur ses capacités à gérer sa famille et son fils.
— Vous et moi savons que de telles décisions peuvent soulever des remous, parfois même des jugements téméraires.
- Voilà donc sa crainte.
- Est-ce que vous m’autorisez à rencontrer la famille afin d’expliquer les raisons qui sous-tendent cette proposition ?
- Je ne vois pas de problème de mon côté à faire avancer les démarches si vous revenez avec l’assentiment des parents. Mais, vous êtes en vacances et la commission scolaire n’a pas encore statué sur votre avenir parmi nous.
- C’est exact, madame Saint-Gelais, mais l’avenir de Patrick m’apparaît plus important que ma situation actuelle et celle qui prévaudra en septembre prochain.
- L’école fermera ses portes d’ici deux semaines, voici l’échéance qui vous est imposée.
- Je m’y mets.
 
Abigaelle quitte l'austère bureau de la directrice. Une toile couvre la grande fenêtre donnant sur la cour extérieure. Un crucifix accroché au mur blanc derrière son pupitre, celui qu’elle a toujours eu depuis le temps qu'elle enseignait dans la classe de septième année, pupitre auquel elle a fait rallonger la surface. Un classeur à portée de main afin qu’elle n’ait pas à se lever pour y avoir accès. Les autres murs, blancs, sont lisses et sans aucun accessoire décoratif, sauf celui dans le coin qui lui fait face où est installé un bureau d'écolier, un possible artefact de l'école du rang. Une seule chaise, fort inconfortable d’ailleurs, la fixe sans aucun doute les yeux fermés. On entre avec l’intention d’y demeurer le moins longtemps possible tout en demeurant debout. 

Abigaelle sort de ce lieu qu’elle qualifierait d’officine du dénuement, se dirige vers le bureau de la secrétaire Henriette afin qu’elle lui organise un rendez-vous avec monsieur le maire, de préférence chez lui.
 
- J'appelle maintenant si tu veux. Son horaire est pratiquement le même tous les jours : au bureau de la mairie l’avant-midi, sur sa ferme le reste de la journée. Il est un des agriculteurs les plus importants de la région. J’essaie.
 
Il n’aura fallu qu’une minute pour qu’Henriette lui confirme qu’elle pourra se rendre chez la famille de Patrick après l’heure du dîner. Abigaelle acquiesça d’un mouvement de la tête.  
 
- Veux-tu que je passe ramasser Zoé vendredi ?
- Si tu pouvais, je préfère jeudi soir. Rouler la nuit, c’est un de mes plaisirs. Plus calme et les routes moins achalandées.
- Je passe chez toi à la fin de la journée de jeudi. Le 1er juillet, c’est la fête nationale, donc journée de congé. Je te promets de bien m’en occuper.
- Aucun doute que Zoé sera bien chez vous…
- … mieux que ma fille, semble-t-il.
- Voyons Henriette, laisse le temps adoucir vos vies.
- Je le souhaite, mais c’est difficile. Gérard réagit mieux que moi dans cette affaire qu’il considère comme un coup d’orgueil chez elle et chez moi aussi.
- Premier juillet, c’est la journée du déménagement. Sais-tu si la population des Saints-Innocents augmentera cette année ?
- Madame Saint-Gelais m’a demandé de demeurer en poste jusqu’à la fermeture de l’école afin de recevoir les possibles nouvelles inscriptions. Elle en sait plus que moi et, comme à son habitude, je suis la dernière informée.
- Tu es dans la même situation que monsieur Saint-Pierre.
- Que veux-tu dire ?
- Il n’arrive pas à comprendre pourquoi Benoît Saint-Gelais n’a pas été embauché pour l’aider à fermer l’école.
- Ce gars-là, moins on le fréquente, mieux on se porte.
- Pourquoi ne venez-vous pas souper, jeudi soir, toi et Gérard ? Je vous ferai voir mon installation pour barbecue que j’ai organisée derrière la maison.
- Belle idée. J’apporte un mousseux.
 
Les deux complices se laissent, Henriette à sa paperasse, Abigaelle retournant chez elle.


SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 12 -

  Abigaelle n’a toujours pas pris sa décision : allait-elle laisser Zoé sortir seule de la maison ? Lorsqu’elle vivait dans sa famille, en A...