vendredi 18 septembre 2026

Thélyson ORÉLIEN

 

Thyléson ORÉLIEN

Ouf !

On ne sort pas de ce livre - C’ÉTAIT ÇA OU MOURIR — sans ecchymoses : pas tout à fait indemne, mais profondément transformé, comme si notre corps tout entier ressentait le poids écrasant de douze mille kilomètres sur des routes où l’on marche avec la peur au ventre, l’épuisement à gravir des montagnes, à traverser des jungles ( la jungle ne tue pas, elle te regarde mourir ), à rester debout dans d'interminables files d’attente, affamé et assoiffé sous un soleil accablant, sans espoir d’avancer plus qu’un centimètre à la fois, de reculer souvent, progressivement dépouillé de son intégrité, de ce qui reste de sa dignité, dépersonnalisé, dépossédé de sa langue, à chercher dans les yeux d’autres migrants venus des quatre coins de la planète une étincelle, celle qui s’étiole peu à peu sous les refus répétés et les humiliations qu'un système leur inflige, système convaincu que ces personnes ayant perdu toute humanité se présentent à ses frontières de plus en plus hermétiques, verrouillées, à ses yeux comme des voleurs de « jobs », des profiteurs ou peut-être même des terroristes venus envahir ses terres et à qui on répond, sans jamais les regarder en pleine face, par une inhumanité de plus en plus féroce.

Thélyson Orélien, auteur d'origine haïtienne vivant maintenant au Québec, un migrant défiguré par les cicatrices dues aux supplices immondes que cet interminable voyage vers la liberté lui aura infligés, nous rappelle Dany Laferrière autant par la qualité de sa plume, l'élégance de son style et la profondeur de son propos.

Il s'agit d'un roman : roman retenu pour le Goncourt ainsi que pour le Médicis de cette année. Le personnage principal, qui ne se décrit pas comme un héros, est Jonas Dorléon, fils de Marthe et de Dieudonné, et professeur d’histoire-géographie en Haïti. Il se trouve dans une ville en feu, où il a eu du mal à éviter les balles qui ne tuent pas les rêves. Le 17 août, à 8 h 02, une voix mystérieuse l’encourage à partir, non pas fuir ou déserter, mais déposer dans son sac en plastique contenant déjà un recueil de poèmes de René Depestre, une photo de sa mère et un slip dans lequel, sans doute, il aura caché un carnet dans lequel se retrouvent ses poèmes et s'engage sur la route de l’exil.

Il nous la trace cette route, ces routes ... de la République dominicaine jusqu'au Canada en passant par quelques contrées sud-américaines et le Mexique, puis les USA et l'implacable police ICE, toutes ces routes à la fois différentes, mais qui se ressemblent pourtant, le menant d'une frontière inhospitalière à une autre plus hostile encore. Sans papiers.  Papel. Papers. Toujours ce mot polyglotte synonyme de passeport, de droit de passage. Périmé après qu’on l’ait fait tamponner, à la suite d'interminables attentes, de torpides fatigues et de pertes d'espoir aussi rapides que les kilos qu’il lui reste sur le dos.

Il marche avec un seul objectif : toujours debout. Ce sont non pas ses jambes qui le soutiennent, mais la photo de sa mère, les paroles chimériques de sa grand-mère, les derniers soupirs de ses compagnons en marche vers la liberté qu’ils n’atteindront jamais. C’est aussi sa volonté de retrouver sa dignité d’homme que d’autres hommes, s’étant attribué des pouvoirs impitoyables à la limite de la barbarie, imposent à ces migrants sans jamais les regarder. Pourquoi les regarder, d'ailleurs ? Ne sont-ils pas tous, ces migrants, de la même race, celle de la racaille. 

Ce que sous-tend ce roman, et qui, sans l'ombre d'un doute, bouleverse au plus haut point, c'est qu'il décrit un système qui les empêche de s'installer en terre d'accueil, le nôtre, puis le système migrant - une construction théorique cohérente, qui rend compte d'un vaste ensemble de phénomènes. 

On y entre brutalement, crûment, dès que le premier pas enclenche la suite des autres, vous courbe le dos, vous use le moral et ronge la foi, ses prières et croyances ; que la faim et la soif vous hantent puis se transforment en morbidités ; cette fatigue qu'aucun grabat n'arrive à soulager, fatigue appelant les insomnies, les cauchemars... les fantômes ; le toit sous lequel on s'abrite n'existe pas,  impossible de jour en jour à le définir comme un lieu intime pouvant vous attendre ; vous vêtir, vous laver, vous protéger contre les éléments de la nature, tout cela devenu un luxe auquel vous n'avez pas droit ; la politique n'existe plus, tout comme la justice et les droits de l'homme. Votre nom déteint, un chiffre ayant balayé le script. Il existe ce système migrant. Ce roman nous en expose ses lois, le définit parfaitement bien. Il lui faut parfois à peine quelques syllabes  inaudibles, et voilà la conscience du lecteur bistournée. 

Ça oblige, et il y a urgence en la demeure, à redéfinir l'immigration, qu’elle soit légale, illégale, temporaire,  migrante, la redéfinir non pas en dollars, en surplus impossibles à accueillir, la reformuler en des termes autres que haineux, xénophobes.

Jonas, le Haïtien, a marché en compagnie d'autres êtres humains provenant d'Amérique du Sud, d'Afrique, d'Asie. Certains moururent devant lui. Il savait que ces êtres sans sépultures étaient à son image, des êtres humains cherchant désespérément la liberté. Non pas celle qu'ils ont perdue dans leur pays qui les répudie à coups de menaces de mort, celle emmurée dans leur rêve et qui, lentement, cruellement, les rognures de leur imagination  les en éloignent.

Lui, Jonas, il arrive au Québec, y découvrira, émerveillé, quatre saisons qui lui parlent, le consolent autant de la disparition de sa mère, Marthe, qui, tout comme Dieu, avait un plan pour son Jonas, que de ses compagnons de lutte pour la survie qui, à chaque instant, devaient, comme lui, se dire « c'est ça ou mourir. »

« On parle souvent des migrants comme de chiffres, de vagues, de crises. 
On dit : « Il y en a trop. » « Ça coûte cher. » « Ce n'est pas le bon moment. » 
Mais jamais on ne dit : « Ce sont des gens. Des hommes. Des femmes. Des enfants. Des noms. Des voix. Des regards. Des vies. » 
Et moi, je veux dire à tous ceux qui  me lisent : ne vous méfiez pas trop vite de ceux qui, comme moi, arrivent essoufflés. Ils ont simplement couru plus longtemps que vous. »




lundi 14 septembre 2026

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 24 -



Chemises brunes ? 
Il fallut peu de temps à nos trois acolytes pour les associer au mouvement du leader nazi Adrien Arcand.
 
Le gros curé Poisson ? 
Il retrouvera sa véritable appellation d’abbé Poisson.
 
La forêt tout au bout des terres de Daniel ? 
Il s’agit bien de celles louées à monsieur Granger qui les avait héritées de son père, fort probablement le premier courtier immobilier sans le titre à avoir agi sur le territoire du canton des Saints-Innocents.
 
Madame Brodeur n’a pas paraphrasé sur l’affirmation - même chose à tous les cinquante ans - qui avait étrangement surpris les trois historiens amateurs, car ils ne pouvaient pas associer l’incendie de l’école à celui de sa propre demeure, celle située face à l’étang. Y avait-il eu cinquante ans plus tôt, presque au début du siècle, un autre sinistre aux alentours du village des Saints-Innocents ? Aucun membre du trio n’arrive à se rappeler cet événement, mais si madame Brodeur a évoqué ce souvenir, difficile de douter de sa pertinence.
 
Il demeurait à leur esprit quelques questions les empêchant de mieux saisir les propos de la vieille dame à la mémoire sans failles. D’abord, cet abbé Poisson qui demeura au presbytère à cette époque, qui est-il exactement ? Vit-il encore ? Si oui, leur serait-il possible de le rencontrer ? Si non, quelles traces a-t-il laissées dans la paroisse ?
 
L’évêché, toujours selon madame Brodeur, posséderait des informations sur ce qui a pu se passer dans ce coin du diocèse, là où on nomma un seul curé qui fut, quelques années avant son décès, affublé du titre de chanoine, davantage en reconnaissance d'on ne sait trop quels services rendus que de pour souligner l'exemplarité de ses actions ecclésiastiques. 

Les deux prêtres se connaissaient-ils ? Fallut-il une autorisation expresse de l’évêque pour que Poisson s'installe quelques années au presbytère de la paroisse des Saints-Innocents ? Était-on au courant au secrétariat du diocèse qu'il avait des accointances avec Arcand, le chef nazi ? Célébrait-il quotidiennement la messe dans l'église paroissiale ? Déambulait-il dans le cimetière, lisant son bréviaire comme le faisait le curé ? À ce sujet, Clotaire, le seul membre du trio ayant officié, plus jeune, comme servant de messe, n’avait aucune souvenance de cet individu.
 
Leur était-il possible de ramasser quelques traces de cette époque ayant un lien plus ou moins direct avec la présence des chemises brunes et leurs chiens bergers allemands, de l’abbé Poisson ainsi que d’actions se déroulant dans la forêt au bout des champs qu’exploite actuellement Daniel Cloutier ?
 
Le premier cahier des trois historiens amateurs dans lequel sont colligés les événements survenant aux Saints-Innocents remonte à l’ouverture de l’école primaire. On parle de la fin de 1965. 

À ce moment-là, monsieur Saint-Pierre vient tout juste d’être nommé concierge du nouvel édifice et abandonne définitivement l’agriculture. Le ministère fédéral des Postes lui annonce que le remplacement qu'il effectue, celui du facteur décédé dans l'incendie de sa demeure, prendra fin dès qu'un bureau de poste, rue Principale, sera fonctionnel. 
Clotaire accepte le poste de chauffeur du seul bus propriété de la commission scolaire qui doit déposer les élèves fréquentant l’école secondaire située à environ dix kilomètres du centre du village. 
Pour sa part, l’oncle de Daniel Cloutier voit son poste d’employé municipal devenir permanent. 

Chacun devant s’adapter à son nouvel emploi, se lancer dans des recherches sur les événements antérieurs ne leur apparut aucunement intéressant. La toute première page de leur document remonte à la bénédiction de l’école primaire, un projet cher à monsieur Granger, dont il n’a jamais cessé d’être fier. Ce qui s’était passé auparavant ne les préoccupait pas vraiment, en fait, ils n’y voyaient aucun intérêt. Élevés à l’école de rang, paroissiens exemplaires, rien ne les prédisposait à autre chose que succéder à leurs parents sur la ferme familiale. 

Les grands bouleversements qui frappèrent leur imagination se résument au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale en 1939 et la conscription qui secoua la province de Québec durant cette période ; l’arrivée surprise d'une famille autochtone s’installant au bout d’un rang qui n’était pas et ne serait jamais entretenu ; la mort de Maurice Duplessis en 1959 suivie de la Révolution tranquille. Comme se plaisait à le répéter monsieur Saint-Pierre, « on nous a élevés pour continuer à rester des niaiseux » à un point tel que tout événement le moindrement différent de la vie régulière et habituelle leur passait par-dessus la tête et cela dans l’indifférence la plus complète. 

Il n’y avait que la famille Granger qui était abonné à un journal, LE DEVOIR, celui que le curé qualifiait de rouge comme l’enfer. Cela aiguisa l'intelligence du fils Granger, actuel président de la commission scolaire, qui, déjà à l’époque de l’école de rang, regimbait contre la noirceur ambiante. Après sa septième année, le fait qu’il parte pour un collège montréalais soulagea une bonne partie de la population, voyant en lui un antéchrist, réputation qui s'estompa rapidement, son talent d’administrateur profitant bientôt à la communauté des Saints-Innocents. Monsieur Saint-Pierre ne se gênait pas pour  dire qu’avec lui, un vent de fraîcheur éloignait, légèrement, avouons-le, mais éloignait tout de même l’intransigeance et le dogmatisme du curé. La famille Granger n'était en rien le modèle proposé par l'Église, celui de la « Sainte Famille de Jésus, Marie, Joseph. » 
 
Le feu qui détrusit la maison du facteur, celle qui faisait face à un étang, lui-même face à la rivière Croche, incendie qui éclata sans avertissement, quelques semaines à peine après son retour du conflit en Europe, le propriétaire - monsieur Brodeur - ainsi que son fils Antoine périrent avant que les pompiers volontaires puissent leur venir en aide. Le facteur alors remplacé jusqu’à l’ouverture du bureau de poste par monsieur Saint-Pierre, selon ce qu’on en a entendu dire, aurait tenté de rejoindre Antoine, dont la chambre était à l’étage, mais sans succès. 

Est-ce une légende ? Ce qui persiste au village des Saints-Innocents quand on se remémore la tragédie, c’est la honteuse image d’un garçon de quatorze ou quinze ans, figé devant sa fenêtre, souriant tout en saluant la foule impuissante qui assiste à sa lente agonie. Tous ceux qui se souviennent encore se rappellent d'une dame Brodeur, seule survivante, tombant lamentablement dans un état de léthargie profonde. À partir de ce moment-là, elle ne fut plus jamais la même. On lui trouva une petite maison située au bout de la rue Principale où elle s'installa ; c’est monsieur Granger qui s'occupa de la rénovation.  Depuis, chaque jour, elle passe d’un état passif qui la déconnecte du réel, pour en revenir parfaitement consciente de ce qui a pu se produire autant dans sa vie personnelle que dans l’histoire du canton. Elle a également développé une habitude, celle de se rendre tous les jours au bureau de poste, un trajet qu'elle fait à pied sans parler sans saluer sans réagir aux gentillesses des gens, les yeux vides, fixés devant elle.
 
Cette date, juillet 1945, les trois comparses l'ont notée dans leur cahier, puisqu’elle aura été le début des rencontres avec la vieille dame, l’étincelle qui les poussera à établir des liens entre ceci et cela, à se pointer le nez dans les affaires de la paroisse et de la municipalité, les deux institutions gérées par les mêmes individus. Étant présents dans diverses sphères d’activités du village, rassembler des faits les intéressa surtout qu’ils s’aperçurent rapidement que des situations, autant celles du passé que celles du présent, les interpellaient, faisant naître quelques doutes à leur esprit.
 

                                                           ***


- Monsieur le maire m’a chargé de surveiller la scène, je ne suis pas certain s’il a bien dit « scène de crime », mais ça m’a semblé y ressembler. Faut dire que je lui ai rapporté le fait que la bâche au-dessus de l’entrée de l’école, en plus d’être remplie d’eau de pluie, m’a semblé, c’est bien l’expression que j’ai employée, m’a semblé protéger un meuble pas entièrement détruit par les flammes.
- Voyons, Cloutier, pourquoi tu ne nous en as pas parlé avant. C'est ici, bien assis tranquilles à prendre un café alors qu'on était là il y a quelques minutes. On aurait pu vérifier. À trois, me semble qu'on est pas mal mieux que tout seul. En plus, je comprends que tu sois allé à la mairie faire ton rapport et recevoir les instructions, mais quand même, nous avoir caché ce détail, je ne trouve pas ça correct, dit sèchement le concierge achevant son deuxième café.
- Je vois bien que tu ne connais pas le maire. Il est exigeant au niveau des informations à lui transmettre, encore plus pour celles qu’il doit obligatoirement recevoir. Celle-là m’est apparue dans la catégorie « à ne pas cacher », d'autant plus que c’est le caporal de la Police provinciale lui-même qui a exigé qu’on installe la bâche.
- Et toi, qu’est-ce que tu as vu ?
- Je dois y retourner et comme je serai tout seul, je pourrai prendre tout mon temps pour examiner la situation.
- Tu nous le raconteras ? Mieux, je t'accompagne... 
 
Cloutier n’eut pas le temps de répondre que le président de la commission scolaire entra dans le restaurant. Il les remarque et s'approche d'eux. L'employé municipal en profita pour s'excuser et sortir afin de rejoindre son poste.
 



jeudi 10 septembre 2026

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 23 -

 


Herman s’arrête quelques instants devant la dépouille de l’ancienne école, salue les dignitaires ainsi que ceux qu’il connaît, puis rentre au supermarché. Il jette un dernier regard vers la maison de Abigaelle qui, à la fenêtre, tient Zoé dans ses bras.
 
À vélo, sous une pluie de moins en moins féroce, il se rappelle les mots de la chanson PREMIER AMOUR de Félix Leclerc:
                Ne parle ni ne dort
                Ni ne mange ni ne sort
                Des heures à écouter son cœur
                Ne lit, ni ne rit ni ne joue avec nous
                C’est son premier amour.
 
Être en amour pour une première fois, c'est quand on s’assure qu’il sera éternel, qu'il mérite qu’on s’y investisse corps et âme, sans retenue, au risque même que nos jours ne ressemblent plus à ceux d’hier, à ceux de demain. C'est une image imprimée en soi. Dans son cœur. Son cerveau. Chacun des sourires qui se greffent à nos lèvres n’est adressé qu’à la même, à l’unique personne qu’est notre premier amour.
 
Ça se voyait chez Herman : sa manière de regarder autour de lui, au-delà de la pluie qui mouillait sa tête et dégoulinait sur son visage ; cette espèce de droiture imprimée sur toute sa physionomie. Il est en amour.
 
Le réel lui sauta toutefois au visage alors que devant le bureau de poste, Angélina donnait un coup de main à madame Brodeur qui y entrait comme tous les jours depuis l'ouverture des lieux. Il alla son chemin.
 
- Avec cette pluie, lui dit la maîtresse de poste, vous auriez pu rester à la maison. Ça vous fait quand une bonne trotte pour venir jusqu’ici, d'autant plus que vous recevez de moins en moins de courrier.
- C’est pas ma faute si vous passez plus chez moi livrer les lettres. Avez-vous pensé à nous, les pauvres vieux ? Des fois, les décisions qui se prennent ne sont pas intelligentes.
- Que voulez-vous, madame Brodeur ? Les temps changent, il faut s’y faire.
- Peut-être, mais on s'y fait jamais au feu. Celui-ci, je veux dire le feu qui a détruit l’école, est pas mal effrayant. Je pense à Antoine, qui n’aime pas ça, l’école, mais aussi aux autres, ceux qui y vont pour s’instruire. Qu’est-ce qu’on va faire d’eux maintenant ?
- Chose certaine, l’école ne sera pas prête pour la prochaine rentrée scolaire, mais ce dont je suis sûre, monsieur Granger…
- … le président de la commission scolaire ? …
- … oui, oui, lui-même, il va travailler fort pour trouver une solution.
- Il a toujours de bonnes idées quand un drame arrive. Je pense à l’incendie de la maison en face de l’étang, il a vite trouvé une autre place à ces habitants qui se sont retrouvés sans logis.
- Madame Brodeur, je ne veux pas vous contredire, mais cette maison…
- … celle de l’étang ? …
- … Oui, oui, celle de l’étang. Eh bien, c’était la vôtre.
 
La vieille dame recula de quelques pas, lâcha le bras de Angelina pour se réfugier dans cette espèce de brouillard qui l’enveloppe à chacune des fois qu’il est question de cet événement. Cherche-t-elle à effacer ce douloureux moment, celui qui la rendit à la fois veuve et parange ? Jamais elle ne le reconnaît devant Angélina alors que, dans ses discussions avec le trio historique des Saints-Innocents, sa mémoire revient, plus aiguisée que jamais, et reconnecte avec la réalité.
 
- Vous n’avez pas de courrier aujourd’hui, madame Brodeur.
- Merci, Angélina, merci. Je retourne chez moi.
- N’oubliez pas, en sortant, vous partez sur la droite.
 
Ce qu’elle ne fit pas. En quelques enjambées, dépassant l’église, arrivant face à l’école, madame Brodeur, intriguée par les rubans jaunes encadrant la structure, fixait les restes de ce qui était l’orgueil architectural du village des Saints-Innocents.
 
Policiers et assureurs avaient quitté déjà, monsieur le maire et monsieur Granger aussi, il ne restait plus que les trois acolytes qui remarquèrent la présence de la vieille dame, bras croisés, le regard perdu vers on ne sait où.
 
- Madame Brodeur, cria le concierge.
- Ne restez pas sous la pluie, ajouta Clotaire, se dirigeant vers elle, son parapluie prêt à abriter celle dont il s’attendait qu’elle ajoute quelques mots de plus afin de préciser son énigmatique « même chose tous les cinquante ans ». Il traversa la rue Principale, l’encadra entre le concierge et lui. L’employé municipal s’était approché de l’endroit où la porte d’entrée se situait et au-dessus de laquelle une grande bâche bleue récupérait l’eau de pluie accumulée en son centre la faisant ressembler à un immense ballon de plage.
 
Madame Brodeur indiqua de son doigt les immenses champs de Daniel :
- Il a eu une bonne idée, le fils des Cloutier. Fallait bien que quelqu’un montre aux autres qu’élever des vaches et des poules, y a pas rien que ça dans la vie. Mais je sais pas s’il est au courant de tout ce qui est arrivé au bout de ses terres, dans la forêt.
- Que voulez-vous dire, madame Brodeur ? demanda le concierge.
- Cette forêt cache pas mal d’affaires. Même que certaines sont louches.
- Vraiment ?
- L’évêché en sait beaucoup plus que bien du monde. L’ancien curé, je le nomme pas pour des raisons qui m'appartiennent, s’il était toujours vivant, saurait en parler mieux que moi.
- Et vous, qu’est-ce que vous en dites ? Clotaire relayait le concierge par ses questions rapides afin d'éviter que madame Brodeur ne tombe dans la divagation.
- Pas beaucoup de gens des Saints-Innocents ont connu le prêtre que l’ancien curé a hébergé un peu avant le début de  la Seconde Guerre. Un certain Poisson. Je me rappelle qu’il était très gros et qu’il sortait du presbytère tôt le matin pour aller dans la forêt, celle au bout des champs de Daniel Cloutier qui ont longtemps appartenu au père de monsieur Granger qui lui…
- … et il allait dans la forêt, dites-vous ?
- Oui, dans la forêt. Souvent seul, avec du matériel dans les bras que mon mari, vous vous souvenez de lui, mon mari, le facteur, l'a vu plusieurs fois dans la semaine se diriger vers la forêt. Il passait exactement par ici. C’est bien avant l’école nouvelle et les champs de monsieur Granger. Je sais pas ce qu’il allait y faire, mais je me rappelle qu’un jour, oui, oui, quelques mois avant la guerre, mon mari a vu le gros Poisson partir dans la forêt avec d’autres personnes. Il m’a dit avoir remarqué un détail. Toutes ces personnes, des hommes, portaient des chemises brunes. Une drôle de chemise brune. Le curé Poisson, lui, il était en soutane.
- Ils allaient faire quoi exactement dans la forêt ?
- Ça a duré pas mal de temps. Mon mari est parti parmi les premiers au Canada faire la guerre, j'en ai pas su bien plus, mais chaque fois que les chemises brunes accompagnaient le curé Poisson, eh bien, elles apportaient des outils, comme si elles devaient démolir ou construire quelque chose. Je me rappelle qu’un matin, en fait à peu près un mois avant qu'il s'enrôle dans l'armée, mon mari s’est adressé au curé Poisson pour lui demander s’il avait besoin d’aide et, si oui, qu'il pouvait monter une équipe pour lui donner un coup de main. Le gros curé l’a regardé, c’est mon mari qui me l’a dit, avec des yeux qui faisaient peur et l’a avisé de ne jamais parler à qui que ce soit de la venue aux Saints-Innocents de ceux qu’il appelait ses « amis ». Mon mari était un grand peureux, surtout des chiens, c’était presque une maladie. Pas évident pour un facteur...
- ... des chiens ?
- Oui, oui, des chiens. Surtout les bergers allemands qui suivaient les chemises brunes.
 

Là-dessus, madame Brodeur jeta un dernier coup d’œil devant elle, l’école ou les champs, on ne saurait trop le dire, puis quitta les lieux de son pas résigné, le dos courbé.

lundi 7 septembre 2026

Entre nostalgie et fantaisie ... (56)



Ce qui apparaît dans ces deux poèmes remontant à 2018, en plus de l'aspect marin du premier et, pour le deuxième, son côté musical, c'est leur rencontre de début et de fin d'année. Mer et cendres. 

La vague mourante aux pieds d'un marcheur qui, probablement, sifflotait Berlioz et Borodin. Cet amalgame souvent répété, celui de la musique et de ses effets autant sur les choses que chez les individus, se retrouve dans le code lexical du CRAPAUD de manière récurrente. Puis, une fois utilisé, il retourne dans sa boite de mots en attente d'un autre concert séraphique. Ces deux extraits en sont la démonstration quasi scientifique. 

Une vague mourante devenue cendres s'imprégnant sous les pieds du marcheur...



                                LA VAGUE MOURANTE
 
une vague mourante
encoquille les grains de sable
ceux que la plage empreint sous les pieds du marcheur
aux jambes mouillées
au cœur léger
insoucieux



                    ( la mer a remis sa redingote verte )

il démesure la distance entre l’univers
et l’envers des distances
avec, pour seul outil, ses pieds
patients comme Ulysse
tendus comme Achille


                    ( la mer et sa redingote turquoise )

pourlèche sournoisement
du marcheur les illusions
rêves  songes et deuils
agglutinés à bout de pied
comme des coquillages étourdis

                    ( et l’émeraude de la mer )

une vague mourante devient bave de crapaud…

 

23 janvier 2008

 

 

 

LES CENDRES

 

cendres à la mer jetées
par elle avalées
celles qui avaient broyé
ta souffrance esseulée

        les crabes boitent sur une musique de Bach

cendres enfermées au sablier
tapissent le grand hunier
à l’horizon près du voilier
courant pour s’évader

        les oiseaux de mer planent sur un quatuor de Bartok

cendres aux poussières emmêlées
au fond de l’océan s’en sont allées
aux coraux, enroulées
comme un serpent d’océan égaré

        les grands poissons jazzent sur un air de Berlioz

cendres asséchées
se balançant au cœur des marées
le ressac les a bousculées
puis sur la grève jetées

   les coquillages vides transportent des échos de Borodin

cendres piétinées
par un marcheurs égaré
jamais ne se sont arrêtés
au matin ensoleillé

les vagues blanches léchouillent une symphonie de Brahms

les cendres jetées
éternellement enterrées
ainsi que de Bruckner, l’inachevée,
sur une île désertée…

 

24 octobre 2008



mercredi 2 septembre 2026

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 22 -



 

Il est facile de s’imaginer tout le brouhaha agitant le village des Saints-Innocents alors que les spécialistes en incendies de la Police provinciale s’affairent autour des lieux maintenant enrubannés afin d'en interdire l'accès ; que les assureurs munis de caméra polaroïd flashent l’endroit sous tous ses angles ; que monsieur le maire tient une sérieuse conversation avec le président de la commission scolaire ; que les trois membres du club des historiens colligent dans leur cahier le maximum d’informations obtenues parfois difficilement et souvent farfelues - on reconnaît bien ici le caractère, la mentalité des gens du village ; et ces quelques curieux qui ne cessent de hocher la tête devant la scène, manifestement incrédules.

Tous l’auraient souhaitée hier, mais ce n’est que ce matin que la pluie se présente. Quelques endroits de l'ancienne école dégagent encore des vapeurs de fumée.    

- La secrétaire de l’école, Henriette, m’a confirmé qu’elle avait passé la journée de lundi à son bureau. De son côté, monsieur Saint-Pierre, notre concierge, afin que son travail avance, « a fermé quelques classes ». Aucune nouvelle de madame Saint-Gelais, pas même un appel pour annoncer son absence.

Monsieur Granger partageait ces informations avec le caporal de la Police provinciale, celui-là même qui s’était présenté à la salle municipale lors des événements de janvier dernier - l’affaire de l’ours - lui rappelant qui était madame Saint-Gelais. Il sembla réagir au prononcé de ce nom de famille, sans élaborer davantage.

- Je dois également ajouter sans trop savoir si cela est pertinent que nous avons connu des problèmes avec le système de chauffage de l’école durant une bonne partie de l'hiver. À ce sujet, notre concierge saura mieux que moi vous en dire davantage. Il la connaît comme le fond de sa poche, cette école, y travaillant depuis son ouverture officielle.

Alors que Daniel, accompagné de Don, descendait de son camion, que le caporal notait, monsieur le maire s’excusa auprès de ce dernier, prétextant qu’il devait absolument discuter avec le propriétaire des terrains dont une bonne partie a été ravagée. 

- Daniel, je suis désolé pour ce qui t’arrive.
- La récolte sera moins abondante que l’an dernier, mais je n’ai pas tout perdu. D’ailleurs, le plus important, c’est qu'il n'y a eu aucun blessé dans cette affaire. On dirait qu’aux Saints-Innocents, le malheur de l’hiver dernier n’était pas le dernier à lui tomber dessus.
- Puisque vous relevez cet événement, je n’ai pas eu le temps de vous en parler, monsieur le maire, mais l’occasion se présente, je vais en profiter.
- Oui, Don. Est-ce en lien avec l’incendie ? questionna le maire.
– Pas du tout. Il s’agit des modifications que le Ministère du Tourisme, de la Chasse et de la Pêche veut apporter en créant, ce n’est pas fait encore, mais on prévoit cela pour 1978, des « zones d’exploitation contrôlée » : des territoires de chasse et de pêche situés dans le domaine public. Si j’ai bien compris ce que m’a expliqué mon patron, ça devrait remplacer les clubs privés de chasse et de piégeage.
- Et ça signifie quelque chose pour toi, Don ? Pour notre région ?
- Pour moi, un plus grand territoire à gérer, si évidemment on retient mes services,  et pour la région, je ne sais pas trop, peut-être une question de politique.

Monsieur le maire s’intéressait particulièrement à cette annonce, réalisant que son réseau de relations n’est pas aussi étendu que celui du président de la commission scolaire et du garde-chasse autochtone.

- Je me permets de te dire, Don, que la manière dont tu t’exprimes en français m’impressionne. D’ailleurs, lors de l’activité organisée par l’enseignante de mon fils et de ta fille, j’ai constaté à quel point elle parle bien.
- Mon épouse s’y met à son tour, elle devrait mieux se débrouiller  d’ici peu de temps.
- Vous êtes vraiment un bel exemple d’intégration. Je souhaite que nos concitoyens, en plus de le remarquer, se rapprocheront davantage de vous et de votre culture. Il nous reste encore trop de préjugés qui ont la vie dure. Je pense  au « mauvais sauvage », « la sauvagesse » qu'on utilise trop souvent avec mépris. Vous nous aidez à étouffer ces mauvaises croyances.
- Ça n’a pas été facile pour ma famille, je vous l’avoue bien franchement.

Monsieur le maire lui tendit la main, une main qui semblait sincère aux yeux de Don, et retourna vers le poste de commandement des opérations où le caporal achevait de discuter avec un de ses policiers. À l'approche du maire, il lui demanda à s’entretenir en  privé avec le concierge.


- Monsieur Saint-Pierre, vous êtes bien le concierge de l’école qui a été la proie de l’incendie ?
- Depuis l'ouverture. Auparavant, je partageais mon temps entre l’école de rang et ma ferme. Cela dit…
- … oui, très bien. J’aimerais m’entretenir avec vous à propos du système de chauffage.

Monsieur Saint-Pierre défila tout ce qu’il savait à ce sujet avec force détails, mais le caporal lui demanda d’en préciser un, à savoir s’il était habituel de remplir le réservoir de mazout à cette période de l’année.

- C’est la première fois qu’on demande au distributeur de se présenter à l’école au début de l’été, répondit le concierge qui plissait les yeux et se grattait la tête.
- Si je vous comprends bien, les années précédentes, vous n’aviez pas à exécuter une telle commande ?
- Une commande, dites-vous, ici on parle de directive.
- Pouvez-vous préciser ?
- L’école primaire des Saints-Innocents a connu deux directrices, l’actuelle, madame Saint-Gelais et celle qui l’a inaugurée en 1965.
— Je ne veux pas présumer à partir de ce que vous avez dit précédemment, mais, avec la directrice actuelle, on parle de directive, non pas de commande.
- C’est exact. Madame Saint-Gelais a un style de direction tout à fait à l’opposé de celle qui maintenant a quitté le monde de l’éducation.
- Merci pour ce détail. Est-ce que la directrice actuelle a été avisée de ce qui vient de se dérouler à l'école ?
- Je n’ai pas vu madame Saint-Gelais depuis le congé du 1er juillet. C’était un jeudi et j’ai demandé à la directrice d’accepter que je m’absente le lendemain pour reprendre les heures supplémentaires que j’ai accumulées, surtout en raison des problèmes avec la fournaise…
- ... je vois. Elle vous a accordé cette reprise de temps ?
- Comme à son habitude, elle m’a dit devoir y penser, mais comme le travail à cette période de l’année…
- ... je comprends. J’ai une dernière question. Son bureau, enfin celui de la directrice, est bien celui qui est… qui était situé tout juste en face de l’entrée principale du bâtiment incendié ?
- Oui, madame Saint-Gelais m'a demandé de déplacer le secrétariat à l’autre bout du corridor, tout près de la sortie arrière et juste à côté des toilettes.
- Elle vous a donné une explication, une raison pour un tel changement ?
- Une directive.


La pluie se fait de plus en plus forte. Le caporal exigea qu’on installe une bâche au-dessus de la charpente squelettique et chancelante à l’entrée de la bâtisse dégoulinante.


                            

dimanche 30 août 2026

Un peu de politique à saveur batracienne…

 


La campagne électorale québécoise est lancée, on aura les résultats le 5 octobre prochain, soit deux semaines avant que les Albertains se prononcent, par référendum, sur la séparation de leur province du Canada.

 
Question numéro 1 : de ces deux événements électoraux, lequel aura intéressé davantage l’opinion publique et lequel a des chances de modifier la géopolitque canadienne ?

 
Au Québec, des cinq (5) partis politiques en lice, trois d’entre eux se lancent en campagne avec un nouveau chef : madame Fréchette, pour la CAQ renouvelée en Équipe Christine Fréchette, monsieur Charles Milliard, pour le Parti libéral du Québec, et finalement, mais de manière bicéphale comme c’est l’habitude chez Québec Solidaire, madame Ruba Ghazal et son jumeau Sol Zanetti. Messieurs Saint-Pierre Plamondon et Duhaime ont déjà une expérience des longs voyages en bus à travers les comtés ( 127, cette année ) du Québec.
 
La situation actuelle risque de se voir modifier au lendemain du 5 octobre se lit ainsi :
 
CAQ :                        79 députés
PLQ :                         18 députés
QS :                            11 députés
PQ :                             7 députés
Indépendants :      9 députés
PCQ :                          1 député

 
Question numéro 2 : le fait de passer de 125 à 127 députés profitera à quel parti politique ?

 
Rappelons que le système électoral québécois en est un représentatif. Les personnes élues à l’occasion d’élections générales - qui se tiennent à date fixe, selon la loi, le premier lundi du mois d’octobre - ou partielles - en tout temps lorsqu’un comté se retrouve sans député - ont le mandat de prendre des décisions et d’adopter des lois au nom des électrices et des électeurs, cela pour les quatre années de leur mandat suivant leur élection. En exerçant leur droit de vote, ils/elles contribuent à déterminer la personne qui les représentera. Le mode de scrutin en est un majoritaire uninominal à un tour, de sorte que le candidat ayant obtenu le plus de voix remporte le siège, même s’il n’atteint pas la majorité, soit 50% et plus.

 
Question numéro 3 : ce système électoral s’avère-t-il le plus représentatif de la volonté des électeurs, surtout lorsque plus de deux partis politiques présentent des candidats dans les comtés ?
 

Alors, cette année le premier lundi d’octobre tombant le 5, l’élection générale se tiendra officiellement le 5 octobre. 
 
Les électeurs doivent être inscrits sur la liste électorale afin d’exercer leur droit de vote la journée même de l’élection ( 5 octobre ) par anticipation ( les 27 et 28 septembre ) ainsi que les 25, 26 et 29, 30 septembre et 1er octobre, directement au bureau de la directrice ou du directeur du scrutin de leur comté. Il existe aussi quelques autres possibilités pour favoriser la participation du maximum d’électeurs, que ce soit pour les étudiants, les électeurs à l’extérieur du Québec, les personnes ne pouvant quitter leur domicile pour des raisons de santé, celles se retrouvant dans un établissement de santé ou d’hébergement, ou encore dans une région éloignée ou dans un centre de détention.
 
Comme on le voit, tout est mis en œuvre afin de faciliter l’électeur à voter.

 
Question numéro 4 : comment arrive-t-on à expliquer les taux de participation si peu élevés aux élections alors que tout est mis en œuvre afin de le faciliter ?

 
LE CRAPAUD vient d’agir en bon pédagogue en dressant le plus objectivement possible le cadre dans lequel se déroulera le scrutin du 5 octobre. Mais… il y a toujours un mais… Le cadre, c’est bien beau, mais… l’intérêt est ailleurs. Il se trouve dans la démarche politique des différents partis pour arriver à convaincre l’électeur de lui accorder sa confiance. Il est, aussi, dans la démarche personnelle de chacun des électeurs : s’informer, questionner ; exiger des réponses claires ; douter et critiquer ; s’en remettre aux faits vérifiables avant de se faire une opinion et de l’exprimer librement dans la boîte de scrutin.
 
LE CRAPAUD, d’ici la journée du 5 octobre, s’engage - minimalement une fois semaine - à fouiller avec vous les coins sombres, les idées géniales, les tenants et aboutissants des propositions ( certains nomment cela « promesses » ) des représentants des différents partis politiques. Et comme c’est toujours son habitude - on pourrait la qualifier de « penser croche » - on se moquera, on s’amusera et on extrapolera sur les résultats à différents moments de la campagne. Après tout, c'est pas parce que c'est la politique que ça ne peut pas être drôle.
 
Première prédiction :

La lubie ambiante, à savoir que les tarifs étatsuniens sur les produits canadiens, eh bien ça exige un renforcement de notre coalition avec le gouvernement fédéral ou plus précisément un alignement sur la stratégie du Prime canadien, monsieur Carney, jouissant d'une popularité incontestable, si le scrutin avait lieu aujourd’hui, les résultats seraient, selon LE CRAPAUD les suivants :
 
CAQ/FRÉCHETTE : gouvernement minoritaire
PQ :                                 opposition officielle
PLQ :                              deuxième opposition
QS :                                 troisième opposition
PCQ :                              non reconnu à l’Assemblée nationale.
 
À la prochaine

 

Fréchette/Milliard/Ghazal/Saint-Pierre Plamondon/Duhaime


 APOSTILLE :        

Le résultat des élections partielles qui ont lieu demain - lundi 31 août -principalement celle qui se tient dans le comté fédéral de Chicoutimi-Le Fjord, pourrait s'avérer un nouvel indice sur les intentions de vote des Québécois. Deux partis seront principalement attentifs : le PQ, advenant une défaite du Bloc québécois - rappelons-nous ce qui est arrivé à Terrebonne - et le PCQ, puisqu'il s'agit bien d'une circonscription  « bleue » c'est-à-dire conservatrice.

jeudi 27 août 2026

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 21 -

 


Herman regardait par-dessus l’épaule de Abigaelle l’immense vide qu’est devenu l’espace où l’école primaire obstruait, il y a moins de vingt-quatre heures, la vue des champs de Daniel.
 
Zoé, devant eux sur le rebord de la fenêtre, venait de passer la nuit, confortablement installée dans le lit qui, pour une première fois, accueillait deux personnes.
 
Ce mardi 6 juillet, épinglé malgré lui à l'éphéméride de la municipalité des Saints-Innocents, se levait péniblement, occupé, encore, à retrouver son souffle. Il se dégageait de ce sinistre décor une telle lassitude comme une souffrance qui cherche à s’expliquer, du moins à se comprendre.
 
- Tu es belle.
 
Les seuls mots venus à l’esprit du grand jeune homme blême.
 
- Je prépare le déjeuner, lui répondit-elle, hésitant à laisser seule sa chatte qui devait se remémorer les événements de la veille. 
 
Aurait-elle été témoin de quelque chose pouvant expliquer un tant soit peu la cause du violent incendie ? Une explosion ? Un fil électrique percutant l’ancienne école ? Un intrus ? Chose certaine, tout se retrouve dans son cerveau d’animal. Comme il serait intéressant de pouvoir le passer aux rayons X pour y décrypter les images qui s’y logent ? Les briques, consumées, ayant changé de couleur. Une charpente devenue squelette, résistant, pour le moment, aux coups francs reçus durant des heures, se sachant condamnée à se retrouver au sol d’ici peu.
 
On n’a pas encore balisé les lieux. La municipalité fera sans doute appel à des renforts provenant de la grande ville pour mener une enquête, tenter de reconstituer l’historique de l’événement, d’établir un scénario plausible avant d’envisager la suite des choses.
 
- C’est prêt, Herman.
 
Le grand jeune homme blême laissa Zoé à sa fenêtre avant de rejoindre Abigaelle qui, manifestement, paraissait songeuse.
 
- Tu as le goût de parler de tout ça ?
- Je pense d’abord à mon père qui arrivera bientôt et ne pourra visiter mon école. À monsieur Granger, dont l’important projet mené d'arrache-pied, réduit en cendres sous ses yeux. Je sais toutefois qu’il aura le courage nécessaire de relever les épaules, retrousser ses manches pour tout rebâtir.
- Je pensais surtout à la nuit que nous venons de passer ensemble.
- Ce fut très réconfortant pour moi de t'avoir à mes côtés. Merci d’être resté.
 
Herman ressentait qu’elle ne souhaitait pas aborder leur première nuit amoureuse, qu’elle cherchait un autre sujet, mais il insista :
- Pour moi…
- … je suis prête à t’écouter, mais il est important que tu saches que faire l’amour ne lie pas des amants à tout jamais. C’est une occasion de se rapprocher, une occasion de tendresse.
- Tu as raison, mais il faut aussi…
- … il faut recevoir cet échange comme une manière de dire des choses avec des gestes qui vont plus loin que les mots.
- C’est ma première expérience sexuelle. Tu peux te moquer…
— … absolument pas ! Je t'ai reçu et tu m’as accueillie avec sensibilité qui fait que, ce matin, nous pouvons prendre le petit-déjeuner ensemble, nous regarder dans les yeux sans ressentir aucune gêne, aucune culpabilité.
- Pour quelle raison devrions-nous nous sentir coupables ?
 
Abigaelle se leva, s’installa devant la fenêtre donnant sur l’arrière de la maison, sa tasse de café à la main, le regard porté très loin vers l’ouest.
 
- Nous avons sensiblement le même âge, et sans vouloir déprécier quoi que ce soit, j’ai la conviction qu’avoir vécu dans des villes qui n’ont absolument rien à voir avec le village des Saints-Innocents, cela, inévitablement, m'a amené à vivre des expériences de nature différente. Lorsque j’ai quitté l’Australie avec mon père pour venir vivre au Québec, je suis demeurée à Londres quelques mois, le temps que tous les papiers officiels soient en règle et que l’installation à Montréal soit arrêtée. Ma mère, déjà, avait quitté la maison pour vivre à Paris en attente du prononcé de son divorce. Elle n’a pas su que j’étais déjà enceinte lors de mon départ et que j’allais me faire avorter dans la capitale anglaise.
- Tu n’as pas à me raconter tout cela si …
- … c’est important pour moi de tout te dire parce que je sais maintenant que la nuit que nous venons de vivre nous rapproche émotivement. Les traces de cet avortement mettent beaucoup de temps à disparaître ; ce n’est pas encore achevé. Je compte en parler à mon père lorsqu’il sera ici. Tu sais qu’il est gynécologue et que la principale raison de sa venue est reliée directement au combat que mène le docteur Henry Morgantaler. Depuis cet épisode de ma vie, je cherche à m’en détacher émotionnellement. Lorsque je suivais le débat en France au sujet de la loi sur l’IVG, celle qu'on surnomme la loi Veil, j’écoutais autant ceux qui l’appuyaient que leurs opposants, sachant très bien que ma mère faisait partie de ce dernier groupe. Je souffrais pour elle, de son entêtement fanatique. Je compatissais avec celles qui, malgré la dépénalisation de l’avortement en 1967, devaient encore subir cet acte médical de la part de bouchers. C'est effarant le nombre de jeunes femmes françaises qui traversent en Angleterre pour se faire avorter.
- On n’en est pas encore là, dans notre beau grand pays, commenta Herman.
- Outre la loi, plus hégémonique encore, il y a l’opinion publique. Tu n’as qu’à suivre tout ce qui tourne actuellement autour de Morgantaler pour t’en apercevoir. En Europe, c’est la même chose, on ne se gêne pas pour manifester de façon très violente, un peu comme aux États-Unis, devant des cliniques pratiquant des interruptions de grossesse, celles mêmes que l’on croyait occultes. J’en sors, presque dix ans plus tard, avec un utérus en mauvais état, d’une part, et des cauchemars qui m’assaillent régulièrement la nuit. J’ai beau me raisonner, éviter d’y penser, c’est imprégné en moi, sans relâche. Le fait d’avoir choisi d’étudier en éducation, de me spécialiser auprès des enfants en bas âge, à leurs premiers pas dans le système scolaire n’a rien d’anodin. Lorsque mon père a présenté aux autorités canadiennes mon dossier de future étudiante universitaire, il mentionnait que l’éducation s’avérait mon premier choix, mais que j’envisageais également la médecine. Je ne regrette pas mon choix et tu comprendras que voir l’école en face de chez moi, celle qui m’a permis d’entreprendre une carrière d’enseignante tout en poursuivant mes études supérieures, de l’avoir vue se consumer, réduite en cendres, ça représente à mes yeux comme un avortement. Merci, Herman, de m’avoir réconfortée par ta présence cette nuit. N’oublie pas qu’une nuit n’est pas une vie.
 
Herman alla vers la jeune femme, la prit dans ses bras, l’enserra délicatement alors que Zoé se faufilait entre deux paires de jambes. 
                      

lundi 24 août 2026

un vélo en attente




Attendre, c'est faire les cent pas sur place.  
Camper en position immobile. 
Habiter le vide. 

Rien à voir avec patienter dans un abribus, une gare de train - pour eux, l'horaire se veut plus précis. 

Non. Comme un vélo cadenassé à une clôture en métal. 

Attendre, c'est tromper le temps, le fourvoyer et, en retour, espérer une récompense. Une réponse à une question qu'on n'a pas posée. Jamais elle ne viendra, puisqu'elle n'existe pas. 

Attendre, c'est se fixer au milieu d'un cercle ballotté par une force centripète.  S'étourdir de l'inertie ambiante. 

Être en attente, la situation la plus inquiétante pour celui qui s'y place à demeure.


                           


                                                                Un vélo
 

Le vélo accroché à une clôture trouée
                 immobile dans sa tenue grise
regarde la rivière
                 peut-être attend-il
                 on l’aura oublié sans doute

                                                

                                                Il attend
 

Un vélo qui ne roule pas
n’est plus un vélo
c’est l’attente
pneus crevés et selle disparue
 
Le vent du matin traverse sa solitude
Il est toujours là   
prostré                 languide
humide d’une furieuse pluie nocturne
  
Tout comme hier   y sera-t-il demain
                                      à ne plus chercher
                                      à attendre
                                      qu’une clef libératrice le décadenasse
 
On ne sait trop ce qu’il attend ce vélo
prisonnier solitaire d’une clôture d’acier
aussi insensible que le métal

On attend lorsqu’on ne bouge plus
le regard porté devant et près de soi
à courte distance   une ombre attachée

Lui, on et nous attendons
qu'un oiseau noir se perche
nous attendons  immobiles
 
 
                                                Nous attendons
 
 
Accrochés à nos austères habitudes
ignorant toujours d’où elles viennent  
on attend comme un vélo immobile
  
Et l’attente nous emprisonne
dans une immobilité convenue
tel un vélo attaché à la clôture
  
On ne fait qu’attendre
on attend
comme si nous attendions
que l’attente nous renseigne
sur notre attente
dans l’immense vide
de l’immobilité




Thélyson ORÉLIEN

  Thyléson ORÉLIEN Ouf ! On ne sort pas de ce livre - C’ÉTAIT ÇA OU MOURIR — sans ecchymoses : pas tout à fait indemne, mais profondément t...