jeudi 19 février 2026

Si Nathan avait su... (Partie 2) -38-

                                                              


Il sembla, aux yeux de Abigaelle, que le grand jeune homme aux cheveux noirs, au teint pâle lui donnant cette courte ressemble avec Pierrot de la pantomime, visage comme enfariné, Herman Delage flottait dans son sarrau blanc. Un sourire le transforma alors qu’il descendait l’allée des conserves, direction la caisse où on l’attendait.
 
- Tu fais ma journée, Abigaelle.
- Je ne veux pas te déranger, tu sembles assez occupé.
- J’apprends tous les jours. Viens dehors, plus facile de discuter et ça me rappellera notre première rencontre aux Saints-Innocents, nos retrouvailles.
 
Madame Delage, bras croisés sur sa poitrine, laissait paraître une joie qu’elle ne cherchait aucunement à dissimuler.  Elle cligna des yeux en réponse à ce «je ne serai pas absent longtemps» que lui lançait son grand garçon.
 
Les deux ex-confrères universitaires, un peu en retrait de la devanture du Steinberg, s’offrirent une cigarette. Des Celtique. Tabac noir qui arrache une toux si on n’y est pas habitué.
 
- Ta mère me racontait que tu fais du temps supplémentaire en prolongeant tes heures consacrées au supermarché jusque tard dans la nuit.
- Mon père avait comme abandonné mon éducation commerciale lorsque je lui ai annoncé que j’irais étudier les sciences à l’université, puis la géographie.
- Du décalage à rattraper ?
- Les discussions pour changer de bannière vont bon train, mais Steinberg ne lâche pas le morceau. Le contrat s’achève bientôt et nous devons nous assurer de ne pas commettre d’erreur si nous optons pour la banderole Métro. Il y a beaucoup d’argent en jeu. Au moins ma mère me donne carte blanche et les échanges avec les employés me rassurent sur leur fidélité.
- Je ne veux pas ajouter au fardeau qui s’appuie sur tes épaules, mais j’aimerais bien que tu me renseignes sur un truc dont le président de la commission scolaire m’a entretenu il y a quelques jours.
- La secte ?
- Il me dit que tu pourrais m’en apprendre à ce sujet.  
- Quelque chose de précis que tu aimerais savoir ? Mais d'abord, dis-moi ce qui te pousse à chercher dans cette direction ?
- Trop long à raconter. Que dirais-tu de venir manger à la maison quand tu auras un peu de temps libre ? On pourra jaser de tous tes projets.
- Fixe un moment et je serai là.
- Demain dimanche, le magasin est fermé. Je pourrais t’attendre sur l’heure du midi.
- D’accord.
- Dernière chose avant de te laisser. L’annonce sur le babillard, celle qui propose des chatons à donner…
- … oui, c’est une employée qui l’a épinglée. Je l’appelle si tu es intéressée.
 
Herman entra. Quelques courtes minutes d'attente et une jeune fille se présenta à Abigaelle lui offrant une petite chatte, sevrée précisa-t-elle, qu’elle pourrait venir chercher chez elle dès la fermeture du Steinberg.
 
Accord conclu. En fin de journée, cherchant encore à lui trouver un nom, elle se retrouva à la maison qui, enfin, ne dégageait plus d’odeurs nauséabondes.

*

 Zoé.

 *


La petite chatte se laissa prendre dans les mains de Herman Delage qui arrivait chez Abigaelle par ce dimanche de juin, un dimanche précédent l’arrivée officielle de l’été, la fin des classes dans les écoles de la province de Québec et les célébrations entourant le 24 juin, la Saint-Jean-Baptiste, patron des canadiens-français.
 
- Son nom est Zoé.
- Elle me semble bien élevée, tu n’as pas de troubles avec elle ?
- Nous nous sommes adoptées l’une et l’autre au premier contact. Tu connais ma théorie des trois secondes. Un… deux… trois… et mon opinion est faite autant sur les individus que les choses.
- Ça marche ?
- La très grande majorité du temps. Mais ne reste pas sur le perron, entre, j’ai préparé un petit déjeuner. D’ailleurs, tu devrais envisager un présentoir offrant des produits… exotiques, du moins pour un village comme ici.
- Tu penses à quoi précisément ?
- Des croissants, des miels de qualité, des confitures spéciales, je ne serais d'ailleurs pas surprise que tu puisses en trouver chez des cuisinières de la région. Et du café. Du bon café. Je m’approvisionne lorsque je vais à Montréal, mais ce n’est pas régulier.
- Très bonne idée, je vais la laisser mûrir.
 
Entrés à l’intérieur, Zoé les suivit et s’installa tout près de la grande fenêtre donnant sur la rue Principale face à l’école primaire. C’est fou comme en si peu de temps elle se soit sentie chez elle.

Abigaelle servit le café après avoir invité Herman à prendre place autour de la table.
 
- Cette table est à toi, demanda-t-il, surpris comme s’il l’avait déjà vue auparavant.
- Non, elle appartient au propriétaire. La maison était déjà meublée lorsque je l'ai louée, du moins pour la cuisine et le salon. Mon endroit favori, je te le fais voir plus tard, c’est à l’étage. J’y vis presque autant que mes présences à l’école.
- C’est quoi exactement l’odeur qui se dégage ?
- Tu sens quelque chose de désagréable ?
- Non, pas du tout. Ce parfum m’est inconnu.
- De l’eucalyptus. C’est courant en Australie.
- L’histoire des mauvaises odeurs de cette maison s’est répandue aussi vite qu’une bonne rumeur. Ma mère m’a raconté que le concierge de l’école, Monsieur Saint-Pierre, s’est chargé de t’en débarrasser.
- Oui, avec l’aide de son partenaire historien.
- Monsieur Cloutier et lui font une belle paire s’intéressant à la petite histoire de la région.
- Je trouve désolant qu’ils ne veuillent pas que je les aide à rassembler leurs informations pour en faire un livre.
- Tu crois que ça pourrait intéresser les gens ?
- J’en suis convaincu. Cette région a connu depuis plus d’un siècle des péripéties parfois inimaginables. On est friand autant de légendes que de potins. Tu peux imaginer tout ce qui s'est raconté au sujet des odeurs de cette maison. Ça allait des fantômes aux cadavres enterrés dans la cave.
- Tu ne me surprends pas. C'est sans doute la même chose pour l’histoire de la secte dont m’a parlé Monsieur Granger ?
- Entre autres. Avant de continuer j’aimerais bien voir tes appartements à l’étage.
- Je réchauffe ton café et nous montons.
 
Zoé n’est pas encore familière avec l’espèce de mezzanine l'obligeant à grimper un escalier pas commode, s’étant principalement consacrée à sentir les coins et recoins de la cuisine, du salon ainsi que la chambre à coucher. Les voyant quitter les lieux, elle les suivit.



Zoé

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