mercredi 14 janvier 2026

Si Nathan avait su... (Partie 2) -31-


Ça sera une fois revenue au volant de sa Westfalia orange, en route vers la maison Champigny sise sur le terrain Granger que Abigaelle se remémora la dernière phrase du président de la commission scolaire. Il l’avait saluée, la remerciant d’avoir répondu à son invitation - la musique japonaise s’infiltrait toujours un partout autour de ce chalet situé dans un lieu qui lui était inconnu, sans aucun doute le même scénario pour plusieurs villageois des Saints-Innocents - par ses mots : « Il serait intéressant pour vous de contacter Herman Delage afin d’approfondir ce dont je vous ai parlé. »
 
Ce personnage, à nouveau, revenait à elle, du moins semblait être invité à traverser sa route. Elle se rappelait leur première rencontre. C’était avant le décès de son père, propriétaire du supermarché Steinberg; il pleuvait. Venue chercher des cartes topographiques de la région, c’est à lui que la postière Angelina l’avait recommandé. Tous deux, à l’extérieur de l'ancien magasin général, l’un semblant tout à fait à l’aise devant ces retrouvailles impromptues, l’autre, feignant ne pas le reconnaître, apprenant toutefois qu’il avait modifié son parcours universitaire, quittant la Faculté des Sciences pour continuer ses études en Géographie. De son côté Abigaelle achevait une maîtrise en éducation dans la même université. Nous étions en 1970, quelques semaines avant la Crise d’octobre. Herman lui avait offert une cigarette, elle lui avait demandé s’il était possible de lui fournir de la marijuana, tout cela quelques instants avant qu’une camionnette bleue l’éclabousse en accélérant devant une flaque d’eau de pluie.
 
Il revenait à elle, lui qui l’avait apostrophée lors du repas des funérailles de Monsieur Delage au sujet de sa participation aux activités terroristes du FLQ. Depuis, rien. Silence radio. Il devait être passablement occupé à gérer la suite des affaires familiales qui accablaient sa mère et l’obligeaient à se confronter à des choix déchirants : l’université ou Steinberg. Et voici que Monsieur Granger après lui avoir tracé les contours de quelques histoires que tout à chacun pourrait classer dans la catégorie des loufoques, lui conseillait de prendre contact avec le grand jeune homme.
 
La route la ramenant chez elle, manifestement, est le résultat d’un défrichage sélectif. Elle n'y avait porté qu'une attention secondaire, soucieuse de ne pas rater les détails qu'on lui avait notés sur un bout de papier afin d'arriver à bon port, et surtout ne pas être en retard. Là, alors que le soir doucement obscurcissait le chemin et que Abigaelle s’éloignait du chalet de Monsieur Granger, elle découvrait son étroitesse qui ne permettait qu’à une seule voiture d'y circuler, voiture ne pouvant en revenir que profondément égratignée. Elle l’imagina en automne, un long ruban boueux alors qu’en hiver, il s’avérerait difficilement praticable à moins de le déblayer avec parcimonie.
 
Le jour tombait. L’appétit gagnait la conductrice qui se mit à regretter amèrement d’avoir ingurgité quelques bières. En moins de vingt minutes elle se retrouva devant chez elle. Descendant du véhicule, son attention fut attirée par une voiture à l’arrêt stationnée devant l’école. Elle jeta un œil surpris car aucune lumière autre que celle de l’entrée demeurait en fonction. Hésitant un court instant, elle traversa finalement la rue Principale afin de vérifier qui pouvait bien investir les lieux à cette heure tardive. Elle reconnut Monsieur le concierge Saint-Pierre qui s’affairait à fermer la porte à clé.
 
- Vous travaillez tard, lança-t-elle dans sa direction. 

Le vieil homme lui sourit.

- Mademoiselle Abigaelle, est-ce que vous souhaitez travailler dans votre local ? Je peux vous ouvrir la porte.
- Non, je me demandais seulement qui pouvait bien se retrouver devant l’école à cette heure-ci.
- Depuis quelques jours, le système de chauffage est devenu un vrai mystère que je n'arrive pas à résoudre. La fournaise est pourtant bien en mode hors service et voilà qu’elle s’amuse à repartir sans avertissement. J’en ai glissé un mot à Mademoiselle la Directrice qui m’a demandé, je devrais plutôt dire qu’elle m’a ordonné de trouver ce qui ne fonctionne pas. Le jour ça va, je suis sur place, mais je viens tous les soirs après souper pour m’assurer que tout est normal.
- Vous avez trouvé la cause du problème ?
- L’âge.
- Il s’agit d’un équipement qui date…
- … on ne l’a pas changé depuis la construction de l'école. Il faut savoir que c’est une machine, et une machine a une durée de vie limitée. C’est un peu la même chose pour les humains.
- Avez-vous avisé la commission scolaire ?
- Passer par-dessus l’autorité de Mademoiselle Saint-Gelais, vous n’y pensez pas. Ça serait signer mon arrêt de mort ou à tout le moins mon renvoi immédiat.
 
Le vieux concierge raconta à Abigaelle quelques anecdotes savoureuses qu'il avait vécues depuis l’arrivée de la nouvelle directrice, précisant que celle qui gérait l’école auparavant agissait différemment. Ce qui ne la surprit absolument pas. Elle l’écoutait avec empathie sans manifester d’opinion, mais récoltait des remarques allant dans le même sens que ses propres observations.
 
- Monsieur Saint-Pierre, j’aurais un problème à vous exposer.
- Si je peux vous aider, allez-y.
- La maison que j’habite…
- … oui, oui, je sais. On en a parlé dans l’école. Les mauvaises odeurs ?
- Exactement. Ça devient chaque jour de plus en plus intolérable.
- Allons constater sur place, si vous le voulez bien.
- Je vous en serais reconnaissante si vous pouviez apporter au moins une explication.
 
Ils traversèrent la rue. Devant la maison rembrunie, les derniers rayons du soleil fabriquaient des auréoles qu'il déposait ici et là, des linéaments la rendant plus grande, plus énigmatique. Le bleu si caractéristique qui découpe les contours des fenêtres se transformait doucement en de menues teintes noires  leur donnant un aspect légèrement lugubre. Le gazon avait été fauché dans la journée, ça se sentait. Abigaelle souhaitait retrouver à l’intérieur cette même odeur au lieu de ce à quoi elle devait obligatoirement s’adapter.
 
Ils entrèrent. Deux pas et Monsieur Saint-Pierre déclara:
- Des vapeurs méphitiques.
 
La surprise que ces mots produisirent du fait qu’ils proviennent de la bouche du concierge de l’école primaire des Saints-Innocents stupéfia Abigaelle qui se demandait comment il avait réussi, en l’espace de deux courtes minutes, à établir ce diagnostic qui lui semblait évident, mais exigeait tout de même certaines précisions pour la locataire. 
 
- Elles peuvent être toxiques. Certainement que l’origine se trouve dans la cave. À l’époque de la construction de cette maison on ne faisait pas d’analyses des sols. Très peu étaient en ciment, alors on ne pouvait penser à la pyrite qui résulte du fer alors que ces vapeurs se relient plutôt au plomb.
- Je ne connais pas l’histoire de cette maison, un peu au sujet du terrain, guère plus. Une chose que j'ai remarquée c’est que ces vapeurs que moi j’appelais des odeurs, disparaissent lorsque le froid s’installe pour resurgir au printemps. Je n’ai pas de souvenir si elles se répandaient l’automne dernier lorsque je suis arrivée.
- L’automne dernier, je ne sais pas si vous vous en rappelez, mais il a été plutôt froid. Il a ensuite été entrecoupé d’épisodes de chaleur, ce qui, je pense, expliquerait pourquoi en janvier l’ours noir se serait soudainement réveillé pour repartir à la recherche de nourriture.
- Ça m’apparaît un bonne explication.
- Avec deux amis de longue date, le chauffeur du bus scolaire et l’employé de la municipalité,  je m'amuse à collectionner les événements qui surviennent dans le village. Et à l’âge où nous sommes rendus tous les trois, permettez-moi de vous dire qu’on en a plusieurs, certains datent de longtemps.
-  Vous devriez fonder une société d’histoire afin de répandre vos connaissances.
- Vous me faites rire. Sachez que plusieurs personnes verraient cette idée d’un très mauvais œil. Il y a des histoires qui ont intérêt à demeurer cachées.
- Que dois-je faire pour régler ce problème, celui des vapeurs ?
- D’abord, considérez-vous chanceuse qu’elles ne vous aient pas encore détruit les poumons. Prenez pas de chance, faites-les vérifier. Laissez-moi deux jours et je serai peut-être en mesure de les éliminer.
 
Monsieur Saint-Pierre quitta la maison de l’enseignante qui remarqua, le voyant traverser la rue pour rejoindre sa voiture, qu’il semblait plus âgé de dos que de face.



Si Nathan avait su... (Partie 2) -31-

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