lundi 29 décembre 2025

LE BONHEUR, poème de Daniel Cyr

 


Lorsque, généreusement, mon Ami Daniel Cyr accède à ma demande de publier un de ses textes, le bonheur m'envahit; il se multiplie à l'idée que d'autres lecteurs, ceux du CRAPAUD entre autres, pourront s'en délecter.

Daniel est plus qu'un poète, je le définis comme étant cet «éclaireur» qui, du haut de sa rotonde, scrute les mouvements du temps extérieur, les décortique avec cette sensibilité flegmatique qui caractérise autant ses mots que ses idées. 

Ses yeux observateurs dénichent dans nos temps intérieurs l'endroit précis où un besoin de «rassurance» cherche quelques issues. De son âme philosophe, une vieille âme, de celles qui ont su capter  l'invisible, Daniel rend le visible plus clair, mieux accessible et... davantage intelligible.

Ce poème qu'en son nom je nous offre, LE BONHEUR, est beaucoup plus qu'un voeu à l'occasion de la nouvelle année, c'est un psaume en ces heures fragiles.


                                           Le Bonheur

    Le bonheur n’a point de trône,
    il ne règne pas.
    Il passe.
    Il est de ces hôtes invisibles
    que la vie envoie sans prévenir,
    comme un rayon d’aube
    qui fend la nuit sans la combattre,
    comme une clarté furtive
    posée sur le front des hommes fatigués.

    Il entre en nous
    à pas d’ange.
    Il ne frappe point aux portes orgueilleuses ;
    il glisse par les fissures du cœur,
    là où la douleur a laissé place au silence,
    là où l’homme a cessé de réclamer
    et commence à comprendre.

    Ô bonheur !
    Tu n’es ni richesse ni victoire,
    ni l’éclat tapageur des heures comblées.
    Tu es l’instant accordé
    où l’âme cesse de se débattre
    et consent enfin à respirer.

    Tu viens apaiser les tempêtes intérieures,
    non en les niant,
    mais en leur donnant un sens.
    Sous ton souffle,
    les larmes deviennent semence,
    la fatigue devient sagesse,
    et les jours les plus sombres
    apprennent à porter leur propre étoile.

    Mais tu es libre,
    farouchement libre.
    Tu refuses la chaîne,
    tu fuis la cage,
    tu te dérobes à la main qui veut te saisir.
    Car demeurer serait te trahir :
    tu deviendrais habitude,
    et l’habitude est une nuit sans mémoire.
    Lorsque tu t’éloignes,
    l’homme te croit perdu.
    Il se trompe.

    Tu ne pars jamais sans laisser
    un frémissement de lumière
    au fond de la conscience,
    comme un rappel secret
    que la joie existe
    et qu’elle a déjà été vécue.

    Tu te caches alors,
    non par indifférence,
    mais par miséricorde.
    Tu laisses l’homme marcher seul,
    chuter, se relever,
    apprendre la gravité du monde,
    afin que ton retour
    ne soit pas banal,
    mais reconnu.

    Et lorsque tu reviens — car tu reviens toujours —
    tu ne reviens pas le même.

    Tu reviens plus profond,
    plus vrai,
    plus humble.

    Tu trouves une âme moins avide,
    une espérance plus lente,
    un regard capable de gratitude.
    Alors, le bonheur cesse d’être désir :
    il devient accord.
    Il n’est plus promesse,
    il est présence.
    Il ne crie pas,
    il éclaire.

    Et l’homme comprend enfin
    que le bonheur n’était pas à atteindre,
    mais à accueillir ;
    non à retenir,
    mais à honorer dans son passage.

    Car le bonheur n’est pas l’éternité,
    mais il en est la preuve.
    Hommes, souvenez-vous !
    Ne maudissez point l’heure où le bonheur s’éloigne,
    car ce n’est pas un abandon,
    c’est une leçon.
    Ne confondez pas l’absence avec le néant,
    ni le silence avec la fin.

    Ce qui fut vrai un instant
    demeure vrai pour toujours
    dans la mémoire de l’âme.
    Respectez le bonheur comme on respecte la lumière :
    on ne la retient pas,
    on s’en éclaire.

    Qui veut le posséder le détruit ;
    qui sait l’attendre le mérite.
    Marchez donc sans amertume,
    car chaque pas porté avec droiture
    prépare son retour.

    Vivez avec assez d’humilité
    pour reconnaître l’instant,
    et assez de courage
    pour le laisser passer.
    Car le bonheur n’est pas une récompense,
    il est un signe.
    Il ne couronne pas les vies parfaites,
    il visite les consciences éveillées.
    Et lorsque, dans la nuit des jours,
    il reviendra frapper à votre cœur,
    ouvrez sans peur.
    Non pour le garder,
    mais pour lui dire merci.

    Car avoir connu le bonheur,
    fût-ce une seule fois,
    c’est déjà ne plus jamais être tout à fait perdu.

    - Daniel Cyr

dimanche 28 décembre 2025

Projet entre nostalgie et fantaisie... (38) CONTE D'HIVER


UN PEU DE CHANGE S’IL VOUS PLAIT ! MERCI.

                        (Conte d’hiver)

Ce texte est écrit respectant la nouvelle orthographe. -



    L’enflure à son pied droit le fait souffrir. De plus en plus.
En avant-midi, Lou s’installe tout près de la sortie du métro. Centre ville. Même endroit, toujours. Il déambule tendant la main; parfois, un gobelet de café en carton récupéré dans un panier à ordures lui sert de sébile; il le présente aux passants dans l’espoir de recueillir un peu de monnaie. Du « change » comme il dit.

- Un peu de change s’il vous plait ! Merci.

Aujourd’hui, son pied droit l’empêche de marcher comme d’habitude. Se tenir debout : un supplice. Lou, assis près du trottoir glacé, un peu en retrait pour ne pas casser les pieds des gens, mais surtout éviter d’être interpellé par les policiers qui surveillent le coin regorgeant de revendeurs de drogue. Jambe étendue et main offerte, la main qu’une mitaine verglacée cache à peine des doigts rougis par le froid, jaunis par la nicotine; Lou attend. Il quête.

Hier soir, au refuge - un peu avant le souper offert aux sans-abris qui réussirent à se pointer à l’heure prescrite donnant droit à un lit pour la nuit - le grand Ben, un bénévole de longue date, lui suggérait de se rendre aux urgences pour faire examiner ce pied qui, jour après jour, le ralentit.

- Tu devrais y voir.

Le grand Ben est conscient qu’il parle dans le vide, un grand vide blanc. Il sait toutefois que si Lou ne s’occupe pas de cette enflure, bientôt on l’empêchera de dormir ici, à cause de la difficulté qu’il aura à enlever sa botte : pas de bottes dans le dortoir, ça fait partie du règlement.

Lou, dans la neige, semble assis à l’entrée d’un igloo. Il doit faire bonne impression, tout au moins ne pas paraitre trop répugnant. Le journal offert gratuitement aux usagers du métro lui sert de coussin. De l’autre côté de la rue, dans la vitrine immaculée du magasin de disques, une silhouette apparait, barbouillée de soleil, la sienne, puis disparait dans la neige qui forme un rideau mobile sur l’immense fenêtre.

Il souhaite recueillir un peu de sous. Pour sa dose. Celle qui rendra l’enflure moins douloureuse; celle qui pourrait lui attiédir l’intérieur. Une autre neige, moins froide celle-là. Plus étourdissante. Grisante.

Les gens passent. Eux aussi ont froid. Entièrement préoccupés à se maintenir debout, ils solidifient leurs pas sur un trottoir qui tient plus de la patinoire qu’à un poste de péage pour sans-abris auquel ils sont habitués. Les demandes pour du « change » sont tellement nombreuses de coin de rue en coin de rue, qu’on finit par les prendre pour des bornes identifiant les intersections.

Lou tente de bouger ses orteils. Pour ceux du pied droit, rien à faire.

Sa technique est simple : ne pas importuner les promeneurs; adopter l’air sombre de celui qui semble seul dans la vie, l’abandonné pour qui une pièce de monnaie permettra de se payer un café chaud; les gens qui déambulent occasionnellement ici s'y laissent prendre. Les habitués le savent très bien, eux, les sous lui permettront cette dose après quoi il atterrira à nouveau dans ce monde que la froide réalité héberge. Mais là, tout ressemble davantage à de l’indifférence féroce comme ce blizzard qui siffle derrière lui.

Les tourbillons du vent transportent de grands jets de neige qui se fracassent sur la vitrine du magasin de disques. Ils s’y imprègnent tels des fantômes flous que l’air diluerait sur un écran virtuel projetant des formes diaphanes.

Lou regarde devant lui, spectateur d’une représentation imaginaire dont il serait l'origine.

- Un peu de change s’il vous plait ! Merci, dit-il machinalement.


L’enfant n’a pas plus de quatre ans. Cinq, maximum. Elle ralentit le pas, surprise d’apercevoir sur la frise du trottoir, écroulé sur la neige de plus en plus grise, un grand jeune homme pas du tout habillé pour jouer dehors. L’enfant qui n’a pas plus de quatre ans sait ce que cela signifie « jouer dans la neige ». Ce n’est pas cela qui se déroule devant ses yeux étonnés.

Lou ne l’a pas remarquée, tout occupé à fixer l'écran sur lequel des images timidement se marouflent.

Son pied droit le fait souffrir.

Le « clic » de deux pièces de monnaie qui s’entrechoquent passant d’une mitaine rouge d’enfant à un gobelet de café comprimé par deux mains gelées ne réussit pas à distraire Lou de la fresque qui s’organise délicatement sur la fenêtre de l'autre côté de la rue.


Lou y voit un enfant… 
d’à peine quatre, cinq ans tout au plus… 
plutôt grand pour son âge… 
une expression mélancolique 
ou nostalgique au visage, difficile à dire … 
il donne l’impression ne pas trop saisir 
ce qui lui arrive, 
mais quelque chose arrive, 
de pesant, 
comme impossible à recevoir 
ou à supporter. 
Il fait blanc dans une chambre froide.

Lou plisse les yeux. 

L’enfant sur la vitrine du magasin de disques est seul dans cette chambre. Debout dans la blancheur d'une pièce semblable à l’intérieur d’une tempête de neige. Il grelotte, mais le froid ne semble pas en être la cause. La solitude ? Peut-être. Un store blanc bouche l'unique fenêtre. Les murs sont à l’identique. Un enfant immobile comme une statue de glace auprès d’un lit défait. Une couverture, entre laine et coton, enroulée à son pied droit. Il. Oui, il s’agit bien d’un garçon. Il a. Oui, il est aussi vivant que cloué sur place. Il a mal. On croirait qu’il souffre. Personne ne semble répondre à la quête que sa bouche ouverte ravale.

Des images se déroulent devant les yeux de Lou, ranimant de lointains souvenirs, d’une autre époque; celle d’une chambre, d’un store ébréché, de murs blancs, d’un lit dont la couverture disparue réapparait enroulée autour d'un pied bleui par une quelconque douleur secrète.

Lou cherche, unique spectateur conscient de ce qui se déroule sur la vitrine d’en face, il cherche… mais son pied lui fait mal… aussi mal qu’à un enfant seul, rivé à un pieu au centre d’une chambre blanche.

- Tu ne devrais pas rester là, dit une femme, sans doute la mère de l’enfant de quatre ans, cinq tout au plus, une enfant qui le regarde, impavide, sa mitaine rouge vide de deux pièces de monnaie.         Il fait un temps à écorner les bœufs. Avec ce vent qui souffle, c’est terrible comme on gèle.

- Un peu de change s’il vous plait ! Merci.

Ces quelques paroles l’ont éloigné des images projetées sur l'espèce de paravent invisible aux yeux des passants. L’enfant de quatre, cinq ans tout au plus, ne le quitte pas des yeux; elle ne comprend pas pourquoi ce grand jeune homme aux yeux jaunâtres, aux cheveux calamistrés, aux doigts enflés, pourquoi demeure-t-il là à ne pas jouer dans la neige comme elle sait le faire ? Puis elle va reprendre la main de sa mère qui la conduit vers une autre intersection.

Deux sous blancs se sont retrouvés au fond d'un gobelet en carton.


Aucun son, que les images d’un film qui se déploie contre des bourrasques de vent hurlant dans le dos de Lou. Images en noir et blanc. Blanc surtout. Fantomatique. Les instruments de musique qui décorent la vitrine du magasin de disques se sont tus alors que le « quêteux » replonge dans ce flou cinématographique, cherchant à oublier l’enflure à son pied droit.

Est-ce un songe ? Un rêve ? Le début d’un délire ? La douleur prend-t-elle une autre route pour mieux se faire entendre ? Lou ne le sait pas. Il ne voit qu'un enfant debout au milieu d'une chambre blanche, un infernal silence bavant de sa bouche, tel un cri éteint, un pleur cherchant à le noyer. 

Un coup de vent dans le cou comme une attaque au fouet. L’enfant regarde Lou. Leurs yeux deviennent jumeaux.

Lou, au-delà des couleurs elles-mêmes, reconnait dans les diverses teintes de blanc, les odeurs qui les enveloppent. La plus forte, celle de l’urine qui coule le long de la jambe de l’enfant. Est-il enfermé dans cette chambre depuis un bon moment ? On étoufferait pour moins que cela. Impossible de savoir durant quelle saison ont lieu ces événements. C’est blanc, un blanc aseptisé. Tout autour. Partout. Un blanc de nulle part, d’été ou d’hiver !

Lou concentre son attention sur la vitrine. L’enfant, paralysé dans sa position figée, le regarde à nouveau. L’appelle-t-il ? Impuissant à répondre, Lou se sent attiré par ce regard stupéfait. C'est en eux qu'une froideur inexpliquable se ressent.   

L’enfant a bougé. Sur sa droite. À la main, il tient un objet. Ça semble être… Il s’y accroche. Lou cille des yeux. Une bougie ? Un lumignon ? L’enfant a soulevé l’objet pour le placer devant lui, le tendre du bout de ses doigts vers quelque chose ou quelqu’un.

- Non, crie Lou.

Les passants n’ont rien entendu, n’ont pas interrompu leur marche chancelante sur ce trottoir glacé, seul chemin vers le bout de leur course.

Lou veut se lever, traverser la rue, se projeter dans la vitrine, mais son pied le ramène à la réalité, alors le personnage s’efface, l’enfant soulevant une chandelle à bout de bras disparait.


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Un cri éternue à l’intérieur du cerveau de Lou. Quelqu’un vient d’écraser son pied endolori:

- Peux-tu t’enlever de mon chemin, espèce de débile !

Lou hésite entre l’écran embrouillé de neige et cet adolescent qui précipite sa marche vers la bouche du métro après lui avoir marché sur le pied droit. Le mal voyage entre le pied, le cœur et le cerveau dans de lancinants allers-retours. L’eau qui remplit ses yeux devient un filet de glace esquissant un sillon translucide sur ses joues. 

Lou cherche à retrouver le film sur la vitrine d’en face. L’enfant n’y est plus. La chambre est fermée. Il voit plutôt, au pied d’une porte, un rai de lumière très pâle que la lueur d’une bougie ou d’un lumignon soulignerait. Au centre de cette porte, un écriteau : DANGER, REPAIRE D’ADOLESCENT.

Mais où se trouve l’enfant ? Que lui est-il arrivé ? Ce blanc qui l’habillait de la tête aux murs, cette couverture enroulée, tachée d’urine, et ce regard hâve dirigé vers l’inconnu, tout aurait fui ?


Lou a la vague impression qu’un bout du scénario lui échappe. La pellicule sur laquelle on l’a plaqué s’est-elle emmêlée ? Il cherche à rabouter le temps entre le plancher de cette chambre qu’un rayon de lumière dessine et l’autre, la chambre blanche de l’enfant éberlué. Un espace, un passage les uniraient-ils ?

Le vent ne se laisse pas intimider. Il tourbillonne sans arrêt de gauche à droite, se moquant des obstacles, pour finalement se plaquer à nouveau sur le grand écran improvisé que les yeux de Lou ne quittent plus. Le froid qui accompagne le blizzard charrie ses bruits striduleux dans tout l’espace, à la fois restreint et contenu, puis deviennent de plus en plus muets pour le grand bonhomme au pied droit souffrant. Vent et froid ne l’atteignent plus. Des images d’un autre temps embabouinent son attention.

Un peu comme si on venait de placer l’œil d’une caméra par le trou de la serrure - celle de la porte derrière laquelle un adolescent, seul aussi, étendu sur un matelas, les oreilles camouflées sous les écouteurs d’un baladeur - on voit une pièce tapissée à la manière de toutes les chambres d’adolescents.

Lou est fasciné par la lumière. Douce. D’un jaune particulier, celui des ampoules électriques dissimulées sous des abat-jours improvisés. Ici, il lui semble qu’on ait utilisé un vêtement, à moins que ce ne soit une couverture, entre laine et coton, difficile à dire, mais l’organisation fait en sorte que la lumière ne permet pas de tout distinguer, de tout préciser. Il faut deviner dans ces reflets bigarrés le peu d’objets meublant la pièce.

Le noir et le blanc, surtout le blanc, ont laissé la place à un jaune hermétique.

Étendu par terre, sur un étroit matelas, un adolescent filiforme - il s’agit bien d’un adolescent - bouge la tête au rythme d’une musique provenant du baladeur. Ses mains battent la mesure deux secondes, puis s’immobilisent. Ses pieds nus se croisent l’un sur l’autre tel un crucifié : le droit sur le gauche. Ses yeux sont fermés. La lumière jaune abricot n’est pas assez puissante pour lancer de l’ombre sur les murs « posterisés ».

Lou, subjugué par la lenteur de la scène trainarde offerte à lui sur la vitrine givrée, sourcille, cherchant à déceler la suite du script sans paroles.

Le jaune tiède prend la place du blanc froid, celui de la chambre de l’enfant tenant un lumignon. Le jaune plaqué au sol ne permet pas de voir autre chose que l'adolescent allongé sur un matelas, que ces murs se cachant derrière des noirs mouchetés. Un silence rempli de mouvements entoure l’adolescent, l’enveloppe alors qu’il écoute sa musique hurlante.

Trois ou quatre personnes défilent derrière la vitre du magasin de disques. Les hologrammes disparaissent instantanément. Lou revient à son pied. Le droit. Il jette un regard autour de lui comme s’il revenait d’un ailleurs l’ayant largué hors du temps. Rien n’a changé; le froid, le vent, la neige solidifient encore les traces gelées des passants. Quelques confettis de neige égaient ce rigoureux matin d’hiver.

Puis réapparait l'adolescent sur cet étrange moniteur à images, la vitrine qui doucement se givre, s’embue. Il se lève l'adolescent, difficilement comme s’il devait s’arracher à l’attraction du plancher. Recule-t-il ? Il risque de tomber en évitant de s’embarrasser dans le matelas. Il enlève les écouteurs plaqués sur ses oreilles. Recule encore un peu. Au pied droit, une seringue plantée. Les ongles des orteils sont rouges.

Lou porte attention aux gestes de l’adolescent alors que la température ambiante, celle de la chambre, lui semble chuter de plus en plus. Bientôt, deux corps entièrement frigorifiés ne répondront plus à leurs commandes.

Un adolescent s’extirpe de la grande vitrine… 
entre par la grande porte invisible 
du magasin de disques… 
évite de s’embarrasser sur les pianos à queue, 
les violoncelles silencieux 
et les feuillets de partition de musique.

Lou enlève ses mitaines trouées. S’avance un peu. Oublie la douleur souquée à son pied droit. Se retrouve derrière l’adolescent qui déambule sur le plancher recouvert d’un amas semi-liquide ne ressemblant en rien à la neige étendue dehors. Lou le suit. Où va-t-il ? Comment peut-on clopiner dans un magasin aussi vaste, une seringue plaquée au pied droit ? Demeurer inaperçu ? 

Lou le talonne. La chaleur blanche passe au jaune. Son pied droit insensibilisé, il marche derrière un spectre se dirigeant vers un endroit précis, de lui seul connu. L’adolescent franchit tous les obstacles qui se dressent devant lui comme s’ils étaient d'invisibles présences. Jamais il ne se retourne. Ne se sent ni épié ni poursuivi. Il marche au-dessus de cette espèce de terreau nival sans laisser ni trace ni piste.

Lou rejoindra l’adolescent dans ce couloir où les présentoirs de disques sont installés. Ne le voit que de dos. Un dos transparent. Et s’il se retournait ? Si l’adolescent aux pieds nus, s’il se retournait, Lou saurait-il le reconnaitre ?

Une musique emplit le magasin de disques. Elle passe des chants de Noël à des airs de guitare électrique. Lou reconnait quelques accords; ils résonnent dans sa tête comme s’il portait des écouteurs aux oreilles. 

La musique enveloppe l’adolescent qui s’immobilise à quelques pas de Lou. Se retourne. À la main, comme une bougie tendue, un lumignon peut-être. L’adolescent, corps plié, tête baissée, lève ce morceau consumé devant les yeux stupéfiés de Lou.

Une fois l’adolescent complètement redressé, 
ce que Lou voit devant lui... 
un être sans âge, 
sans couleur, 
dont la figure a pris la forme d’un écran 
sur lequel se projette… 
une lueur très faible, 
celle de la bougie… 
d’un lumignon.

À l’employé du magasin qui l’interpelle, Lou répond :
- Un peu de change s’il vous plait ! Merci.


4 janvier 2010




vendredi 26 décembre 2025

Si Nathan avait su... (Partie 2) -28 - Revu et corrigé


La musique, une flûte japonaise enveloppée d’irréguliers coups de tambour, provenait d’un délicat haut-parleur installé au-dessus de la porte moustiquaire. Elle fuyait vers la berge de cette rivière Croche qui ressemble à un lac, laissant des rhizomes d'écho la transporter au loin. Quelques instants après, monsieur Granger la rejoignit.
 
- Vous aimez la musique japonaise ?
- J'avoue ne pas y être habituée.

Le président de la commission scolaire laissa les notes s’imprégner entre eux, modifiant subito l’atmosphère que leur conversation avait installée ? Poussait-il Abigaelle vers une autre ambiance avant que ne s’achève cette rencontre pour le moins surprenante, qui, aux yeux de l'enseignante, n'avait pas approfondi, à tout le moins apporté un éclairage précis aux sujets abordés depuis son arrivée ?


- Vous avez voyagé au Japon, monsieur Granger ?
- Un rêve qui n’a pu se réaliser… jusqu’à maintenant du moins.
- Je ne veux pas être indiscrète, mais qu’est-ce qui vous en empêche ?
– Absolument rien. Vous avez raison. Toute ma vie, j’ai travaillé à la commission scolaire, de son existence quand elle relevait du Département de l’Instruction publique jusqu’à aujourd’hui. J’agissais comme inspecteur d’école sur un immense territoire. La tâche s’avérait compliquée au début alors que j’avais à traiter avec les communautés religieuses. Elles régentaient les écoles et les hôpitaux, mais surtout, elles n’aimaient pas qu’on scrute leurs livres, si vous voyez ce que je veux dire.  
- J’en déduis que leur pouvoir était énorme.
— Si vous pensez que madame Saint-Gelais a une attitude de caporale… eh bien, consolez-vous, ce n’est rien en comparaison de ce qui prévalait il y a encore moins de vingt ans.

La musique se fondait en de longs et harmonieux élans semblables à des vagues. Parfois, la flûte appelait le tambour au silence, laissant entrer un piano éloigné du centre musical. Tout favorisait la méditation.


 


- Sans raconter ma vie, Abigaelle, permettez-moi de vous lancer quelques tournants qui l’ont marquée. Je suis né aux États-Unis, dans le Massasuchets, à Lowell. J’ai sept ans lorsque Jack Kerouac naît en 1922. Je ne l’ai jamais connu, puisque mes parents ont déménagé au Canada comme plusieurs Canadiens français déçus de ne pas avoir trouvé les bienfaits de « l’American way of life ». Nous sommes arrivés ici, dans ce village des Saints-Innocents, bénéficiaires du programme provincial octroyant une terre à ceux qui voulaient s’y établir pour la défricher. Mon père a toujours été obnubilé, je dirais même obsédé par le sol. Aux États-Unis, il vivait dans une petite maison sise sur un terrain aussi étroit. Je l’entends encore répéter « le sol, c’est l’indépendance. » Rapidement, il acheta de nombreux terrains autour du village, principalement ceux sans valeur aux yeux de leurs propriétaires. J’ai hérité de cette passion. Mais c’est une autre question. L’âge scolaire venu, il me fallait  marcher quelques kilomètres, mais j’adorais l’école au point que je lui aurai consacré ma vie. Inspecteur régional puis, jusqu’à la retraite, créateur d’écoles. Celle des Saints-Innocents m’aura donné le plus de satisfaction, autant en raison de son architecture que de sa modernité. Il aura fallu des années avant que l’on reconnaisse ses qualités. Aujourd’hui encore, elle demeure un modèle à suivre dans la construction des écoles primaires. 
- Vous pouvez en être fier, monsieur Granger.
- Je n'ai pas participé à l'élaboration des plans devant mener à la construction des « polyvalentes » ; un nid de crabes qui n'est pas, me semble-t-il, entièrement vidé. Je déteste les conflits. Entre autres celui opposant l’ancienne directrice de l’école et mademoiselle Germaine ; il aura puisé creux dans mes réserves d’énergie. Lorsque le ministre de l’Éducation que je connaissais depuis un certain temps me traçait les grands objectifs du système qu'il entrevoyait pour la province de Québec dans son entier, il ne cessait de dire que ce n’est pas le béton qui compte, mais ceux et celles qui animeront les classes. Je n’en voyais pas beaucoup dans ma commission scolaire. Je lui en ai glissé un mot. Vous entendrez dans le village, si ce n’est déjà fait, que je suis friand de mes contacts en haut lieu. C’est exact. Ils servent à faire avancer les choses. Je suis de ceux qui veulent de l’élan, qui agissent pour le progrès. Le ministre m’a alors parlé d’une jeune femme australienne, fille d’un gynécologue célèbre associé au Dr Morgentaler, et doctorante à l’Université Laval de Québec.
- Je ne peux oublier l’entrevue que nous avons eue ensemble. Vous seul avez pris la parole. Les autres membres du comité vous écoutaient, vous regardaient avec une profonde admiration.
- Il y a dans toute situation un… « mais ».
- Pouvez-vous être plus précis ?
- Je vous offre un thé ? Pour accompagner cette musique, rien de mieux qu’un thé vert.     Et monsieur Granger entra dans le chalet, laissant vaciller l'énigme contenue dans ce dernier mot.


Sans être un vieil homme, le président de la commission scolaire présentait aux yeux de Abigaelle comme deux visages, deux personnalités. L'administrateur qui se serait forgé par lui-même, ayant créé ses propres outils pour remplir efficacement ses fonctions, se consacrant entièrement à une tâche qui apparaissait plus importante que lui. Au-delà de cet être fondamentalement ancré dans sa passion, il savait se retirer sans jamais être loin, s'isoler, ici, dans cet espace partiellement sauvage pour s’y ressourcer. L’enseignante ne pouvait savoir s’il y recevait bien des gens. Avait-il des amis ou encore des parents ? Elle n'entrera pas sur ce terrain, mais constatait tout de même la présence de deux chaises autour de la table qu’habillait une nappe en dentelle.

— Oui, il y a toujours un « mais », comme je le disais. Parfois, cela revêt un secret, une volonté de taire ce qu’on sait, qu'il n’est pas pertinent d'en dévoiler le contenu ou imprudent de le faire. Vous verrez, avec le temps, que ce village qu’on vous a presque imposé, si je peux me permettre cette affirmation, révèle des histoires essoufflantes, de juteux conflits familiaux et des intérêts personnels écorchant parfois la légalité. Nous sommes si peu enclins à répandre le bonheur, trop occupés à manœuvrer avec nos malheurs. Ma famille, j’ai oublié de vous préciser qu’elle est maintenant réduite à mon humble personne. Mes parents sont décédés depuis longtemps et j’ai perdu mon épouse alors qu’elle donnait naissance à notre fille qui n’aura pas survécu à un accouchement digne du moyen-âge.
- Vous m’en voyez profondément désolée.
- Abigaelle, si vous me le permettez, ne prenez pas l’habitude de manifester votre émotion devant un événement auquel vous n’avez pas participé, auquel vous ne pouvez rien faire d'autre que de le recevoir à titre d'information, à la limite, un fait divers.   
- Je retiens.
- Le ministre de l’Éducation m’a informé dans le détail sur vos activités lors de la Crise d’octobre ‘70. Sachez que cela n’a aucunement modifié ma décision. Votre palmarès scolaire m’impressionnait davantage que le fait d’avoir servi de courrier entre deux cellules terroristes.


Abigaelle recula sur sa chaise. Elle retenait, autant qu’il lui était possible de le faire, la surprise que les mots de monsieur Granger venaient de lui servir sans manifester de jugement. 

Devait-elle ouvrir sur le sujet ou s’en tenir à la position qu’elle avait adoptée auprès de Herman Delage, à savoir que tout cela maintenant fait partie de son passé, que la justice a tranché ? Le silence lui parut être la meilleure avenue à emprunter.

- Comment va votre père ? 

Le président de la commission scolaire posait cette question avec l’allure stoïque d’un samouraï japonais.



                           






































































 
 



                                                                                        

dimanche 21 décembre 2025

Projet entre nostalgie et fantaisie... (37) CONTE DE NOËL

Ce texte date du 23 décembre 2005, au tout début de la création du blogue LE CRAPAUD GÉANT DE FORILLON

Les premiers billets avaient pour narrateur un grand-père vivant à l'Anse-au-Griffon, en Gaspésie.

De saut de crapaud en saut de crapaud, une certaine architecture s'est installée, quelque part entre le conte, la fiction et le mémorial.




Conte de Noël

Ce matin-là, un matin d’une éclatante blancheur, appelait notre grand-père vers la grève. Une froidure hivernale à geler la mer. Un vent en provenance du nord soulevait la neige. Aveuglante. Tourbillonnante. À quelques heures de la fête de Noël, journée embellie par la mélancolie, il ne put résister au besoin de remplir ses poumons d’air salin qui, s’infiltrant en lui, s’amusait à ballotter des souvenirs enfouis, à secouer le sépia des images qu’on déballe en cette période de l'année et se redire, une fois de plus, que la vie est belle...

...autant que l’institutrice qui arriva à l’Anse-au-Griffon, la première que le village reçut dans son histoire. Elle portait un prénom prédestiné : Ève.

À l'époque, celle où notre grand-père entra à l’école pour une première fois, et par la suite, la maîtresse d’école demeurait sur les lieux. Je veux dire par là qu’une fois en place, elle risquait d’y demeurer un bon moment. Voilà sans doute l’ancêtre de la sécurité d’emploi. On lui offrait, à titre d’avantage relié à la tâche, la résidence, le bois pour l’hiver et un chèque mensuel, dont je tairai la teneur.

Éve Gaudreau. Grand-père peut encore, si longtemps après, redessiner dans son cœur et à l'intérieur de son âme, la beauté de cette jeune fille provenant d’un tout petit village situé à quelques minutes du sien, Saint-Maurice-de-l’Échouerie. Sa vie durant, lorsqu’elle en parlait, c’est d'un mouvement des lèvres donnant l’impression qu’un baiser s’en dégageait ; elle le nommait L'Échouerie. Une chevelure noire, remontée en toque,  des yeux oscillant entre vert et bleu, un visage si fin, si doux sur lequel les reflets des bougies qu’elle aimait installer un peu partout dans la salle de classe, s’arrêtaient pour y laisser une légère et gracieuse teinte oranger.

Je crois que dès le premier jour notre grand-père tomba follement amoureux de l’institutrice. Se dirigeant vers lui, elle prit sa main et lui assigna une place dans ce local caméléon - la texture des couleurs se transformait selon les saisons - une place qu'il jugea trop éloignée du bureau de l'enseignante. Elle combinait les élèves de manière à ce qu’un ancien prenne en charge un nouveau. Pour les filles qui étaient moins nombreuses, Ève les pairait afin de ne pas froisser les scrupules de la population. Notre grand-père, nouveau dans la classe de Mademoiselle Gaudreau, fut installé à l'arrière, seul dans son banc.

C'était ce septembre avant le Noël dont il sera question.

- Quel est ton prénom?

La voix chatouillait ses oreilles, encore maintenant il sait la faire rejaillir dans sa mémoire parfois faillible. Minuscule tintement, celui du vent accroché aux capteurs de rêves.

- Jean, répondit-il, des larmes dans la voix.
- C’est ton premier jour. Je comprends que tu puisses trouver cela difficile, mais tout ira bien.

Il la vit, de dos, retournant à la table qui lui servira de bureau tout au long de sa carrière. Lorsqu’elle réapparut dans toute sa grâce, lui adressant un sourire comme un envol d’ange, notre grand-père sut que l’école devenait le portail du ciel.

Ève demeura la maîtresse d’école de l’Anse-au-Griffon si longtemps qu’elle aura enseigné à plusieurs générations de petits Gaspésiens. Tous l’aimaient. Tous, mais aucun comme notre grand-père.

Ce qui, entre autres, caractérisait l’enseignante et s’incrusta dans l’âme même de notre grand-père, c’est le rituel du conte qu’elle avait instauré dans sa classe, en fait dans toutes ses classes. Elle racontait avec cette voix chantante d’où sortaient des sons mélodieux, des histoires tellement fantastiques, magiques parfois, que les rêves qui en découlaient, se paraient de couleurs et d’odeurs si vraies que la réalité devenait fade devant elles. C’est le vendredi, quelques minutes avant qu’elle ne laisse partir ses élèves pour un trop long congé selon notre grand-père, qu’elle s’assoyait à sa table, s’éclaircissait la voix avant de littéralement projeter les enfants dans l’imaginaire.

Ce matin-là, à quelques heures de Noël, revint à la mémoire de notre grand-père ce conte qu'elle leur adressa.


- Nous arrivons aux portes de Noël, je vais donc raconter une histoire qui vous suivra un peu comme un cadeau durant toute la période des Fêtes. Avant de commencer, je veux que vous sachiez que les contes reposent toujours sur du solide. On les arrange pour que ça soit beau, mais il y a toujours un fond de vérité. Aussi, celui-ci je ne le lirai pas, je vous le raconte de mémoire puisque c’est dans mon village de l’Échouerie qu'il s'est présenté à nous.

Notre grand-père Jean ne savait trop s’il devait se concentrer sur les paroles qui viendront d’une voix qui le chamboulait ou sur l’histoire. Il se plaça en mode écoute. Il ne fut pas déçu.

- Il était une fois, à l’époque où la Gaspésie se trouvait encore isolée du reste du monde, dans le si beau village de l'Échourie, une jeune fille qui ne croyait pas, mais pas du tout que la terre soit ronde. Elle voyait bien, fixant l’horizon au bout de la mer, qu’une courbe s’immobilisait semblant regarder à babord et à tribord. La jeune fille s’amusait à descendre vers la grève tous les jours. Les saisons transformaient ses traces, parfois en de petits trous grands comme des souliers qu’aussitôt la mer remplissait, parfois en des pistes neigeuses s’imprimant derrière elle. Ce matin du 24 décembre, comme à son habitude, marchant dans une neige poudreuse, elle s'immobilisa comme un lièvre au garde-à-vous, distinguant tout au loin, accrochée au bout de l’horizon visible, une sorte d’oiseau qui lui semblait immense. Elle connaissait bien les mouettes et les cormorans de l’été, mais un oiseau de cette stature s’envolant vers les berges enneigées et granuleuses, elle ne pouvait dire exactement ce que c'était. S’approchant de plus en plus, la majesté de ses ailes, la couleur de son plumage et ses griffes acérées, tout inspirait la crainte. Dans un long geste ralenti, il se posa aux pieds de la jeune fille, secoua le frimas que son lent atterrissage avait versé sur lui, telle une poudre farineuse emmêlée à la neige fondante. Ses yeux, des billes d’une noirceur infinie fixaient la spectatrice abasourdie mais qui, aussitôt sentit l’inquiétude se dissiper.

- Je viens du pays rond, dit-il dans un caquetage qu'elle déchiffra facilement, surprise de l’entendre lui parler et de pouvoir si bien le comprendre.
- Mais il n’existe pas ce pays, reprit-elle une fois l'étonnement volatilisé.  
- Si, là-bas, accroché à la ligne d’horizon. Regarde bien, ne te laisse pas distraire par le parallèle des lignes, le perpendiculaire des objets qui s’y dirigent ou toute géométrie essayant de te démontrer que le paysage est un long chemin qui tombe dans le néant, et tu verras le pays rond. On ne peut venir de quelque part qui n'existe pas. J’en reviens. J’y retournerai. S'il m'attend et me reçoit, c'est qu'il existe. 
- Comment puis-je être certaine que tu dis la vérité?
- Tu n’as pas à l’être. Comment es-tu sûre que la porte du vide soit cet horizon qui se profile devant tes yeux, celui que tu viens saluer depuis la grève ? Que devant toi, cet immense invisible à tes yeux, soit la fin de tout et le début de rien ?
- On me l’a dit. À moi, aux autres avant moi et nous le répéterons à ceux qui suivront. Parce que voilà la vérité.
- Laisse-moi te dire. Les grandes vérités qui alimentent ton monde proviennent de légendes imaginées, d’histoires imaginées, de contes imaginés que vous vous transmettez pour combattre la peur. Vous, les humains, avez ce besoin absolu d’immobiliser tout ce qui bouge pour en repérer les dangers. Vous vivez dans une continuelle crainte. Les étoiles ne devraient pas susciter l'inquiétude car elles sont vos ancêtres. Le vent ne devrait pas vous effrayer, il vous apporte des ambassades. Les saisons que vous avez nommées ne servent qu'à situer l'espace et le temps. La nature doit être un miroir reflétant la vie et le rêve. L’horizon, là où se cache le pays rond, une occasion de voir plus loin et plus grand.

L’oiseau poussa sur ses pattes avec une telle ardeur qu’en quelques envolées, la jeune fille le perdit de vue. Pas entièrement, car elle suivait cette tache dans le ciel jusqu’au moment où un minuscule point noir se percha sur l’horizon. 

À ce moment-là, pivotant la tête de gauche à droite, elle s’aperçut que la grève s’étendant vers les villages du côté du soleil levant puis ceux du soleil couchant, était bien petite par rapport à la vastitude s’étendant au bout de ses yeux.

Elle fit quelques pas. S’arrêta. À son grand étonnement, une fleur rouge se hissait de sous la neige. Un 24 décembre ! Sur la grève ! Une fleur ! Miracle ou cadeau abandonné par l’oiseau du pays rond souhaitant lui démontrer que la réalité dépasse ce sur quoi nous nous appuyons pour la définir ? Elle se pencha pour la cueillir afin d’apporter avec elle la preuve de la véracité de son histoire. Mais elle hésita, se disant que les preuves ne servent à rien d’autres qu'à alimenter notre ignorance, à brocarder nos rêves.

Elle lui donna un nom : poinsettia. Enfin, c’est comme ça qu’on l’entendit prononcer de sa bouche, mais en fait elle l’appela le point qui est là… là, pour là-bas.


Ève, l’institutrice, marqua un long moment de silence à la fin de son histoire. Elle promenait un regard sur chacun de ses élèves, s’arrêta dans les yeux envoûtés de notre grand-père. Elle sourit. Leur souhaita de joyeuses fêtes et les laissa partir.

C'est à ce moment-là que notre grand-père entreprit ses longues promenades sur la grève, cherchant quelque part dans les airs tout au fond de l’horizon, un minuscule point noir qui s’approcherait de lui... un poinsettia au bec.

Joyeux Noël.

23 décembre 2005
   

vendredi 19 décembre 2025

Si Nathan avait su... (Partie 2) - 27 - Revu et corrigé



- Je ne désespère pas qu'un jour nous assistions à la venue de transformations fondamentales dans notre système d’éducation. Ce ne sont pas des changements, mais des transformations. La volonté politique du gouvernement actuel est gage d’un avenir intéressant, enchaîna Abigaelle.
- Jeanne Lapointe est votre maîtresse de thèse.
- En effet. Elle a beaucoup insisté lors de la rédaction du Rapport Parent sur l'importance de l’enseignement au préscolaire devant être considéré comme l’assise de notre système. Certaines études contemporaines semblent induire que les trois premières années d’un enfant à l’école sont déterminantes pour sa réussite scolaire.
- Elle a parfaitement raison. Je suis convaincu qu’elle vous guide bien dans vos recherches.
- D’abord une littéraire qui a versé ses compétences auprès de nos plus importantes écrivaines. Pensons à Gabrielle Roy, Anne Hébert et Marie-Claire Blais.
- Il vous arrive de discuter littérature avec elle.
- Cette femme possède une culture infinie, chacun de ses propos en est teinté.
- Ça nous éloigne de notre sujet, quoique ce soit captivant.
 
Monsieur Granger se leva, retourna à l’intérieur du chalet pour revenir, deux autres bouteilles de bière en main. Reprenant sa place autour de la table extérieure, son regard visait loin devant lui.
 
- Vous savez sans aucun doute, Abigaelle, que  le sujet de conversation lors des rencontres formelles que j’ai avec madame Saint-Gelais, porte sur vous. Depuis l’épisode dans lequel j’ai dû intervenir directement, alors que mademoiselle Germaine, revenue en fauteuil roulant de son terrible accident de voiture, eut réagi fortement à l’ancienne directrice qui l’avait affectée à la bibliothèque. Une guerre féroce, sans merci, s’est déclenchée entre les deux femmes.
- J’imagine un instant que cet affrontement n’avait pas les allures d’une divergence de point de vue sur le fonctionnement de l’école.
- À bout de force, l’ancienne directrice a abdiqué, préférant changer de milieu plutôt que vivre continuellement sous tension. Germaine a toujours été, enfin jusqu’à ce terrible accident, une personne agréable, dévouée, que tout le monde dans le village aimait. De surcroît, il est important de souligner qu’elle était une jeune fille d’une grande beauté.
- Elle est devenue alors la nouvelle directrice de l’école des Saints-Innocents.
- Voilà, et le calme est revenu. Son style autoritaire, que nous ne lui connaissions pas, nous a surpris au début, mais il aura tout de même permis à l’équipe de vivre dans un climat de sécurité. Tout le village en a été ravi. Personne ne remettait en doute sa façon de gérer l’école et lui manifestait ce respect qu’on attribue aux personnes souffrant d’un handicap.
- Je vois.
- Et vous arrivez. Sans que ce soit votre intention, vous semez le doute dans l’esprit de quelques-unes de nos enseignantes qui travaillent pour nous depuis des années. Jamais la directrice n’intervenait dans les classes. Elle se réserve tout le contrôle sur la discipline générale qui souvent, s’étend jusqu’à la vie privée des gens.
- J’appelle cela du caporalisme alors que, pour elle, c’est une approche d’utilité.  
- On me rapporte que votre style, au premier abord surprenant, en fascine quelques-unes.
- Ne vous trompez pas, monsieur Granger, le fait que je sois présente à l’extérieur pour les récréations du matin et d’après-midi, que je les anime, diminue la tâche de mes consœurs.
- Je vais vous confier une information qui n’est pas encore révélée, mais qui suscitera du remous. Notre clientèle projetée pour septembre prochain, au niveau de la première année, ne nous permet pas d’ouvrir une classe. Il nous apparaît impensable que le service préscolaire ne soit pas offert, nous devons donc envisager une solution pour les huit élèves qui arriveront à la porte de l'élémentaire. La situation se stabilisera lors de l’année scolaire 1977-78. Je vous ai donc convoquée afin de défricher des avenues pouvant régler cette malencontreuse problématique.
- J’en ai discuté déjà avec mademoiselle la directrice.
— Elle ne m’en a pas parlé.
- Ma suggestion est la suivante : faire cohabiter le préscolaire avec la première année. J’accepterais d’en prendre la responsabilité.
 
Monsieur Granger, étonné par les dernières paroles d’Abigaelle, se frottait la tête. Manifestement, il semblait sous le choc.
 
- Vous me dites en avoir parlé avec Germaine.
- Il y a tout de même un certain temps. Je lui ai proposé cette alternative lorsqu’il est apparu évident que mes élèves ne pouvaient être assez nombreux pour obliger l'ouverture d'une classe.
- Nous avons eu quelques rencontres à ce sujet au bureau de la commission scolaire. Le débat semblait tourner en rond. Personne autour de la table ne réussissant pas à contourner le problème autrement qu’en faisant voyager ces élèves vers une école du voisinage en mesure de les recevoir. Nous étions à l’étape d’élaborer un plan pour informer les parents. C’est à ce moment précis que Germaine a déposé la suggestion dont vous venez de me parler. La difficulté qu’elle entrevoyait et qui lui apparaissait majeure, c’était d’y affecter une enseignante. Lorsque j’ai avancé l’idée que vous pourriez être cette personne, immédiatement, elle a déclaré qu’on ne pouvait l'envisager, puisque son rapport à votre sujet, en plus de n’être pas positif, suggérait même un non-renouvellement de votre contrat. Vous savez tout comme moi, qu’une première année d’enseignement ne donne pas sur-le-champ la permanence, il en faut deux avec mention positive. Un rapport négatif signé par une directrice d’école à la suite d’une première année équivaut automatiquement à un renvoi.
 
Il y eut un profond silence. Deux bouteilles vides suintant quelques gouttes d’eau étaient immobiles sur une table d’un chalet près d’une rivière qui ressemblait plutôt à un lac. Elles semblaient se dévisager. Abigaelle aurait souhaité qu’à ce moment-là, le cri particulier du geai bleu fasse encore distraction. Il n’en fut rien.
 
- L’essentiel à mon point de vue, monsieur Granger, c’est de trouver une alternative à cette problématique qui ne pénalise pas les élèves. D’ailleurs, comme vous le dites si bien, ce problème est ponctuel, l’an prochain, tout devrait rentrer dans l’ordre.
 
Le président de la commission scolaire se faisait muet. Il regardait l’enseignante, les doigts de sa main gauche tambourinant sur la nappe de dentelle. Qui croire ? La directrice de l’école des Saints-Innocents qu'il connaît depuis des lustres ou cette étrangère qui présente le profil exact de qui doit œuvrer dans l’enseignement.
 
- Veuillez m’attendre un instant.


les remparts de Varsovie

                              LES REMPARTS DE VARSOVIE * Il faut que le jour soit achevé   Pour qu’il soit possible de dire    Combien de t...