- Vous aimez la musique japonaise ?
- J'avoue ne pas y être habituée.
Le président de la commission scolaire laissa les notes s’imprégner entre eux, modifiant subito l’atmosphère que leur conversation avait installée ? Poussait-il Abigaelle vers une autre ambiance avant que ne s’achève cette rencontre pour le moins surprenante, qui, aux yeux de l'enseignante, n'avait pas approfondi, à tout le moins apporté un éclairage précis aux sujets abordés depuis son arrivée ?
- Un rêve qui n’a pu se réaliser… jusqu’à maintenant du moins.
- Je ne veux pas être indiscrète, mais qu’est-ce qui vous en empêche ?
– Absolument rien. Vous avez raison. Toute ma vie, j’ai travaillé à la commission scolaire, de son existence quand elle relevait du Département de l’Instruction publique jusqu’à aujourd’hui. J’agissais comme inspecteur d’école sur un immense territoire. La tâche s’avérait compliquée au début alors que j’avais à traiter avec les communautés religieuses. Elles régentaient les écoles et les hôpitaux, mais surtout, elles n’aimaient pas qu’on scrute leurs livres, si vous voyez ce que je veux dire.
- J’en déduis que leur pouvoir était énorme.
— Si vous pensez que madame Saint-Gelais a une attitude de caporale… eh bien, consolez-vous, ce n’est rien en comparaison de ce qui prévalait il y a encore moins de vingt ans.
La musique se fondait en de longs et harmonieux élans semblables à des vagues. Parfois, la flûte appelait le tambour au silence, laissant entrer un piano éloigné du centre musical. Tout favorisait la méditation.
- Vous pouvez en être fier, monsieur Granger.
- Je n'ai pas participé à l'élaboration des plans devant mener à la construction des « polyvalentes » ; un nid de crabes qui n'est pas, me semble-t-il, entièrement vidé. Je déteste les conflits. Entre autres celui opposant l’ancienne directrice de l’école et mademoiselle Germaine ; il aura puisé creux dans mes réserves d’énergie. Lorsque le ministre de l’Éducation que je connaissais depuis un certain temps me traçait les grands objectifs du système qu'il entrevoyait pour la province de Québec dans son entier, il ne cessait de dire que ce n’est pas le béton qui compte, mais ceux et celles qui animeront les classes. Je n’en voyais pas beaucoup dans ma commission scolaire. Je lui en ai glissé un mot. Vous entendrez dans le village, si ce n’est déjà fait, que je suis friand de mes contacts en haut lieu. C’est exact. Ils servent à faire avancer les choses. Je suis de ceux qui veulent de l’élan, qui agissent pour le progrès. Le ministre m’a alors parlé d’une jeune femme australienne, fille d’un gynécologue célèbre associé au Dr Morgentaler, et doctorante à l’Université Laval de Québec.
- Je ne peux oublier l’entrevue que nous avons eue ensemble. Vous seul avez pris la parole. Les autres membres du comité vous écoutaient, vous regardaient avec une profonde admiration.
- Il y a dans toute situation un… « mais ».
- Pouvez-vous être plus précis ?
- Je vous offre un thé ? Pour accompagner cette musique, rien de mieux qu’un thé vert. Et monsieur Granger entra dans le chalet, laissant vaciller l'énigme contenue dans ce dernier mot.
Sans être un vieil homme, le président de la commission scolaire présentait aux yeux de Abigaelle comme deux visages, deux personnalités. L'administrateur qui se serait forgé par lui-même, ayant créé ses propres outils pour remplir efficacement ses fonctions, se consacrant entièrement à une tâche qui apparaissait plus importante que lui. Au-delà de cet être fondamentalement ancré dans sa passion, il savait se retirer sans jamais être loin, s'isoler, ici, dans cet espace partiellement sauvage pour s’y ressourcer. L’enseignante ne pouvait savoir s’il y recevait bien des gens. Avait-il des amis ou encore des parents ? Elle n'entrera pas sur ce terrain, mais constatait tout de même la présence de deux chaises autour de la table qu’habillait une nappe en dentelle.
- Vous m’en voyez profondément désolée.
- Abigaelle, si vous me le permettez, ne prenez pas l’habitude de manifester votre émotion devant un événement auquel vous n’avez pas participé, auquel vous ne pouvez rien faire d'autre que de le recevoir à titre d'information, à la limite, un fait divers.
- Je retiens.
- Le ministre de l’Éducation m’a informé dans le détail sur vos activités lors de la Crise d’octobre ‘70. Sachez que cela n’a aucunement modifié ma décision. Votre palmarès scolaire m’impressionnait davantage que le fait d’avoir servi de courrier entre deux cellules terroristes.
Abigaelle recula sur sa chaise. Elle retenait, autant qu’il lui était possible de le faire, la surprise que les mots de monsieur Granger venaient de lui servir sans manifester de jugement.
Devait-elle ouvrir sur le sujet ou s’en tenir à la position qu’elle avait adoptée auprès de Herman Delage, à savoir que tout cela maintenant fait partie de son passé, que la justice a tranché ? Le silence lui parut être la meilleure avenue à emprunter.
- Comment va votre père ?
Le président de la commission scolaire posait cette question avec l’allure stoïque d’un samouraï japonais.



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