vendredi 15 mai 2026

SI NATHAN AVAIT AU... (Partie 3) - 3 -

                                  


Les doigts du père d’Abigaelle froissaient délicatement la main de sa fille. La grande salle à manger se vidait. Quelques serveurs débarrassaient les tables alors que leurs aides récupéraient les nappes et les serviettes de table. Il était maintenant possible d’entendre cette musique feutrée qui avait embelli la soirée sans jamais imposer ses notes de violon. Le système d’aération fonctionne de manière telle que la température jamais n’augmente, jamais ne baisse. Tout l’espace que le restaurant consacre à sa salle à manger se remplit d’une couleur donnant l’impression qu’un feu de foyer l’éclaire entièrement. L’Auberge entre dans l’atmosphère de fin de soirée, cette heure où tout devient calme, inutilement agréable, propre à échanger des regards qui évitent les paroles.


Abigaelle, tête baissée, se remplit des mots de son père, mots qu’elle n’a pas eu l’occasion d’entendre depuis sa naissance. Il était constamment absent de la maison, et ses retours n’étaient que de courtes interruptions avant un nouveau départ. Que ce soit à l’hôpital, pour quelques congrès médicaux partout dans le monde, ou bien dans son bureau, qui ressemblait davantage à un froid cabinet médical, lieu où il écrivait à son ami Morgantaler ou le rejoignait par téléphone, ou bien répondait à une correspondance qui grugeait des heures de ses journées semblant ne jamais finir.  Abigaelle avait fini par lui attribuer le nom de « voyageur ».


Elle songeait au discours de son père qui la quitterait à nouveau dans quelques minutes pour retourner en Australie, alors qu’elle rejoindrait Raphaël Létourneau, qui avait animé la formation dans la journée, et qui l’avait invitée à prendre un café chez lui, dans ce petit loft situé au pied du Mont-Royal qu’il louait et lui remettre quelques documents pertinents pour sa thèse doctorale avant qu’elle ne repartît pour les Saints-Innocents. Défilait dans sa tête toutes ces années passées près de lui et si distantes à la fois. Le discours de son père, dans lequel il y avait plus d’émotion qu’elle n’en avait jamais sentie de sa part, l’a profondément touchée.


Il y a de ces entretiens qui, de manière impromptue, vous transportent vers des paysages connus, mais visités que superficiellement. Des courbes ici et là, dans les méandres des rues, à l’orée d’une forêt qu’on n’a pas eu le courage d’explorer, à la sortie d’un lieu qui nous manquera toujours, n’ayant pas pris le temps de s’y attarder. Tout ce qui est superficiel et éphémère, que le temps transforme en instants oubliés, et qu’un individu, soit par maladresse, soit délibérément, appuyant sur un bouton caché quelque part dans notre cerveau, déclenchera un profond vide que la féroce culpabilité nous oblige à porter sur les épaules. Si. Ce si petit mot qui, une fois inversé, devient « is » en langue anglaise, s’avère parfois un présent accusateur.


Elle a écouté le monologue de son père avec une attention soutenue, comme s’il s’agissait d’un concerto pour violon et piano, mais sans le piano, un violon a capella retenant son cœur et son cerveau de commenter. Abigaelle écoutait attentivement, silencieuse comme une fidèle subjuguée par les paroles d’un prêcheur, cherchant à situer cet entretien quelque part en elle, dans un endroit sûr où elle pourrait accéder à son énergie avec moins de subjectivité que dans l'atmosphère chaleureuse de l’Auberge Saint-Gabriel. La seule chose qu’elle voulait retenir pour le moment, c’est l’invitation à revenir en Australie, dans la maison de son adolescence bordée d’eucalyptus. Son père la conserve et l’entretient toujours, n’y entre personne d’autre que la femme de ménage qui, hebdomadairement, en assure le soin. Cette éventualité demeurera une éventualité tant et aussi longtemps qu’elle n’aura pas réussi à décaper cette médaille familiale ternie par trop d’événements affligeants. Pour ce faire, elle prendra son temps, tout le temps nécessaire pour que la clarté s’installe, que sa perception de chacun soit débroussaillée. Sans chercher à recoller les morceaux éparpillés de sa famille, il lui semble que l’entretien avec son paternel pourrait s’avérer comme une ébauche de la structure d’un pont pouvant relier d’inopinés éloignements.


Aurait-elle souhaité ou souhaiterait-elle une rencontre du même type avec sa mère ? La réponse est certainement négative, trop de froidure installée entre les deux femmes. La perfection triangulaire existe pourtant, elle se traduit par Australie/France/Québec, l’actualisation la plus visible de la discorde maladroitement campée à trois endroits divergents d’un même terrain. Les canaux de communication, tout comme les routes pouvant mener de l’un à l’autre puis l’autre, n’ont jamais été installés ou s’ils le furent, cela a été manifestement inadéquat.


Les adieux entre Abigaelle et son père furent brefs, mais sentis. Dans le regard échangé, tant de choses enveloppées de silence. Une accolade. Un baiser. Deux larmes peut-être tombèrent sur le col relevé de la chemise de monsieur Thompson qui montait dans le taxi le ramenant à son hôtel. Un dernier geste de la main puis sa fille retrouverait sa Westfalia pour se rendre à l’adresse que lui avait donnée le psychologue Raphaël.



                                         



- Bon souper ? Je te prépare un café ?
- Le restaurant de l’Auberge Saint-Gabriel mérite tout à fait les cinq étoiles que le guide touristique de Montréal lui accorde. Le serveur nous a dit qu’il s’en est fallu de peu pour que le Guide Michelin lui attribue une étoile.
- Comme j’ai principalement fait mes études à Ottawa, la restauration montréalaise m’est inconnue.
- Drôle à dire, mais je m’attendais à ce que mon père déniche quelque part en ville un endroit spécialisé en cuisine australienne. Il m’a agréablement surpris.
- Tu me disais qu’il repart pour Camberra demain, je ne me trompe pas ?
- Exact. On réinstalle de la distance entre nous.
- Cela te chagrine ?
- Oui et non. Oui, car j’ai découvert ce soir, plus que durant son séjour dans ma maison des Saints-Innocents, un homme complètement différent de l’image qu’il a toujours projetée à mes yeux. Un homme plus humain, si cela peut se dire. Auparavant, dans les très rares occasions qui nous furent données de jaser, les thèmes se résumaient à la médecine, aux sciences et à l’engagement politique visant à transformer les choses. Je ne m'y intéressais pas tellement, surtout que sa relation avec Morgantaler a creusé un profond fossé entre lui et ma mère au point que la maison était devenue un lieu de débats. Tous les deux étaient engagés, mais complètement à l’opposé. Autant que je me souvienne, ils n’ont jamais été du même avis, et cela sur tous les sujets, même ceux de la vie quotidienne. Un couple dysfonctionnel devenu rapidement anachronique. Imagine un instant que lors des manifestations antiavortement en Australie, mon père se retrouvait en première ligne sans toutefois être perçu comme le leader, mais qu’il avait pour responsabilité d’expliquer le point de vue médical. De l’autre côté, ma mère était interpellée pour présenter les arguments des opposants. Les journalistes sachant parfaitement bien que les deux formaient un couple, tu peux facilement te figurer l’atmosphère qui régnait dans la maison. Intenable. Afin d’éviter que leurs divergences se transforment en lutte continuelle, mon père proposa que nous quittions, nous étant lui et moi, la maison sous les eucalyptus et que ma mère y demeure afin de  poursuivre sa campagne. Nous sommes partis pour Montréal après un arrêt à Londres où j’ai eu l’occasion de vivre quelques mois, le temps qu’un permis de travail soit émis pour le gynécologue dont le gouvernement canadien connaissait les idées pro- Morgantaler. C’est l’ambassadeur australien à Ottawa qui dénoua la situation en insistant sur le fait que sa fille, moi-même, avait reçu une bourse du Ministère de l’Éducation en Australie afin d’étudier à l’Université de Montréal. Nous nous sommes installés dans une résidence située à quelques pas de l’université. Et même à cette époque, mon père était aussi si non plus absent que jamais.
- Que ressens-tu maintenant, je veux dire après le souper que tu viens de partager avec lui, est-ce que quelque chose a changé ?
- Oui. Mais ce que je ressens n’est pas encore tout à fait installé en moi. Puis-je te poser une question ?
- À Raphaël ou au psychologue ?
- Aux deux, je crois.
- Je t’écoute.
- Est-ce que l’absence paternelle vécue durant une longue période de l'enfance pourrait amener un individu à rechercher un substitut ?
- Si je comprends bien, tu me demandes si pour parvenir à un certain équilibre émotionnel ou autre, il faut absolument suppléer cette absence paternelle par une présence autre que l’on choisirait soi-même ?
- Exactement.
- Je ne dirais pas « absolument », mais cette démarche, si elle apporte au bout du compte un bien-être, une amélioration de la qualité de vie et qu’elle n’a pas exigé un engagement de tous les jours, un peu comme si, perdu dans un lieu inconnu, l’individu s’investit entièrement au point de reléguer son approche au réel dans une corbeille à papier, je crois que si cela réussit, ça ne peut qu’être positif dans sa vie.
- Et son corollaire est aussi plausible ?







SI NATHAN AVAIT AU... (Partie 3) - 3 -

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