mercredi 4 mars 2026

Si Nathan avait su... (Partie 2) -40-





Attentive, Abigaelle regarde Herman, le grand jeune homme se préparant à l’informer sur cette histoire de secte dont lui a parlé le président de la commission scolaire qui, la veille même, l’a rejointe au téléphone pour lui annoncer que le choix de l'enseignante affectée au groupe mixte était fait et que le poste lui avait attribué. Elle n’aura qu’à rencontrer sa directrice afin de s’entendre, si cela est possible, sur les modalités de son application.

Devant elle, un bonhomme dont la qualité d’écoute lui plaît, principalement parce qu’il ne porte aucun jugement sur les faits et les paroles les rapportant, davantage attentif à reconnaître derrière eux l’intention de la personne qui les exprime. La participation de Herman aux événements d’octobre ‘70 ne se compare en rien à l’engagement de Abigaelle, n'ayant été qu'un témoin assez éloigné des événements, mais aujourd’hui il a reçu des éléments de première main qui lui permettent d’établir des liens avec ce dont il avait vu à distance.

Herman aussi la fixe. On sent de part et d’autre s’installer une même interrogation : pourquoi un intérêt subit envers cette affaire de secte dont à peu près personne dans le village des Saints-Innocents n’a entendu parler ?

- Tu sais, Abigaelle, l’histoire de notre village en est une dont il serait difficile, voire impossible, d’en retrouver les traces ailleurs que dans l'oralité des récits de trois personnes, peut-être quatre finalement.
- J’en identifie au moins deux, Monsieur Saint-Pierre et son collègue Cloutier. Les deux autres ?
- Tu oublies Monsieur Granger.
- Exact. La dernière personne ?
- Sans doute celle qui pourrait le mieux donner l’heure juste, Madame Brodeur.
- As-tu entendu parler de son esclandre lors de la réunion de parents à l’école?
- Dans le village tout se sait parfois même avant qu’un événement se produise. Bien sûr que j’en ai entendu parler. Ma mère a complété le tout par un récit que je ne connaissais pas dans son intégralité. Tu sais, en sciences, on nous apprend à s’en remettre à la méthode hypothético-déductive qui veut qu’on formule une hypothèse pour en déduire des conséquences observables permettant d’en déterminer la validité. Ça s’avère également vrai en géographie. Dans l’histoire de la secte, j’en suis toujours à la collecte de pièces importantes. Tu dois sans doute t’inspirer d’une telle méthode pour ta thèse de doctorat ?
- Ça se  résume en trois mots, thèse, antithèse et synthèse.
- J’ai hâte de te lire, mais revenons à nos moutons. Pour l’aspect historique, les deux messieurs que tu as nommés collectionnent depuis plusieurs années tout ce qu’ils peuvent découvrir sur le passé et le présent du village, ils sont très crédibles. Ils y vont parfois à tâtons, de manière variée et éclectique, mais ils réussissent à dénicher de petits trésors ensevelis dans la mémoire collective. Pour sa part, Monsieur Granger est un personnage dont la curiosité est sans limites, mais toutefois il échafaude des hypothèses, disons plutôt des conjectures farfelues. Toutefois, au niveau des contacts, c’est le meilleur. Il t’a certainement parlé de Gilles Bibeau, le grand spécialiste de l’anthropologie médicale. On me l’a présenté il y a quelques mois lorsqu’il est venu ici ; charmant monsieur ultra compétent. La personne qui m’apparaît la plus apte à tracer l’ensemble des faits vérifiables ou non de la présence et des activités de cette supposée secte demeure à mon point de vue, Madame Brodeur.
- Je ne veux pas être impolie à son sujet, mais la démonstration qu’elle a faite en souhaitant inscrire son fils à l’école primaire alors qu’il est mort depuis plus de quarante ans est pour le moins … questionnable.
- Tu as raison, tout comme le fait qu’il lui est impossible de vivre sans se rendre au bureau de poste tous les jours. C’est quand même une bonne distance de chez elle. Mais si tu la rencontres, non, tu dois la rencontrer, tu constateras l’étendue de sa souffrance et principalement ce qu’elle en fait.
 
Coulait lentement l'après-midi dans cette maison à odeur d'eucalyptus et de café. L'atmosphère devenait de plus en propice aux échanges alors que Abigaelle, à l’occasion, 
montait relancer la console. La dernière fois elle plaça un disque de musique classique, celui du compositeur australien Arthur Benjamin.
 

- Au sujet de la secte, voici ce que j’ai cru comprendre de la vision de Monsieur Granger qui m’a invité à me rendre sur place, dans la forêt, pour considérer les observations qu’il a collectées à la suite d’une conversation avec Gilles Bibeau qui remonte tout de même à quelques années. Sur ce qu’il surnomme la zone, tout m’est apparu comme ayant été les restes d’un très ancien ravage de chevreuils. Ça s'étend sur environ un kilomètre. C’est rasé, pour cela il a raison, mais rien d’observable indique que la déforestation résulte d’une intervention humaine, mécanique ou animale. Je ne suis pas expert dans le domaine animal, mais lui croit plutôt en une coexistence ours noirs et humains. Je me disais des ours noirs dans un ravage de cerfs de Virginie est-ce concevable ? Aucune source d’eau en vue, du moins à ce que j’ai pu constater. Comment une secte, si on émet l’hypothèse qu'elle fût un rassemblement d'êtres humains, aurait pu s’installer là et y demeurer un certain temps au beau milieu d’une forêt à l’époque amplement touffue, cela sans eau, sans chemins de passage. Le seul que j’ai vu c’est celui qui mène au chalet de Monsieur Granger, tout même assez éloigné de l’endroit où il soupçonne qu’il s’y soit passé des choses apparemment bizarres. A-t-il appris tout cela à partir de légendes ? Aucune idée, mais je me suis quand même intéressé pendant un certain temps à son histoire dont il ne démord pas. Croyant que son histoire pouvait être un biais cognitif j'ai cherché dans un livre de psychologie et ça disait quelque chose comme une pensée qui affecte la façon dont nous nous percevons nous-mêmes, les autres et le monde en général. Une sorte de filtre qu'on transmet à tout ce qui nous entoure et qui génère des pensées déformées pouvant nous causer certains problèmes. 
- Intéressant, je pourrai vérifier cette intuition auprès du psychologue de l'aide à l'enfance que je dois rencontrer d'ici la fin des classes.
- Raphaël Létourneau ?
- Tu le connais ?
- J'en ai beaucoup entendu parler.
- D'accord, je te tiens au courant de ce qu'il en pense, sans bien sûr le mettre au courant de toute l'affaire. Revenons à nos moutons comme tu le dis. As-tu accompagné Monsieur Granger dernièrement dans cette… zone  ?
- À quelques reprises. J’en suis revenu chaque fois avec des détails supplémentaires.
 Un en particulier me colle à la mémoire et je crois que Madame Brodeur le préciserait mieux que moi. Il cite souvent Gilles Bibeau. Celui-ci possède plusieurs cordes à son arc, mais le détail dont je te parle est celui-ci. Il a étudié en Belgique.
- Quel rapport ?
- Monsieur Granger t’a sans doute parlé de la complexité  topographique du territoire de la région, des terrains circulaires possédant des dépendances parfois éloignées de l’épicentre du terrain.
- Tout à fait.
- Les fameux propriétaires inconnus, eh bien ils étaient belges.
 

Cette déclaration permit à Abigaelle de faire le lien entre les terrains que Monsieur Granger s’est procuré, mais principalement le fait que durant plusieurs années des propriétaires se cachant dans l’incognito semblaient régner sur de vastes étendues territoriales dans le canton des Saints-Innocents. Elle interrogea Herman.

- Monsieur Granger t’a-t-il raconté les démarches qu’il a entreprises pour s'approprier certains espaces, mais que celles-ci se retrouvaient nez à nez avec des inconnues autant au niveau des véritables titulaires de tel ou tel endroit qu’il souhaitait acheter ou encore de papiers notariés un peu à la va-comme-je-te-pousse souvent indéchiffrables ?
- Partiellement. Tu sais lui et moi c’est surtout voire presque uniquement technique. Lorsqu’il a su que j’avais laissé les sciences pour me lancer en géographie, il m’a fait venir à son chalet afin, du moins c’est ce que je pense, de fouiller la région d’un point de vue topographique et géodésique. Aucune idée s’il a requis l’aide d’autres spécialistes en quoi que ce soit, mais il s’est adressé à toi et je n'ai aucune idée à quel niveau tu peux intervenir ou bêtement dit, comment tu peux lui fournir de l'aide. Chose certaine, jamais une école a été plantée au beau milieu de cette forêt.
- Bonne question à laquelle je n’ai aucune réponse. La seule hypothèse qui me vient à l’esprit est la suivante. Nouvelle-venue dans un village qui semble être le réservoir de bien des saugrenuités, celle-ci envisagerait la question sous un autre angle apportant peut-être un nouvel assortiment de questions ou des pistes de réponses.
- Je n’ai pas de conseils à te donner, mais cette affaire renferme, c’est sûr, une dose d’aventures qui me plaît... davantage si j'y participais avec toi.
- Formons équipe alors.

Herman enserre la main que lui tend Abigaelle, la conserve quelques secondes afin de voir si un mouvement de recul accompagnerait son geste.

Il n’en fut rien.

 

FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE





Valery Larbaud 
Chaque pays a son ange gardien. C'est lui qui préside au climat, au paysage, au tempérament des habitants, à leur santé, à leur beauté, à leurs bonnes mœurs, à leur bonne administration. C'est l'ange géographique.








Si Nathan avait su... (Partie 2) -40-

Attentive, Abigaelle regarde Herman, le grand jeune homme se préparant à l’informer sur cette histoire de secte dont lui a parlé le présiden...