Abigaelle, attentive, fixe Herman, le grand adolescent qui s’apprête à la renseigner sur cette affaire de secte dont le président de la commission scolaire lui a parlé la veille au téléphone, après l’avoir rejointe. Il lui a appris que le choix de l’enseignante pour le groupe mixte était arrêté et qu’elle avait obtenu le poste. Elle n’aura qu’à rencontrer sa directrice afin de s’entendre, si cela est possible, sur les modalités de son application.
Devant elle, un bonhomme dont la qualité d’écoute lui plaît, principalement parce qu’il ne porte aucun jugement sur les faits et les paroles les rapportant, plus attentif à reconnaître derrière eux l’intention de la personne qui les exprime. La participation de Herman aux événements d’octobre ‘70 ne se compare en rien à l’engagement de Abigaelle, n'ayant été qu'un témoin assez éloigné des événements, mais aujourd’hui, il a reçu des éléments de première main qui lui permettent d’établir des liens avec ce dont il avait vu à distance.
Herman aussi la fixe. On sent de part et d’autre s’installer une même interrogation : pourquoi cet intérêt envers cette affaire de secte dont à peu près personne dans le village des Saints-Innocents n’a entendu parler ?
- J’en identifie au moins deux, monsieur Saint-Pierre et son collègue Cloutier. Les deux autres ?
- Tu oublies monsieur Granger.
- Exact. La dernière personne ?
- Sans doute celle qui pourrait le mieux donner l’heure juste, madame Brodeur.
- As-tu entendu parler de son esclandre lors de la réunion de parents à l’école?
- Dans le village, tout se sait parfois même avant qu’un événement se produise. Bien sûr que j’en ai entendu parler. Ma mère a complété le tout par un récit que je ne connaissais pas dans son intégralité. Tu sais, en sciences, on apprend à nous en remettre à la méthode hypothético-déductive qui veut qu’on formule une hypothèse pour en déduire des conséquences observables permettant d’en déterminer la validité. Également vrai en géographie. Dans l’histoire de la secte, j’en suis toujours à la collecte de pièces importantes. Tu dois sans doute t’inspirer d’une telle méthode pour ta thèse de doctorat ?
- Ça se résume en trois mots, thèse, antithèse et synthèse.
- J’ai hâte de te lire, mais revenons à nos moutons. Pour l’aspect historique, les deux messieurs que tu as nommés collectionnent depuis plusieurs années ce qu’ils peuvent découvrir sur le passé et le présent du village, ils sont très crédibles. Ils y vont parfois à tâtons, de manière variée et éclectique, mais ils réussissent à dénicher de petits trésors ensevelis dans la mémoire collective. Pour sa part, monsieur Granger est un personnage dont la curiosité est sans limites, mais, parfois il échafaude des hypothèses, disons plutôt des conjectures farfelues. Toutefois, au niveau des contacts, c’est le meilleur. Il t’a certainement parlé de Gilles Bibeau, le grand spécialiste de l’anthropologie médicale. On me l’a présenté il y a quelques mois lorsqu’il est venu ici ; charmant monsieur ultra compétent. La personne qui m’apparaît la plus apte à tracer l’ensemble des faits vérifiables ou non de la présence et des activités de cette supposée secte demeure à mon point de vue, madame Brodeur.
- Je ne veux pas être impolie à son sujet, mais la démonstration qu’elle a faite en souhaitant inscrire son fils à l’école primaire alors qu’il est mort depuis plus de quarante ans est pour le moins … questionnable.
- Tu as raison, tout comme le fait qu’il lui est impossible de vivre sans se rendre au bureau de poste tous les jours. C’est quand même une bonne distance de chez elle. Mais si tu la rencontres, non, tu dois la rencontrer, tu constateras l’étendue de sa mémoire, quasi encyclopédique, tout comme elle te parlera des souffrances qu'elle vit depuis les tragédies qui l'ont frappée de plein fouet.
Coulait lentement l'après-midi dans cette maison à odeur d'eucalyptus et de café. L’atmosphère devenait plus propice aux échanges. Abigaelle profitait parfois de l’occasion pour relancer la console. La dernière fois, elle plaça un disque de musique classique du compositeur australien Arthur Benjamin.
- Intéressant, je pourrai vérifier cette intuition auprès du psychologue de l'aide à l'enfance que je dois rencontrer d'ici la fin des classes.
- Raphaël Létourneau ?
- Tu le connais ?
- J'en ai beaucoup entendu parler.
- D'accord, je te tiens au courant de ce qu'il en pense, sans bien sûr le mettre au courant de toute l'affaire. Revenons à nos moutons comme tu le dis. As-tu accompagné monsieur Granger dernièrement dans cette… zone ?
- À quelques reprises. J’en suis revenu chaque fois avec des détails supplémentaires. Un en particulier me reste en mémoire et je crois que madame Brodeur le préciserait mieux que moi. Il cite souvent Gilles Bibeau. Celui-ci possède plusieurs cordes à son arc, mais le détail dont je te parle est celui-ci. Il a étudié en Belgique.
- Quel rapport ?
- Monsieur Granger t’a sans doute parlé de la complexité topographique du territoire de la région, des terrains circulaires possédant des dépendances parfois éloignées de l’épicentre du terrain.
- Tout à fait.
- Les fameux propriétaires inconnus, eh bien, ils étaient belges.
Cette déclaration permit à Abigaelle de faire le lien entre les terrains que monsieur Granger s’est procuré, mais principalement le fait que durant plusieurs années, des propriétaires se cachant dans l’incognito semblaient régner sur de vastes étendues territoriales dans le canton des Saints-Innocents. Elle interrogea Herman.
- Partiellement. Tu sais que, lui et moi, c’est surtout technique, voire presque uniquement technique. Il a su que j’avais laissé les sciences pour me lancer en géographie. Il m’a fait venir à son chalet. Je pense que son but était de fouiller la région sous un angle topographique et géodésique. Je ne sais pas s’il a consulté d’autres experts, mais il s’est adressé à toi. Je ne sais pas à quel stade tu peux intervenir ou, pour le dire plus simplement, comment tu peux l’aider. Chose certaine, jamais une école n’a été plantée au beau milieu de cette forêt.
- Bonne question à laquelle je n’ai aucune réponse. La seule hypothèse qui me vient à l’esprit est la suivante. Nouvelle venue dans un village qui semble être le réservoir de bien des affaires saugrenues, celle-ci envisagerait la question sous un autre angle, apportant peut-être un nouvel assortiment de questions ou des pistes de réponses.
- Je n’ai pas de conseil à te donner, mais cette affaire renferme, c’est sûr, une dose d’aventures qui me plaît... davantage si j'y participais avec toi.
— Formons donc une équipe !
Herman enserre la main que lui tend Abigaelle, la conserve quelques secondes afin de voir si un mouvement de recul accompagnerait son geste.
Il n’en fut rien.
FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE

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