jeudi 30 juillet 2026

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 17 -

                                                         


La musique japonaise, un après-midi transportant délicatement sa douceur vers l’heure du souper, la fraîcheur de la bière et un silence presque intemporel : voilà ce qui règne sur la terrasse derrière le chalet de monsieur Granger. Un friselis sur les eaux de la rivière Croche fait miroiter des capsules liquides jusqu’à l’extrême limite où le regard peut virevousser. Un calme de fin du monde, quand tout est redevenu à son état naturel, qu’aucune parole ne sait dire ce qu’on voudrait dire pour une dernière fois. Ce qui fut perdu, c’est cette tangible certitude d'avoir été bousculés puis dérangés pour, à la fin, revenir à ce sentiment fou, intouchable et incompréhensible, celui d’avoir couru à perdre haleine vers ce qui échappait à notre recherche de sens dans un monde chamboulé. Se retrouver formidablement déçu de tout ce temps qu’on y a consacré. Et si cette volonté de savoir afin de mieux comprendre, répercutée à partir d’un miroir géant placé face au soleil, n'avait pour résultat qu'un engloutissement de la noirceur, des ténèbres abandonnant tout à la lumière. Ce furieux besoin de lumière souvent écrasé sous le fardeau de l'indiscutable certitude à n’être vivant seulement lorsqu’on voit tout clairement ! Ce fardeau de l'angoisse se faufile portant des mystères que la lumière ne peut instruire, alors que dans l’épaisseur de la nuit, si nous nous y arrêtons, certains éléments se  révèlent : tous ces versos des choses ; toutes ces opiniâtres ignorances ; tous les non-dits vêtus de silences ; les brumeuses inquiétudes. Et si, plus vif que l’éclair, on appuyait sur le bouton faisant disparaître instantanément la nuit, que verrions-nous ? Serions-nous aveuglés par l’éclat du soleil flashant violemment sur notre esprit encore subjugué par la lune ? Préférerions-nous, alors, revenir à l’obscurité, incapables de supporter ce qui jaillirait à nos yeux sidérés ? La lumière flanquant sa dure réalité sur tous les éléments disparates de la vérité, la foudroyant de manière telle que rien n'y échappe, aimerions-nous toujours cette lumière ? Ce serait comme si le Jugement Dernier, agissant tel un grand purificateur, déposait à côté de chacun d'entre nous, tous les mensonges, conscients ou inconscients, toutes ces tromperies auxquelles nous avons cru ou que nous avons répandues, tout cela barbotant dans un déluge de vide. Un long sacrifice qui épure et expurge, auquel chacun de nous serait soumis, celui de se voir entièrement dépossédés, nus.

Dans le village des Saints-Innocents, on cultive toujours la nuit. Chacun s’y complaît alors que d’autres appellent l’aube. Que verra-t-on lorsque la lumière éclaboussera la nuit ? Deviendra-t-on aveuglé à un point tel que la vérité apparaîtra fausse ? Cela réveillera-t-il les disparus ? Modifiera-t-elle le regard que l’un porte sur l’autre ? Et si cette explosion de lumière ne faisait que neutraliser une manière de vivre, une façon d’aborder les gens, révéler ce qui depuis des générations se transmet telle une lignée grégaire. La force créatrice de la lumière enchâssée à la vérité, dans son état le plus inaltéré, crèvera-t-elle l’opacité de la nuit, les ténèbres ?

Monsieur Granger, rompant la béatitude du moment, annonça qu’il allait préparer le barbecue, refusant l’aide que lui offrit Abigaelle.

- Pourquoi ne jetez-vous pas un coup d’œil sur le document de Clotaire pendant que je m’affaire au souper ? Herman, allez le récupérer et prenez-en connaissance, cela pourrait nous avancer dans l’élaboration d’une stratégie pour notre projet. Je ne me trompe pas en disant qu’il s’agit bien de notre projet ?

- Nous nous sommes engagés, Abigaelle et moi, on ne reculera pas maintenant que ça se définit un peu mieux.

Herman détala vers son vélo et revint aussi vite, le cahier en main.

   

                                            


- Je te laisse le consulter, Abigaelle.
- Non, approche-toi et jetons-y un œil ensemble.

Côte à côte, pour une première fois aussi près l’un de l’autre, Abigaelle ouvrit le cahier. Un vieux cahier, de ceux que les élèves du primaire utilisent pour apprendre à tracer des lettres le plus correctement possible. Les deux parvinrent à la même conclusion : ce cahier fait suite à un précédent. Le président de la commission scolaire ne leur avait-il pas mentionné qu’il comptait plusieurs dizaines de pages ? Celui-ci indique qu’il s'étend de janvier 1976 à juin 1976.

Les événements identifiés le sont à partir de codes qui les classent. L’affaire de l’ours, le décès du curé-chanoine et la flèche qui aurait été la cause du décès de l’ours noir : même code. Suit le démantèlement de la famille ojibwée auquel s’ajoutaient les changements que le Ministère du Tourisme, de la Chasse et de la Pêche apportaient au « rôle du garde-chasse ». Une autre série que Abigaelle reconnut facilement, soit l’affaire des odeurs dans la maison Champigny en lien avec le plomb un peu partout dans le village. Une note accompagnait la page précisant que l’employé de la ville, monsieur Cloutier, ne participerait plus à leurs activités tout en demeurant disponible si on avait besoin de lui. Quelques lignes avaient été rayées, mais le code semblait toujours valide. Le décès de monsieur Delage, consigné avec l’arrivée du nouveau curé, l’abbé Langevin, ainsi que la présence de madame Champigny aux funérailles du père d’Herman. Une note sur la naissance des enfants des habitants des rangs sans entretien. Le cahier s’achevait sur la réunion tenue à l’école primaire au cours de laquelle madame Brodeur s’y est présentée. Le code Brodeur semble renvoyer à un autre cahier, différent de celui-ci.

- Ça ne nous avance pas beaucoup, dit Herman, il n’y a rien au sujet de la « zone ».
- Tu as raison. Quelques questions me trottent dans la tête.
- Lesquelles ?
- Une page, un code. Un code puis quelques numéros pour les classer et pas nécessairement de manière chronologique. Les cahiers précédents ont-ils la même structure ?
- Pas de dates, sauf au début du cahier.
- À quand remonte le premier ? Monsieur Granger saura y répondre. Est-ce que tous les événements qui se déroulent dans le village sont notés ? Pourrons-nous avoir accès à celui ou ceux qui concernent madame Brodeur ?
- Finalement, ce cahier n'est rien d'autre qu'un commencement. 

Le fumet provenant de l’intérieur du chalet mit fin à leur exploration, les laissant sur leur appétit. Monsieur Granger ouvrit la porte, portant un grand plateau sur lequel se trouvaient les viandes grillées. Il le déposa sur la table, puis retourna chercher les légumes ainsi qu'une bouteille de vin rouge.

- Désolé, mademoiselle Thompson, je ne peux vous offrir qu’un Bordeaux. Les vins australiens me sont entièrement inconnus.
- Laissez-moi ouvrir la bouteille, proposa Herman, pendant que vous faites le service.
- C’est vraiment très aimable de votre part de nous recevoir ainsi, ajouta Abigaelle, qui replaçait les chaises autour de la table.

Le repas fut on ne peut plus délicieux. L'hôte précisa qu’il pouvait cuire les viandes en mode barbecue sur une cuisinière qu’il venait tout juste de se procurer, précisant qu’ainsi ce type de cuisson lui était possible en toute saison et n’exigeait pas l’utilisation de charbon de bois.

- Alors, vous avez mangé de la viande de chevreuil, ce n’est pas moi qui l’ai tué, mais notre ami Don, le garde-chasse. Lors de ses surveillances pour contrer le braconnage, il lui arrive de devoir récupérer des bêtes qui ont été abattues illégalement. Il m’en propose toujours, dont ce chevreuil, ainsi que quelques morceaux de porc-épic. Ce sont les plus petits dans votre assiette. Je ne connaissais pas cette viande d’animal, mais la recette que la femme de Don m’a fournie s’avère délicieuse. Ces gens sont tellement gentils. Vous vous souvenez, mademoiselle Thompson, de son intervention lors de la réunion du mois de juin, elle aura permis à bien des gens de la municipalité d’apprécier son intelligence et reconnaître ses efforts d'intégration dans notre milieu.
- D’accord avec vous, monsieur Granger, autant sur la qualité des viandes que vous nous offrez que sur l’opinion au sujet de la famille ojibwée. Est-ce que vous êtes au courant…
- … tout à fait. Pas besoin d’en dire plus. Vous pouvez être assurée que la commission scolaire tiendra compte de cela lorsque la petite Gabrielle sera inscrite à l’école. Nous ne sommes pas à l’avant-garde quant aux services à offrir aux enfants ayant des besoins particuliers, mais nous y verrons. Pour le moment, j’ai proposé à Don de faire appel au « service à l’enfance ». Le psychologue Létourneau est hautement qualifié pour bien les informer et suivre la petite si elle en a besoin.
- Je reconnais là votre vision, monsieur Granger, celle d’un système scolaire qui ne doit pas offrir qu’une seule voie vers la réussite, mais adaptée à tous. C’est tout à votre honneur. D’ailleurs, il doit se pencher sur un autre cas.
- Vous vous doutez bien que madame Saint-Gelais m’a mis au courant.

                           

La bouteille de Bordeaux s’achevait lorsque la discussion autour de la « zone » reprit.


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