lundi 28 septembre 2026

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 26 -



Monsieur Saint-Pierre s’interrogeait : s'arrêter au presbytère ou rejoindre son ami Cloutier. L'employé de la ville, en service commandé, devait sans aucun doute fouiller derrière les scellés afin de découvrir un élément, un indice entérinant les propos du maire, du moins ce qu'il a cru entendre de sa bouche, à l'effet que ce soit une « scène de crime ». Une seule chose échappait à sa réflexion, la  lumière d’été collaborerait avec eux jusqu’à 21 heures. Finalement, le concierge opta pour le presbytère, les ruines de l’incendie suivraient.

Il frappa, attendit quelques courts instants avant que le curé Langevin ne lui ouvre la porte.

- Monsieur Saint-Pierre, bafouilla-t-il, vous n’étiez pas obligé de modifier votre emploi du temps pour répondre aussi rapidement à la demande que monsieur le président de la commission scolaire vous a transmise en mon nom.
 
Le concierge, surpris par une aussi longue introduction de la part de celui qui, en public, présentait de sérieux problèmes de bégaiement, entra sur invitation de ce prêtre très peu sociable de nature. Face-à-face, tout disparaissait comme par enchantement. Est-ce que le service demandé par le curé démontrerait que sa retenue est causée par le fait de s'adresser à un public ayant pour résultat, depuis sa nomination à la paroisse des Saints-Innocents, un manifeste éloignement de sa part,  autant que celle des paroissiens ? Faisant abstraction de ce problème de langage auquel monsieur Saint-Pierre s'était préparé, il jeta un coup d’œil à l’intérieur de la résidence ecclésiastique qu’il découvrait pour une première fois. Dans sa tête, trottaient les paroles de madame Brodeur au sujet de l’ancien curé et de ce fameux abbé Poisson qui aurait séjourné ici quelques années auparavant dans la plus grande discrétion, pour ne pas dire dans la clandestinité.
 
On lui avait parlé d’un piano ayant été livré au presbytère et dont il avait entendu les tristes notes au début de la nuit suivant l’incendie, toutefois, il ne trônait pas au rez-de-chaussée.
 
- Puis-je vous offrir quelque chose à boire, monsieur Saint-Pierre ?
- Si vous avez un reste de café, je l’accepterais volontiers.
- Prenez place dans la salle à manger, je vous reviens.
 
Cette pièce possédait deux portes. L’une donnait vers une pièce qui semblait être la cuisine, l’autre, par laquelle le visiteur est entré, donnait sur un corridor menant à la salle d’attente et au bureau paroissial. Un escalier fort impressionnant par son lustre d’un brun foncé tirant sur le noir grimpait à l’étage. L’atmosphère dégagée par cet endroit se compare à celle d’un cabinet médical, ou plutôt à celle d’une salle de concert déserte. Deux fenêtres qu’encadrent des rideaux en velours rouge donnent, pour la première, sur la rue Principale, l’autre, sur l’espace de stationnement devant l’église. Aux murs, d’une blancheur immaculée, des cadres présentant des scènes de la vie du Christ d’un côté, celui donnant sur la cuisine, quelques miniatures reproduisant la figure de musiciens, c’est du moins ce que le concierge pensait, mais incapable de les nommer.
 
Le curé Langevin revint dans la salle à manger avec un plateau sur lequel reposaient deux tasses remplies à ras bord de café et quelques biscuits. Il prit place à l’autre bout de la table que monsieur Saint-Pierre avait reconnue comme étant l’œuvre de l’ébéniste Saint-Gelais. Ce dernier se plaisait à dire et répéter que plusieurs de ses meubles avaient été créés à l’intention du presbytère.
 
- Monsieur Saint-Pierre, je vous ai demandé de venir pour un travail particulier que je ne saurais effectuer moi-même.
- Je vous écoute.
- À l’étage, une porte est impossible à ouvrir pour la simple raison que je n’ai pas la clef. J’ai avisé l’évêché afin qu’on me la restitue, ce qui me permettrait de voir ce qui s’y cache. Je dis « s’y cache » puisque le secrétaire de monseigneur m’a répondu qu’on n’a pas la permission d'accéder à cette pièce.
- Étrange, non ?
- Je vous rejoins là-dessus. N’étant pas curieux de nature, cette réponse m’a tout de même intrigué. Me rappelant que la grande majorité de l’ameublement du presbytère a été conçue par monsieur Saint-Gelais, j’ai cherché à le rejoindre, mais il n’a pas retourné mes appels.
- Dernièrement ?
- Ça date de quelques semaines quand même.
- Je ne veux pas paraître fouineur, mais avez-vous tenté de lui parler cette semaine ?
- Non, je me serais senti intrusif, alors je me suis adressé à votre patron, monsieur Granger. Il m’a suggéré, puisqu'il s'agit d’un boulot manuel, de vous en glisser un mot, me rassurant sur votre honnêteté et votre silence.
 
Le concierge Saint-Pierre recula sa chaise une fois sa tasse de café déposée sur l’immense table en chêne. Ça se bousculait dans sa tête. L’abbé Poisson, les chemises brunes, l’ancien curé, l’espèce de disparition des Saint-Gelais et le fait que le président de la commission scolaire ait assuré le curé Langevin qu’il pouvait compter sur son silence. Il avait l’impression de plus en plus nette de mettre les pieds dans une histoire rocambolesque.
 
- Si je comprends bien, vous souhaitez que j’ouvre cette porte dont vous n’avez pas la clef et que l’évêché interdit l’accès ?
- Vous comprenez très bien l’objet de l’intervention que je sollicite.
- Aujourd'hui ?
- Il serait pertinent que vous l'examiniez maintenant que vous y êtes et quand vous aurez quelques minutes libres, si vous acceptez bien entendu, d’agir en conséquence.
- Allons examiner cette mystérieuse porte.

Rendu à l’étage, le piano à queue installé devant la fenêtre donnant sur l’église et, quelques mètres plus loin, sur l’école attira l'attention du concierge. Profane en musique, encore plus en instruments de musique, il admirait cette superbe pièce d’un noir d’ébène. S’approchant, une étiquette devint visible : Berden, Bruxelles.
 
                    

- Ce piano m’a été livré il y a quelques jours. L’histoire qui l’entoure est tout simplement inouïe. Je vous la raconterai un jour. Suivez-moi, je vous conduis dans la pièce qui mène à la porte hermétique.
 
Monsieur Saint-Pierre reconstituait dans son esprit l’architecture de cette maison datant d’au moins soixante-quinze ans, principalement son aspect extérieur. Une évidence sauta aux yeux, cette porte donnait sur un mur. Si, derrière, une pièce se révélait, eh bien, elle ne possédait aucune autre dimension que la hauteur et, inévitablement, devait mener vers le haut ou sur un minuscule cagibi.  Ou, encore, un chemin secret vers le toit ?
 
- Monsieur le curé, comment grimpe-t-on au grenier ?
- La trappe est située au bout du couloir.
- C'est le seul moyen pour y accéder ?
- Absolument, à moins que cette porte le démente.
- Quelle est votre opinion sur tout ça ? Que croyez-vous qu’on trouvera si on l’ouvre ?
- À l’évidence, elle nous mène vers ailleurs. Je veux dire quelque part au-dessus, puisqu’il n’y a aucune possibilité d’y trouver derrière un espace viable ; ça ne mène sur rien ou sur un escalier vers le toit de la maison.
- C’est exactement ce que je crois.
- Possible d’y avoir accès, croyez-vous ?
- Je reviens cette semaine avec des outils qui ouvriraient même la caverne d’Ali Baba.
 
Dans le vestibule, monsieur Saint-Pierre serra la main du curé Langevin, une main moite aux doigts longs, ceux d’un pianiste.

                               

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 26 -

Monsieur Saint-Pierre s’interrogeait : s'arrêter au presbytère ou rejoindre son ami Cloutier. L'employé de la ville, en service comm...