samedi 10 octobre 2026

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 28

                                                   


Ces premiers jours de juillet 1976, que les habitants des Saints-Innocents surnommeront « la s’maine du feu » connurent des rebondissements inattendus, reliés de près ou de loin à la disparition en fumée de l'école primaire des Saints-Innocents. 

Le journaliste de l’hebdomadaire NOTRE RÉGION, dans un élan professionnel qu’on ne lui connaissait pas, décida de creuser davantage autour de cet événement en menant sa propre enquête parallèlement à celle de la Police provinciale. Curieux d’en apprendre plus sur l’incendie, au-delà des ragots recueillis ici et là, lui qui est arrivé sur place alors que les pompiers volontaires achevaient d'arroser les champs de Daniel et la devanture de l'école, décida de partir à la recherche de témoins oculaires et colliger l'opinion de toute personne pouvant faire avancer sa démarche. 

Son premier témoin rencontré fut le curé Langevin de qui il n’obtint à peu près rien, sinon que l’église avait été sauvée des flammes par une intervention directe de Dieu. Déclaration, bien que solennelle, ne lui permit pas d’avancer d’un millimètre.
 
L’affaire de l’ours et du curé-chanoine décédé l’hiver dernier, affaire qu'il avait suivie afin de rapporter les faits pour son journal, lui rappela à quel point la collaboration des élus municipaux ainsi que celle des citoyens en général se résumait à bien peu de choses. Il était revenu de ce fait divers avec une feuille aussi courte que l’accueil qu’il avait reçu. Cette fois, il ne revivrait pas la même situation de sorte qu’il se fit plus intrusif, quitte à créer de toutes pièces une histoire sensationnelle à partir de ce qu'il avait pu gober jusqu'à maintenant, invitant les gens à la corriger si elle leur paraissait extravagante, la bonifier s'ils y voyaient là une certaine vraisemblance ou partager des indices qu'ils auraient en leur possession lui permettant d'explorer d'autres pistes.
 
La première qu’il emprunta fut celle de l’absence de la directrice de l’école sur les lieux de l’événement. Comment pouvait-on expliquer qu’elle soit invisible depuis plusieurs jours ? Il se rendit chez elle. Personne. Maison vide. 

Quelle explication donner aux scellés entourant l’école ? Il insistait sur l'idée qu'il s'agirait d'une scène de crime. Lorsqu'il interrogea le concierge, monsieur Saint-Pierre, il fut plus cinglant. Pourquoi la directrice aurait-elle incendié l'école avant de s'enfuir ? Comment s’était-elle organisée ? A-t-elle des complices ? Voulait-elle se venger de quelque chose ? De quelqu’un ? Monsieur Saint-Pierre, surpris par la férocité des propos du journaliste, le référa au président de la commission scolaire et au maire de la municipalité des Saints-Innocents.

En dépit de la stricte interdiction de violer cette zone clairement délimitée, il sauta par-dessus les scellés et se dirigea vers l’entrée de l’école couverte d’une bâche bleue. Il remarqua une pièce métallique recouverte d'une fine couche de cendres qui, à première vue, pouvait ressembler à un coffre-fort. Il prit quelques photos et retourna vers le concierge.

- Avez-vous remarqué la présence du coffre-fort ? Est-ce normal d'en avoir un dans une école ?
- Je ne sais pas de quoi vous parlez, je respecte les ordres de la police, moi.
- Toujours long avec les enquêtes policières. Ce drame, c’est pas rien, des élèves n’ont plus d’école, des enseignantes sans emploi, peut-être vous aussi.
- Je laisse aux responsables le soin de débroussailler tout ça.
- Qui est en autorité aujourd’hui, si la directrice a foutu le camp ?
- Monsieur Granger, le président de la commission scolaire, devrait arriver dans quelques instants.
- Pourquoi le curé, dont le presbytère est tout à côté, n'est pas plus actif dans cette affaire ? Il ne m’est pas apparu très très nerveux.
- Monsieur, je n'en sais pas plus que tous les villageois. Cesser de me déranger.

Le journaliste, ne pouvant plus rien soutirer de lui, revint à sa voiture ; il devra poursuivre son investigation ailleurs, pourquoi pas au restaurant de la place, lieu où les bavardages ne s’imposent aucune censure ?

En entrant, il remarqua quelques hommes assis à une table qui buvaient du café en fumant des cigarettes Export’A. 

- Messieurs, puis-je m’installer près de vous ?
- C’est vous le journaliste ? demanda un homme âgé qui semblait tout à fait ouvert à discuter avec lui, à la condition, bien sûr, que son nom ne soit pas mentionné dans son article.
- Oui, le même qui s’est présenté ici l’hiver dernier pour couvrir l’histoire d’un ours effrayant la population et l'intrigant décès de votre ancien curé. Je suis retourné dans la salle de presse du journal avec peu de choses pour pondre mon article. 
- Ça nous ressemble pas mal ça.
- Que voulez-vous dire exactement ?
- Dans notre village, le silence est une religion. On croit que tout ce qui se passe ici doit rester ici.
- Même des affaires comme l’incendie d’une école ?
- Vous savez, il arrive souvent que ce qui se passe est le résultat de vieilles affaires jamais réglées. Pas réglables non plus, je dirais.
-Comme cacher le fait qu’une directrice d’école possède un coffre-fort dans son bureau et qu’elle met le feu à son école sans explication avant de disparaître ?

Les clients installés à la même table que le journaliste parurent étonnés d’entendre de tels propos ainsi que la manière plutôt rapide d'expédier l’affaire. Celui qui avait pris la parole en premier s’adressa à cet homme dont l'attitude et le comportement dégageaient une certaine malice :
- Ce sont de graves accusations que vous portez là. Personnellement, je ne crois pas que madame Saint-Gelais soit mêlée directement à l’affaire, mais son frère…
- … elle a un frère ? …
- … le jeune Benoît. Lui, ça ne m'étonnerait pas.
- Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?
-Tout le monde dans le village a eu à un moment donné affaire avec les bêtises de ce mauvais garçon.
- Au point d’incendier l’école de sa sœur ?
- Il n’y a rien à son épreuve, si je peux me permettre de le dire comme ça. 

Cette information n’allait pas tomber dans le carnet de notes du journaliste sans qu'il ne réalise qu’une alléchante série de reportages s'offrait à lui. Il s’excusa un instant pour faire un appel au téléphone public situé tout à côté de la toilette.

- Patron, je crois tenir un beau filon dans l’affaire de l’incendie qui a ravagé l’école primaire des Saints-Innocents.
- …
- J’attends l’arrivée des policiers pour leur arracher quelques informations. J'aurai aussi à rencontrer le maire de la place et le président de la commission scolaire.
- …
- Vous connaissez ce monsieur Granger ?
- …
- D’accord, vous me servirez de porte d’entrée auprès de lui. Ne me dites pas que vous avez aussi des contacts avec le maire ?
- …
- Excellent. Je rentre au journal en fin d’après-midi. À vue de nez, je crois pouvoir étirer cette histoire sur quelques semaines.
- …
- Soyez rassuré, je ne brouillerai rien entre vous et vos contacts.

Lorsqu’il retourna à la table, celle-ci était vide. Seulement une facture pour quelques cafés reposait sous sa tasse.




SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 28

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