mercredi 2 septembre 2026

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 22 -



 

Il est facile de s’imaginer tout le brouhaha agitant le village des Saints-Innocents alors que les spécialistes en incendies de la Police provinciale s’affairent autour des lieux maintenant enrubannés afin d'en interdire l'accès ; que les assureurs munis de caméra polaroïd flashent l’endroit sous tous ses angles ; que monsieur le maire tient une sérieuse conversation avec le président de la commission scolaire ; que les trois membres du club des historiens colligent dans leur cahier le maximum d’informations obtenues parfois difficilement et souvent farfelues - on reconnaît bien ici le caractère, la mentalité des gens du village ; et ces quelques curieux qui ne cessent de hocher la tête devant la scène, manifestement incrédules.

Tous l’auraient souhaitée hier, mais ce n’est que ce matin que la pluie se présente. Quelques endroits de l'ancienne école dégagent encore des vapeurs de fumée.    

- La secrétaire de l’école, Henriette, m’a confirmé qu’elle avait passé la journée de lundi à son bureau. De son côté, monsieur Saint-Pierre, notre concierge, afin que son travail avance, « a fermé quelques classes ». Aucune nouvelle de madame Saint-Gelais, pas même un appel pour annoncer son absence.

Monsieur Granger partageait ces informations avec le caporal de la Police provinciale, celui-là même qui s’était présenté à la salle municipale lors des événements de janvier dernier - l’affaire de l’ours - lui rappelant qui était madame Saint-Gelais. Il sembla réagir au prononcé de ce nom de famille, sans élaborer davantage.

- Je dois également ajouter sans trop savoir si cela est pertinent que nous avons connu des problèmes avec le système de chauffage de l’école durant une bonne partie de l'hiver. À ce sujet, notre concierge saura mieux que moi vous en dire davantage. Il la connaît comme le fond de sa poche, cette école, y travaillant depuis son ouverture officielle.

Alors que Daniel, accompagné de Don, descendait de son camion, que le caporal notait, monsieur le maire s’excusa auprès de ce dernier, prétextant qu’il devait absolument discuter avec le propriétaire des terrains dont une bonne partie a été ravagée. 

- Daniel, je suis désolé pour ce qui t’arrive.
- La récolte sera moins abondante que l’an dernier, mais je n’ai pas tout perdu. D’ailleurs, le plus important, c’est qu'il n'y a eu aucun blessé dans cette affaire. On dirait qu’aux Saints-Innocents, le malheur de l’hiver dernier n’était pas le dernier à lui tomber dessus.
- Puisque vous relevez cet événement, je n’ai pas eu le temps de vous en parler, monsieur le maire, mais l’occasion se présente, je vais en profiter.
- Oui, Don. Est-ce en lien avec l’incendie ? questionna le maire.
– Pas du tout. Il s’agit des modifications que le Ministère du Tourisme, de la Chasse et de la Pêche veut apporter en créant, ce n’est pas fait encore, mais on prévoit cela pour 1978, des « zones d’exploitation contrôlée » : des territoires de chasse et de pêche situés dans le domaine public. Si j’ai bien compris ce que m’a expliqué mon patron, ça devrait remplacer les clubs privés de chasse et de piégeage.
- Et ça signifie quelque chose pour toi, Don ? Pour notre région ?
- Pour moi, un plus grand territoire à gérer, si évidemment on retient mes services,  et pour la région, je ne sais pas trop, peut-être une question de politique.

Monsieur le maire s’intéressait particulièrement à cette annonce, réalisant que son réseau de relations n’est pas aussi étendu que celui du président de la commission scolaire et du garde-chasse autochtone.

- Je me permets de te dire, Don, que la manière dont tu t’exprimes en français m’impressionne. D’ailleurs, lors de l’activité organisée par l’enseignante de mon fils et de ta fille, j’ai constaté à quel point elle parle bien.
- Mon épouse s’y met à son tour, elle devrait mieux se débrouiller  d’ici peu de temps.
- Vous êtes vraiment un bel exemple d’intégration. Je souhaite que nos concitoyens, en plus de le remarquer, se rapprocheront davantage de vous et de votre culture. Il nous reste encore trop de préjugés qui ont la vie dure. Je pense  au « mauvais sauvage », « la sauvagesse » qu'on utilise trop souvent avec mépris. Vous nous aidez à étouffer ces mauvaises croyances.
- Ça n’a pas été facile pour ma famille, je vous l’avoue bien franchement.

Monsieur le maire lui tendit la main, une main qui semblait sincère aux yeux de Don, et retourna vers le poste de commandement des opérations où le caporal achevait de discuter avec un de ses policiers. À l'approche du maire, il lui demanda à s’entretenir en  privé avec le concierge.


- Monsieur Saint-Pierre, vous êtes bien le concierge de l’école qui a été la proie de l’incendie ?
- Depuis l'ouverture. Auparavant, je partageais mon temps entre l’école de rang et ma ferme. Cela dit…
- … oui, très bien. J’aimerais m’entretenir avec vous à propos du système de chauffage.

Monsieur Saint-Pierre défila tout ce qu’il savait à ce sujet avec force détails, mais le caporal lui demanda d’en préciser un, à savoir s’il était habituel de remplir le réservoir de mazout à cette période de l’année.

- C’est la première fois qu’on demande au distributeur de se présenter à l’école au début de l’été, répondit le concierge qui plissait les yeux et se grattait la tête.
- Si je vous comprends bien, les années précédentes, vous n’aviez pas à exécuter une telle commande ?
- Une commande, dites-vous, ici on parle de directive.
- Pouvez-vous préciser ?
- L’école primaire des Saints-Innocents a connu deux directrices, l’actuelle, madame Saint-Gelais et celle qui l’a inaugurée en 1965.
— Je ne veux pas présumer à partir de ce que vous avez dit précédemment, mais, avec la directrice actuelle, on parle de directive, non pas de commande.
- C’est exact. Madame Saint-Gelais a un style de direction tout à fait à l’opposé de celle qui maintenant a quitté le monde de l’éducation.
- Merci pour ce détail. Est-ce que la directrice actuelle a été avisée de ce qui vient de se dérouler à l'école ?
- Je n’ai pas vu madame Saint-Gelais depuis le congé du 1er juillet. C’était un jeudi et j’ai demandé à la directrice d’accepter que je m’absente le lendemain pour reprendre les heures supplémentaires que j’ai accumulées, surtout en raison des problèmes avec la fournaise…
- ... je vois. Elle vous a accordé cette reprise de temps ?
- Comme à son habitude, elle m’a dit devoir y penser, mais comme le travail à cette période de l’année…
- ... je comprends. J’ai une dernière question. Son bureau, enfin celui de la directrice, est bien celui qui est… qui était situé tout juste en face de l’entrée principale du bâtiment incendié ?
- Oui, madame Saint-Gelais m'a demandé de déplacer le secrétariat à l’autre bout du corridor, tout près de la sortie arrière et juste à côté des toilettes.
- Elle vous a donné une explication, une raison pour un tel changement ?
- Une directive.


La pluie se fait de plus en plus forte. Le caporal exigea qu’on installe une bâche au-dessus de la charpente squelettique et chancelante à l’entrée de la bâtisse dégoulinante.


                            

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 22 -

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