Monsieur Granger commanda un café, en offrit un aux deux comparses demeurés avec lui dans ce restaurant devenu depuis la veille, jour d’incendie, comme une sorte de quartier général. Sans que cela soit officiel, chacun sait pertinemment qu'ici se retrouvent ceux qui, de près ou de loin, sont associés au drame de l’incendie de l’ancienne école primaire des Saints-Innocents.
- Est-ce que vous avez des nouvelles de madame Saint-Gelais ? demanda le président de la commission scolaire au concierge qui cherchait à décoder l’intention de son interlocuteur. Jamais, depuis qu’il le connaît, il n’aura eu à répondre à ce qui pourrait ressembler à une quête d’informations sur la vie personnelle de qui que ce soit. De là sa surprise qu’il ne réussissait pas à camoufler.
- Comme je l’ai dit au caporal de la Police provinciale, rien depuis la veille du congé de la fête nationale du Canada, le 1er juillet. Sauf un coup de téléphone sur l’heure du souper m’avisant qu'on m'autorisait à prendre ma reprise de temps le lendemain. J’étais content parce que ça prolongeait ma fin de semaine.
— Monsieur Saint-Pierre, n’ayez crainte, j’ai également posé cette question à Henriette, la secrétaire de l’école.
- Vous vous inquiétez de son absence sur les lieux de l’incendie ?
- C’est inhabituel. Un rien ne roule pas comme elle le souhaite que ma chère Germaine monte au combat. C’est pour cette raison qu'il me semble y avoir quelque chose de bizarre. Je ne suis pas inquiet, mais la réponse évasive de ses parents à mon appel téléphonique me laisse perplexe...
- … troublé ?ajouta Clotaire.
- ... pas nécessairement troublé, confus.
La serveuse s’approcha, apportant les cafés. Elle se permit quelques mots :
- Excusez mon impolitesse, mais je vous ai entendu parler de madame Saint-Gelais.
- Auriez-vous des renseignements à son sujet qui nous indiqueraient une direction à emprunter pour la contacter ? demanda monsieur Granger.
— Je peux transmettre ce que je sais, mais seulement à vous, puisque vous êtes le président de la commission scolaire.
- Je vous écoute, mademoiselle.
- Puis-je ... devant vous trois ?
- Soyez assurée de notre confidentialité. Parlez sans crainte.
La jeune serveuse essuyait ses mains sur son tablier, fit le tour de la table d'un regard à la fois craintif et timide :
- Madame Saint-Gelais a quitté le village avec Benoît, son frère.
- Depuis quand ?
- Monsieur Granger, je peux vous assurer qu’elle est partie avec son frère hier matin avant que les pompiers, mon père en fait partie, aient été appelés en toute urgence pour combattre un début d’incendie à l’école primaire.
- Vous détenez cette information de source sûre ?
- C’est ici que ça se complique pour moi.
- Pourriez-vous être plus explicite, s’il vous plaît ?
- Comme je ne travaillais pas au restaurant la fin de semaine du 1er juillet, j’avais promis à Benoît que nous pourrions sortir ensemble.
- Vous parlez bien de Benoît Saint-Gelais ?
- Oui, le frère de la directrice de l’école.
L’effet sur les trois hommes fut unanime : la stupéfaction. Gênée ou embarrassée, difficile de choisir entre les deux termes pour bien définir la réaction de la jeune serveuse quittant la table pour retourner au comptoir qu’elle se mit à nettoyer les yeux baissés.
Clotaire prit la parole en premier, s’excusant d’avoir cru un instant que madame Saint-Gelais pouvait avoir eu un lien quelconque avec l’incendie. Il avait même imaginé un scénario qui venait de s’effondrer à la suite des révélations de la jeune fille. Le feu s’est déclaré en fin d’après-midi, les pompiers y sont arrivés quinze minutes plus tard et les deux Saint-Gelais avaient déjà, à ce moment-là, quitté le village des Saints-Innocents.
- Tu n’es certainement pas le seul à avoir envisagé cette hypothèse, poursuivit le concierge qui achevait son café. Je ne serais absolument pas étonné que Benoît Saint-Gelais soit dans l’esprit de bien des citoyens comme pouvant être le plus susceptible de commettre un tel dommage. Pour faire du tort à qui ? Sûrement la question qui aurait suivi cette supposition.
- Ne tirons pas de conclusion hâtive. Il ne faut pas oublier que le système de chauffage, dont vous m’avez longuement parlé, monsieur Saint-Pierre, devait être examiné en profondeur, a ajouté le président de la commission scolaire. C’est mon erreur, j’en suis conscient.
- Il faudrait peut-être vous mettre au courant de ce que nous a appris Cloutier avant que vous arriviez.
- Que voulez-vous ajouter à propos du chauffage ?
- Deux choses. J’ai d’abord dit au caporal que madame Saint-Gelais avait exigé que je contacte le distributeur de mazout pour remplir le baril. Ce que je n’avais jamais eu à faire à cette période de l'année et cela depuis l’ouverture de l’école. Deuxième, c’est Cloutier qui nous l’a appris il y a quelques minutes à peine...
- ... s’il s’agit de la bâche qu’on a fait installer au-dessus des restes de l’entrée de l’école, monsieur le maire m’a avisé de cela.
- Et exiger que son employé fasse le guet devant l’école toute la nuit ?
- Ceci, vous me l’apprenez.
- Le maire aurait précisé qu’il devait se rendre sur la scène de crime.
- Je dois dire, précisa Clotaire, que son employé n’était pas certain d’avoir entendu « scène de crime ». Il est dur d’oreille, parfois notre collègue Cloutier.
Ces derniers mots furent suivis d’un silence qu'atténuaient à peine les cliquetis des tasses se déposant sur les soucoupes, les murmures des autres clients plutôt éloignés du trio et le claquement de la porte menant à la cuisine du restaurant.
La jeune serveuse essuyait des tasses derrière le comptoir ; d’un bond, elle répondit au doigt levé de monsieur Saint-Pierre qui lui commandait un autre café.
- Le caporal de la Police provinciale a annoncé à monsieur le maire, avant son départ, qu’il allait envoyer des collègues qui raffineront le travail des spécialistes en incendie dès qu'on lui aura remis leur rapport. Rapport dont il ne m’a pas soufflé mot.
- Je vous rappelle, dit le concierge, que lors du court interrogatoire avec le caporal, il m’a semblé cligner des yeux lorsque j’ai prononcé le nom de Saint-Gelais. Un simple mouvement de son regard m’a fait me demander si cet homme avait déjà entendu parler de la famille en question, avant de me souvenir qu’il était venu l’hiver dernier pour enquêter sur la mort du prêtre de la paroisse et tenter d’établir un lien entre l’affaire de l’ours et ce décès.
- D’accord, mais souvenez-vous, monsieur Saint-Pierre, que cette histoire semblait pointer davantage vers la famille ojibwée que Benoît.
- Il y a bien des « il semble » dans tout cela, acheva le concierge.
- Avant que je ne l’oublie, monsieur le curé m’a demandé de vous aviser qu’il souhaiterait que vous vous présentiez au presbytère lorsque vous aurez quelques minutes de libres.
- Merci, monsieur Granger. Peut-être veut-il que j’accorde son piano, acheva monsieur Saint-Pierre.
Les trois hommes rirent de bon cœur.
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