Monsieur Granger s’attaqua aux questions qui apparaissaient sans réponses satisfaisantes pour Abigaelle et Herman après qu'ils eurent pris connaissance du cahier de Clotaire.
- C’est une longue histoire que renferment ces cahiers. Rien de scientifique toutefois, mais du travail de terrain mené par des observateurs curieux et silencieux. Lorsqu’ils ont choisi d’enfin partager l’objet de leurs recherches, toutes ces quêtes se retrouvaient pêle-mêle, un véritable salmigondis, parfois notées au dos de feuilles de calendrier. Le risque que tout disparaisse était présent. De là vient l'idée du cahier. Le grand manitou de cette affaire, c’est monsieur Saint-Pierre, le concierge de l’école primaire. Un jour, il y a de ça certainement plus de vingt ans, il m’a demandé si je me rappelais le nom du propriétaire d’un terrain situé dans le rang où habite le maire actuel. Vous vous doutez bien que tout ce qui touche, de près ou de loin, à la question des terrains, eh bien, ça capte immédiatement mon attention. C’est à ce moment qu’il m’a parlé de leur club, celui que j’ai surnommé « les historiens amateurs ». Clotaire, Cloutier, l’employé de la municipalité, et lui cherchaient à comprendre pourquoi il y avait autant de trous dans le cadastre des Saint-Innocents, cela remontant à quelques décennies déjà. De fil en aiguille, ils ont colligé des renseignements sur les différents propriétaires, un peu comme s’ils se donnaient pour défi de monter l’arbre généalogique de la municipalité. J’ai proposé de mettre de l’ordre dans leur paperasse, de classifier et codifier tout ce qu’ils avaient recueilli. Une fois en possession des billets, déchiffrant certains qui remontent à plus de quarante ans, je me suis rapidement aperçu que leur ouvrage surpassait, et de beaucoup, la simple liste des propriétaires de terrains ; ça devenait une collection d’événements s’étant déroulés ici et dans le canton. Ils se sont fiés et le font encore à la mémoire prodigieuse de madame Brodeur, témoin ou ayant entendu parler d'une foule de ces situations. Vous le constaterez lors d’une rencontre avec elle. Elle vous nommera celui-ci comme étant « Alexis, le gars de Emmanuel et Gertrude qui vivaient dans le rang de l’école », celle-là, « oui, oui, vous parlez de la grande Jeanne, celle qui avait un défaut de langue et qui est restée vieille fille ». Ça devenait, à mes yeux du moins, un journal dans lequel, aussi incroyable que cela puisse paraître, beaucoup était consigné, mais de manière échevelée. Parmi les trois membres de ce petit groupe, que je qualifierais volontiers de journalistes, d’historiens, de collectionneurs ou de fouineurs, je ne sais trop quel titre convient le mieux, monsieur Cloutier est certainement celui qui possède l'information la plus crédible. En effet, à l’époque et encore aujourd’hui, il est l’homme à tout faire de la municipalité, un peu le bras droit du maire, celui à qui on demande d'agir tout en demeurant muet comme une tombe. Pour sa part, Clotaire, avant de prendre sa retraite, a été un agriculteur parmi les plus prospères de la région. Il aime bien, aujourd’hui, s’enorgueillir du titre de responsable du transport à la commission scolaire, mais, dans les faits, il est chauffeur du seul bus que nous avons à notre disposition. Monsieur Saint-Pierre a longtemps partagé son temps entre l’entretien de l’école de rang et sa ferme. Combien de fois l’ai-je entendu dire qu’il n’était pas fait pour prendre soin des vaches, plus intéressé à rafistoler tout ce qui brise ? Avant l’ouverture de notre bureau de poste, il a remplacé le mari de madame Brodeur qui circulait en calèche dans tout le canton pour livrer le courrier, la « malle » comme on le disait à l'époque. Un des premiers à s’engager dans l’armée canadienne lors de la Deuxième Guerre mondiale, un des derniers à revenir dans un cercueil. Voilà pour nos trois bonshommes, je traiterai de la participation de madame Brodeur un peu plus tard. Il m’apparaît important de signaler deux retombées que leur démarche a provoquées. D’abord, aucun maire des Saints-Innocents ne s’est intéressé un tant soit peu à leur travail, le jugeant parfaitement inutile et sans aucun avantage à en tirer. Deuxièmement, monsieur le curé-chanoine qui nous a quittés cet hiver, a tout fait, usant même de menace, pour qu’ils cessent de troubler la mémoire des paroissiens avec autre chose que des éléments religieux et liturgiques. Je crois que s’il en avait eu le pouvoir, c’est l’excommunication qu’il leur aurait brandie en pleine figure. Selon lui, l’histoire se trouve dans le cimetière. Pas besoin d’écrire la biographie de chacun ; c’est l’hagiographie qui doit primer sur tout. Un détail personnel est intéressant à relever qui indique toute la férocité qu’il a déployée pour que cessent leurs recherches. Comme il a été le premier curé de la paroisse, c’est à sa suggestion qu'elle fut nommée, les Saints-Innocents. Il donnait l’exemple d’ailleurs, puisque tous les jours, les fidèles le voyaient déambuler dans le cimetière, lisant son bréviaire. Qu’il y soit retrouvé mort est apparu comme évident chez la plupart des gens. Mais ces deux oppositions n’ont jamais ralenti l’enthousiasme de nos chevaliers de l’histoire. Je me souviens qu’un jour, à l'époque du deuxième maire, vous savez que dans la région, on note le temps à partir du mandat d’un magistrat, le journal NOTRE RÉGION s’est intéressé à eux, à la recherche d’informations pertinentes sur ce qui, ne vous surprenez pas, avait un lien avec l’histoire d’une supposée secte ayant pignon sur rue dans les environs des Saints-Innocents. Première fois que j’entendais parler de cette affaire qui ramena à mon esprit les propos tenus par mon ami Gilles Bibeau, l’anthropologue, avançant que certains événements pas très innocents se seraient déroulés dans la région. Comme le journaliste est reparti bredouille, personne en autorité lui ayant mentionné l’existence de nos trois fureteurs, l’affaire est morte de sa belle mort. Ici encore, madame Brodeur, celle qui sait tout, aura été d’une aide précieuse en leur demandant de me mettre au courant des premières données qui allaient permettre au couvercle qu’on voulait placer dessus, de ne pas être scellé. Elle a toujours été émerveillée par les gens qui « ont fait des études », dit-elle souvent. Je vous le répète, cette femme est une encyclopédie vivante. Vous en conviendrez après avoir pris connaissance des cahiers qui précèdent celui-ci, mais ne vous laissez pas distraire par ce qui parfois ressemble à des potins, car il y en a énormément dans ces pages. Ceci m’amène à préciser les raisons pour lesquelles, d’abord, j’ai contacté Herman et par la suite, vous, mademoiselle Thompson. Lorsque j’ai appris, c’est ta mère qui m’a révélé la nouvelle sous le couvert du secret, que tu songeais sérieusement à quitter le département des sciences pour te réorienter vers la géographie, immédiatement, il m’est apparu utile de t’intégrer à mon projet d’éclaircir la question de la « zone ». Les connaissances que tu acquerrais ne pouvaient qu'être utiles pour mieux explorer cet espace de la forêt, étrangement différent de tout ce qui l’entoure. Je te remercie encore de m’avoir accompagné sur les lieux, deux fois plutôt qu’une, et surtout d’y avoir jeté un œil moins extravagant que le mien, plus scientifique. Les interrogations qui te sont venues en tête me permettent d’avoir un regard plus distant par rapport aux premières impressions qui ont agité mon esprit. L’approche scientifique donne beaucoup plus de crédibilité aux objets d’analyse que la simple croyance basée sur des qu’en-dira-t-on impossibles à vérifier. Maintenant, pourquoi suis-je convaincu que la participation de mademoiselle Thompson est nécessaire pour faire avancer ce projet ? Vous n’avez aucune racine plongeant dans le sol de la région des Saints-Innocents. Les vents du passé ne peuvent pas vous atteindre, et donc ils ne pourront pas altérer votre perception de la situation, car certains prérequis auxquels on s'accroche sans jamais en dévier brouillent notre vision. La culture québécoise s’ajoute à votre culture australienne, ce qui, il me semble, vous garde à une certaine distance de nos us et coutumes ; j'irai plus loin, même de notre langage. Non seulement la langue, mais la manière d'approcher les faits et les gens, la manière dont nous nous prenons pour définir une problématique, comment nous la plaçons dans un contexte plus large. Pour cela, le fait que vous soyez actuellement en démarche doctorale nous guidera vers plus d'objectivité encore. Les liens que j’entretiens avec certains amis philosophes m’ouvrent l’esprit qui, je l’avoue bien humblement, sera demeuré lourdaud bien longtemps. On m’a dit qu’accepter de diminuer nos facultés pour ne pas trop paraitre pédant aux yeux de ceux avec qui nous partageons l’environnement est parfois nécessaire pour mieux s’adapter à notre milieu. Je me souviens, mademoiselle Thompson, lors de notre première rencontre ici, vous avez corroboré mon idée voulant que ce ne soit pas nécessairement à l’école primaire des Saints-Innocents que vous aurez l’occasion de partager des discussions, à la limite, des conversations sur des thèmes pédagogiques. Je ne voulais surtout pas insinuer que vous devriez abaisser vos exigences intellectuelles pour mieux vous intégrer au groupe d’enseignantes, non, simplement vous éviter d'être déçue.
La journée fut douce, la soirée, alors que le soleil déclinait au bout de la rivière, allait en être de même.