mercredi 17 juin 2026

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 10 -

 

Chez monsieur le maire



Juin achève. Partout, dans les journaux, à la radio et la télévision, il n’y en a que pour les Jeux olympiques de Montréal, la XXIième olympiade de l’ère moderne. Le monde sportif se réunira du 21 juillet au 1er août dans un stade inachevé, ce qui fait couler beaucoup d’encre. Mais la population des Saints-Innocents ne s’en préoccupe pas. Oui, il y a bien eu ces tentatives, infructueuses, d’octroi de permis municipaux afin d'autoriser la construction à la va-vite, aux abords de la route nationale, d'un ou deux motels destinés aux visiteurs souhaitant se loger hors de Montréal, à prix modique. Monsieur le maire, à l’incompréhension générale, y voyait un leurre craignant que cela n’attire rien d’autre que des ennuis. « Il y a, disait-il, un avant et un après à toute chose. Avant ça peut sembler rentable, mais après ça peut causer des embêtements difficiles à gérer. » Il en avait d’ailleurs discuté avec quelques collègues de l’Union des municipalités du Québec - une association qui fêtera ses 60 ans d’existence en 1979. Principalement avec le maire de la ville de Sorel, aux prises actuellement avec une demande d’un club de motards afin de bâtir un repaire sur un terrain vacant, propriété de la ville. Lui aussi partage la même philosophie que son confrère des Saints-Innocents, redoutant de se retrouver avec des problèmes sur les bras advenant le cas où cette autorisation serait accordée. Il ne cesse de reporter sa décision d’assemblée municipale en assemblée municipale, mais des pressions se font de plus en plus insistantes pour qu'il agisse maintenant. Combien de temps encore peut-il gagner avant d’avoir à rendre une décision définitive ? Il ne le sait pas et ne souhaite pas le savoir.

Toutefois, pour Abigaelle, le temps presse afin de conduire à bien le dossier du fils de monsieur le maire qui l’accueille à sa grande maison située dans un des rangs les mieux entretenus de la municipalité. Rien à voir avec ceux où logent les familles de Benjamin et Chelle, rang sans nom, sans entretien. 
 
- Soyez la bienvenue, mademoiselle Thompson.
- Merci de m’accorder de votre précieux temps pour vous entretenir de la situation de Patrick.
— Madame Saint-Gelais m’a indiqué que vous envisagiez de proposer un cheminement particulier, qui ne serait pas en première année à l’école primaire des Saints-Innocents.
- N’allons pas trop rapidement. Je tiens d'abord à vous soumettre ainsi qu'à votre épouse…
- … elle est absente pour le moment, un rendez-vous fixé depuis un certain temps...
- ... l'ensemble du sujet dont vous l’informerez afin qu’elle puisse collaborer à la démarche qui sera la meilleure pour votre fils.
- Mademoiselle Thompson, elle ne s’est presque pas engagé dans l’éducation de Patrick. D’ailleurs, vous  l’avez très peu croisée lors des rencontres de parents.
— Je ne juge pas l’implication des parents dans l’éducation de leurs enfants, mais partager des observations sur mes élèves auprès de la direction de l'école et les premiers intervenants, cela fait partie de mon rôle. C'est le but de ma visite aujourd'hui.
- Je vous suis bien, alors résumez-moi l’état actuel du chantier ainsi que les pistes envisageables.
 
Monsieur le maire écoute l’institutrice avec attention, soucieux de saisir les tenants et les aboutissants, comme il le fait d'ailleurs pour toute question qui exige de lui une action. Il ne l’interrompt pas, mais son visage ne peut dissimuler l'attitude de celui qui cherche à tout savoir sur les diverses avenues pouvant mener à des solutions pragmatiques. Une fois le discours de Abigaelle achevé, il prend la parole.
 
- Mademoiselle Thompson, je constate d’abord l’empathie que vous manifestez à l’égard de mon fils. Ce n’est pas une attitude répandue chez ceux qui le croisent. D’ailleurs, les faits que vous m’avez relatés tout au cours de l’année scolaire ont toujours été basés sur des situations que vous décrivez de manière à ce que je les conçoive facilement. Si je saisis l’ensemble du dossier, tout semble ne pas s’être ni amélioré ni dégradé. J'en arrive à me dire que nous pouvons noter que Patrick, dix mois plus tard, n’a pas davantage creusé dans les mauvaises habitudes que vous nous signaliez tout au long de l'année scolaire. Pour cela, je reconnais votre apport et votre soutien à son égard, ce qui me permet d'apprécier votre sens professionnel. Lors du pique-nique que vous avez organisé la semaine dernière, j’ai été à même de voir de mes propres yeux l’affection qu’il vous manifeste. Ça m’a touché profondément, d'autant plus que je sortais d’une brève rencontre avec madame la directrice, m’annonçant que vous envisagiez une mesure particulière pour lui. Lorsque j’aurai fait développer les négatifs des photos prises lors de l’activité, je vous en fais parvenir une copie. Certaines sont vraiment touchantes.
- Merci, monsieur le maire, j’apprécie.
- Pour revenir à ce qui vous amène chez moi, j’aimerais confirmer ce que la directrice vous a certainement dit, indiquant que ma vie publique importe beaucoup pour moi. Une tache et vous voilà mis au ban de la société, surtout dans une municipalité comme la nôtre.
- Je saisis parfaitement ce souci, mais vous conviendrez avec moi qu’il en va de l’avenir de Patrick. Il est jeune, donc perméable à ce qui l’influence positivement ou négativement.
- Excusez-moi pour l’exemple que je vais citer, toutefois, il s’est rapidement imposé à mon esprit. Si nous n’intervenons pas, y a-t-il un risque qu’il puisse ressembler au frère de madame Saint-Gelais ?
— Je ne connais Benoît que de vue. J'ignore le cheminement scolaire qu’il a emprunté, d’ailleurs, je ne sais même pas son âge.
- Germaine, sa sœur, aura bientôt 40 ans, lui, a-t-il son permis de conduire en règle, permettez-moi d'en douter,  il a 18 ou 19 ans.
- Henriette, la secrétaire me disait qu’il était un écolier dissipé, que seule sa sœur qui enseignait la septième année en venait à bout.
— Vous aurez, un peu comme une grande partie de la population des Saint-Innocents, à un moment ou à un autre, à le croiser sur votre route. Craignez-le. À tout le moins, évitez-le.
 
Abigaelle ne releva pas cette réplique souhaitant éviter la question des altercations indirectes ou directes subies de la part du chauffeur de la camionnette bleue.
 
- Cette crainte a germé dans ma tête après être sorti du bureau de madame la directrice. Depuis, elle ne cesse de me hanter.
- Si vous souhaitez éclaircir cette appréhension, je connais quelqu’un de compétent qui saurait vous venir en aide.
- Non merci, je peux très bien résoudre cette situation par moi-même, mais revenons à mon fils. Il aurait à rencontrer le psychologue de l’aide à l’enfance ?
- Pour une évaluation et une recommandation, en effet.
- Vous venez de me dire que si un besoin particulier s’avérait nécessaire, la commission scolaire assurerait le suivi.
- Voilà, sauf que le temps nous presse. Tous les services scolaires seront mis sur pause d’ici quelques jours.
- Il faut donc mon accord dès maintenant ?
- Ça serait l’idéal. La direction de l’école fera une demande de rendez-vous auprès du psychologue. S’il faut donner suite à son rapport, tout doit se retrouver sur le bureau de la commission scolaire à temps, à temps veut dire deux semaines tout au plus..
 
Aucun bruit ne se dissimule entre Abigaelle et le père de Patrick, le maire de la municipalité des Saints-Innocents. À l’extérieur, on entend quelques meuglements provenant du bétail de l’agriculteur. Des abeilles s’écrasent aux vitres des fenêtres. Un léger courant d’air se fraie un chemin de la cuisine hyper moderne jusqu'au salon où les deux s'évaluent
 
- Avant de vous quitter, monsieur le maire, permettez-moi de vous suggérer une lecture. 
                                   Ce livre, tout récent, il date de 1970, œuvre du Docteur Fitzhugh Dodson, pourrait vous guider dans votre prise de décision.
- Monsieur Granger, notre président de la commission scolaire, m’a parlé de vous. J’ai appris que vous en étiez à la rédaction de votre thèse doctorale.
- En effet, si tout va comme je le prévois, elle pourrait être déposée à la fin de l’année scolaire 1976-1977. Soyez sans crainte, les identifiants d’aucun élève n’y sont mentionnés.
- Mon ennui ne se situe pas à ce niveau. Monsieur Granger ne cesse de vous louanger, affirmant à quel point vous êtes une acquisition formidable pour notre milieu. C’est ailleurs que le bât blesse.
- Puis-je vous demander une précision ?  
– Soyez prudente, je dirais même circonspecte dans vos engagements qui outrepassent votre vie professionnelle.
- Merci, monsieur le maire, je retiens votre conseil. D’ailleurs, et sans doute le savez-vous déjà, mon poste pour la prochaine année scolaire n’est toujours pas officialisé.
- Fiez-vous à monsieur Granger, il saura vous protéger.
- Suis-je en danger sans le savoir ?
- Quand la tempête vient, les tuiles risquent de se décrocher des toits et tomber sur la tête des gens.
 
Monsieur le maire reconduisit l’enseignante de Patrick, l’assurant qu’il avisera madame Saint-Gelais de sa décision qui ne devrait pas tarder, ajouta-t-il.

Docteur Fitzugh Dodson


SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 10 -

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