La conversation entre Abigaelle et Herman est interrompue par l’arrivée de Henriette et son mari Gérard, fidèles au rendez-vous. Zoé allait pouvoir partir de la maison pour être hébergée chez la secrétaire de l’école primaire des Saints-Innocents.
- Bonjour vous deux. Merci de prendre en charge ma chatte. Ça sera la première fois qu’elle quitte la maison, dit Abigaelle un peu gênée de ne pas avoir de chaises à leur offrir.
- Je suis certaine que tout se passera bien. D’ailleurs, tu ne la fais pas sortir ? s’enquit Henriette.
- J’hésite… une vraie mère poule.
- En campagne, les chats adorent être dehors, ajoute Gérard échangeant une poignée de main avec Herman. Faut pas trop les gâter.
- Sans doute, mais c’est une première pour moi d’être en contact avec un animal domestique.
- Moi qui croyais que tu avais ton petit kangourou lorsque tu vivais en Australie, dit Herman qui offrit sa chaise à Gérard.
- Notre bouteille de rosé est vide, mais je prépare de la tisane. J’en ai pour deux minutes. Assieds-toi, Henriette, je reviens avec des tasses.
Aussitôt dit, aussitôt disparue à l’intérieur, Abigaelle laisse ses invités pour qui l’occasion de discuter est plutôt rare. C’est Gérard qui, allumant sa pipe, interroge le grand jeune homme blême au sujet du supermarché et de sa nouvelle expérience.
- Tout s’est produit si rapidement, je n’étais absolument pas préparé à prendre la relève. Mon père vivait au supermarché, vivait pour le supermarché. Les employés sont exemplaires, sans eux, je n’y arriverais pas. Ma mère n’a jamais fait autre chose que recevoir les clients à la caisse et placoter avec eux. Il faudra que je m’y habitue si on souhaite que tout roule comme avant.
- Mon dieu Herman, est-ce que ça veut dire que tu laisses l’université ? demanda Henriette.
- Oui, effectivement. La vie oblige parfois à s'adapter aux circonstances qui se présentent à nous. Il n’est d’ailleurs pas question que j’abandonne ma mère dans la situation actuelle.
- Tu es tellement un bon garçon, Herman. Je suis certaine que tu mettras tout ton cœur à poursuivre l’œuvre de ton père. La famille, c’est si important. Tu me fais réaliser une chose que je n’avais jamais remarquée. Beaucoup de familles vivant aux Saints-Innocents, n’ont qu’un enfant ou deux. La génération qui nous a précédés fondait des familles plus nombreuses. C’est vraiment particulier. Nous, Gérard et moi, une seule fille. Toi, seul garçon. Les Cloutier n’ont que Daniel. Monsieur Granger a perdu sa seule fille à la naissance. Monsieur le maire, un fils unique. C’est différent chez les Saint-Gelais, deux enfants avec un certain écart d’âge.
- Il y a peut-être quelque chose dans l’eau qui en est la cause, tout comme ç’a été le cas avec le plomb pour la maison Champigny, continua Gérard. D’ailleurs, tout comme moi, avez-vous été étonnés de voir madame Champigny assister aux funérailles de ton père ? D’habitude, elle est en Floride à ce temps-ci.
- Je ne veux pas faire ma commère, avança Henriette, mais toutes les fausses-couches qu’elle a eues l’ont certainement poussée à disparaître des Saints-Innocents. Je ne sais pas, je dis cela comme ça vient à mon esprit.
C’est Abigaelle qui coupa court à la jasette, tenant un cabaret dans lequel reposait une théière et des tasses.
- Tu peux compter sur moi pour que les choses changent très bientôt.
Abigalle sert tout le monde, puis s’installe à califourchon près du mur. Herman la rejoint alors que Henriette déclare qu’au moment de quitter l’école, monsieur le maire s'y présentait. Madame Saint-Gelais, absente, le père de Patrick lui a remis un document à déposer sur son bureau.
L’enseignante, dans un scénario idéal, n’aurait pas envisagé que l’autorisation dûment signée par le parent de Patrick parvienne à l’école aussi rapidement. Elle fit semblant que cela ne la regardait pas, mais le clin d’œil de Henriette confirma sa présomption.
Une tasse de tisane plus tard, Henriette se lève afin de récupérer Zoé, insistant auprès de Abigaelle pour qu’elle ne vienne pas la saluer, sinon, dit-elle, la séparation sera trop difficile.
— Bon séjour à Québec, mademoiselle. Saluez le premier ministre si vous le rencontrez. Il en a plein les bras avec les questions de la langue. D’autres problèmes aussi.
— Toi pis ta politique, Gérard, allez, viens-t’en, une pensionnaire nous attend.
- J’ai préparé tout ce dont elle aura besoin, c’est dans le sac à l’entrée de la porte d’en avant, dit Abigaelle qui ramasse les tasses vides.
- C’est à mon tour de suivre, annonce Herman. Merci, Abigaelle pour l’apéro. On se revoit lundi ?
- On se voit lundi.
* *
Abigaelle ne pouvait qu’observer le fait qu’elle est encore sous la domination inconsciente de l’urbanité, la ruralité ne l’ayant toujours pas entièrement enveloppée de son caractère insouciant, comme laisser courir les chats à l’extérieur, ne pas verrouiller les portes de sa maison lorsqu’on quitte ; de son caractère social, comme saluer tout un chacun lorsqu’on se croise ici ou là, participer à des corvées lorsque le besoin se fait sentir, connaître son voisin et leurs voisins. Effectivement, elle n’a pas verrouillé les portes, a laissé son parasol et ses deux chaises sur le petit espace qu’elle leur a réservé derrière la maison ; il lui est toutefois difficile de se détacher de l’idée que Henriette et Gérard pourraient profiter de leur gardiennage pour initier Zoé aux joies de courir dans l’herbe.
Comme à son habitude, elle a installé dans son lecteur de cassettes, indispensable compagnon de sa Westfalia orange, la musique classique australienne de son compositeur favori, Arthur Benjamin. Ajouté aussi un rare enregistrement de la fabuleuse Mirrie Hill que sa mère, directement de Paris, lui avait envoyé, certaine que sa fille ne la connaissait pas et assurée qu’elle ne pourrait trouver des enregistrements de la compositrice australienne dans sa lointaine contrée canadienne. Elle avait ajouté un petit mot à l’envoi : « Les femmes australiennes savent écrire de la musique aussi rigoureusement que les hommes. » Aucune formule d’affection à part ce message. Abigaelle ne compte pas analyser plus en profondeur cette attention, n’en conservant, pour le moment, que l’intention.
La nuit s’annonce belle, fraîche et étoilée. Sur la route en ce début de juillet, la conductrice de la Westfalia orange consacrera son temps à l’écoute de la musique et au sens qu'elle doit attribuer à la présence de Herman Delage auprès d'elle, lui qui, depuis le décès de son père, se manifeste avec toute la timidité d’un jeune homme pour qui une femme semble inaccessible. L’est-elle vraiment ? Il vit actuellement des moments bouleversant sa vie personnelle, lui a ouvert les portes sur sa situation, manifestant sa déception face au choix qu'il s’est imposé, soit de quitter l’université pour prendre la direction du supermarché, en assumant toutes les responsabilités. Elle ne peut que constater son sens de l’engagement, sa rapidité à analyser une question pour ensuite prendre une décision. Changer de bannière, de Steinberg à Métro-Richlieu, sachant que le commerce pouvait crouler sous les dettes si des conditions inscrites dans le contrat liant les Saints-Innocents au géant Steinberg allaient dans le sens qu’il faille payer certains frais. Ce qu’elle apprécie chez le jeune homme blême, c’est la faculté de passer d’un sujet à un autre sans laisser planer de sous-entendus. Jusqu’où ira-t-il dans la confiance qu’il lui a manifestée en dévoilant des intimités personnelles ainsi que celles du commerce ? Deviendra-t-elle confidente ou conseillère ? Leur relation, qui s’étendra bientôt, lundi prochain en fait, au projet de la « zone » de monsieur Granger, demeurera-t-elle strictement au niveau de la collaboration ? Se modifiera-t-elle ? Le souhaite-t-elle ?
Il y a beaucoup de kilomètres à avaler pour la Westfalia orange avant d'arriver à Québec, beaucoup de temps pour clarifier bien des choses.