vendredi 14 août 2026

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 19 -

                                


Le bruit espiègle de deux vélos roulant lentement résonne dans la partie boisée que doivent emprunter Abigaelle et Herman pour retrouver la rue Principale. Parfois, sur le chemin les ramenant du chalet de monsieur Granger, le président de la commission scolaire, un sourd craquement se fait entendre. Il est un peu plus tard qu’entre chien et loup, l’heure à laquelle la lune pâle se colore de vanille avant de se laisser dorloter par la noirceur qui l’entoure.

- Abigaelle, cria Herman, arrête-toi un instant.   Les deux vélos se rejoignent.  Trouves-tu la soirée tranquille ?     
- Un peu comme l’a été toute cette journée.
-Non, ça semble plus agité à mesure qu’on se rapproche du village.
-Tes oreilles fonctionnent mieux que les miennes, j’avoue.
-Quelque chose d’inhabituel se passe devant nous. Je n’aime pas ce que je ressens.

Ils accélèrent, poussant le pédalier à fond. Plus ils avancent, plus il leur semble apercevoir une foule rassemblée participant à un même événement. Lequel ?

                         


Il ne fait plus de doute alors qu’à moins d’un kilomètre de chez Abigaelle, ils entendent clairement des cris de frayeur traversant des odeurs de fumée, des jets de flammes ravageant l’école primaire des Saints-Innocents. 

Depuis quand les pompiers volontaires combattent-ils l’incendie ? 

Le vent pousse une myriade d'étincelles en direction des terres de Daniel sises derrière l’établissement scolaire. Personne ne peut dire si elles se rendront jusqu’à la récolte, tous étant préoccupés par la sauvegarde de l’école, rudement attaquée.

Monsieur le maire dirige tant bien que mal les opérations. L’oncle de Daniel, l’homme à tout faire de la municipalité, soucieux de ralentir la fureur des flammes, constate de visu qu’elles cherchent à se répandre vers les récoltes de son neveu. L’école primaire craque, faiblit, résistant héroïquement à l’assaut du feu. Il encourage les pompiers volontaires, aidés par quelques bénévoles venus prêter main-forte, mais l’incendie, tenace, se moque des jets d’eau que les tuyaux d’arrosage lui projettent. Il faut sauver le bâtiment pour ensuite se concentrer à étouffer la course incendiaire cherchant à s’en prendre aux récoltes de son neveu.

- Quelle horreur ! L’école en flammes.    Abigaelle a rejoint le poste de commandement une fois rassurée que l'autre côté de la rue est hors de danger. 

Ce n’est ni le temps ni l’occasion de faire enquête. Herman, ayant remarqué la présence des deux familles vivant au bout des rangs sans entretien, se dirige vers les deux femmes qui tiennent, pressés contre elles, leurs nourrissons.

- Soyez sans crainte, on calmera l’incendie. L’école en prend tout un coup, mais je suis certain qu’on pourra l’empêcher de dévorer la récolte de Daniel.
- C’est tout ce qu’il a, Daniel, sa récolte. 

Jésabelle parle d’une voix enrouée par les effets de la fumée. Les flammes pétillent dans le miroir de ses pupilles. Une immense apathie décrirait le mieux son attitude. Devant elle, Benjamin surveille le tikinagan dans lequel lui-même avait été transporté, dort son frère Nathanaël.

Chelle tient solidement la main de sa mère, Aanzhanie, qui garde la petite Gabrielle, ramassée contre elle.

Et ça crépite de plus en plus. 

Monsieur le maire semble dépassé par les événements, à bout de souffle, c’est alors sur les épaules de Daniel et celles de Don que repose maintenant la responsabilité de combattre la conflagration, appuyés par l’homme à tout faire de la municipalité qui assure la provision en eau.

Monsieur Saint-Pierre tarda à venir. Il expliquera plus tard qu’en compagnie de Clotaire, il s’était rendu chez madame Brodeur qui les avait appelés pour une raison qu’il jugea inutile de donner. Percevant une odeur inhabituelle dans le village, il a sauté dans son véhicule et le voici maintenant au cœur des opérations.

-   Ça brûle depuis longtemps ?
- Au moins une heure, répond monsieur le maire, complètement épuisé, tout en sueurs, cherchant à s’asseoir quelque part.
-   Avez-vous pensé arroser derrière l’école ?
-  Impossible de s’y rendre, le feu a décidé de continuer sa route, répondit Daniel.
-  Vers ta récolte ?
-  Oui, il ne veut rien épargner, semble-t-il.

                                 


Les deux hommes n’ont guère le temps de réagir que Don, brandissant une pelle, se précipite vers l’arrière et commence à creuser une tranchée pour contrer l’avancée des flammes. Quelques minutes plus tard, Daniel muni d’un boyau d’arrosage enroulé autour de son cou, rejoint son ami et canonne à travers les fenêtres éclatées. Don, assuré que la relève poursuit le travail, se précipite vers la récolte pour devancer la marche du feu. Il entreprend la même opération afin de contrecarrer l'avancement de l’incendie.

Monsieur Saint-Pierre, tel un général expérimenté, réorganise le travail de tout le monde : inonder l’avant du bâtiment ; bloquer l'appétit du feu en aspergeant l'arrière de l'école ; une petite équipe rejoindra Don et Daniel leur donnant un coup de main pour que cesse la progression du feu vers les terres où la récolte risque d'être littéralement consumée ; éviter de s’approcher de la structure qui pourrait s’effondrer d’un instant à l’autre.

Les ordres proférés par le concierge sont exécutés à la lettre. 


Alors que tombe la nuit sur le village des Saints-Innocents... que l’atmosphère farfouille à travers la fumée tourbillonnant comme une girouette pour y trouver de l'oxygène... que les pompiers volontaires s'échangent les responsabilités... que le feu semble maîtrisé dans les champs de Daniel, qui évaluera par la suite avoir perdu environ le quart de sa récolte... que tout doucement les gens rentrent chez eux, l’air penaud, évaluant les suites à ce triste événement, Herman et Abigaelle, une fois achevée la tournée des gens qu’ils connaissent afin de les saluer, prennent la direction de la maison Champigny.

-    Tu prendras bien une tisane ?    
- Avec plaisir, mais à l’intérieur, l’air est plutôt irrespirable, répondit le grand jeune homme blême.
-  Zoé aura besoin qu’on la réconforte, elle a été à la première loge de cet hallucinant spectacle.



                                 





SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 19 -

                                         Le bruit espiègle de deux vélos roulant lentement résonne dans la partie boisée que doivent emprunt...