Madame Saint-Gelais, précipitamment, ferma la porte du local où s’achevait la réunion de parents. Elle prit la parole:
- Je vous demande de bien vouloir excuser cet incident bien involontaire de notre part. Comme vient de le dire le président de la commission scolaire, une réorganisation s’impose en raison des éléments fournis. Après avoir bien réfléchi et consulté les spécialistes, nous avons choisi d’ouvrir une classe mixte qui regroupera les huit élèves actuellement en classe maternelle et ceux qui y seront inscrits l’année prochaine. Ça sera tout nouveau pour nous, en fait, c’est la première fois que j'aurai à gérer du multiniveau. Ça doit sans doute rappeler des souvenirs à quelques-uns d’entre vous pour qui les parents ont fréquenté l’ancienne école, celle que nous appelions « l’école de rang » alors qu’une enseignante voyait à l’éducation de tous les enfants présents devant elle, sans tenir compte de leur âge et de leur cheminement scolaire.
Le silence était revenu dans le local, les esprits remis de cette intrusion pour le moins inattendue. C’est alors qu’un parent, Don le père de Chelle, leva la main, signifiant qu’il souhaitait poser une question. Madame Saint-Gelais l’ignora, continuant de palabrer autour du sujet, mais, à l’évidence, cette main levée que tous avaient bel et bien remarquée allait demeurer pointée vers le plafond. Monsieur le président de la commission scolaire, alors que la directrice s'était dirigée vers la porte, en avait profité pour se lever et maintenant, il s'approchait du parent qui se maintenait toujours dans la position signifiant qu'il avait une question en attente.
- Monsieur, je vous donne la parole.
- Merci monsieur Granger. Ma question est simple et je doute qu’on ne saura pas me répondre immédiatement.
- Si nous détenons la réponse, soyez assuré que nous vous la fournirons, rétorqua l’homme debout devant lui, un homme à l’allure décidée, ne craignant aucunement ce qui risquait, peut-être, pouvait mettre le feu aux poudres.
— Je trouve très approprié de réunir les enfants du préscolaire et ceux de première année. Cela semble une excellente réponse au problème que vous avez soulevé. Je ne peux imaginer ma fille obligée d’allonger son temps en bus scolaire. Il ne faut pas oublier qu’un enfant de cinq ans qui voyage matin et soir entre son école et sa maison pendant dix mois par année, eh bien, c’est aussi éreintant qu’une journée complète à l’école. Si, en plus, on devait ajouter un trajet supplémentaire, je crois que ça irait pour les premières semaines, mais pas plus. La fatigue pourrait se transformer en dégoût, ce que mon épouse et moi ne souhaitons surtout pas. Cette année a été difficile parce que c’était la première fois qu’elle se retrouvait dans un groupe d’enfants. Heureusement, et je tiens à remercier la commission scolaire pour cela, ma fille a eu la chance d’avoir une enseignante-éducatrice hors pair dans sa classe.
À ce moment précis de son discours, les parents dont l’enfant fréquentait la classe de Abigaelle se levèrent et, se tournant vers elle, commencèrent à l’applaudir.
- … oui, nous avons une profonde gratitude à lui exprimer. Ma fille ne parlait pas français en septembre dernier. Aujourd’hui, elle se débrouille mieux que mon épouse et moi. C’est mademoiselle Abigaelle qui en est responsable. Ma question est la suivante : qui se chargera du groupe mixte dont vous venez de nous annoncer la création ?
Interpréter l’attitude de madame Saint-Gelais serait une tâche impossible. Muette, stoïque et enfermée dans une posture roide, elle fixait le président de la commission scolaire qui prit aussitôt la question au vol et y répondit:
- Monsieur, je vous remercie de poser cette question. Sachez que, pour nous également, elle s’est imposée et a fait partie de la réflexion qui a mené à la décision dont je vous ai fait part. Cette fonction, nouvelle ici dans notre commission scolaire, est bien documentée autant au ministère que dans plusieurs écoles de la province de Québec où cette organisation a dû être adoptée. Vous pensez bien que je me suis informé auprès de confrères ayant vécu l’expérience et les réponses que j’ai reçues vont toutes dans le même sens. Certains enfants tirent profit de ces activités en ayant l’opportunité de renforcer ou d’approfondir certaines connaissances, tandis que d’autres découvrent précocement l’autonomie. Je dois admettre que, pour l’expérience préscolaire et première année, eh bien, nous serons des pionniers. Pour remplir cette responsabilité avec le maximum de chances de réussite, je m’assurerai que la personne qui occupera ce poste sera compétente et, surtout, consentante. Est-ce que je réponds à votre question, monsieur ?
Don acquiesça d'un hochement affirmatif de la tête. Un échange de sourire, puis monsieur le président de la commission scolaire invita tout le monde à s’approcher de la table sur laquelle on leur proposait quelques biscuits et du café.
La porte de la classe demeurait fermée et, sans le dire, on percevait dans l'atmosphère que tout le monde s’interrogeait sur la situation engendrée par l’irruption de madame Brodeur et la crise qui avait étonné les participants.
Madame Saint-Gelais se déplaça vers le corridor sans négliger de refermer derrière elle la porte du local de Abigaelle. Monsieur le maire et le concierge soutenaient la vieille dame dont l’esclandre semblait avoir épuisée.
- Madame Brodeur, qu’est-ce qui vous a pris de surgir dans l’école en hurlant comme une perdue ? demanda la directrice d'un air outré.
- Je voulais savoir pourquoi on ne m’a pas invitée, répondit celle qui, sans appui des deux hommes, allait certainement s’effondrer.
- C’est une réunion pour les parents des élèves de l’école, reprit la directrice, qui fusillait des yeux l'intruse. Madame Brodeur, votre fils Antoine est mort depuis longtemps, il ne vient pas à l’école.
- Antoine…
- Oui, votre fils Antoine, il est mort dans l’incendie de votre maison, celle que vous habitiez tout près de l’étang.
- Antoine est mort dans un incendie…
- Il y a plus de quarante ans de cela, madame Brodeur
La vieille dame, défigurée par la brutalité des propos que venait de lui servir la directrice de l’école, regardait monsieur, le maire qui la soutenait à sa droite et monsieur Saint-Pierre, le concierge qui réussissait à la maintenir dans un certain équilibre. Le regard de plus en plus fuyant, elle avalait ses mots comme s’il s’agissait d’un mauvais remède. Reconnaître les gens qui l’entouraient actuellement semblait une tâche inaccessible à son entendement.
- Non, mon Antoine n’est pas mort. Je dois savoir dans quelle classe il sera si je veux bien le préparer, lui acheter les bons cahiers, des crayons on en a en masse à la maison, il n’aura qu’à prendre ceux-là. Il n’est pas mort, mon Antoine, puisque je viens pour connaître le nom de son enseignante. Sa classe. Vous le savez, vous, avec qui il sera, mon Antoine. C’est un bon garçon. Il n’est pas… mais c’est un bon garçon. L’école commence quand ? Je vous promets qu’il sera habillé comme il faut. Il est beau, mon Antoine dans des habits neufs. C’est qui sa maîtresse ?
Délicatement, comme on le fait en transportant un colis fragile, les deux hommes la dirigent vers la sortie.
- Je vais vous ramener à la maison, madame Brodeur, annonça le concierge.
- Vous allez arrêter au bureau de poste en passant devant.
- Oui, je vais vous arrêter au bureau de poste. Je vais vous attendre, puis vous ramènerai chez vous.
Monsieur le maire et la directrice revinrent sur les lieux de la réunion.