jeudi 10 septembre 2026

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 23 -

 


Herman s’arrête quelques instants devant la dépouille de l’ancienne école, salue les dignitaires ainsi que ceux qu’il connaît, puis rentre au supermarché. Il jette un dernier regard vers la maison de Abigaelle qui, à la fenêtre, tient Zoé dans ses bras.
 
À vélo, sous une pluie de moins en moins féroce, il se rappelle les mots de la chanson PREMIER AMOUR de Félix Leclerc:
                Ne parle ni ne dort
                Ni ne mange ni ne sort
                Des heures à écouter son cœur
                Ne lit, ni ne rit ni ne joue avec nous
                C’est son premier amour.
 
Être en amour pour une première fois, c'est quand on s’assure qu’il sera éternel, qu'il mérite qu’on s’y investisse corps et âme, sans retenue, au risque même que nos jours ne ressemblent plus à ceux d’hier, à ceux de demain. C'est une image imprimée en soi. Dans son cœur. Son cerveau. Chacun des sourires qui se greffent à nos lèvres n’est adressé qu’à la même, à l’unique personne qu’est notre premier amour.
 
Ça se voyait chez Herman : sa manière de regarder autour de lui, au-delà de la pluie qui mouillait sa tête et dégoulinait sur son visage ; cette espèce de droiture imprimée sur toute sa physionomie. Il est en amour.
 
Le réel lui sauta toutefois au visage alors que devant le bureau de poste, Angélina donnait un coup de main à madame Brodeur qui y entrait comme tous les jours depuis l'ouverture des lieux. Il alla son chemin.
 
- Avec cette pluie, lui dit la maîtresse de poste, vous auriez pu rester à la maison. Ça vous fait quand une bonne trotte pour venir jusqu’ici, d'autant plus que vous recevez de moins en moins de courrier.
- C’est pas ma faute si vous passez plus chez moi livrer les lettres. Avez-vous pensé à nous, les pauvres vieux ? Des fois, les décisions qui se prennent ne sont pas intelligentes.
- Que voulez-vous, madame Brodeur ? Les temps changent, il faut s’y faire.
- Peut-être, mais on s'y fait jamais au feu. Celui-ci, je veux dire le feu qui a détruit l’école, est pas mal effrayant. Je pense à Antoine, qui n’aime pas ça, l’école, mais aussi aux autres, ceux qui y vont pour s’instruire. Qu’est-ce qu’on va faire d’eux maintenant ?
- Chose certaine, l’école ne sera pas prête pour la prochaine rentrée scolaire, mais ce dont je suis sûre, monsieur Granger…
- … le président de la commission scolaire ? …
- … oui, oui, lui-même, il va travailler fort pour trouver une solution.
- Il a toujours de bonnes idées quand un drame arrive. Je pense à l’incendie de la maison en face de l’étang, il a vite trouvé une autre place à ces habitants qui se sont retrouvés sans logis.
- Madame Brodeur, je ne veux pas vous contredire, mais cette maison…
- … celle de l’étang ? …
- … Oui, oui, celle de l’étang. Eh bien, c’était la vôtre.
 
La vieille dame recula de quelques pas, lâcha le bras de Angelina pour se réfugier dans cette espèce de brouillard qui l’enveloppe à chacune des fois qu’il est question de cet événement. Cherche-t-elle à effacer ce douloureux moment, celui qui la rendit à la fois veuve et parange ? Jamais elle ne le reconnaît devant Angélina alors que, dans ses discussions avec le trio historique des Saints-Innocents, sa mémoire revient, plus aiguisée que jamais, et reconnecte avec la réalité.
 
- Vous n’avez pas de courrier aujourd’hui, madame Brodeur.
- Merci, Angélina, merci. Je retourne chez moi.
- N’oubliez pas, en sortant, vous partez sur la droite.
 
Ce qu’elle ne fit pas. En quelques enjambées, dépassant l’église, arrivant face à l’école, madame Brodeur, intriguée par les rubans jaunes encadrant la structure, fixait les restes de ce qui était l’orgueil architectural du village des Saints-Innocents.
 
Policiers et assureurs avaient quitté déjà, monsieur le maire et monsieur Granger aussi, il ne restait plus que les trois acolytes qui remarquèrent la présence de la vieille dame, bras croisés, le regard perdu vers on ne sait où.
 
- Madame Brodeur, cria le concierge.
- Ne restez pas sous la pluie, ajouta Clotaire, se dirigeant vers elle, son parapluie prêt à abriter celle dont il s’attendait qu’elle ajoute quelques mots de plus afin de préciser son énigmatique « même chose tous les cinquante ans ». Il traversa la rue Principale, l’encadra entre le concierge et lui. L’employé municipal s’était approché de l’endroit où la porte d’entrée se situait et au-dessus de laquelle une grande bâche bleue récupérait l’eau de pluie accumulée en son centre la faisant ressembler à un immense ballon de plage.
 
Madame Brodeur indiqua de son doigt les immenses champs de Daniel :
- Il a eu une bonne idée, le fils des Cloutier. Fallait bien que quelqu’un montre aux autres qu’élever des vaches et des poules, y a pas rien que ça dans la vie. Mais je sais pas s’il est au courant de tout ce qui est arrivé au bout de ses terres, dans la forêt.
- Que voulez-vous dire, madame Brodeur ? demanda le concierge.
- Cette forêt cache pas mal d’affaires. Même que certaines sont louches.
- Vraiment ?
- L’évêché en sait beaucoup plus que bien du monde. L’ancien curé, je le nomme pas pour des raisons qui m'appartiennent, s’il était toujours vivant, saurait en parler mieux que moi.
- Et vous, qu’est-ce que vous en dites ? Clotaire relayait le concierge par ses questions rapides afin d'éviter que madame Brodeur ne tombe dans la divagation.
- Pas beaucoup de gens des Saints-Innocents ont connu le prêtre que l’ancien curé a hébergé un peu avant le début de  la Seconde Guerre. Un certain Poisson. Je me rappelle qu’il était très gros et qu’il sortait du presbytère tôt le matin pour aller dans la forêt, celle au bout des champs de Daniel Cloutier qui ont longtemps appartenu au père de monsieur Granger qui lui…
- … et il allait dans la forêt, dites-vous ?
- Oui, dans la forêt. Souvent seul, avec du matériel dans les bras que mon mari, vous vous souvenez de lui, mon mari, le facteur, l'a vu plusieurs fois dans la semaine se diriger vers la forêt. Il passait exactement par ici. C’est bien avant l’école nouvelle et les champs de monsieur Granger. Je sais pas ce qu’il allait y faire, mais je me rappelle qu’un jour, oui, oui, quelques mois avant la guerre, mon mari a vu le gros Poisson partir dans la forêt avec d’autres personnes. Il m’a dit avoir remarqué un détail. Toutes ces personnes, des hommes, portaient des chemises brunes. Une drôle de chemise brune. Le curé Poisson, lui, il était en soutane.
- Ils allaient faire quoi exactement dans la forêt ?
- Ça a duré pas mal de temps. Mon mari est parti parmi les premiers au Canada faire la guerre, j'en ai pas su bien plus, mais chaque fois que les chemises brunes accompagnaient le curé Poisson, eh bien, elles apportaient des outils, comme si elles devaient démolir ou construire quelque chose. Je me rappelle qu’un matin, en fait à peu près un mois avant qu'il s'enrôle dans l'armée, mon mari s’est adressé au curé Poisson pour lui demander s’il avait besoin d’aide et, si oui, qu'il pouvait monter une équipe pour lui donner un coup de main. Le gros curé l’a regardé, c’est mon mari qui me l’a dit, avec des yeux qui faisaient peur et l’a avisé de ne jamais parler à qui que ce soit de la venue aux Saints-Innocents de ceux qu’il appelait ses « amis ». Mon mari était un grand peureux, surtout des chiens, c’était presque une maladie. Pas évident pour un facteur...
- ... des chiens ?
- Oui, oui, des chiens. Surtout les bergers allemands qui suivaient les chemises brunes.
 

Là-dessus, madame Brodeur jeta un dernier coup d’œil devant elle, l’école ou les champs, on ne saurait trop le dire, puis quitta les lieux de son pas résigné, le dos courbé.

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 23 -

  Herman s’arrête quelques instants devant la dépouille de l’ancienne école, salue les dignitaires ainsi que ceux qu’il connaît, puis rentre...