La météo de cette fin du mois de juin 1976 est tout simplement idéale. Très peu de pluie, encore moins d’humidité, des températures qui font espérer la tenue des Jeux olympiques dans les meilleures conditions. Sur son calendrier, les dates que Abigaelle avait entourées lui permettaient de prévoir des moments de solitude, moments dont elle ressentait de plus en plus le besoin. Une collègue enseignante lui avait parlé d’un endroit, ça s’appelle LE MANOIR DU SILENCE, où elle se rend depuis quelques années afin de se ressourcer. Curieuse, Abigaelle lui avait demandé les coordonnées de l’endroit, situé en Estrie, tout près du Mont Orford. Cette option la séduisait, l'envisageant pour la fin des vacances afin de mieux se préparer à l’entrée des classes en septembre prochain. C’est quand même fou, la première question qu’elle s’est posée toucha la présence ou non d’animaux de compagnie. Quitter Zoé lui plaît de moins en moins, malgré le fait que Henriette se montre disponible pour l’accueillir au besoin. Elle déposa la carte de visite sur son bureau, intéressée à en savoir davantage sur cet endroit.
Elle attendait Herman, installée sur son petit espace derrière la maison qu'elle avait organisé très simplement : une table, deux chaises et un parasol. Personne encore n’y était venu, Herman, le grand jeune homme au teint blême, serait son premier invité. Si ce n’est qu’ils se sont croisés ce matin, leur plus récente rencontre remonte au petit-déjeuner que Abigaelle, à l’arrivée de Zoé dans sa maison, avait organisé et au cours de laquelle ils avaient tous les deux pris l’engagement de faire équipe dans ce qu’ils appellent la « zone » de monsieur Granger. Il doit apporter un rosé, mais, comme il n’y a pas de succursale de la Régie des alcools au village des Saints-Innocents et que la vente dans les marchés n’est toujours pas autorisée, Abigaelle se demande bien quand et où Herman se l’est procuré.
Le désembrayage du camion de livraison Steinberg ramena l’enseignante à la réalité. Elle se dirigea, suivie par sa chatte noir et blanc, vers l’entrée principale. Le grand jeune homme au teint blême mettait le pied-à-terre, sourire aux lèvres, une bouteille de vin givrée à la main. Abigaelle lui demanda :
- Non, pas encore. On attend toujours une décision de la Régie. Cette bouteille dort dans notre frigo depuis quelques semaines. Un cadeau du groupe Métro-Richelieu qui nous talonne de plus en plus pour qu’on change de bannière.
- On ne va pas discuter ici quand même !
- Tu as raison, viens voir ma cour arrière.
Il suffit parfois de si peu, déplacer un meuble, dégager un coin de la maison, ajouter un rien qui met en relief ce qui demeurait caché auparavant, pour qu’un endroit banal devienne tout d’un coup original. Un parasol rouge protégeant du soleil une table rustique au milieu de laquelle on a découpé un cercle pour y insérer un support ; deux chaises adossées au mur, un tapis protégeant le gazon. La petite chatte noir et blanc profitait d'un coussin beaucoup trop grand pour elle, lui servant de matelas tout juste aux pieds de sa maîtresse.
- Il aura fallu que monsieur Saint-Pierre…
- … le concierge de l’école ?
- … oui, c’est lui qui m’a fait songer à utiliser la cour arrière de la maison, tout comme il a aménagé le terrain derrière l’école pour organiser le pique-nique de fin d’année.
— C’est une très belle idée. Tu es maintenant à l’abri des regards de la rue, et tu as une vue magnifique face à cette vaste étendue silencieuse. Les couchers de soleil au bout de ce terrain vague doivent être sublimes. Alors, on l’ouvre cette bouteille ? Tu as un tire-bouchon ?
- J’entre et reviens avec deux verres. Comme tu as parlé d’un rosé, je les ai placés au congélateur. Prends soin de Zoé, j’en ai pour une minute.
Herman réalisa à quel point la présence de Abigaelle le touchait. Les images emmagasinées lors de l'époque universitaire cherchaient tout doucement à se modifier dans son esprit. La femme-soldat devenait de plus en plus une jeune dame différente, un peu comme si elle s’était aperçue que la route empruntée jusqu'à maintenant ne lui convenait plus. Pour sûr, le besoin de s’engager, le goût de faire des choses qui supportent ses élans à devenir ce qu’elle aspire à être, tout cela demeure omniprésent et fait resplendir sa personnalité. Il ne se souvient pas de quelqu’un parlant d’elle de manière négative. « Elle est directe », disaient certains. « Elle ne se laisse pas marcher sur les pieds », racontaient d’autres. « Vraiment pas une étrangère comme on en connaît » : cela revenait souvent dans le discours des habitants des Saints-Innocents, surtout chez ceux pour qui un « étrange » est quelqu’un qui ne mérite pas qu’on lui organise une cérémonie de bienvenue. Il est bien conscient que sa mère n’est pas impartiale lorsqu’elle encourage son grand garçon à être plus courtois envers elle. Elle lui dit : « Cette fille est une bénédiction divine que ton père t’envoie. Allez, bouge un peu ! »
Plongé dans ses pensées, il en est distrait par une musique provenant de l’intérieur. Abigaelle a installé un haut-parleur à la fenêtre de l'étage. La voix unique de Pauline Julien, la même chanson qu’ensemble ils avaient écoutée lors de leur petit-déjeuner, se répandit dans l'air... dans l'air à la tendresse.
- Abigaelle, cela ajoute au bonheur d’être ici avec toi. Pure merveille !
- Je suis heureuse que tu apprécies. Eh bien, mademoiselle Zoé fait sa timide, elle s’est plantée devant la fenêtre qui donne sur la rue.
— Il ne faut pas longtemps à un animal domestique pour s’installer dans un endroit où il se sent bien.
- À certains égards, nous aussi, les humains, sommes à la recherche de ce quelque part où on se sentira bien.
Une virgule de malaise, des fractions de seconde tout au plus : ce genre de moment qui transforme l’atmosphère en une délicieuse coulée de bien-être.
- Alors, on l'ouvre ce rosé ?
