Monsieur Granger, assis dans le bureau du maire de la municipalité des Saints-Innocents, relisait l’article publié ce jeudi 15 juillet dans le journal NOTRE RÉGION, le premier d’une série consacrée à l’incendie de l’école primaire survenu au début du mois.
- Ce journaliste possède une imagination un peu débridée, mais je dois avouer que le fond de son reportage correspond à la réalité et fait le tour de la question. Qu’en pensez-vous, monsieur le maire ?
- Permettez-moi d’en faire une lecture à voix haute, souvent cette façon d’aborder un texte révèle des détails que notre cerveau aurait pu escamoter, répondit le magistrat qui se mit à lire.
« En fin d’après-midi, le lundi 5 juillet dernier, un violent incendie a entièrement détruit l’école primaire des Saints-Innocents. Les pompiers volontaires de la petite municipalité, appelés sur les lieux, n’auront pas réussi à sauver la bâtisse reconnue comme un joyau architectural dans tout le canton depuis sa construction en 1965. Par chance, le vent soufflait de manière à ne pas permettre aux flammes de s’étendre à l’intérieur du village, poursuivant toutefois sa route vers les champs de monsieur Daniel Cloutier, un précurseur dans le domaine de la culture des céréales. Selon les informations recueillies sur place, le propriétaire aurait perdu une bonne partie de sa récolte. Notons que ce terrain est situé exactement à l’arrière de l’école. L’incendie a perduré jusqu’au début de la nuit et il aura fallu attendre jusqu'au lendemain avant que les agents de la Police provinciale n'arrivent sur les lieux sur invitation du maire de la municipalité. Le caporal, responsable des opérations après sinistre que nous avons rencontré le mercredi 7 juillet, a admis que les scellés placés autour des ruines délimitent un espace que les spécialistes en scènes de crime devront passer au peigne fin. D’ailleurs, ma curiosité de journaliste m’a poussé à transgresser l’interdit de franchir les fameux rubans jaunes et permit de découvrir qu’à l’entrée principale de l’école, un étrange objet métallique se trouvait enfoui, recouvert d’une légère couche de cendres. Les responsables de l’enquête ont confirmé le fait sans toutefois être en mesure d’en préciser la nature, à tout le moins de manière officielle. Une des photos qui accompagnent cet article vous permet de voir l’objet en question que personne, principalement le concierge, ne semble avoir eu connaissance de sa présence dans l'école. Il est important de noter que le truc en question ressemble à un coffre-fort et reposerait dans ce qui était le bureau de la directrice de l'école. À l’heure où ces lignes sont écrites, il nous a été impossible de rencontrer cette dame pour la simple et unique raison qu’elle est invisible depuis le jour du drame. Je me suis présenté chez elle, en fait, madame Saint-Gelais vit chez ses parents avec un frère que les ouï-dire recueillis ici et là nous apparaît comme un modèle à ne pas suivre. Personne de présent dans cette demeure, à ce moment-là. Le curé de la paroisse, l’abbé Langevin, n’a fourni qu’un seul commentaire : « une intervention divine » pour répondre à la question de savoir s’il avait craint que l’incendie ne se propage jusqu’à l’église située à quelques mètres de l’école. Menant mon enquête auprès des citoyens ayant assisté à la disparition du bâtiment scolaire, je retiens que ce village semble régi par une loi du silence. Une personne âgée a même déclaré : « Ce qui se passe ici, ça reste ici. » Ces paroles liées au fait qu’il m’est difficile d’obtenir quelques informations supplémentaires de la part du président de la commission scolaire, sauf que le dossier a été remis entre les mains des spécialistes en incendie de la Police provinciale et que, pour sa part, il entretenait des contacts avec le ministère de l’Éducation afin d'organiser l’entrée scolaire de septembre prochain. D’autre part, monsieur le maire n’a rien ajouté de pertinent. Avec les faits vérifiables dont je dispose et sans vouloir émettre des hypothèses fallacieuses, je dois me rendre à l’évidence : ce village qui souffre actuellement de la perte de son école et qui, l’hiver dernier, a vécu dans la crainte qu’occasionnait la présence d’un ours noir effrayant la population, le village des Saints-Innocents se cloître dans un mutisme que je qualifierais de défensif. Selon les dires, cet ours pourrait avoir un rapport quelconque avec le curé-chanoine retrouvé sans vie dans le cimetière, en janvier dernier. Y aurait-il un lien à établir entre ces deux événements à peine distants de quelques mois ? Comment peut-on expliquer que personne ne souhaite répondre aux questions d’un journaliste régional ? Dans ce village, y aurait-il d’autres cachotteries ? Des mystères ou des secrets que certaines personnes auraient avantage à taire ? L’équipe du journal s’engage à suivre pas à pas ce qui nous apparaît ressembler de plus en plus à une saga. À la semaine prochaine. »
Monsieur le maire déposa la copie du journal sur son bureau, recula sa chaise contre le mur :
- Ce que j’en pense, me demandiez-vous ?
- Tout n’est pas faux dans ce papier, allégua monsieur Granger,
- Exact. La disparition des Saint-Gelais, d’abord. C’est plus qu’étrange. J’ai demandé à la secrétaire d’appeler à leur résidence à différents moments du jour, jusqu’à ce qu’elle reçoive une réponse. La même chose chez les Champigny…
- … les Champigny, pour quelle raison ? …
- … vous connaissez aussi bien que moi leurs relations d’affaires.
- C’est vrai, en plus, ces deux familles ne se sont pas déplacées lors de l’événement. Pour la directrice et son frère, nous savons qu’ils ont quitté le village le matin même de l’incendie, mais le mystère complet entoure l’absence des parents à leur logis. J’avoue ne pas avoir songé aux Champigny. C’est tout de même particulier que madame soit encore ici, non pas retournée en Floride à la suite des funérailles de monsieur Delage.
- Ne me dites pas, Granger, que ce journaliste aurait raison de considérer une possible saga ?
- N’y en a-t-il pas eu depuis des dizaines d’années ?
- Ce qui m'inquiète dans cette affaire, c’est qu’on salisse la renommée du village, qu’on éclabousse je ne sais trop quoi ou je ne sais trop qui.
- Que pensez-vous de l'idée d’inviter le journaliste à nous rencontrer afin de diriger son attention sur les faits réels, non pas sur des présomptions imaginaires ?
- J’appelle son patron et le convoque .
Monsieur Granger quitta le maire, s’arrêta devant le bureau de la secrétaire qui achevait une conversation téléphonique.
- Toujours rien ? demanda-t-il.
- Toujours rien, répondit-elle.
Depuis le funeste jour de l’incendie, monsieur Granger songe à la reconstruction de l'école, mais aussi au fait que tout ce temps grugerait dans les heures qu’il aurait souhaité consacrer à l’affaire de la « zone ». Ce projet doit laisser place, pour le moment, à ses responsabilités de président de la commission scolaire.
Il vient de quitter l’édifice de la municipalité et ses pas le dirigent, inconsciemment sans doute, vers l’école, son œuvre maintenant détruite, pour laquelle il s’était battu avec tant d’énergie ; celle qui démontrerait qu’un milieu scolaire à la fine pointe de la technologie et de la modernité favorise le goût d’apprendre ; celle témoignant que l'école demeure le milieu le plus adéquat pour assurer aux enfants un avenir meilleur. L’éducation est affaire de l’esprit, c'est exact, mais vivre, évoluer dans un endroit favorisant le bien-être physique ne peut qu’être bénéfique. C'est là son credo. Lui qui a connu l’école rurale éloignée du village, là où le confort était un luxe, là où il s'était convaincu que les futures générations n’allaient pas étudier dans les mêmes conditions : classe surpeuplée, enseignante débordée, bâtisse vétuste, manque de livres, tableau noir usé au point de grincer sous les éraflures de la craie, camarades peu stimulés par ce qu'on y offrait.
Le président de la commission scolaire avait abandonné tout cela comme on se débarrasse d'une chape de plomb, la laissant derrière lui à la fin de sa septième année. Son père, inflexible avaricieux, finit par consentir à l’inscrire dans un Collège classique de Montréal, épuisé par les poussées de colère de cet enfant unique, entêté, qui ne cessait de riposter aux interventions de son institutrice, de contredire ouvertement le curé-chanoine de la paroisse sur tous les sujets que ce dernier présentait comme infaillibles. Ce fils, jamais ne modifia les élans de son caractère, découvrait que les chiffres n'expliquent pas tout dans la vie, comme le prétendait son père. Se taire, comme le lui rappelait sans cesse sa mère, un chapelet à la main, afin d'éviter l'affrontement avec les personnes en autorité, n’eut aucun écho en lui.
Debout face à l’école devenue invisible, un peu comme si le deuil l'assaillait, des larmes embuèrent ses yeux. Il ramassa quelques cendres qu’il conserverait, leur trouvant un espace dans la bibliothèque de son chalet situé devant la rivière Croche qui prenait l’allure d’un lac.
- Monsieur Granger ! Monsieur Granger !
Une voix connue l'interpellait.


