L’arrivée de Patrick coupa net le laïus de sa mère qui crut bon de se diriger vers la cuisine remplir son verre. Le maire semblait ne plus rien comprendre à la situation, ne sachant trop s’il devait souscrire au discours de son épouse ou l’excuser devant Abigaelle qui avait accepté de répondre à son invitation. L’atmosphère, on ne peut plus tendue, avait subitement changé. L’enfant se tenait droit, attendant que son éducatrice le suive.
Comment un enfant de sept ans - à la stature d’un enfant de dix ans - a-t-il pu imaginer un tel scénario qui a mené à l’incendie de l’école et l’avoir réalisé sans qu’on puisse soupçonner qu’il venait d’un enfant de première année ?
Qu’est-ce qui a bien pu le pousser vers un vandalisme aussi destructeur ?
A-t-il, à un moment ou à un autre, ressenti une certaine culpabilité, un remords, peut-être ?
Est-il possible pour un bambin de cet âge d’organiser un complot auquel se grefferaient, peut-être, d’autres enfants ou aurait-il pu être incité par des plus âgés que lui à exécuter, comme s’il s’agissait d’une épreuve, un genre d’esbroufe, afin de démontrer un courage qu’on ne reconnaît pas chez des bébés comme lui ?
Ces questions envahissaient le cerveau de Abigaelle qui suivait le fils du maire dans l’escalier menant à l’étage où se trouvait sa chambre. Elle s’attendait, sans trop savoir pourquoi, à trouver des murs salis ou couverts d’images aussi inquiétantes que les idées pouvant se retrouver dans la tête d’un jeune délinquant. Il est certain que l’acte qu’il a commis lui voudra cette dénomination qu’un juge lui collera à la peau et, fort possiblement, ajoutera une période indéterminée à demeurer dans ce qu’on appelle une « école de réforme ». Elle ne pouvait s’empêcher de penser à ce que monsieur Granger lui avait annoncé, à savoir que bientôt une loi sera promulguée afin de protéger l’enfance et sans aucun doute baliser les règles lorsqu’un jeune aura à se présenter en justice pour répondre à quelque délit que ce soit. Mais là, ce lundi 19 juillet 1976, on n’en est pas là. Elle comprenait parfaitement bien la fureur verbale de la mère de Patrick ainsi que l’anéantissement moral de son mari.
Elle entre dans la chambre. Rideau fermé sur une fenêtre ouverte. Quelques bruits s’infiltrent, réguliers et habituels. Lit défait. Sur les murs, rien. Répandus ça et là, un costume de bain, une serviette de plage, une paire de bas.
- Oui, c’est moi qui a mis le feu. Patrick avança vers son lit, souleva l’oreiller et en sortit une loupe. Le soleil quand il passe à travers peut partir un feu. Derrière l’école…
- ... Patrick, tu me racontes cela seulement si tu le veux…
- … collée sur la porte…
- … je me rappelle qu’une pancarte s’y trouvait …
- … j’sais pas quoi était écrit, jl’ai décrochée, puis mis sous la loupe… le soleil a fait le reste.
L’enfant racontait l’événement avec tellement de réalisme qu’il fut impossible à Abigaelle de mettre en doute ses paroles. Elle ne voyait que les yeux du gamin affichant une inquiétante neutralité. Cela lui fit peur. Devait-elle y aller d’un interrogatoire ? Le laisser poursuivre espérant qu’un quelconque détail lui permette de déceler un motif, une raison l’ayant mené à poser un tel geste. Elle opta pour la retenue. Plusieurs minutes passèrent. Ses yeux, finalement adaptés à la semi-obscurité ambiante, elle pouvait mieux observer son élève, debout, immobile devant elle.
- C’est elle qui méritait de brûler.
- De qui parles-tu au juste ?
- La directrice.
- Madame Saint-Gelais ?
- Elle pis sa chaise roulante.
L’histoire que recevait Abigaelle tournait à l’horreur. Souhaiter qu’en incendiant l’école, la directrice fût présente à l’intérieur, impossible de sortir à temps en raison de son handicap : quel macabre projet ! Un cerveau d’enfant peut-il imaginer un tel dessein ?
Patrick ne bougeait toujours pas. Parfois, une main relevait son nez, puis revenait au garde-à-vous.
- Pourquoi as-tu demandé à tes parents que je vienne chez toi ?
- C'est le psychologue qui l’a dit.
- Je vois. Et tu es d’accord ?
- Oui. Je veux que tu restes avec moi.
- Ici, dans ta chambre ?
- J’veux pas que ma mère… Et il s’arrêta. S'assoyant sur son lit, il ne cessait de chercher les yeux de Abigaelle pour y trouver un consentement.
- Crois-tu que mettre le feu quelque part, en plus d’être dangereux, ça risque d’entraîner des conséquences ?
- Oui.
- En classe, lorsque tu agissais de manière incorrecte, qu’est-ce qu’il arrivait ?
- Tu me demandais de respirer.
- Seulement cela ?
- Ça me calmait.
- Parfois, tu devais respirer longtemps, parfois moins longtemps ?
- Oui, mais je me calmais.
- Est-ce que ça changeait ce qui était arrivé avant que je te demande de respirer ?
- Non. La bêtise avait été faite.
- Oui. Alors, qu’est-ce qui avait changé ?
- Moi.
- Je vois que tu as compris notre pacte et agis en conséquence. Maintenant, il se peut fort bien que tu doives pendant un certain temps t’habituer à un autre pacte.
- Lequel ?
- Je ne peux pas te le dire exactement, mais je suis certaine que le psychologue, monsieur Létourneau, aura à t’en parler.
- Si je le comprends pas, vas-tu m’expliquer ?
- Tu peux compter sur moi, en doutes-tu ?
- Non.
- Alors, voici ce qui va se passer pour les prochaines heures.
Abigaelle expliqua dans le détail ce qu’elle envisageait comme pouvant se dérouler. Demeurer dans sa chambre. Revoir le psychologue. Ses parents aviseront les policiers. Et après, la loi s’appliquera, comme elle s’applique à tout un chacun.
- Je retourne en bas. As-tu besoin de quelque chose ?
- Non.
- D’accord. Si tu le veux bien, donne-moi la loupe, tu n’en as plus besoin.
Patrick se leva et plaça dans les mains de son enseignante ce qu’elle considérait maintenant comme étant… l’arme du crime.

