La distribution du communiqué de la commission scolaire par les élèves camelots se déroula si bien qu’il fallut tirer au sort pour départager ceux et celles qui allaient prendre en charge celle du dimanche au sortir de chacune des deux messes. Le curé Langevin avait, tant bien que mal, réussi à lire le communiqué sans ajouter un seul mot supplémentaire, convaincu que tous les paroissiens avaient déjà reçu une copie du texte et il passa, tant bien que mal, à son homélie qui, une fois encore, fut écoutée par politesse, sans qu’aucun ne puisse en résumer ni le contenu ni le sens.
Henriette avait insisté pour laisser son numéro personnel afin de recevoir les appels de ceux et celles qui souhaitaient plus d’informations ou de précisions. Les camelots l’avaient correctement transcrit au dos du message avant de remplir leur tâche.
Pour sa part, Angelina, la maîtresse de poste, reçut quelques copies afin de les proposer à ceux et celles qui avaient oublié soit de lire ou lui signifiaient ne pas l’avoir reçu, dont madame Brodeur, sûrement la première à se présenter au bureau de poste lundi matin. Il est important de préciser que, depuis l’incendie qui l’obligea à emménager dans une nouvelle maison, elle n’ouvre plus sa porte, même à l’occasion d’Halloween.
Les commerces, obligatoirement fermés le dimanche - ce n’est pas aujourd’hui la veille que la loi va changer - cela permit à Herman d’appeler Abigaelle s’enquérant de sa disponibilité pour l’accompagner dans une promenade, question de se changer les idées.
- As-tu reçu une copie du communiqué de la commission scolaire ?
- Hier par un camelot, mais vendredi dernier, monsieur Granger s’est arrêté au marché pour m’en laisser une à épingler au babillard. Il m’est apparu plutôt pressé.
- Ça ne me surprend pas. Il s’est mis en… Abigaelle cessa de parler un instant, reprit cinq secondes après… je préfère ne pas en parler au téléphone.
- Je peux passer chez toi.
- D’accord, profites-en pour m’apporter du café.
- Donne-moi quinze minutes et j'arrive.
De chez elle, parvient aisément le son des cloches de l’église. On lui a dit que le nouveau curé, à la différence de l’ancien, les laissait tinter seulement au début des messes, comme une sorte d’appel aux paroissiens. Plus question qu’elles s’envolent durant la cérémonie.
Ce dimanche, avant de recevoir l’appel de Herman, elle en avait reçu deux autres. Le premier de son père lui annonçant qu’il allait descendre à Mirabel, nouvellement construit, le lundi 19 juillet et que déjà il avait prévu être accueilli par un vieil ami montréalais qui acceptait de le reconduire aux Saints-Innocents quelque part dans la semaine. Le deuxième dura quelques instants et provenait du psychologue Létourneau ; il lui annonçait que le rendez-vous sollicité par les services pédagogiques de la commission scolaire au sujet du jeune Patrick, le fils de monsieur le maire, se tiendrait ce lundi, en avant-midi. Un local sera aménagé au siège social. Son rapport devrait normalement être déposé durant la semaine. Il se demandait, compte tenu de l’absence de la directrice, absence qui se prolonge, qui prendrait en charge le dossier. Ce à quoi Abigaelle répondit que tout est entre les mains des services pédagogiques, mais que s'il avait besoin d’informations supplémentaires, elle serait disponible.
Herman arriva. Zoé le reconnut et trottinait autour de lui alors que Abigaelle récupérait le sac de café.
- Je prépare du café ?
- Avec plaisir. Il fait assez beau pour qu’on s’installe à l’extérieur, qu’en penses-tu ?
- Tu apportes le coussin de mademoiselle Zoé et je te rejoins.
Herman fixait loin devant lui, avec l'intention que cette journée puisse ressembler à la dernière passée en compagnie d’Abigaelle. L’espace entre leur retour du chalet de monsieur Granger et le début de l’incendie, il ne pouvait l'écarter de sa pensée, alors que la soirée et la nuit qui suivirent avaient imprimé en lui une marque indélébile.
- J’ai déjà ajouté un peu de lait, comme tu l’aimes.
- Merci, Abigaelle.
- Ça bouge pas mal dans le canton depuis quelques jours.
- En effet, et j’imagine que tout ce bouleversement pourrait modifier tes projets de vacances.
- Oui et non. Mon père arrive demain à Montréal. Je ne lui ai pas appris la fâcheuse nouvelle, mais, comme à son habitude, il me dira de penser à la suite, non pas au passé. Le docteur Thompson, toujours aussi terre-à-terre.
- Le fruit n’est pas tombé bien loin de l’arbre, si je peux me permettre.
- Tu as raison, c’est de famille. Bon, tu me disais que monsieur Granger t’a semblé pressé lorsqu’il s’est arrêté au supermarché.
- Pas comme d’habitude. Lui, toujours posé et calme, n’était pas comme ça vendredi.
- Il est très préoccupé par les suites à donner à l’école et s’inquiète beaucoup de la disparition de madame Saint-Gelais.
- La fille ou la mère ?
- Ma directrice ainsi que sa famille. On ne les a pas revues depuis l’incendie. La seule information vérifiée qu’on possède provient de la serveuse du restaurant qui nous a annoncé que Benoît et sa sœur avaient quitté le village le matin même.
- J’ai entendu dire au marché que la camionnette bleue n’est plus garée devant la maison, aussi vide que celle des Champigny.
- Faut-il établir un lien entre ces deux éloignements ?
Herman fit silence pour un instant, immobile devant sa tasse de café. Il sembla à Abigaelle que son ami réfléchissait à ce qu’il ajouterait, ou encore mettait de l’ordre dans ses idées avant de les formuler.
- La camionnette bleue a été reconvertie à la suite de l’accident de madame Saint-Gelais fille, de manière à ce qu’une seule personne puisse y monter, en plus du chauffeur, bien entendu. Ce qui me fait dire que le frère et la sœur sont partis ensemble. Leurs parents ne possèdent pas de véhicule et, lorsque l’un ou l’autre a besoin d’un transport, c’est vers monsieur Champigny qu’on se retourne.
- Les deux familles auraient donc quitté le village à deux voitures ?
- Ça tient la route. Mais, où sont-ils partis, voilà la vraie question. Première hypothèse : le groupe serait en direction de la Floride pour y reconduire madame Champigny qui est venue aux funérailles de mon père et n’a pas quitté la région depuis. Évidemment, ça soulève autre chose : tout ce beau monde est à la retraite, pour le fils Saint-Gelais, on parle plutôt de fainéantise, donc partir pour la Floride apparaît plausible, mais pour quelle raison madame Saint-Gelais fille aurait précipité ses vacances sans avertir personne ?
- Ceci me permet de te dire que monsieur Granger, s’il t’est apparu pressé vendredi, c’est qu’il s’est donné pour mission de la retrouver.
- Ça m’amène à une autre hypothèse. Monsieur Champigny n’a toujours pas digéré le fait que sa maison, celle-ci, soit bâtie sur un terrain qui ne lui appartient pas. Même chose pour le terrain d’en face, celui de l’école. Tous deux sont propriétés de monsieur Granger. Y a-t-il un acte de vengeance à voir dans l’incendie et une superbe couverture que celle de quitter les lieux quand tout brûle ?
- Que font les Saint-Gelais dans cette hypothèse ?
- Tout le monde sait que ces deux familles sont des associés en affaires. Depuis quelques années, Champigny et Saint-Gelais louent leurs champs à de grosses compagnies qui se chargent de les exploiter. Rappelle-toi ma rencontre avec madame Champigny et le prêt consenti à mon père, ça fait aussi partie de leur association.
- Le prêt usuraire ?
- Je ne suis pas fort en conjecture, mais je crois que Saint-Gelais est le faire-valoir de Champigny, alors que lui serait sous la férule de son épouse.
- Je préfère ta première à la seconde.
- Il y en a une troisième…
- … es-tu en train d’échafauder un complot ou un scénario de film ? …
- … pas du tout ! J’écoute ce qui se dit, j’emmagasine les informations, puis j’essaie de faire des liens. Ma mère qui, comme tu sembles le croire, reçoit mes élucubrations organise tout cela pour en faire une histoire cohérente.
- Et c’est elle qui te suggère la troisième hypothèse ?
Herman allait reprendre la parole, mais fut interrompu par la sonnerie du téléphone.

