mercredi 21 octobre 2026

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 30 -

Monsieur Granger

                                                       

Abigaelle, une tasse de café à la main, s’étant arrêtée à la fenêtre donnant sur l’école, vit monsieur Granger, immobile devant les ruines de son école.
 
Elle sortit le rejoindre, à pas de loup. Comme il devait souffrir face aux décombres ! Souffre-t-on davantage lorsque, seul, nous nous retrouvons devant l’objet ou le sujet qui est la cause directe de cette souffrance ?
 
- Monsieur Granger, je ne veux pas vous déranger...
- ... mademoiselle Abigaelle, vous ne me dérangez pas, au contraire...
- ... je sais à quel point cette situation vous affecte.
 
Le président de la commission scolaire gardait le silence, ses yeux ne pouvant se détacher de cette décrépitude. Peut-être entendait-il de la musique japonaise qu’il affectionne particulièrement, celle qui le ramène au calme comme s’il s’agissait d’une méditation ! Entrevoyait-il tout le travail à venir, le comparant à celui qu’il avait effectué pour que cette idée devienne réalité ? Mesurait-il bien l’énergie qu’il aurait à déployer en relançant ce chantier ? Il ne pouvait faire la sourde oreille aux commentaires provenant des autres municipalités et villages faisant partie de la commission scolaire qui l’accusait de leur préférer Saints-Innocents, se plaignant de ne recevoir pas autant qu’eux ?
 
Mais il ne pouvait être sourd à la voix de Abigaelle qui venait de l’entourer de ses bras, chuchotant de douces paroles réconfortantes. Il n’est pas toujours facile de trouver les bons mots dans ces situations qui vous démolissent. Des mots neutres, peut-être.
 
- Monsieur Granger, je vous assure de mon indéfectible appui.
- Votre présence, ici, maintenant, face à ce saccage, non seulement celui de la bâtisse elle-même, mais du symbole qu’elle représente, me le prouve. Croire que tout cela n’est pas l’œuvre d’une main criminelle, j’ai peine à m’y résoudre. Mes tripes le disent. Et je vous donne ma parole d’honneur que les Saint-Gelais n’y sont pour rien. Je connais Germaine, jamais elle n’aura songé à cela. Jamais son frère Benoît n’aurait agi sans que sa sœur ne lui en ait donné l’instruction.
- Laissons les policiers ...
- ... ça va plus loin que les policiers, mademoiselle Abigaelle. Ils feront une enquête et je vous jure qu’ils ne trouveront rien, pas la moindre preuve, pas la moindre trace. Les assureurs doivent se frotter les mains, car l’école n’est pas assurée en cas de feu ou de tout autre « act of God », comme ils me l’ont dit dès leur arrivée sur les lieux. L’assurance couvre strictement les dégâts physiques pouvant survenir lors d’accidents, que ce soit aux élèves ou au personnel. Nous parlons donc d’une perte totale.
- Vous avez le soutien de toute la communauté, ce n’est pas rien, non ?
- Sans aucun doute, mais... vous vous souvenez que je vous disais qu’il y a toujours un mais à toute situation... mais ce qu'exigeront les parents, c’est une solution rapide pour la rentrée scolaire de septembre prochain. Moi aussi, c’est aux enfants d'abord que je songe.
- J’ai une idée à vous proposer, monsieur Granger.
- Je vous écoute, mademoiselle Abigaelle.
- L’hiver dernier, lorsque l’ours noir effrayait le village  jusqu’à ce qu’on le retrouve transpercé d’une flèche, la municipalité a jugé bon de convoquer la population afin de l’informer des dispositions à suivre pour faire face à la situation.
- Vous me suggérez d’inviter les parents pour les mettre au courant des solutions que nous envisageons ?
- Parents et enfants.
- Cette idée est fort intéressante. Un petit hic toutefois.
- Lequel ?
- La directrice de l’école n’a toujours pas donné signe de vie.
- Serait-il approprié de leur adresser au préalable un communiqué précisant que la commission scolaire envisage une rencontre lorsqu’elle aura en main des nouvelles précises sur les solutions possibles ? Cela aurait l'avantage de calmer les esprits.
- J’aime cette idée.
- Nous pourrions demander à nos élèves de septième année de distribuer une lettre dans tous les foyers, même ceux dont on sait qu’ils n'ont pas d’enfants d’âge scolaire.
- Connaissant plusieurs de nos concitoyens, ils verront dans cette démarche une démonstration que nous nous soucions d’économiser face à la situation.
- Vous les connaissez mieux que moi.
 
L’état général de monsieur Granger semblait, aux yeux de Abigaelle, s’améliorer. Le sachant homme d’action, un spleen n’allait pas durer longtemps. Le sourire qu’il offrit avant de quitter les yeux la rassura.
 
                                                    *****

Nous en étions à plus de dix jours après l’incendie lorsque le caporal responsable de l’enquête se présenta à l'édifice de la municipalité afin de rencontrer monsieur le maire.
 
- Prenez place, je vous en prie.
- Je serai bref, monsieur le maire. Nous avons inspecté de fond en comble les lieux pour en arriver à la conclusion qu’aucun accélérant n’aurait été utilisé pour embraser l’école. Aucune trace, que ce soit à l’avant ou à l’arrière, ne nous permet d’avancer dans une direction ou une autre. Ce qui nous interpelle, c’est que tout s'est enflammé sans témoins. La maison située juste en face de l’école, la locataire, une certaine mademoiselle Thompson, enseignante, nous a assuré avoir été absente tout l’après-midi. Nous avons vérifié son alibi, tout est correct de ce côté-là. Monsieur le curé Langevin dont le presbytère est suffisamment proche de l’école pour craindre que les flammes s'y propagent, dit n’avoir rien vu jusqu’au moment où l’odeur de la fumée l’a obligé à appeler le responsable des pompiers volontaires. C’est donc lui le premier à avoir eu connaissance de l’incendie. Voilà pour ce qui est des principales personnes que nous avons interrogées.
- Alors que les pompiers volontaires se dirigeaient sur les lieux, le curé Langevin m’a aussi téléphoné. J’ai avisé monsieur Cloutier, l’employé de la municipalité, de rejoindre immédiatement nos bénévoles-pompiers, ne pouvant m’y rendre sur le coup. J’étais à la recherche de mon fils, absent de la maison. J'ai demandé au voisin, lorsqu'il le croisera, de lui ordonner de retrouver sa mère rivée devant l’écran de la télévision.
- Finalement, trois éléments demeurent suspects parce que pas encore élucidés.
- Vous dites bien : trois éléments ?
- Le premier est l’absence de madame Germaine Saint-Gelais, directrice de l’école primaire des Saints-Innocents, absence sur les lieux de l’incendie, également de sa demeure. Nous avons appris qu’elle demeurait chez ses parents où nous nous sommes présentés. Personne. Au bureau de la commission scolaire, nous avons réussi à obtenir un numéro de téléphone. Il y a maintenant plus d’une semaine que l’événement s’est déroulé et toujours rien n'évolue. Si vous pouviez obtenir la raison de son absence de la part des relations humaines de la commission scolaire, cela nous permettrait de connaître sa version des faits. Elle pourrait être en vacances ; l’information obtenue par un enquêteur allait dans le sens qu’elle était partie le matin du 5 juillet, en compagnie de son frère. Aucune précision quant aux parents Saint-Gelais.
- Avez-vous discuté avec monsieur Granger, le président de la commission scolaire ?
- Sa secrétaire nous a indiqué qu’il demeure à notre disposition si le besoin se fait sentir. On ne veut pas le surcharger actuellement, j'imagine que gérer l'incendie et envisager des solutions pour septembre prochain, tout cela doit prendre une grande partie de son temps, mais il nous a bien assuré qu’il était chez lui toute la journée du lundi 5 juillet, avec les deux jeunes gens nous ayant donné cela pour alibi.
- Vous me disiez avoir retenu trois éléments, quel est le deuxième ?
- Nous avons découvert le fameux coffre en acier dont le journaliste a fait mention dans son article cette semaine, il reposait tout juste devant la porte d’entrée et, aux dires de monsieur Saint-Pierre, le concierge de l’école incendiée, exactement dans le bureau de la directrice. Nous l'avons transféré au département des expertises et attendons l'autorisation officielle avant de l’ouvrir.
- Et le numéro trois ?
- Nous avons trouvé dans les champs derrière l’école, là où le feu s’est propagé, une plantation de cannabis
 
Monsieur le maire demeura sans mot...



APOSTILLE : Les photos accompagnant ce billet ont été générées par                                         l'IA ( Intelligence Artificielle).

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 30 -

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