CE TEXTE NE CONVIENT PAS
AUX ÂMES SENSIBLES…
AUX ESPRITS PUDIQUES…
AUX « POLITIQUEMENT CORRECT »…
Je me suis levé ce matin, et déjà, le soleil annonçait une journée automnale parmi les plus radieuses.
Les couleurs, à la surface de l’eau, je les vois à travers la fenêtre de mon bureau ; elles s'éclatent sur une rivière calme, sereine, prête à recevoir mes hommages pour sa persévérante continuité.
Puis, c’est l’heure du café. Un bolivien que je me procure tout juste au bout de la rue dans un café dont j’adore le nom : Jardin Shiraz. Appellation iranienne pour café colombien, une pure merveille cosmopolite.
Le café du matin s’accompagne, invariablement, d'une ambiance composée de sons feutrés qui emplissent mon appartement, l’évacuant de son paresseux silence. À l’époque où je travaillais, la radio faisait office d'indispensable accessoire, une façon de retrouver le monde, de savoir quel lot de surprises la nuit dernière aura façonnées.
Maintenant retraité, c’est la musique. Liszt. Compositeur hongrois natif d'un ancien octobre. On l’appelait « Rock-Star » en référence à sa chevelure qui tourbillonnait autour de sa tête lorsqu’il jouait du piano et qui donnait des concerts à guichet fermé dans tous les endroits qu’il visitait.
Liszt, café et soleil matinal : un pur délice. Si bon pour le cœur, l’âme et ce sentiment de sécurité qui ralentit la vie.
Le temps s’écoule. Doucement. Seule l’envie de chier me ramène à ma réalité, celle d’hier et celle de demain.
Les couleurs, à la surface de l’eau, je les vois à travers la fenêtre de mon bureau ; elles s'éclatent sur une rivière calme, sereine, prête à recevoir mes hommages pour sa persévérante continuité.
Puis, c’est l’heure du café. Un bolivien que je me procure tout juste au bout de la rue dans un café dont j’adore le nom : Jardin Shiraz. Appellation iranienne pour café colombien, une pure merveille cosmopolite.
Le café du matin s’accompagne, invariablement, d'une ambiance composée de sons feutrés qui emplissent mon appartement, l’évacuant de son paresseux silence. À l’époque où je travaillais, la radio faisait office d'indispensable accessoire, une façon de retrouver le monde, de savoir quel lot de surprises la nuit dernière aura façonnées.
Maintenant retraité, c’est la musique. Liszt. Compositeur hongrois natif d'un ancien octobre. On l’appelait « Rock-Star » en référence à sa chevelure qui tourbillonnait autour de sa tête lorsqu’il jouait du piano et qui donnait des concerts à guichet fermé dans tous les endroits qu’il visitait.
Liszt, café et soleil matinal : un pur délice. Si bon pour le cœur, l’âme et ce sentiment de sécurité qui ralentit la vie.
Le temps s’écoule. Doucement. Seule l’envie de chier me ramène à ma réalité, celle d’hier et celle de demain.
Je me suis rappelé, ce matin, alors que le soleil attaquait mes yeux qui n’ont pas réussi à complètement demeurer fermés, parce que la nuit, dehors, pas trop loin de la rivière qui s’amuse à rafraîchir l’espace que, péniblement, j’ai réussi à organiser entre deux arbres dépouillés de leurs feuilles, tout près de la piste cyclable qui commence à être fréquentée par les écologistes se dirigeant vers leur troisième journée au bureau, les deux autres, ils étaient en télétravail, parce que la nuit, souvent, se voit troublée par quelques soubresauts intempestifs… me rappelle que je suis dehors et que dehors, c’est pas sous un toit.
Il fait beau ce matin. C’est l’heure du café que je ne prendrai pas, parce que je n’ai pas de cuisine, pas de percolateur, seulement un gobelet en carton que j’utilise à bon escient : quêter des sous pour un café. J’ai vite appris qu’on ne sert pas de déjeuner dans les centres d’accueil pour itinérants, des repas à l’heure du dîner, c’est tout. Faux. À Noël, au Jour de l’An, à Pâques parfois, on fait un petit extra, on offre le déjeuner. Il ne faut pas que tu te présentes trop tard ; dans la rue, tu n’as pas le choix de te lever à l’heure que tu souhaites, mais trop tard, ça veut dire que le café est « back order ». Ceux ou celles qui ont choisi - peut-on vraiment choisir ? - de dormir le jour, pas la nuit qu’ils trouvent trop dangereuse alors que le jour, tu ne peux pas te faire agresser… pas toujours vrai, ce que je viens de dire.
Le ventre creux et surtout cette maudite envie de chier qui m’assaille ; où peux-tu aller chier le matin ? C’est déjà tough en plein jour. De plus en plus de places publiques exposent la pancarte « Toilettes réservées à nos clients ». Je les comprends, mais ça soulage pas mon envie.
Il fait beau ce matin. C’est l’heure du café que je ne prendrai pas, parce que je n’ai pas de cuisine, pas de percolateur, seulement un gobelet en carton que j’utilise à bon escient : quêter des sous pour un café. J’ai vite appris qu’on ne sert pas de déjeuner dans les centres d’accueil pour itinérants, des repas à l’heure du dîner, c’est tout. Faux. À Noël, au Jour de l’An, à Pâques parfois, on fait un petit extra, on offre le déjeuner. Il ne faut pas que tu te présentes trop tard ; dans la rue, tu n’as pas le choix de te lever à l’heure que tu souhaites, mais trop tard, ça veut dire que le café est « back order ». Ceux ou celles qui ont choisi - peut-on vraiment choisir ? - de dormir le jour, pas la nuit qu’ils trouvent trop dangereuse alors que le jour, tu ne peux pas te faire agresser… pas toujours vrai, ce que je viens de dire.
Le ventre creux et surtout cette maudite envie de chier qui m’assaille ; où peux-tu aller chier le matin ? C’est déjà tough en plein jour. De plus en plus de places publiques exposent la pancarte « Toilettes réservées à nos clients ». Je les comprends, mais ça soulage pas mon envie.
J’ai vite appris, aussi, - parce que ça existe des règles pour itinérants - qu’une loi non écrite stipule de ne jamais salir un endroit qui pourrait servir de chambre à coucher extérieure pour un autre sans-abri. Parce que, on l’oublie souvent, la vie extérieure est mon lot. En toute saison. Ce qui pose un problème, vous l’imaginez bien, autant d’hygiène que d’habillement. Des âmes bien nées me posent toujours la même question : « Pouvez-vous vous laver quelque part ? Prendre une douche ? Vous changer ? » C’est bel et bien une question âme-bien-née qui n’a aucune, mais aucune idée de ce que, tous les matins de tous les jours de la semaine chaque mois qui passe, j’ai non pas à répondre, mais à supporter qu’un autre lambeau de ma dignité, de mon intégrité tombe par terre, là où je me tiens pour quêter les quelques sous que, parfois, après un déluge de recommandations, de soutien moral, de lâchez-pas-demain-ira-mieux, alors que cette âme bien-née et moi-même savons très bien que rien ne changera. Parfois une trente sous se ramasse dans mon verre en carton que tu dois tout de suite cacher, parce que l'argent pour un itinérant, eh bien ça a de l'odeur.
Il m’arrive parfois, moins maintenant que mon statut d’itinérant me donne une certaine ancienneté, de croire, l’espace d’un court instant, qu’il m’est facile de passer à autre chose, croire que… je ne sais pas quoi, mais l’espoir c’est juste jouer à pile ou face avec le désespoir, sachant que les dés sont pipés. L'espoir c'est aussi alimenté par le temps et le temps, pour un itinérant ça se résume aux mêmes mots : parfois, pas souvent, quelques fois, maintenant, instant, avant, jamais des souvent, des ... je vous laisse les énumérer.
Il n’y a pas seulement les âmes bien nées, il y a , et j’ai l’impression qu’ils sont les plus nombreux, ceux qui manifestent : manifestation d’indifférence ; manifestation de haut-le-cœur, de mépris. Et ils le manifestent ouvertement par leur silence dégoûté. J’en arrive à me demander qu’entre ces deux catégories de gens, laquelle m’indiffère le plus. En fait, si je veux survivre à l’enfer quotidien, m’isoler en moi-même, m’insensibiliser, doivent être la tâche principale ; elle devient de plus en plus facile, jour après jour, car mon attention demeure continuellement concentrée… trouver à manger et à chier. Ne pas avoir à sa disposition un endroit sécuritaire pour chier, comme la salle de bain que j’ai connue avant et dont j’arrivais à ne plus considérer sa présence., eh bien c'est préoccupant. Pisser, pour moi, un gars, c’est pas trop compliqué, mais les filles, celles qui se font cruiser ou proposer deux piasses pour une pipe vite faite, c’est moins facile.
Il m’arrive parfois, moins maintenant que mon statut d’itinérant me donne une certaine ancienneté, de croire, l’espace d’un court instant, qu’il m’est facile de passer à autre chose, croire que… je ne sais pas quoi, mais l’espoir c’est juste jouer à pile ou face avec le désespoir, sachant que les dés sont pipés. L'espoir c'est aussi alimenté par le temps et le temps, pour un itinérant ça se résume aux mêmes mots : parfois, pas souvent, quelques fois, maintenant, instant, avant, jamais des souvent, des ... je vous laisse les énumérer.
Il n’y a pas seulement les âmes bien nées, il y a , et j’ai l’impression qu’ils sont les plus nombreux, ceux qui manifestent : manifestation d’indifférence ; manifestation de haut-le-cœur, de mépris. Et ils le manifestent ouvertement par leur silence dégoûté. J’en arrive à me demander qu’entre ces deux catégories de gens, laquelle m’indiffère le plus. En fait, si je veux survivre à l’enfer quotidien, m’isoler en moi-même, m’insensibiliser, doivent être la tâche principale ; elle devient de plus en plus facile, jour après jour, car mon attention demeure continuellement concentrée… trouver à manger et à chier. Ne pas avoir à sa disposition un endroit sécuritaire pour chier, comme la salle de bain que j’ai connue avant et dont j’arrivais à ne plus considérer sa présence., eh bien c'est préoccupant. Pisser, pour moi, un gars, c’est pas trop compliqué, mais les filles, celles qui se font cruiser ou proposer deux piasses pour une pipe vite faite, c’est moins facile.
La météo, c'est mon baromètre le plus précis. Il mesure la densité de population arpentant les rues, celles du centre-ville vous en conviendrez, et m’oblige à prévoir l'arrivée d'un pied au cul, si d’aventure, voulant éviter la pluie ou la neige, je me poste devant une entrée… privée. Ce mot-là, privé, est disparu de mon vocabulaire. Faux. Il a changé de sens. Il faut dire « privé de tout » même du droit d’être quelque part dans le public avec une identité. C'est pas long le temps avant que tu réalises que le passé, jamais plus sera présent et que le futur, c'est de la science-fiction. Réaliser aussi que tout ce que tu as appris avant, plus rien ne marche.
Quelqu’un m’a dit un jour, je ne sais pas si vraiment il a pensé à ce qu’il allait dire, il m’a dit avec l’assurance de celui qui a réponse à tout, mais pas la solution, il m’a dit « la maladie mentale, faut pas avoir honte de consulter ». Maladie mentale. Voulait-il dire que l’itinérant est un malade au mental focké ? Avec mon expérience de la rue - je vais revenir sur ça, la rue - cette expérience m’a appris que oui, l’itinérant est malade, comme tout le monde, imagine-toi donc, malade de maladies comme le foie qui explose, l’estomac qui brûle, les intestins qui veulent éclater, les doigts, les mains, les orteils, les pieds, le cul, tout ce qui gèle en hiver, ça veut dire six mois par année, et fait crever les autres mois. Un collègue de rue qui a le savoir-vivre pas encore mort, lui, il m’a dit avoir entendu dire que les urgences passent des règlements pour empêcher les itinérants de s’y présenter. Un règlement que des vigiles appliquent avec vigueur. Lui-même s’est retrouvé sur le cul, les bras en sang et la tête fêlée pour avoir essayé d’obtenir des soins pour son cancer du pancréas. Il s’est fait philosophe en me déclarant « que veux-tu, on prend soin seulement de ceux qu’on peut carter ? »
On entend toutes sortes de choses dans la rue. Pour l’itinérant, la rue c’est pas mal plus qu’un espace, c’est son univers. Avez-vous déjà examiné très sérieusement une rue ? N’importe laquelle. Elles sont pas mal similaires les unes aux autres. La rue, c’est comme la vie d’un itinérant : inamovible. Vous direz que je sors mes grands mots. J’ai du temps à perdre pour ne pas perdre le peu qui me reste de mon ancienne vie. Inamovible, ça veut dire, toujours à sa place, qu’on peut pas déplacer, se séparer. C’est exactement comme un itinérant. Qui se ressemble se rassemble. Une rue, c’est ton spot que tu dois défendre à grands coups de je-reste-assis-ici-à-la-même-place, de pas-question-que-je-bouge-d’un-poil, de essaie-donc-de-me-décrisser-de-là-pour-voir. Pour certains, la rue c’est leur refuge. Pour d’autres, le lit du mourant. J’en ai connu des potes qui ont essayé de privatiser leur rue, la réponse a été comme celle des politiciens, « un ti-boute te suffit, exagère pas quand même, la rue c’est pour tout le monde ». C’est pas pire, sauf que l’itinérant, c’est pas du monde : un cadre collé sur la brique d’un building ; une parenthèse entre deux trottoirs ; un cul sur du carton. N’importe quoi, sauf ce qu’il a pu être avant, un ché-pas-quoi de la race des humains…
Des fois, dans un élan missionnaire, une belle dame gantée de politesse maniérée, me demande, tout en fouillant dans son portefeuille, le boute où on trouve le p'tit change, quel est mon nom ? Vous savez, quand on arrive dans la rue, fraîchement nouveau, on est sensible à la politesse, alors on donne son nom, en fait on donne son prénom. Aujourd’hui, je réalise que l’itinérant, c’est comme pour les chiens, ça n’a qu’un seul mot pour le nommer. Un peu comme chaque jour qui a perdu son nom pour reprendre finalement toujours le même nom.
Depuis quelques jours, je n’enlève plus mes souliers, les garde aux pieds jour et nuit, pas pour déguerpir plus rapidement si jamais le besoin s’en fait sentir, absolument pas, mais parce que, si je les enlevais, ça me serait impossible de les remettre. Ça fait que j’ai mal dans mes souliers. Mal qui monte aux jambes et aux cuisses. Avez-vous remarqué les souliers d’un itinérant ? En plus d’être salis par la poussière ou la sloche, ils sont la personnalité de celui qui les porte. Certains les cachent en s’assoyant les jambes croisées, d’autres les recouvrent d’un tissu quelconque qu’à tout moment ils vérifient pour s’assurer qu’il est bel et bien en place. Mais ce qui est fondamental, mon dieu, je me fais professeur, relève de la honte à camoufler. Les gens qui ne sont pas des locataires de la rue portent des souliers auxquels ils attachent une grande importance, un peu comme s’il s’agissait d’un passeport qui t’autorise à te déplacer sans te soucier de l’endroit où tu poses les pieds. Ça me rappelle un gars, c’était un Vietnamien si je me souviens bien, un asiatique en tout cas, lui, ses souliers, il les enlevait chaque fois qu’il s’assoyait par terre, une habitude de ses ancêtres qu’il disait. Avec cette affaire-là, je me suis demandé si un itinérant de notre pays et celui des autres pays, si c’est pareil. À part les souliers du Vietnamien, j’ai pas eu l’occasion de rencontrer d’autres immigrants dans la rue. Paraît-il qu’il faut être riche pour immigrer par chez nous, sans doute pour ne pas qu’on les retrouve dans la rue. Pourtant, que tu parles n’importe quelle langue, dans la rue, c’est pas important parce qu’on te demande jamais rien, je veux dire demander à parler, sauf quand les beûs décident que tu as à te ramasser au plus kriss et aller ailleurs. Une fois, je le regrette encore, j’ai osé demandé au beû qui me pointait de sa mâchette… je veux dire de sa matraque, « aller ailleurs, j’veux ben, mais où ? ».
Je pourrais - pis je pense que ça me ferait du bien - te jaser encore un peu plus de ce que je viens de me dire, parce qu’il n’y a que moi qui m’écoute, je m’écoute dans ma tête, pas à voix haute. À voix haute, ça ferait trop de bruit, pas celui qui m’entoure tout le temps, non, du bruit que font les mots. Tu sais, on se parle pas effrayant entre nous autres, les déshérités de tout. On se quête une poffe ou un plasteur quand faut que tu bouches une plaie qui veut pas guérir. Je me souviens d’un mot qui était écrit sur une pancarte, celle que la politique plaque sur les poteaux, c’était écrit « solidarité »… Je sais pas pour qui c’était écrit. Je cherche encore…
Quelqu’un m’a dit un jour, je ne sais pas si vraiment il a pensé à ce qu’il allait dire, il m’a dit avec l’assurance de celui qui a réponse à tout, mais pas la solution, il m’a dit « la maladie mentale, faut pas avoir honte de consulter ». Maladie mentale. Voulait-il dire que l’itinérant est un malade au mental focké ? Avec mon expérience de la rue - je vais revenir sur ça, la rue - cette expérience m’a appris que oui, l’itinérant est malade, comme tout le monde, imagine-toi donc, malade de maladies comme le foie qui explose, l’estomac qui brûle, les intestins qui veulent éclater, les doigts, les mains, les orteils, les pieds, le cul, tout ce qui gèle en hiver, ça veut dire six mois par année, et fait crever les autres mois. Un collègue de rue qui a le savoir-vivre pas encore mort, lui, il m’a dit avoir entendu dire que les urgences passent des règlements pour empêcher les itinérants de s’y présenter. Un règlement que des vigiles appliquent avec vigueur. Lui-même s’est retrouvé sur le cul, les bras en sang et la tête fêlée pour avoir essayé d’obtenir des soins pour son cancer du pancréas. Il s’est fait philosophe en me déclarant « que veux-tu, on prend soin seulement de ceux qu’on peut carter ? »
On entend toutes sortes de choses dans la rue. Pour l’itinérant, la rue c’est pas mal plus qu’un espace, c’est son univers. Avez-vous déjà examiné très sérieusement une rue ? N’importe laquelle. Elles sont pas mal similaires les unes aux autres. La rue, c’est comme la vie d’un itinérant : inamovible. Vous direz que je sors mes grands mots. J’ai du temps à perdre pour ne pas perdre le peu qui me reste de mon ancienne vie. Inamovible, ça veut dire, toujours à sa place, qu’on peut pas déplacer, se séparer. C’est exactement comme un itinérant. Qui se ressemble se rassemble. Une rue, c’est ton spot que tu dois défendre à grands coups de je-reste-assis-ici-à-la-même-place, de pas-question-que-je-bouge-d’un-poil, de essaie-donc-de-me-décrisser-de-là-pour-voir. Pour certains, la rue c’est leur refuge. Pour d’autres, le lit du mourant. J’en ai connu des potes qui ont essayé de privatiser leur rue, la réponse a été comme celle des politiciens, « un ti-boute te suffit, exagère pas quand même, la rue c’est pour tout le monde ». C’est pas pire, sauf que l’itinérant, c’est pas du monde : un cadre collé sur la brique d’un building ; une parenthèse entre deux trottoirs ; un cul sur du carton. N’importe quoi, sauf ce qu’il a pu être avant, un ché-pas-quoi de la race des humains…
Des fois, dans un élan missionnaire, une belle dame gantée de politesse maniérée, me demande, tout en fouillant dans son portefeuille, le boute où on trouve le p'tit change, quel est mon nom ? Vous savez, quand on arrive dans la rue, fraîchement nouveau, on est sensible à la politesse, alors on donne son nom, en fait on donne son prénom. Aujourd’hui, je réalise que l’itinérant, c’est comme pour les chiens, ça n’a qu’un seul mot pour le nommer. Un peu comme chaque jour qui a perdu son nom pour reprendre finalement toujours le même nom.
Depuis quelques jours, je n’enlève plus mes souliers, les garde aux pieds jour et nuit, pas pour déguerpir plus rapidement si jamais le besoin s’en fait sentir, absolument pas, mais parce que, si je les enlevais, ça me serait impossible de les remettre. Ça fait que j’ai mal dans mes souliers. Mal qui monte aux jambes et aux cuisses. Avez-vous remarqué les souliers d’un itinérant ? En plus d’être salis par la poussière ou la sloche, ils sont la personnalité de celui qui les porte. Certains les cachent en s’assoyant les jambes croisées, d’autres les recouvrent d’un tissu quelconque qu’à tout moment ils vérifient pour s’assurer qu’il est bel et bien en place. Mais ce qui est fondamental, mon dieu, je me fais professeur, relève de la honte à camoufler. Les gens qui ne sont pas des locataires de la rue portent des souliers auxquels ils attachent une grande importance, un peu comme s’il s’agissait d’un passeport qui t’autorise à te déplacer sans te soucier de l’endroit où tu poses les pieds. Ça me rappelle un gars, c’était un Vietnamien si je me souviens bien, un asiatique en tout cas, lui, ses souliers, il les enlevait chaque fois qu’il s’assoyait par terre, une habitude de ses ancêtres qu’il disait. Avec cette affaire-là, je me suis demandé si un itinérant de notre pays et celui des autres pays, si c’est pareil. À part les souliers du Vietnamien, j’ai pas eu l’occasion de rencontrer d’autres immigrants dans la rue. Paraît-il qu’il faut être riche pour immigrer par chez nous, sans doute pour ne pas qu’on les retrouve dans la rue. Pourtant, que tu parles n’importe quelle langue, dans la rue, c’est pas important parce qu’on te demande jamais rien, je veux dire demander à parler, sauf quand les beûs décident que tu as à te ramasser au plus kriss et aller ailleurs. Une fois, je le regrette encore, j’ai osé demandé au beû qui me pointait de sa mâchette… je veux dire de sa matraque, « aller ailleurs, j’veux ben, mais où ? ».
Je pourrais - pis je pense que ça me ferait du bien - te jaser encore un peu plus de ce que je viens de me dire, parce qu’il n’y a que moi qui m’écoute, je m’écoute dans ma tête, pas à voix haute. À voix haute, ça ferait trop de bruit, pas celui qui m’entoure tout le temps, non, du bruit que font les mots. Tu sais, on se parle pas effrayant entre nous autres, les déshérités de tout. On se quête une poffe ou un plasteur quand faut que tu bouches une plaie qui veut pas guérir. Je me souviens d’un mot qui était écrit sur une pancarte, celle que la politique plaque sur les poteaux, c’était écrit « solidarité »… Je sais pas pour qui c’était écrit. Je cherche encore…
LA GRASSE MATINÉE
Il est terrible
le petit bruit de l'œuf dur cassé sur un comptoir d'étain
il est terrible ce bruit
quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim
elle est terrible aussi la tête de l'homme
la tête de l'homme qui a faim
quand il se regarde à six heures du matin
dans la glace du grand magasin
une tête couleur de poussière
ce n'est pas sa tête pourtant qu'il regarde
il s'en fout de sa tête l'homme
il n'y pense pas
il songe
il imagine une autre tête
une tête de veau par exemple
avec une sauce de vinaigre
ou une tête de n'importe quoi qui se mange
et il remue doucement la mâchoire
doucement
et il grince des dents doucement
car le monde se paye sa tête
et il ne peut rien contre ce monde
et il compte sur ses doigts un deux trois
un deux trois
cela fait trois jours qu'il n'a pas mangé
et il a beau se répéter depuis trois jours
Ça ne peut pas durer
ça dure
trois jours
trois nuits
sans manger
et derrière ces vitres
ces pâtés ces bouteilles ces conserves
poissons morts protégés par les boîtes
boites protégées par les vitres
vitres protégées par les flics
flics protégés par la crainte
que de barricades pour six malheureuses sardines...
Un peu plus loin le bistro
café-crème et croissants chauds
l'homme titube
et dans l'intérieur de sa tête
un brouillard de mots
un brouillard de mots
sardines à manger
œuf dur café-crème
café arrosé rhum
café-crème
café-crème
café-crime arrosé sang!...
Un homme très estimé dans son quartier
a été égorgé en plein jour
l'assassin le vagabond lui a volé
deux francs
soit un café arrosé
zéro franc soixante-dix
deux tartines beurrées
et vingt-cinq centimes pour le pourboire du garçon.
Il est terrible
le petit bruit de l'œuf dur cassé sur un comptoir d'étain
il est terrible ce bruit
quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim.
le petit bruit de l'œuf dur cassé sur un comptoir d'étain
il est terrible ce bruit
quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim
elle est terrible aussi la tête de l'homme
la tête de l'homme qui a faim
quand il se regarde à six heures du matin
dans la glace du grand magasin
une tête couleur de poussière
ce n'est pas sa tête pourtant qu'il regarde
il s'en fout de sa tête l'homme
il n'y pense pas
il songe
il imagine une autre tête
une tête de veau par exemple
avec une sauce de vinaigre
ou une tête de n'importe quoi qui se mange
et il remue doucement la mâchoire
doucement
et il grince des dents doucement
car le monde se paye sa tête
et il ne peut rien contre ce monde
et il compte sur ses doigts un deux trois
un deux trois
cela fait trois jours qu'il n'a pas mangé
et il a beau se répéter depuis trois jours
Ça ne peut pas durer
ça dure
trois jours
trois nuits
sans manger
et derrière ces vitres
ces pâtés ces bouteilles ces conserves
poissons morts protégés par les boîtes
boites protégées par les vitres
vitres protégées par les flics
flics protégés par la crainte
que de barricades pour six malheureuses sardines...
Un peu plus loin le bistro
café-crème et croissants chauds
l'homme titube
et dans l'intérieur de sa tête
un brouillard de mots
un brouillard de mots
sardines à manger
œuf dur café-crème
café arrosé rhum
café-crème
café-crème
café-crime arrosé sang!...
Un homme très estimé dans son quartier
a été égorgé en plein jour
l'assassin le vagabond lui a volé
deux francs
soit un café arrosé
zéro franc soixante-dix
deux tartines beurrées
et vingt-cinq centimes pour le pourboire du garçon.
Il est terrible
le petit bruit de l'œuf dur cassé sur un comptoir d'étain
il est terrible ce bruit
quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim.


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