Combien de temps faut-il à un chat pour qu’il reconnaisse son nom, demanda Herman tout en appréciant cet espace que Abigaelle avait su rendre si intime, si chaleureux à l’étage de sa maison.
— Je n’ai aucune idée, mais elle aura besoin d’aide pour monter, elle ne pourra pas le faire toute seule. Je me console en me disant qu’elle a sept vies pour apprendre, en espérant que celle-ci ne soit pas la dernière.
Les fenêtres à l’intérieur de sa mezzanine, situées à l’Est et à l’Ouest, laissent circuler un vent qui charrie avec lui des odeurs d’herbe mêlées à toutes sortes de plantes dont Abigaelle adore l’odeur sans nécessairement connaître leurs noms. Le tout se fusionne à l’ambiance d’eucalyptus qui enveloppe la maison.
- Je te fais écouter quelque chose ?
- Des interprètes québécois ?
— J’ai le béguin pour Pauline Julien, qui, je pense, te poussera à réfléchir sur la crise d’octobre 1970. Un épisode de ma vie dont tu ne cesseras pas de me parler tant que je n’aurai pas éclairci l’histoire.
- Je te fais remarquer que c’est vous, madame Thompson, qui lancez le sujet.
- Tu as raison, mais on devrait peut-être manger un peu avant. Du café, ça ne nourrit pas complètement. Je fais jouer Pauline Julien. Avec le son élevé, on pourra l’entendre en bas. Allez, Zoé, on redescend.
La chatte réagit à la parole de sa nouvelle maîtresse, mais s’attend à ce qu’on la fasse voyager en première classe vers la cuisine, dans les bras de l'hôtesse.
Les lèvres de Abigaelle ainsi que celles de Herman attendaient, une fois le frugal repas achevé, la cigarette qui favoriserait la conversation, celle qu’attendait le grand jeune homme, en lien avec les activités felquistes de l’enseignante.
- As-tu senti à un moment donné que ta vie pouvait être en danger ?
- Tous les jours après la loi des mesures de guerre. Peut-être que mon allure innocente m’aura protégée ainsi qu'une personne en haut lieu.
- Puis-je savoir qui ?
- Entre les années 1970 et aujourd’hui, la province de Québec a connu six ministres de l’Éducation. L’actuel, monsieur Bienvenue, a joué un rôle important dans ma nomination à l’école des Saints-Innocents. Monsieur Granger, le président de la commission scolaire est en relation étroite avec lui. Quand Jérôme Choquette s’est retrouvé au ministère de la Justice, il a agi un peu comme MacCarthy l’avait fait aux États-Unis avec sa chasse aux communistes, ce ministre de la province de Québec qui portait une arme chargée sur lui, entreprit une campagne semblable, la chasse aux felquistes. Sans l’intervention de monsieur Bienvenue, mon nom aurait circulé et j’aurais eu de sérieux problèmes, car on aurait certainement établi un lien avec celui de mon père, qui était impliqué auprès du docteur Morgantaler, qui faisait face à l’offensive de la justice. Je n’ai pas besoin de te dessiner les incidences juridiques qui suivent toujours ce dernier. Choquette a de l’appétit pour la délation, pour lui, c'est un devoir civique. Il fouillait partout. Monsieur Bienvenue avait entendu parler de moi par son fils, qui a été, lui aussi, membre du FLQ. Il a étouffé tout ce qui aurait pu me faire prendre.
— Quelle affaire !
- Tu comprends maintenant que cette époque doit disparaître de ma mémoire au plus vite. Le seul fait d'en parler me ramène à de bien mauvais souvenirs.
Un long silence s’installa dans la pièce au point qu’il aurait été possible d’entendre le ronronnement de Zoé qui se prélassait au soleil, confortablement installée sur le rebord de la fenêtre donnant sur l’école primaire.
- Oui, merci. Maintenant, c’est à mon tour de parler et de t’apporter les informations que je possède sur la fameuse secte dont monsieur Granger t’a glissé un mot.
Herman allait prendre la parole quand son regard s’immobilisa sur l’étrange personnage debout devant lui. Croisée quelques mois après son entrée à l’université, cette jeune femme, déjà, lui était apparue comme atypique. Australienne, étudiante en sciences de l’éducation dans un pays où elle n'avait fréquenté que de façon parcellaire le système scolaire, celle-ci l’avait subjugué par son aisance à communiquer dans une langue qui n’est pas la sienne, une langue dont elle maîtrise parfaitement bien la syntaxe et possède un vocabulaire aussi abondant que précis. Lui qui arrivait de la campagne, peu dégourdi pour cette époque d’après mai ‘68, chez qui socialiser n’était pas la plus grande habileté, ne pouvait qu’admirer cette fille aux cheveux tirant sur le roux qu’elle replaçait en utilisant les doigts de sa main comme peigne, achevant l'opération en secouant la tête. Il avait espéré la retrouver au comité dont le but était de démêler la situation politique au Québec, en fait un comité de recrutement du FLQ, mais elle se situait déjà à un autre niveau, celui qu’on surnommait le « professionnel ». Il s’était inquiété deux fois à son sujet. La première fois, lorsqu'elle quitta l’université en octobre 1970, au cœur d’une crise, et la seconde, le jour où elle annonça qu’après avoir obtenu sa maîtrise à Montréal, elle partirait pour Québec afin de poursuivre ses études en vue d’un doctorat dans le domaine des sciences de l’éducation. Tout le monde fut étonné d’apprendre ce changement d’université chez cette fille. Il ne fallait pas chercher à modifier ses idées ou le cheminement menant à leur activation. Elle sait où elle va, trouve le bon chemin tout comme elle le faisait en 1970 alors qu'elle louvoyait entre le Nord-Est de Montréal et Longueuil. Avant que le hasard, selon Herman, ne replace Abigaelle sur sa route, ici aux Saints-Innocents, devant la façade du supermarché Steinberg de son père, il ne l'avait revue que lors de la grande manifestation soulignant la fin de la guerre du Vietnam, l'an passé, sachant qu’elle avait été parmi les principaux organisateurs du comité facilitant la venue au Canada d’étudiants américains s'y réfugiant pour éviter l’enrôlement militaire et un éventuel départ vers Saïgon.
Aujourd’hui, en ce dimanche de juin, elle était là, versant le café dans une tasse qu’elle allait déposer devant lui. Il la trouva belle. Attirante.
- Voilà, je t’écoute.
Pauline Julien, à l'étage, chantait « L'âme à la tendresse. »
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