lundi 25 mai 2026

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 5 -

Abigaelle organisa un pique-nique avec son groupe pour souligner la fin de l'année scolaire. Les parents qui souhaitaient se joindre à eux furent invités à y participer. Ça aurait lieu dans le grand espace délimitant l’arrière de l’école et les champs céréaliers de Daniel. 

On craignait la pluie qui, depuis quelques jours, ne cessait de tomber à un point tel que des agriculteurs s’en inquiétèrent. Les pluies de juin, disent-ils, encouragent la prolifération des moustiques, principalement ceux qui élisent domicile autour de l’étang face à l’ancienne maison de madame Brodeur - détruite par un spectaculaire incendie il y a de ça plusieurs années - pour mieux se répandre dans tout le canton. Cet étang, devenu légendaire en raison de la fantasmagorie qu’il évoque, aurait même été déclaré « lieu hanté ». Afin de mettre fin aux racontars, aux peurs qu’alimentaient certains villageois, le maire de l’époque proposa au père de monsieur Granger d’acheter tout l’espace dévasté en échange duquel la municipalité lui céderait l’étang en contrepartie. L’affaire, rapidement conclue, sous-tendait une condition. Granger père, un homme d’affaires redoutable, exigea de la municipalité des Saints-Innocents la priorité d'achat sur toute vente qu'elle se verrait dans l'obligation d'effectuer au cours du mandat actuel du conseil municipal ainsi que le prochain, et d'implanter dès maintenant un service de pompiers volontaires couvrant tout le territoire du canton. Marché conclu, dûment enregistré auprès du notaire de la place qui, une fois sur deux, s'amuse à commettre des erreurs ou des oublis... volontaires.

L’activité eut lieu comme prévu, mais sous un ciel menaçant. Quelques parents répondirent à l’invitation de l’enseignante qui mit à contribution Herman Delage afin qu’il lui fournisse la viande de bœuf qu’elle allait cuire sur barbecue. Il vint lui-même livrer la commande, prenant soin d’y ajouter quelques légumes frais. À son arrivée, il ne manqua pas de s’arrêter un instant pour saluer madame Saint-Gelais qui, derrière son bureau, présentait son habituel visage patibulaire.

- Avez-vous des projets de vacances, madame ?
- Une fois l’école fermée pour l’été et tous les petits travaux accomplis, je pourrai m'offrir quelques jours de repos.
- Vous le méritez bien, votre dévouement est bien connu de tout le monde.
- Pas tous, je le crains.
- C’est un peu comme au supermarché, satisfaire l’ensemble de la clientèle est quasiment impossible.
- Et toi, mon Herman, as-tu pris ta décision quant à ton avenir ?
- Ça devra se faire bientôt. Je patauge toujours dans le brouillard.
- Ne gaspille pas ton talent. L’épicerie, c’est bien, mais les hautes études ne sont pas à négliger non plus.
- Vous avez raison, madame Saint-Gelais. J’en prends note. Bonne journée.

Herman rejoignit les lieux du pique-nique, déposa ses paquets sur la grande table que monsieur Saint-Pierre, le concierge, avait déplacée de l’intérieur pour l’installer tout près du barbecue. Quelques secondes à peine et le grand jeune homme fut monopolisé par Benjamin et Chelle qui ne l’avaient pas revu depuis les funérailles de monsieur Delage, et le banquet suivant la cérémonie, offert dans l’immense appartement sis au-dessus du supermarché.

- Vos parents sont-ils venus ?

Les deux enfants indiquèrent du doigt Daniel et Don tout à côté de Jésabelle et Aanzhanie, les deux mamans tenant leur nouveau-né dans leurs bras.

Abigaelle s’approcha de Herman :

- Tu me donnes la facture et je passe la régler en fin de journée.
- Ça me fait plaisir de m’associer à ta fête, tu ne me dois rien. Ma mère serait en fusil si elle apprenait que j’ai touché à tes sous.
- Trop gentil, merci. Tu restes avec nous ?
- Quelques minutes, le temps de saluer tous ceux que je connais.
- Ne pars pas sans m’avoir dit « bonjour ».

Herman s'arrêta d'abord à monsieur le concierge qui resplendissait de bonheur. Il ne se souvenait pas qu’une fête comme celle-ci ait eu lieu, surtout à l’arrière de l’école, un endroit qu’il jugeait fort mal utilisé. Les champs se coloraient résolument des pousses des différentes céréales que Daniel avait semées, leur donnant un aspect bigarré et la vague impression que tout s’étendait jusqu’à l’horizon délimité par la forêt. Dans le regard du vieux concierge, une flamme scintillait. Le contact avec Abigaelle et ses élèves lui insufflait un nouveau dynamisme. Il ne se sentait plus traité comme un vulgaire employé au service de l’école, mais un membre à part entière de ce groupe en particulier. Lorsqu’il apprit par le président de la commission scolaire que lors de la prochaine année scolaire, ces petits marmots seraient jumelés aux nouveaux du préscolaire pour ne faire qu’une seule et même classe, que Abigaelle en serait la responsable, il ne put s’empêcher de lui dire à quel point cette décision était sage.

Abigaelle avait donné à chacun des huit enfants de sa classe une responsabilité particulière qu’ils remplissaient avec entrain. Pour ce qui est de Patrick, le fils de monsieur le maire, l’enfant problématique, elle l’assigna à une tâche précise : l’assister dans la cuisson de la viande de bœuf. Au début, cela le laissait indifférent, mais la fumée qui se propageait autour de tous les convives, dégageant des odeurs épicées, ainsi que les parents qui le surveillaient avec ravissement, cela fit jaillir en lui le sentiment d'être indispensable et un peu plus confortable dans son grand tablier et sa coiffe de chef tout à fait improvisée. Le sourire qu’il affichait, quelque peu narquois, encouragea son père à le féliciter. 

Le couple formé de Benjamin et Chelle simulait de manière fort comique les gestes empruntés aux serveurs des grands restaurants alors qu’ils remplissaient de liquide les verres des invités. Collés l'un sur l'autre, ils tournaient dans ce grand cercle qui s’était formé par lui-même. Les deux jetaient à l’occasion un regard vers leurs parents qui discutaient maintenant avec Herman.

- Mesdames, vous êtes radieuses. La maternité vous va à merveille.
- Merci monsieur Delage, mais c’est loin d’être toujours facile, répondit Jésabelle, le regard portant au loin. Quant à Aanzhanie, qui manquait toujours un peu de confiance lorsqu'elle s'adressait en français, se contenta de lui adresser un sourire radieux.

 

Daniel et Don, une cigarette au doigt, s’étaient déplacés de manière à face aux champs. Ils se taisaient. Comme si le regard leur servait de dialogue. Arriva Herman. 

- Tu peux être fier de toi, Daniel. Je sais que peu de gens croyaient dans ton projet. Maintenant, devant nous, ces champs de céréales qui font l’envie de bien des agriculteurs toujours accrochés à la culture laitière font l’orgueil du canton.
- Je ne sais pas si mon père se retourne dans sa tombe, lui qui m'a toujours découragé. Mais, c’est du passé maintenant.
- Parfois, les parents ne voient pas bien ce qui se passe dans la tête de leurs enfants. Je peux t’assurer de cela. Don venait d’ajouter son grain de sel au commentaire de son ami Daniel.

Herman se retournant vers lui, adressa cette question :
- C’est quoi exactement les changements au Ministère du Tourisme, de la Chasse et de la Pêche ?
- Tu en as entendu parler ?
- Au supermarché c’est encore comme à l’époque du marché général : tout se raconte, tout s’invente, répondit Herman.
- En effet, mon patron m’a dit qu’il y avait de grandes chances que ça bouge bientôt au ministère, ce qui nous touchera évidemment, nous les gardes forestiers.
- Attendons les nouvelles, alors.

Leur conversation fut interrompue par Abigaelle qui invitait tout le monde à s’approcher pour le lunch.





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