Aucun espace ne lui avait permis de glisser un mot au sujet du cas de son élève Patrick lors de la rencontre d’évaluation, Abigaelle ne pouvait solliciter l’autorisation des parents sans que, au préalable, madame Saint-Gelais l’eût assurée de la sienne. Du premier échange à ce sujet qui fut bref, sa directrice avait insisté sur deux points : l’élève en question est le fils de monsieur de maire, ce qui équivaut à marcher sur des œufs, et deuxièmement, la commission scolaire n’offre pas de services particuliers à l’élève, le redoublement étant le seul outil avec lequel une direction d’école peut agir. Depuis, l’enseignante avait rencontré le psychologue Raphaël Létourneau qui corrobora son point de vue : on devait assurer à cet enfant un support psychologique et cela le plus rapidement possible. Bien qu’elle fût en vacances, elle s’autorisa à traverser la rue Principale pour se rendre à l’école s’enquérir des intentions de sa directrice dans ce dossier.
Elle allait le faire quand le camion de livraison du supermarché Steinberg, Herman Delage au volant, s’arrêta devant elle.
- Salut Abigaelle ! En vacances ?
- À un dossier près.
- Serais-tu libre quelque part cette semaine ?
- Je n’ai rien au programme avant la fin de semaine du 2 au 4 juillet.
- Que dirais-tu si on s’invitait chez monsieur Granger pour discuter de sa « zone » ?
- Bonne idée. Je me rends disponible le lundi 5. Ça t’irait ?
- Parfaitement. Je m’arrête à son bureau pour voir si c’est bon pour lui et t’en donne des nouvelles.
- Viens prendre un apéro en fin d’après-midi.
- J’apporte un rosé bien froid.
- À plus tard.
Elle allait le faire quand le camion de livraison du supermarché Steinberg, Herman Delage au volant, s’arrêta devant elle.
- Salut Abigaelle ! En vacances ?
- À un dossier près.
- Serais-tu libre quelque part cette semaine ?
- Je n’ai rien au programme avant la fin de semaine du 2 au 4 juillet.
- Que dirais-tu si on s’invitait chez monsieur Granger pour discuter de sa « zone » ?
- Bonne idée. Je me rends disponible le lundi 5. Ça t’irait ?
- Parfaitement. Je m’arrête à son bureau pour voir si c’est bon pour lui et t’en donne des nouvelles.
- Viens prendre un apéro en fin d’après-midi.
- J’apporte un rosé bien froid.
- À plus tard.
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| Herman Delage |
Abigaelle entre dans l’école, se dirige directement vers le bureau de madame Saint-Gelais dont le fauteuil roulant fait face au mur. De dos, elle lui semble plus âgée que son âge.
- Excusez-moi, madame Saint-Gelais… Les mots font sursauter la directrice qui ne retourne que la tête. Elle semble embarrassée. Puis, faisant pivoter le fauteuil, elle dépose discrètement quelque chose dans un des tiroirs de son bureau.
- Mademoiselle Thompson !
- Je vous prends quelques minutes. J’aurais souhaité qu’à la fin de notre rencontre d’évaluation, nous puissions discuter un instant de mon élève Patrick.
- Vous avez raison, j’ai beaucoup trop occupé l’espace de parole, me laissant peu de temps pour vous écouter. Alors, Patrick, que voulez-vous exactement qu’on envisage ?
— La semaine dernière, j’ai croisé monsieur Létourneau, du service à l’enfance. Je lui ai expliqué la situation et il confirme mon point de vue selon lequel Patrick doit être suivi de près.
- Je vois. Eh bien, au risque de vous surprendre, de mon côté j’ai entrepris deux démarches indépendantes l’une de l’autre, mais relatives au même dossier. D’abord, à la commission scolaire, on m’a répondu que nous n’avons pas de service particulier et, lorsqu’un cas se présente, il est convenu d’envisager une collaboration avec la commission scolaire de Montréal ou encore une école privée spécialisée dans l’aide à apporter quand une situation à laquelle nous ne pouvons répondre adéquatement le requiert. La deuxième démarche a été faite auprès des parents de l’enfant, en fait, de son père, monsieur le maire. Lors de votre activité plein-air tenue la dernière journée scolaire, il s’est présenté à mon bureau pour me saluer, j’en ai profité pour l’entretenir de vos inquiétudes.
- Merci de piloter ce dossier. Voyez-vous poindre des résultats tangibles ?
- Oui et non. Je m’explique. La porte est ouverte à la commission scolaire dans la mesure où nous pourrons démontrer que l’enfant a obligatoirement besoin d’un service extérieur à notre organisation. Demandant plus de précision, on me répond qu’un avis provenant d’un professionnel, une approbation de la direction de l’école à la suite d’une demande faite en bonne et due forme par une enseignante, cela autoriserait l'organisation scolaire à recevoir et analyser le dossier.
- De ce côté, nous sommes bien armés. Du moins, je le crois.
- Le non vient du père de Patrick. Ce que j’ai pu décoder dans ce refus est en lien avec son rôle public, à son image, si je permets de déduire. Il voit d’un très mauvais œil que la population des Saints-Innocents perçoive cela comme un jugement négatif sur ses capacités à gérer sa famille et son fils.
— Vous et moi savons que de telles décisions peuvent soulever des remous, parfois même des jugements téméraires.
- Voilà donc sa crainte.
- Est-ce que vous m’autorisez à rencontrer la famille afin d’expliquer les raisons qui sous-tendent cette proposition ?
- Je ne vois pas de problème de mon côté à faire avancer les démarches si vous revenez avec l’assentiment des parents. Mais, vous êtes en vacances et la commission scolaire n’a pas encore statué sur votre avenir parmi nous.
- C’est exact, madame Saint-Gelais, mais l’avenir de Patrick m’apparaît plus important que ma situation actuelle et celle qui prévaudra en septembre prochain.
- L’école fermera ses portes d’ici deux semaines, voici l’échéance qui vous est imposée.
- Je m’y mets.
Abigaelle quitte l'austère bureau de la directrice. Une toile couvre la grande fenêtre donnant sur la cour extérieure. Un crucifix accroché au mur blanc derrière son pupitre, celui qu’elle a toujours eu depuis le temps qu'elle enseignait dans la classe de septième année, pupitre auquel elle a fait rallonger la surface. Un classeur à portée de main afin qu’elle n’ait pas à se lever pour y avoir accès. Les autres murs, blancs, sont lisses et sans aucun accessoire décoratif, sauf celui dans le coin qui lui fait face où est installé un bureau d'écolier, un possible artefact de l'école du rang. Une seule chaise, fort inconfortable d’ailleurs, la fixe sans aucun doute les yeux fermés. On entre avec l’intention d’y demeurer le moins longtemps possible tout en demeurant debout.
- Excusez-moi, madame Saint-Gelais… Les mots font sursauter la directrice qui ne retourne que la tête. Elle semble embarrassée. Puis, faisant pivoter le fauteuil, elle dépose discrètement quelque chose dans un des tiroirs de son bureau.
- Mademoiselle Thompson !
- Je vous prends quelques minutes. J’aurais souhaité qu’à la fin de notre rencontre d’évaluation, nous puissions discuter un instant de mon élève Patrick.
- Vous avez raison, j’ai beaucoup trop occupé l’espace de parole, me laissant peu de temps pour vous écouter. Alors, Patrick, que voulez-vous exactement qu’on envisage ?
— La semaine dernière, j’ai croisé monsieur Létourneau, du service à l’enfance. Je lui ai expliqué la situation et il confirme mon point de vue selon lequel Patrick doit être suivi de près.
- Je vois. Eh bien, au risque de vous surprendre, de mon côté j’ai entrepris deux démarches indépendantes l’une de l’autre, mais relatives au même dossier. D’abord, à la commission scolaire, on m’a répondu que nous n’avons pas de service particulier et, lorsqu’un cas se présente, il est convenu d’envisager une collaboration avec la commission scolaire de Montréal ou encore une école privée spécialisée dans l’aide à apporter quand une situation à laquelle nous ne pouvons répondre adéquatement le requiert. La deuxième démarche a été faite auprès des parents de l’enfant, en fait, de son père, monsieur le maire. Lors de votre activité plein-air tenue la dernière journée scolaire, il s’est présenté à mon bureau pour me saluer, j’en ai profité pour l’entretenir de vos inquiétudes.
- Merci de piloter ce dossier. Voyez-vous poindre des résultats tangibles ?
- Oui et non. Je m’explique. La porte est ouverte à la commission scolaire dans la mesure où nous pourrons démontrer que l’enfant a obligatoirement besoin d’un service extérieur à notre organisation. Demandant plus de précision, on me répond qu’un avis provenant d’un professionnel, une approbation de la direction de l’école à la suite d’une demande faite en bonne et due forme par une enseignante, cela autoriserait l'organisation scolaire à recevoir et analyser le dossier.
- De ce côté, nous sommes bien armés. Du moins, je le crois.
- Le non vient du père de Patrick. Ce que j’ai pu décoder dans ce refus est en lien avec son rôle public, à son image, si je permets de déduire. Il voit d’un très mauvais œil que la population des Saints-Innocents perçoive cela comme un jugement négatif sur ses capacités à gérer sa famille et son fils.
— Vous et moi savons que de telles décisions peuvent soulever des remous, parfois même des jugements téméraires.
- Voilà donc sa crainte.
- Est-ce que vous m’autorisez à rencontrer la famille afin d’expliquer les raisons qui sous-tendent cette proposition ?
- Je ne vois pas de problème de mon côté à faire avancer les démarches si vous revenez avec l’assentiment des parents. Mais, vous êtes en vacances et la commission scolaire n’a pas encore statué sur votre avenir parmi nous.
- C’est exact, madame Saint-Gelais, mais l’avenir de Patrick m’apparaît plus important que ma situation actuelle et celle qui prévaudra en septembre prochain.
- L’école fermera ses portes d’ici deux semaines, voici l’échéance qui vous est imposée.
- Je m’y mets.
Abigaelle quitte l'austère bureau de la directrice. Une toile couvre la grande fenêtre donnant sur la cour extérieure. Un crucifix accroché au mur blanc derrière son pupitre, celui qu’elle a toujours eu depuis le temps qu'elle enseignait dans la classe de septième année, pupitre auquel elle a fait rallonger la surface. Un classeur à portée de main afin qu’elle n’ait pas à se lever pour y avoir accès. Les autres murs, blancs, sont lisses et sans aucun accessoire décoratif, sauf celui dans le coin qui lui fait face où est installé un bureau d'écolier, un possible artefact de l'école du rang. Une seule chaise, fort inconfortable d’ailleurs, la fixe sans aucun doute les yeux fermés. On entre avec l’intention d’y demeurer le moins longtemps possible tout en demeurant debout.
Abigaelle sort de ce lieu qu’elle qualifierait d’officine du dénuement, se dirige vers le bureau de la secrétaire Henriette afin qu’elle lui organise un rendez-vous avec monsieur le maire, de préférence chez lui.
- J'appelle maintenant si tu veux. Son horaire est pratiquement le même tous les jours : au bureau de la mairie l’avant-midi, sur sa ferme le reste de la journée. Il est un des agriculteurs les plus importants de la région. J’essaie.
Il n’aura fallu qu’une minute pour qu’Henriette lui confirme qu’elle pourra se rendre chez la famille de Patrick après l’heure du dîner. Abigaelle acquiesça d’un mouvement de la tête.
- Veux-tu que je passe ramasser Zoé vendredi ?
- Si tu pouvais, je préfère jeudi soir. Rouler la nuit, c’est un de mes plaisirs. Plus calme et les routes moins achalandées.
- Je passe chez toi à la fin de la journée de jeudi. Le 1er juillet, c’est la fête nationale, donc journée de congé. Je te promets de bien m’en occuper.
- Aucun doute que Zoé sera bien chez vous…
- … mieux que ma fille, semble-t-il.
- Voyons Henriette, laisse le temps adoucir vos vies.
- Je le souhaite, mais c’est difficile. Gérard réagit mieux que moi dans cette affaire qu’il considère comme un coup d’orgueil chez elle et chez moi aussi.
- Premier juillet, c’est la journée du déménagement. Sais-tu si la population des Saints-Innocents augmentera cette année ?
- Madame Saint-Gelais m’a demandé de demeurer en poste jusqu’à la fermeture de l’école afin de recevoir les possibles nouvelles inscriptions. Elle en sait plus que moi et, comme à son habitude, je suis la dernière informée.
- Tu es dans la même situation que monsieur Saint-Pierre.
- Que veux-tu dire ?
- J'appelle maintenant si tu veux. Son horaire est pratiquement le même tous les jours : au bureau de la mairie l’avant-midi, sur sa ferme le reste de la journée. Il est un des agriculteurs les plus importants de la région. J’essaie.
Il n’aura fallu qu’une minute pour qu’Henriette lui confirme qu’elle pourra se rendre chez la famille de Patrick après l’heure du dîner. Abigaelle acquiesça d’un mouvement de la tête.
- Veux-tu que je passe ramasser Zoé vendredi ?
- Si tu pouvais, je préfère jeudi soir. Rouler la nuit, c’est un de mes plaisirs. Plus calme et les routes moins achalandées.
- Je passe chez toi à la fin de la journée de jeudi. Le 1er juillet, c’est la fête nationale, donc journée de congé. Je te promets de bien m’en occuper.
- Aucun doute que Zoé sera bien chez vous…
- … mieux que ma fille, semble-t-il.
- Voyons Henriette, laisse le temps adoucir vos vies.
- Je le souhaite, mais c’est difficile. Gérard réagit mieux que moi dans cette affaire qu’il considère comme un coup d’orgueil chez elle et chez moi aussi.
- Premier juillet, c’est la journée du déménagement. Sais-tu si la population des Saints-Innocents augmentera cette année ?
- Madame Saint-Gelais m’a demandé de demeurer en poste jusqu’à la fermeture de l’école afin de recevoir les possibles nouvelles inscriptions. Elle en sait plus que moi et, comme à son habitude, je suis la dernière informée.
- Tu es dans la même situation que monsieur Saint-Pierre.
- Que veux-tu dire ?
- Il n’arrive pas à comprendre pourquoi Benoît Saint-Gelais n’a pas été embauché pour l’aider à fermer l’école.
- Ce gars-là, moins on le fréquente, mieux on se porte.
- Pourquoi ne venez-vous pas souper, jeudi soir, toi et Gérard ? Je vous ferai voir mon installation pour barbecue que j’ai organisée derrière la maison.
- Belle idée. J’apporte un mousseux.
Les deux complices se laissent, Henriette à sa paperasse, Abigaelle retournant chez elle.
- Ce gars-là, moins on le fréquente, mieux on se porte.
- Pourquoi ne venez-vous pas souper, jeudi soir, toi et Gérard ? Je vous ferai voir mon installation pour barbecue que j’ai organisée derrière la maison.
- Belle idée. J’apporte un mousseux.
Les deux complices se laissent, Henriette à sa paperasse, Abigaelle retournant chez elle.

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