dimanche 7 juin 2026

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 8 -


Photo offerte par Dominique Perron.

Rapidement, le bruit du moteur de la camionnette bleue s’éloigna pour finalement ne plus se faire entendre, fondu au loin sur la rue Principale. Abigaelle rangeait la chaise derrière son bureau dans sa salle de classe, où venait de se terminer la séance d’évaluation obligatoire en lien avec son statut d’enseignante en fin de première année dont le contenu s’était avéré pour le moins surprenant. On ne l’avait pas invitée à répondre à des questions : aucune question posée. On ne l’avait pas non plus amenée à débattre de quoi que ce soit : il n’y eut qu'un long monologue, celui de sa directrice, madame Saint-Gelais. Que cela. Aucune place pour un quelconque échange ; aucune demande faite à présenter son bilan personnel. Que ce long monologue abordant le travail à l’école et à son intégration dans l’environnement du village des Saints-Innocents. Rien sur sa thèse doctorale. Une brève allusion, à peine. 

Abigaelle ne réussissait pas à se rappeler si la directrice l'avait regardée directement dans les yeux. Des clignements ? Ça, oui. Plusieurs. Difficile aussi de répertorier des sentiments, s’il y en eut, qui émanèrent de cette personne, rigide dans son fauteuil roulant, vêtue de la même manière tous les jours depuis qu’elle la connaît, comme si elle s’imposait un uniforme ascétique. Parfois, très rarement, ses doigts bougèrent, non pas en direction de son interlocutrice, mais pour reprendre leur place qu’ils venaient à peine de laisser. Toujours, son souffle manifestait une régularité mécanique. Cette femme en est-elle vraiment une ? Voilà la question qui la taraudait alors qu’elle jeta un regard circulaire dans cette classe qui lui aura procuré d’immenses satisfactions professionnelles autant qu’humaines, celles-ci prévalant chez une personne qui s’installe dans un nouvel environnement et s'adapte une culture différente à la sienne.
 
Abigaelle n’est pas du type à élaborer des scénarios sans avoir en main les éléments nécessaires les rendant crédibles. Des faits, toujours s’en tenir aux faits. Des faits vérifiables. La récolte qu’elle fit aujourd’hui, juste avant les vacances scolaires, ne fut pas abondante. Elle confirma ce qu’elle avait déjà observé chez cette femme en fauteuil roulant, distante et froide, amère peut-être. Il semble qu’à un moment donné de sa vie, elle ait été animée d'une flamme : la volonté de défendre les valeurs de son milieu. Qu’elle lui en parle, oui, cela surprit l’enseignante, mais elle avait tout de même noté qu'elle ne déviait jamais de la ligne directrice qu'elle se fixe, dont Abigaelle ne partage pas les a priori ainsi que les méthodes utilisées pour les protéger, les défendre. Cependant, elle devait admettre avec franchise que cette battante, cette combattante, avait tout de même une idée claire pour y parvenir. Une mission, peut-être. Inachevée. Impossible à dire.
 
Germaine Saint-Gelais

Au moment où Germaine Saint-Gelais quitta le local de la classe du préscolaire, annonçant qu’elle remettait la décision concernant une éventuelle prolongation de contrat à l’équipe des services pédagogiques de la commission scolaire, Abigaelle la regarda disparaître dans le couloir menant à son bureau, laissant derrière elle un quiproquo. Cette annonce signifiait que, à de la fin de la prochaine année scolaire, une « permanence » serait envisageable. 

Qui est vraiment cette femme ? Un monstre ? Un poison ? Les souffrances que lui occasionne sa situation de handicap ont-elles à ce point modifié son caractère qu’on décrivait comme ouvert et empathique jusqu’au moment de l’accident qui la pétrifia radicalement ? Doit-on utiliser le mot « handicap » ou « infirmité » ? Une chose s'avère évidente, madame Saint-Gelais ne présente aucun handicap ou infirmité mentale. Elle aime le combat, sait quand, comment et où porter ses coups : inflexible dans ses jugements, assise sur des principes qu’elle défend bec et ongle. En cette fin d’année scolaire, la jeune enseignante ne pouvait mieux la décrire que par son attitude de caporale et ce qui se disait à son sujet, sous le couvert de l'anonymat, bien sûr. Abigaelle avait devant elle un personnage représentant correctement son « contre-exemple ». Madame Lapointe lui rappelait, à l’occasion de leurs rencontres de suivi de son doctorat, alors que le sujet touchait sa direction hiérarchique, cette phrase d’Emmanuel Kant : « On ne lèse personne par de simples paroles, seraient-elles fausses ; il suffit de ne pas y croire. »
 
              
 
C’est monsieur le concierge Saint-Pierre qui la ramena dans la réalité :
- Allez, allez Abigaelle, tu dois maintenant partir en vacances.
- Vous avez raison. Je replace le local avant de quitter.
- Laisse-moi cette tâche, je te dois tellement à la suite des efforts que tes élèves et toi avez faits pour me faciliter la tâche. 
- À quand l’heure les vacances pour vous ?
- Lorsque j’aurai achevé les petits travaux en retard et quelques coups de pinceau ici et là. En général, madame Saint-Gelais et moi mettons une semaine, parfois même deux, avant de fermer l’école. J’ai appris d’un commissaire qu’on pourrait me rappeler un peu plus tôt cette année, en raison de la classe mixte.
- Qu’est-ce que cela signifie ?
- Possiblement du réaménagement. On verra quand cela arrivera. Tu pars en vacances bientôt ?
- J’ai un été assez chargé. Mon père doit passer quelques jours ici après un arrêt à Toronto. Il est venu d’Australie pour assister aux Jeux olympiques de Montréal. De mon côté, je dois participer à trois sessions en lien avec mes études. Deux fins de semaine à Québec sont déjà planifiées, ne me reste qu'à organiser une dernière journée, possiblement à Montréal. 
- Qu’arrivera-t-il à Zoé pendant tes sorties ?
- Henriette a accepté de la prendre chez elle.
- Elle m’a dit qu’elle souhaitait visiter sa fille en Ontario, mais leurs relations ne sont pas exactement ce qu’elle aimerait qu’elles soient.
- Pas facile lorsque deux systèmes de pensée différents s’affrontent, mais le temps guérit les choses.
- Exact Abigaelle. Avant de te laisser, je me demande ce qui se passe avec Benoît, le frère de la directrice. Il devait comme l’an passé venir nous donner un coup de main, mais pas cette année. Tu étais avec elle tout à l'heure, t'en a-t-elle parlé ? 
- Aucun mot.
- Il est difficile à suivre celui-là.
 
Abigaelle s’approcha de monsieur Saint-Pierre, le serra dans ses bras et déposa un baiser sur les deux joues.

                                           

                                     
La veille du 24 juin, fête du patron des Canadiens français, Abigaelle reçut de la part de la secrétaire de l’école, Henriette, un message : Raphaël Létourneau acceptait son invitation à la rencontrer au casse-croûte du village. Étant tous les deux en congé le vendredi 25,  le rendez-vous s’incorporait parfaitement dans leur agenda.
 

- Je suis désolée de t’avoir obligé à revenir aux Saints-Innocents une journée de congé, je ne savais pas que tu demeures à Montréal.
- Sans souci. Tu me permets de t’appeler directement par ton prénom ? Moi, c’est Raphaël.
- Allons ainsi. Un café suffira parfaitement pour moi. As-tu dîné ?
- J’ai un horaire particulier du fait que je place toujours mes rendez-vous afin qu'ils conviennent aux gens que je dois rencontrer, de sorte que mon seul repas fixe, c’est le déjeuner. J’y vais aussi d’un café.
- Merci d’avoir répondu si rapidement.
- Je l’ai fait pour une bonne raison, tu es l’enseignante de Benjamin Cloutier dont sa mère souhaite qu’un jour il puisse porter également son nom.
- Tu connais la famille ?
- J’ai eu à la rencontrer à la suite de ce que je pourrais appeler une « vérification » demandée par madame Saint-Gelais qui a avisé le service à l’enfance du fait que ce garçon semblait vivre isolé de la société, ce qui faisait beaucoup jaser dans le canton. Ma rencontre avec sa mère, Jésabelle, a été fort intéressante. Le père n’était pas présent, mais informé de ma démarche et de son contenu. Cette femme m’a fasciné autant par le choix de ses lectures que son ouverture à d’autres approches psychologiques et pédagogiques que celles prévalant dans nos écoles et par extension dans notre société. Elle a aussi rassuré le service à l’enfance m’annonçant que son fils avait été vacciné et que son inscription en classe préscolaire de l’école primaire des Saints-Innocents était faite. La famille possède un chien tout simplement extraordinaire qui sert de compagnon à Benjamin.
- Je vois. J’ai également eu le plaisir de les rencontrer directement chez eux pour constater de mes propres yeux que Benjamin est en parfaite sécurité et se développe dans une atmosphère que je qualifierais d'idéale. Il savait lire avant même d’arriver dans ma classe, s’intéresse à la poésie, mémorisant des poèmes de nos plus célèbres poètes.
- Est-ce de lui que tu souhaites m’entretenir ?
- Non, je n’ai aucune inquiétude à son égard. Davantage pour Chelle…
- … la fillette ojibwée qui vit dans le rang parallèle à celui de la famille Cloutier ?
- Il s’agit vraiment d’une autre histoire, mais le but de ma demande pointe vers un cas, plus complexe… disons.
- Je t’écoute.
- La commission scolaire n’offre pas les services nécessaires pour soutenir les enfants en difficulté.
- C’est vrai, mais lors de ma dernière rencontre avec monsieur Granger, le président de la commission scolaire, il m’a laissé entendre qu’à Québec on allait bouger incessamment là-dessus.
- Voilà pourquoi, je me suis d’abord adressé à ma supérieure hiérarchique pour lui demander de l’aide. Sa réponse s'est teintée d’hésitation lorsque je lui ai nommé l’enfant dont le comportement et l’attitude posent problème. À cette hésitation, j’ai répondu que j’allais entrer en contact avec toi afin d’explorer des avenues possibles de collaboration.
- Cet enfant te préoccupe ?
- Il s’agit du fils de monsieur le maire des Saints-Innocents. Son prénom est Patrick et, durant cette année, il a manifesté des comportements pouvant nuire à ses amis et lui-même. Il manque d’objectivité lorsque mis face à des attitudes qui indisposent d’autres élèves de la classe. À six ans, il parle très peu et lorsqu’il le fait, son discours est difficile à saisir, ce qui semble l'affecter socialement au point qu'il s’en prend physiquement aux camarades de la classe. Le fait qu'il soit vraiment costaud impressionne, il le sait et l’utilise comme outil d'intimidation. Il ne choisit pas ses victimes, tous peuvent le devenir à un moment donné.
- Ton observation du gamin est claire. Que souhaites-tu qu’il lui arrive ?
- D’abord, qu’on reconnaisse qu’il présente des manifestations comminatoires et que, si nous n’intervenons pas rapidement, il risque de devenir  dangereux ou asocial.
- Tu sais qu’un individu peut présenter des troubles dyssociaux, à la limite vivre comme une personnalité dyssociale. Il existe une marge entre les deux et on ne peut vraiment être certain d'un diagnostic avant l’âge de 15 ans. Ce qui signifie qu’on ne doit absolument pas laisser sans appui un jeune qui risque de se diriger vers cette catégorie.
- Que me conseilles-tu de faire ?
- Plusieurs choses. D’abord, cet enfant sera-t-il dans ta classe la prochaine année scolaire ?
- De fortes possibilités.
- Deuzio, la directrice est-elle ouverte à un plan d’aide personnel ?
- Elle hésite parce qu’il s’agit du fils de monsieur le maire.
- Je vois. Tertio, en as-tu glissé un mot aux parents ?
- À chacune des rencontres que nous avons eues, je me suis informé sur son comportement à la maison, les relations avec ses amis, leur indiquant qu’en classe, c’était parfois pour ne pas dire souvent, inadéquat. Je leur présentais une liste des observations faites depuis la dernière rencontre.
- Excellent. Je crois que nous sommes devant une problématique exigeant toute notre attention. De mon côté, je ne puis intervenir sans deux autorisations bien précises : celle des parents et celle de la direction de l’école. Crois-tu pouvoir les obtenir ?
- Il reste peu de jours avant que l’école soit fermée pour la saison estivale, je vais donc accélérer mes démarches. 
-Tu me tiens au courant. Avant de te laisser, j'aimerais te proposer quelque chose qui, je pense, t’intéressera. Je donne une formation en août prochain sur l’implication des parents auprès de leurs enfants fréquentant l’école primaire. Si cela t’intéresse, je t’envoie les informations ainsi qu’un formulaire d’inscription.
-Je cherchais du contenu pour ma dernière journée de formation cet été. Voici, j’ai trouvé.






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Photo offerte par Dominique Perron. Rapidement, le bruit du moteur de la camionnette bleue s’éloigna pour finalement ne plus se faire entend...