Herman regardait par-dessus l’épaule de Abigaelle l’immense vide qu’est devenu l’espace où l’école primaire obstruait, il y a moins de vingt-quatre heures, la vue des champs de Daniel.
Zoé, devant eux sur le rebord de la fenêtre, venait de passer la nuit, confortablement installée dans le lit qui, pour une première fois, accueillait deux personnes.
Ce mardi 6 juillet, épinglé malgré lui à l'éphéméride de la municipalité des Saints-Innocents, se levait péniblement, occupé, encore, à retrouver son souffle. Il se dégageait de ce sinistre décor une telle lassitude comme une souffrance qui cherche à s’expliquer, du moins à se comprendre.
- Tu es belle.
Les seuls mots venus à l’esprit du grand jeune homme blême.
- Je prépare le déjeuner, lui répondit-elle, hésitant à laisser seule sa chatte qui devait se remémorer les événements de la veille.
Aurait-elle été témoin de quelque chose pouvant expliquer un tant soit peu la cause du violent incendie ? Une explosion ? Un fil électrique percutant l’ancienne école ? Un intrus ? Chose certaine, tout se retrouve dans son cerveau d’animal. Comme il serait intéressant de pouvoir le passer aux rayons X pour y décrypter les images qui s’y logent ? Les briques, consumées, ayant changé de couleur. Une charpente devenue squelette, résistant, pour le moment, aux coups francs reçus durant des heures, se sachant condamnée à se retrouver au sol d’ici peu.
On n’a pas encore balisé les lieux. La municipalité fera sans doute appel à des renforts provenant de la grande ville pour mener une enquête, tenter de reconstituer l’historique de l’événement, d’établir un scénario plausible avant d’envisager la suite des choses.
- C’est prêt, Herman.
Le grand jeune homme blême laissa Zoé à sa fenêtre avant de rejoindre Abigaelle qui, manifestement, paraissait songeuse.
- Tu as le goût de parler de tout ça ?
- Je pense d’abord à mon père qui arrivera bientôt et ne pourra visiter mon école. À monsieur Granger, dont l’important projet mené d'arrache-pied, réduit en cendres sous ses yeux. Je sais toutefois qu’il aura le courage nécessaire de relever les épaules, retrousser ses manches pour tout rebâtir.
- Je pensais surtout à la nuit que nous venons de passer ensemble.
- Ce fut très réconfortant pour moi de t'avoir à mes côtés. Merci d’être resté.
Herman ressentait qu’elle ne souhaitait pas aborder leur première nuit amoureuse, qu’elle cherchait un autre sujet, mais il insista :
- Pour moi…
- … je suis prête à t’écouter, mais il est important que tu saches que faire l’amour ne lie pas des amants à tout jamais. C’est une occasion de se rapprocher, une occasion de tendresse.
- Tu as raison, mais il faut aussi…
- … il faut recevoir cet échange comme une manière de dire des choses avec des gestes qui vont plus loin que les mots.
- C’est ma première expérience sexuelle. Tu peux te moquer…
— … absolument pas ! Je t'ai reçu et tu m’as accueillie avec sensibilité qui fait que, ce matin, nous pouvons prendre le petit-déjeuner ensemble, nous regarder dans les yeux sans ressentir aucune gêne, aucune culpabilité.
- Pour quelle raison devrions-nous nous sentir coupables ?
Abigaelle se leva, s’installa devant la fenêtre donnant sur l’arrière de la maison, sa tasse de café à la main, le regard porté très loin vers l’ouest.
- Nous avons sensiblement le même âge, et sans vouloir déprécier quoi que ce soit, j’ai la conviction qu’avoir vécu dans des villes qui n’ont absolument rien à voir avec le village des Saints-Innocents, cela, inévitablement, m'a amené à vivre des expériences de nature différente. Lorsque j’ai quitté l’Australie avec mon père pour venir vivre au Québec, je suis demeurée à Londres quelques mois, le temps que tous les papiers officiels soient en règle et que l’installation à Montréal soit arrêtée. Ma mère, déjà, avait quitté la maison pour vivre à Paris en attente du prononcé de son divorce. Elle n’a pas su que j’étais déjà enceinte lors de mon départ et que j’allais me faire avorter dans la capitale anglaise.
- Tu n’as pas à me raconter tout cela si …
- … c’est important pour moi de tout te dire parce que je sais maintenant que la nuit que nous venons de vivre nous rapproche émotivement. Les traces de cet avortement mettent beaucoup de temps à disparaître ; ce n’est pas encore achevé. Je compte en parler à mon père lorsqu’il sera ici. Tu sais qu’il est gynécologue et que la principale raison de sa venue est reliée directement au combat que mène le docteur Henry Morgantaler. Depuis cet épisode de ma vie, je cherche à m’en détacher émotionnellement. Lorsque je suivais le débat en France au sujet de la loi sur l’IVG, celle qu'on surnomme la loi Veil, j’écoutais autant ceux qui l’appuyaient que leurs opposants, sachant très bien que ma mère faisait partie de ce dernier groupe. Je souffrais pour elle, de son entêtement fanatique. Je compatissais avec celles qui, malgré la dépénalisation de l’avortement en 1967, devaient encore subir cet acte médical de la part de bouchers. C'est effarant le nombre de jeunes femmes françaises qui traversent en Angleterre pour se faire avorter.
- On n’en est pas encore là, dans notre beau grand pays, commenta Herman.
- Outre la loi, plus hégémonique encore, il y a l’opinion publique. Tu n’as qu’à suivre tout ce qui tourne actuellement autour de Morgantaler pour t’en apercevoir. En Europe, c’est la même chose, on ne se gêne pas pour manifester de façon très violente, un peu comme aux États-Unis, devant des cliniques pratiquant des interruptions de grossesse, celles mêmes que l’on croyait occultes. J’en sors, presque dix ans plus tard, avec un utérus en mauvais état, d’une part, et des cauchemars qui m’assaillent régulièrement la nuit. J’ai beau me raisonner, éviter d’y penser, c’est imprégné en moi, sans relâche. Le fait d’avoir choisi d’étudier en éducation, de me spécialiser auprès des enfants en bas âge, à leurs premiers pas dans le système scolaire n’a rien d’anodin. Lorsque mon père a présenté aux autorités canadiennes mon dossier de future étudiante universitaire, il mentionnait que l’éducation s’avérait mon premier choix, mais que j’envisageais également la médecine. Je ne regrette pas mon choix et tu comprendras que voir l’école en face de chez moi, celle qui m’a permis d’entreprendre une carrière d’enseignante tout en poursuivant mes études supérieures, de l’avoir vue se consumer, réduite en cendres, ça représente à mes yeux comme un avortement. Merci, Herman, de m’avoir réconfortée par ta présence cette nuit. N’oublie pas qu’une nuit n’est pas une vie.
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