mardi 18 août 2026

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 20 -

 



- Est-ce qu’elle a réagi aux odeurs du feu ? Ce fut la première question que monsieur Saint-Pierre posa à Clotaire qui revenait de chez madame Brodeur.
- Un délire complet.
- Que veux-tu dire ?
- Elle s’est mise à pleurer, s’arrêtant aussi brusquement que c’était parti, puis elle a voulu sortir de la maison en hurlant « Faut sauver Antoine ! Faut sauver Antoine ! »
- Tu as réussi à la calmer ?
- Pas moi, mais un bon verre de rhum.

Clotaire répondant au concierge tenait encore son mouchoir sur la bouche, à la fois incrédule devant l’évidence, entièrement assommé par l’étendue des dégâts. 

De longs filets d’eau couraient dans la cour de récréation formant des miroirs dans lesquels les étoiles frémissantes dansaient. Le camion municipal ayant servi à transporter le matériel pour combattre l’incendie retournerait au garage, l’oncle de Daniel, épuisé et toujours sous le choc de l’événement, le ramenant lentement comme s’il s’agissait d’un corbillard déambulant sur la rue Principale

Monsieur Saint-Pierre s’est proposé comme vigile devant l’édifice n’ayant plus rien d’une école, davantage d’un squelette fantomatique. « Je ne crois pas que le feu reparte, le vent s’est estompé. » se dit-il, soulagé d’avoir pu préserver une grande partie de la récolte de Daniel ainsi que la maison en face, celle où réside Abigaelle, qui n'avait couru aucun danger.

Il était allé, durant les opérations qu’il avait coordonnées, vers Henriette et Gérard aussi silencieux qu’immobiles, des larmes coulant des yeux de la secrétaire alors que son mari lui tenait la main. « Dire que j'étais à mon bureau il y a moins de deux heures ! »

Aucune présence de la part de madame Saint-Gelais, la commission scolaire étant dignement représentée par son président, monsieur Granger qui voyait devant ses yeux se consumer l’œuvre dont il est si fier. « Nous rebâtirons, soyons-en assurés. » Il répéta cette phrase aux enseignantes qui vinrent sur les lieux, certaines complètement estomaquées, d’autres regrettant d’avoir laissé quelques objets personnels dans leur classe, et d’autres encore inquiètes à propos de la rentrée scolaire de septembre. Monsieur Granger tentait de les rassurer, ne sachant trop quoi répondre pour expliquer l’absence de la directrice.

Alors que tout ce beau monde se dispersait, trois hommes, figés comme des statues, donnaient la très nette impression de compagnons appuyés l'un sur l'autre, muets, fixant la même direction, se comprenant intimement : Cloutier, revenu du garage municipal, Clotaire, de chez madame Brodeur et Saint-Pierre, droits, au garde-à-vous, spectateurs d’un des pires désastres que le village des Saints-Innocents ait connu.

Portant attention, têtes tournées sur leur droite, à quelques mètres de ce qu’il faut maintenant nommer « l’ancienne école », une musique, du piano, flottait dans l’air. Monsieur le curé Langevin avait ouvert la fenêtre à l’étage du presbytère. Il jouait un prélude de Chopin. Une musique triste cherchant à remplir la nuit qui s’avançait.

Il n’y avait plus que ces notes emplissant l’espace, enveloppant l’atmosphère, circulant entre une ancienne école et une église. Aucun mot, seule cette musique pouvait mieux décrire ce qui s’installait autour des trois compagnons.

Elle dura quelques minutes. Reprise une seconde fois. Elle révélait autre chose que tout ce qui avait pu se dire, se répéter depuis le déclenchement de l’incendie en début de soirée. 

Fumée et espoir. 

Lors d’un grand désastre, si lourd à porter, cela exige une communauté tout entière pour la soutenir, se donner le temps de reprendre son souffle. Évacuer tous ces mélanges plus ou moins denses de gaz, de vapeur, d’eau et d’on ne sait trop combien de différentes particules plus ou moins fines, accumulées en chacun des trois hommes, trinité infrangible, trois hommes dont les épaules abaissées, mais non pas fléchies, s’étaient rapproché les unes aux autres. Un grand malheur frappe doublement : des ravages visibles à l’œil nu et des dommages infligés à l’intérieur de chacun, différents, souvent imprévisibles, le tout complètement innombrable.

À la fin d’une troisième exécution, les notes du piano se turent, laissant toute la pesanteur des lieux s’abattre implacablement sur la place.

- Tu ne changes pas d’idée, demanda l'employé municipal.
- Je demeure ici jusqu’au matin, répondit monsieur Saint-Pierre.
- Je me demande si je dois retourner chez madame Brodeur pour la rassurer, ajouta Clotaire.
- Peut-être, mais la bouteille de rhum a sans doute fait le travail mieux que toi, dit le concierge, un sourire en coin.
- Tu as raison. Bon, on se revoit au lever du jour, conclut Clotaire se dirigeant vers son véhicule. On pourrait déjeuner ensemble, qu’en pensez-vous ?

La proposition de l’employé de la municipalité ne reçut pas de réponse, déjeuner ensemble faisant partie du rituel de leur club d’historiens.

Monsieur Saint-Pierre demeura seul. Dans sa tête, de manière fulgurante, des images processionnaient sous les apparats de souvenirs agréables, ceux à oublier, les travaux quotidiens, les extravagants, les enfants qui courent dans le corridor, le jus de bottes l’hiver, les enseignantes, certaines présentes depuis l’ouverture de l’école, l’ancienne ainsi que la nouvelle directrice, les corvées communautaires autour de la cour de récréation devenue champ de ruines, l’inestimable engagement du président de la commission scolaire, un salut du matin, puis celui de fin d’après-midi à Clotaire, le chauffeur du bus.

La nuit passa ainsi. Un homme figé devant les restes d’un brasier à bout de souffle.


                                                        ***


Trois complices, silencieux encore, installés face à face au restaurant de la rue Principale, attendaient qu’on leur serve le petit déjeuner. Persistait toujours cette odeur suffocante qui accompagne un incendie, celle qui s’agrippe à tout, aux vêtements surtout, odeur dans laquelle il semblait à monsieur Saint-Pierre reconnaître des émanations de produits chimiques entreposés dans son cagibi, des relents de craie de tableau, des pestilences provenant de l’asphalte fondu, du ciment craqué, quelques fragrances aussi, celles des fleurs qui avaient reposé sur le bord des fenêtres des classes, et des effluves inconnus que la magie de la chimie avait croisés entre des objets qu’on avait sans doute oubliés ici et là, qu’on allait possiblement récupérer à l’ouverture de l’école. De l’ancienne école. Il ne cessait de se dire que le grand ménage d'été n'a pu être terminé. Qu'il n'aura plus maintenant à l'achever.

- Monsieur le maire a convoqué le conseil municipal pour une réunion d’urgence, dit monsieur Cloutier afin qu’éclate ce silence qui cadenassait les bouches de ses collègues historiens.
- Il va certainement appeler la police provinciale comme il l’a fait cet hiver lors de l’affaire de l’ours, répondit Clotaire à qui on venait de demander d’éteindre sa pipe, certains clients étant incommodés.
- Ça va de soi, acheva monsieur Saint-Pierre, l’homme aux mille cafés.

Des phrases de circonstance lorsqu’on ne sait trop quoi dire, qu’on évite un sujet brûlant…

- Un de vous deux est passé chez madame Brodeur, ce matin ?
- Oui, dit Clotaire en réponse à la question du concierge.
- Alors ?
- Elle m’a demandé de tout lui raconter avec des descriptions précises de l’événement. Je l’ai trouvée plus calme qu’hier soir. Tu as raison, Saint-Pierre, le rhum l’a complètement assommée.
- Parfois la boisson a ses avantages.
- Une phrase m'a quand même fait réfléchir. Elle a dit « même chose tous les cinquante ans. »

 On leur servit le petit déjeuner.



- Je prendrais bien un autre café, demanda monsieur Saint-Pierre.

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