lundi 5 octobre 2026

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 27 -

 


Le soir s’installe tout doucement. Criquets et cigales stridulent à cœur joie. La rue Principale, comme si elle était interdite à la circulation, s'assoupit dans une tranquillité exemplaire, retrouve son calme après tant d'émotions en si peu de temps. La municipalité avait fait installer, traversant la cour de récréation de l’école, une lignée de lampadaires pour éclairer la patinoire durant l’hiver. Personne n’avait encore vérifié leur fonctionnement, car l’incendie n’a pas atteint le cabanon où se trouve la boîte électrique. Cependant, il est juste de croire que, si jamais l’éclairage des lieux était nécessaire, ils s'avéreraient d’une grande utilité.
 
À l'étage de la maison de Abigaelle, une lumière feutrée habille la fenêtre donnant sur l'école. L'enseignante met à jour les notes ramassées pour alimenter sa thèse. Le téléphone sonne. Elle court vers le rez-de-chaussée, se jurant qu’il était urgent de faire installer un appareil à même son bureau.
 
- Monsieur Létourneau ?
 
La conversation dura à peine cinq minutes, après quoi Abigaelle, jetant un coup d’œil vers l’école disparue en fumée, voyait deux hommes qui, ayant éclairé les lieux, discutaient tout en fumant une cigarette devant ce qui reste de l'entrée.
 
Le psychologue scolaire s’inquiétait pour elle tout en lui annonçant que la directrice de l’école avait fait appel à ses services pour rencontrer le jeune Patrick, le fils de monsieur le maire, un sujet qui préoccupait Abigaelle. Il s'informa si un rendez-vous avait été fixé, puisqu’aucun suivi ne débloquait le dossier. Il craignait que la tragédie qui frappe le monde scolaire des Saints-Innocents en soit la cause. Elle lui expliqua brièvement l'absence de la directrice, mais, de toute façon, la requête viendra des services pédagogiques de la commission scolaire, dont la fermeture des bureaux n’est prévue que pour dans deux semaines. Elle le remercia d’avoir promptement répondu à sa demande et lui, de son côté, rappelait de ne pas tarder à s’inscrire pour l’atelier du mois d’août prochain.
 
Une fois l’appareil téléphonique déposé, Abigaelle s’approcha de la fenêtre face à l’école pour constater qu’une grande partie de la cour était illuminée ; elle reconnut facilement monsieur Saint-Pierre discutant avec l’employé municipal.
 
Une profonde douleur s’installa dans son âme. La désolation que son lieu de travail était devenu, au moment où une carrière durable débutait, la peine de ne pas pouvoir le présenter à son père, qui allait bientôt arriver d’Australie, l’accablait d’une tristesse infinie en cette soirée qui offrait une image de stérilité ; il y a quelques jours encore, les cris des élèves résonnaient sur cet amas de débris. 

Pour ce qui est de l’avenir, elle faisait confiance aux compétences de Monsieur Granger, mais son esprit ne pouvait éviter de mesurer les conséquences actuelles et celles qui naîtront des imprévus : l'agitation chez tous les élèves de l’école primaire qui se manifesteraient différemment pour chacun ; l’inquiétude croissante des collègues enseignantes ; la détresse dans la population de la municipalité des Saints-Innocents, elle qui s'enorgueillissait de l'architecture moderne de la bâtisse, un joyau dans tout le canton ; le bouleversement de madame Brodeur, dont un tel événement ne pouvait qu’aviver de sombres souvenirs ; l'immense perte que la destruction de  ses champs produirait chez Daniel. 

Quelques points précis, ceux qui la touchent de plus près encore, ne pouvaient la laisser indifférente. Pour reconstruire, il faudra mettre un certain temps, alors qu'éparpiller obligatoirement les élèves dans les municipalités voisines, une évidence en soi, s'avérera une tâche ardue. À qui sera-t-elle déléguée ?  À madame Saint-Gelais qui ne donne aucun signe de vie ? Advenant qu'un poste de direction lui soit confié, instituer un régime s’apparentant à celui qu’elle infligeait au personnel de l’ancienne école primaire des Saints-Innocents serait-il envisageable ? Elle ne prévoyait aucun problème pour Clotaire, il y aura toujours et de plus en plus d'élèves à voyager, mais monsieur Saint-Pierre, ce concierge pour qui elle manifeste une profonde affection, devra-t-il envisager la retraite ? Et Henriette, cette chère Henriette, aura-t-elle à choisir entre cesser de travailler et un poste de secrétaire qui pourrait lui être proposé ?  
 
Toutes ces questions fusaient en elle, n'effaçant pas la présence de Herman autour de sa vie. Pas tout à fait dans sa vie, mais occupant une place nouvelle, inattendue peut-être, près d’elle. 

Un cataclysme, ce seul mot définissait l'état des lieux. Toujours, il y aura toujours de la fumée qui agacera son esprit. Et des cendres. Le premier événement la touchant personnellement depuis son avortement en Angleterre. Là où, pour une première fois, elle avait goûté à des poussières d'âme. 

En aucun moment, lors de la crise d’Octobre, elle n’avait ressenti quelque chose comme ce qui lui arrive maintenant. Que des urgences. Des obligations urgentes. Toujours. Nuit et jour. 

En cette soirée de juillet, alors que devant ses yeux la lumière du jour délicatement laissait place à celle des lampadaires de la cour d’école, Abigaelle pleura.
                                                         
                                        *****
 
- T'as trouvé quelque chose ?
- Peut-être, répondit l’employé de la municipalité offrant une cigarette à son ami le concierge. Peut-être !
- Chose certaine, tu as réussi à illuminer la place. Par chance les flammes n’ont pas détruit le cabanon.
- En fait, ce qui a attiré mon attention, ça se trouve à l’entrée de l’école, possiblement près ou dans le bureau de la directrice. Je ne suis pas venu assez souvent pour en être certain, mais toi qui connais les lieux par cœur, tu pourras mieux estimer ce que j’ai vu.
- Tu as raison, je connais assez bien les lieux, d’ailleurs, le poids de mon porte-clefs me le rappelle à tout moment.
- Je te montre ce qui est bizarre, selon moi.
 
Les deux hommes s’approchent des scellés, là où se situait l’entrée principale de l’école primaire. La lumière des lampadaires apparaît suffisante pour qu’ils puissent examiner les lieux, d'une certaine distance tout de même. Ce qu’ils remarquent se trouve, monsieur Saint-Pierre le confirme, exactement dans le bureau de madame Saint-Gelais.
 
- Tu vois, la porte d’entrée de l’école se situait ici, à moins de cinq mètres de son bureau, la largeur du corridor menant vers les locaux de classe, expliquait le concierge en pointant le doigt.
- D’après toi, qu’est-ce que cette pièce métallique qui a résisté au feu peut bien faire là ?
- Bonne question, je ne me rappelle pas l’avoir vue auparavant.
- Un autre mystère ?
-Je revois dans ma tête l’organisation du bureau de madame Saint-Gelais. J’y entrais tous les jours pour faire le ménage. Une fois son frère Benoît venu la chercher pour la ramener à la maison, il n’y avait plus personne dans l'école. À part un ancien pupitre d’élève qu’elle avait gardé du mobilier de l’école de rang, je ne vois pas comment un objet comme çà aurait pu se trouver là, c’est massif comme un coffre-fort.
- T'as raison, ça ressemble à celui du secrétariat de la mairie. Je te jure que c’est très lourd, ayant eu à le déplacer à quelques reprises.
 
L’objet reposait sous une mince couche de cendres. Après avoir mûrement réfléchi et formulé certaines hypothèses, les deux personnages, encore sous le choc de cette découverte, en arrivèrent à la conclusion qu’il était impossible d’établir un lien entre le coffre-fort de la municipalité et cet attribut complètement inutile dans une école primaire.
 
Ne pouvant s'avancer davantage, les scellés leur bloquant le chemin, il était difficile de mieux qualifier ce que leurs yeux découvraient.
 
- Je me demande s’il faut que j’avise monsieur le maire ? s’interrogeait l'employé municipal Cloutirer.
- C’est à toi de prendre la décision, mais si tu le fais, immédiatement, on comprendra que tu as franchi une zone interdite.
- Ouais !
 
Après avoir fumé la dernière cigarette, monsieur Saint-Pierre retourna vers son camion. Voyant Abigaelle à sa fenêtre, il la salua des deux mains.



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