Je vous offre aujourd’hui trois poèmes de deux poétesses québécoises, Marie-Claire Blais et Cécile Cloutier. Ils sont aussi en lien avec l’histoire de la famille mik’maw.
L’ENFANT QUE J’ÉTAIS, de Marie-Claire Blais
Il ne reste de l’incendie de l’enfance
Qu’une pierre brûlée
Et cette chose qui me regarde parfois de ses
yeux nocturnes,
Petite ombre
Dans le paysage suppliant,
L’enfant là-bas, l’enfant que j’étais, peut-être…
IMAGE D’ATTENTE, de Marie-Claire Blais
D’où viens-tu avec cette abeille dans les cils
Et ce sel rose dans tes cheveux?
Quel est ce collier de sable à ta cheville?
Les enfants qui grandissent près de la mer,
pieds nus,
Épaules brûlées
Au soleil de l’après-midi, ont des maisons
pauvres comme des algues
Maisons de mirages dont on ne voit que la
lanterne plaintive
Entre deux volets…
Les enfants de mon pays qui grandissent près de la mer
Ont des dents assoiffées comme les sables des grèves dures,
Ils grandissent dans l’abandon des sortilèges
Les enfants consumés de grandes eaux
Ils courent en riant sur la plage tranquille…
Ils mangeront ce soir les feuilles sûres de l’océan,
Ils mangeront demain l’or et le corail de la méduse,
Les mères distraites d’être mères par une trop frêle jeunesse
Font la lessive debout comme de squelettiques esclaves
Penchées à la fenêtre de l’infini…
ÊTRE, de Cécile Cloutier
Aller jusqu’au bout de sa pesanteur
Dans le puits de la nuit
N’avoir jamais été un enfant
Ne plus sentir l’arrêt de l’île
Sous son pied
Se convaincre une bonne
De son ombre À l’opposé du soleil
Chercher la sincérité
De l’autre côté de la goutte d’eau
Là où l’on ne peut passer le doigt
Trouver une étoile
Sans distance
Au bout de l’index
Avoir envie de jouer avec le monde
De nouveau
jeudi 23 février 2006
mercredi 22 février 2006
Le quatre-vingt-seizième saut de crapaud
J’ai retrouvé deux poèmes de Paul Éluard qui s’insèrent bien à la suite de cette histoire de la famille Épelgiag.
Je fis un feu, l’azur m’ayant abandonné,
Un feu pour être son ami,
Un feu pour m’introduire dans la nuit d’hiver,
Un feu pour vivre mieux.
Je lui donnai ce que le jour m’avait donné :
Les forêts, les buissons, les champs de blé, les vignes,
Les nids et leurs oiseaux, les maisons et leurs clés,
Les insectes, les fleurs, les fourrures, les fêtes.
Je vécus au seul bruit des flammes crépitantes,
Au seul parfum de leur chaleur ;
J’étais comme un bateau coulant dans l’eau fermée,
Comme un mort je n’avais qu’un unique élément.
Et ce deuxième, SUITE :
Dormir la lune dans l’œil et le soleil dans l’autre
Un amour dans la bouche un bel oiseau dans les cheveux
Parée comme les champs les bois les routes et la mer
Belle et parée comme le tour du monde.
Fuis à travers le paysage
Parmi les branches de fumée et tous les fruits du vent
Jambes de pierre aux bas de sable
Prise à la taille à tous les muscles de rivière
Et le dernier souci sur un visage transformé.
Le premier s’intitule POUR VIVRE ICI :
Je fis un feu, l’azur m’ayant abandonné,
Un feu pour être son ami,
Un feu pour m’introduire dans la nuit d’hiver,
Un feu pour vivre mieux.
Je lui donnai ce que le jour m’avait donné :
Les forêts, les buissons, les champs de blé, les vignes,
Les nids et leurs oiseaux, les maisons et leurs clés,
Les insectes, les fleurs, les fourrures, les fêtes.
Je vécus au seul bruit des flammes crépitantes,
Au seul parfum de leur chaleur ;
J’étais comme un bateau coulant dans l’eau fermée,
Comme un mort je n’avais qu’un unique élément.
Et ce deuxième, SUITE :
Dormir la lune dans l’œil et le soleil dans l’autre
Un amour dans la bouche un bel oiseau dans les cheveux
Parée comme les champs les bois les routes et la mer
Belle et parée comme le tour du monde.
Fuis à travers le paysage
Parmi les branches de fumée et tous les fruits du vent
Jambes de pierre aux bas de sable
Prise à la taille à tous les muscles de rivière
Et le dernier souci sur un visage transformé.
Le dernier poème pour aujourd’hui est de Pierre Reverdy. Mort en 1960, il fut considéré comme l’un des précurseurs de la poésie nouvelle. Remarquons le drame qui se joue dans CHEMIN TOURNANT :
Il y a un terrible gris de poussière dans le temps
Un vent du sud avec de fortes ailes
Les échos sourds de l’eau dans le soir chavirant
Et dans la nuit mouillée qui jaillit au tournant
des voix rugueuses qui se plaignent
Un goût de cendre sur la langue
Un bruit d’orgue dans les sentiers
La navire du cœur qui tangue
Tous les désastres du métier
Quand les feux du désert s’éteignent un à un
Quand les yeux sont mouillés comme des brins d’herbe
Quand la rosée descend les pieds nus sur les feuilles
Le matin à peine levé
Il y a quelqu’un qui cherche
Une adresse perdue dans le chemin caché
Les astres dérouillés et les fleurs dégringolent
À travers les branches cassées
Et le ruisseau obscur essuie ses lèvres molles à peine
décollées
Quand le pas du marcheur sur le cadran qui compte
règle le mouvement et pousse l’horizon
Tous les cris sont passés tous les temps se rencontrent
Et moi je marche au ciel les yeux dans les rayons
Il y a du bruit pour rien et des noms dans ma tête
Des visages vivants
Tout ce qui s’est passé au monde
Et cette fête
Où j’ai perdu mon temps.
Un vent du sud avec de fortes ailes
Les échos sourds de l’eau dans le soir chavirant
Et dans la nuit mouillée qui jaillit au tournant
des voix rugueuses qui se plaignent
Un goût de cendre sur la langue
Un bruit d’orgue dans les sentiers
La navire du cœur qui tangue
Tous les désastres du métier
Quand les feux du désert s’éteignent un à un
Quand les yeux sont mouillés comme des brins d’herbe
Quand la rosée descend les pieds nus sur les feuilles
Le matin à peine levé
Il y a quelqu’un qui cherche
Une adresse perdue dans le chemin caché
Les astres dérouillés et les fleurs dégringolent
À travers les branches cassées
Et le ruisseau obscur essuie ses lèvres molles à peine
décollées
Quand le pas du marcheur sur le cadran qui compte
règle le mouvement et pousse l’horizon
Tous les cris sont passés tous les temps se rencontrent
Et moi je marche au ciel les yeux dans les rayons
Il y a du bruit pour rien et des noms dans ma tête
Des visages vivants
Tout ce qui s’est passé au monde
Et cette fête
Où j’ai perdu mon temps.
Grand-père aurait certainement aimé les faire lire à son ami Paq’sima. Simplement pour qu’il ne fut pas seul dans sa nuit initiatique. Simplement pour ne plus jamais être seul.
mardi 21 février 2006
Le quatre-vingt-quinzième saut de crapaud
Vous me faites parvenir à l’occasion des commentaires sur les sauts de crapaud. Parmi ceux reçus, un très beau poème de Gracia Cabot que je veux partager avec vous.
Je suis de cette mer qui va et vient sans cesse.
Celle qui prend son essor on ne sait où
pour revenir vers nous.
Je suis une fille de mer
d’une mère qui est aussi d’un ailleurs
que de son chez soi récemment choisi.
Celui-là même qu’elle aussi n’a fait que remiser pour mieux s’en souvenir et nous en parler.
Je suis fière et fière d’être mère et grand-mère.
Ce petit être à odeur inoubliable qui m’a tenu le doigt la toute première fois qu’il était là, tout contre moi.
Et dire qu’il compte déjà du bout du doigt !
Il me ramène aux vraies odeurs et aux vrais airs.
Merci Gracia pour ces mots que vous lancez au large, accrochant avec eux les générations fières de la Gaspésie. Vous savez, lors de mon trop bref séjour là-bas, j’ai rencontré des gens qui quittèrent la région suite à ce que j’appellerais « le génocide » délibérément orchestré par des fonctionnaires et des administrateurs lors de l’expropriation de 1970 des terres et des Gaspésiens afin de permettre l’érection du parc Forillon.
Ces actes barbares sont passés sans que personne, sauf bien sûr Lionel Bernier, ne s’en préoccupe. Il y a de ces gestes qui tuent, celui-ci en est un. On a déraciné des hommes et des femmes de leur terre gaspésienne, les obligeant à s’exiler tout près ou trop loin. Certains y reviennent aujourd’hui. Ils retrouvent les résistants de la première heure qui vécurent dans une impuissance qu’on se plaisait à davantage écraser, des instants d’humiliation qu’un jour, au nom de la plus élémentaire justice, il faudra bien réparer. Mais peut-on rafistoler des brisures que les cicatrices du temps n’ont pas encore ramanchées ?
Les coassements d’un crapaud, bien qu’ils fussent ceux d’un géant, lancés à partir d’un étang à l’entrée du parc Forillon, ne sont rien à comparer aux échos des cris accrochés à tous les arbres de la forêt de la côte gaspésienne qu’ont lancés ces propriétaires déchus. Dépossédés suite à un vol légitimé par une loi inique.
Il faut, comme ces Gaspésiens déboutés mais toujours debout, continuellement, ainsi que les marées, les grandes marées, dire et redire, assourdissant même par nos incessantes plaintes, que justice doit être rendue. Cela, à la face du pays, au nom des disparus, les éternels et les momentanés, hurler malgré l’indifférence qui a caractérisé les décideurs, que cette terre est gaspésienne et doit la redevenir entièrement.
On y revient, par petites grappes, comme des convalescents qui savent qu’ils ne guériront jamais. Le virus inoculé semble encore bien vorace. Latent.
Les Émile, Aldège, Léo, Clémence, Philip, Arthur… les Épelgiag aussi, tout comme les autres, ne sont que des personnages fictifs issus de l’imagination d’un grand-père se promenant sur la grave qui s’allonge de l’Anse-au-Griffon à Cap-des-Rosiers, et plus loin encore, mais ils savent être de la côte. De la Gaspésie. En eux s’est installé un si profond, un si intense enracinement que rien ne saurait, une autre fois, les y arracher. Ils ont la foi, pas de celle qui transporte les montagnes, de celle qui les incrustent là où elles sont.
La mer sera, qu’on le veuille ou non, la fille de cette éternité circulant dans le sang des hommes et des femmes qui croient encore et le disent à d’autres, que la vie y prend sa source jaillissant sur ceux qui poussent et que l’on attend.
Les histoires, les légendes, les contes et la poésie en sont les fiers porte-paroles.
Gracia, cette fierté que vous portez au bout de plume vous honore.
Je suis de cette mer qui va et vient sans cesse.
Celle qui prend son essor on ne sait où
pour revenir vers nous.
Je suis une fille de mer
d’une mère qui est aussi d’un ailleurs
que de son chez soi récemment choisi.
Celui-là même qu’elle aussi n’a fait que remiser pour mieux s’en souvenir et nous en parler.
Je suis fière et fière d’être mère et grand-mère.
Ce petit être à odeur inoubliable qui m’a tenu le doigt la toute première fois qu’il était là, tout contre moi.
Et dire qu’il compte déjà du bout du doigt !
Il me ramène aux vraies odeurs et aux vrais airs.
Merci Gracia pour ces mots que vous lancez au large, accrochant avec eux les générations fières de la Gaspésie. Vous savez, lors de mon trop bref séjour là-bas, j’ai rencontré des gens qui quittèrent la région suite à ce que j’appellerais « le génocide » délibérément orchestré par des fonctionnaires et des administrateurs lors de l’expropriation de 1970 des terres et des Gaspésiens afin de permettre l’érection du parc Forillon.
Ces actes barbares sont passés sans que personne, sauf bien sûr Lionel Bernier, ne s’en préoccupe. Il y a de ces gestes qui tuent, celui-ci en est un. On a déraciné des hommes et des femmes de leur terre gaspésienne, les obligeant à s’exiler tout près ou trop loin. Certains y reviennent aujourd’hui. Ils retrouvent les résistants de la première heure qui vécurent dans une impuissance qu’on se plaisait à davantage écraser, des instants d’humiliation qu’un jour, au nom de la plus élémentaire justice, il faudra bien réparer. Mais peut-on rafistoler des brisures que les cicatrices du temps n’ont pas encore ramanchées ?
Les coassements d’un crapaud, bien qu’ils fussent ceux d’un géant, lancés à partir d’un étang à l’entrée du parc Forillon, ne sont rien à comparer aux échos des cris accrochés à tous les arbres de la forêt de la côte gaspésienne qu’ont lancés ces propriétaires déchus. Dépossédés suite à un vol légitimé par une loi inique.
Il faut, comme ces Gaspésiens déboutés mais toujours debout, continuellement, ainsi que les marées, les grandes marées, dire et redire, assourdissant même par nos incessantes plaintes, que justice doit être rendue. Cela, à la face du pays, au nom des disparus, les éternels et les momentanés, hurler malgré l’indifférence qui a caractérisé les décideurs, que cette terre est gaspésienne et doit la redevenir entièrement.
On y revient, par petites grappes, comme des convalescents qui savent qu’ils ne guériront jamais. Le virus inoculé semble encore bien vorace. Latent.
Les Émile, Aldège, Léo, Clémence, Philip, Arthur… les Épelgiag aussi, tout comme les autres, ne sont que des personnages fictifs issus de l’imagination d’un grand-père se promenant sur la grave qui s’allonge de l’Anse-au-Griffon à Cap-des-Rosiers, et plus loin encore, mais ils savent être de la côte. De la Gaspésie. En eux s’est installé un si profond, un si intense enracinement que rien ne saurait, une autre fois, les y arracher. Ils ont la foi, pas de celle qui transporte les montagnes, de celle qui les incrustent là où elles sont.
La mer sera, qu’on le veuille ou non, la fille de cette éternité circulant dans le sang des hommes et des femmes qui croient encore et le disent à d’autres, que la vie y prend sa source jaillissant sur ceux qui poussent et que l’on attend.
Les histoires, les légendes, les contes et la poésie en sont les fiers porte-paroles.
Gracia, cette fierté que vous portez au bout de plume vous honore.
lundi 20 février 2006
Le quatre-vingt-quatorzième saut de crapaud
Voilà que la famille Épelgiag a quitté l’Anse-au-Griffon. La surprise ne fut pas si grande, chacun sachant que les racines des nomades s’implantent partout… Mademoiselle Ève, l’institutrice, comprit le chagrin de notre grand-père suite au départ de son ami Paq’sima. Ce que nous laissent les partants ne les remplace pas. Grand-père l’apprit à ce moment-là et conserva toute sa vie, parfois dans la main gauche puis dans la droite, le talisman que le jeune mik’maw lui avait donné.
Patrice de la Tour du Pin touche de très près l’expérience vécue par notre grand-père à l’époque de la famille Épelgiag dans un splendide poème que voici ; il s’intitule ENFANTS DE SEPTEMBRE.
Les bois étaient tout recouverts de brumes basses,
Déserts, gonflés de pluie et silencieux ;
Longtemps avait soufflé ce vent du nord où passent
Les Enfants Sauvages, fuyant vers d’autres cieux,
Par grands voiliers, le soir, et très haut dans l’espace
J’avais senti siffler leurs ailes dans la nuit,
Lorsqu’ils avaient baissé pour chercher les ravines
Où tout le jour, peut-être, ils resteront enfouis ;
Et cet appel inconsolé de sauvagine
Triste, sur les marais que les oiseaux ont fuis.
Après avoir surpris le dégel de ma chambre,
À l’aube, je gagnai la lisière des bois ;
Par une bonne lune de brouillard et d’ambre,
Je relevai la trace, incertaine parfois,
Sur le bord d’un layon, d’un enfant de septembre.
Les pas étaient légers et tendres, mais brouillés,
Ils se croisaient d’abord au milieu des ornières
Où dans l’ombre, tranquille, il avait essayé
De boire, pour reprendre ses jeux solitaires
Très tard, après le long crépuscule mouillé.
Et puis, ils se perdaient plus loin parmi les hêtres
Où son pied ne marquait qu’à peine le sol ;
Je me suis dit : il va s’en retourner peut-être
À l’aube, pour chercher ses compagnons de vol
En tremblant de la peur qu’ils aient pu disparaître.
Il va certainement venir dans ces parages
À la demi-clarté qui monte à l’orient,
Avec les grandes bandes d’oiseaux de passage,
Et les cerfs inquiets qui cherchent dans le vent
L’heure d’abandonner le calme des gagnages.
Le jour glacial s’était levé sur les marais ;
Je restais accroupi dans l’attente illusoire
Regardant défiler la faune qui entrait
Dans l’ombre, les chevreuils peureux qui venaient boire
Et les corbeaux criards aux cimes des forêts.
Et je me dis : je suis un enfant de Septembre,
Moi-même, par le cœur, la fièvre et l’esprit,
Et la brûlante volupté de tous mes membres,
Et le désir que j’ai de courir dans la nuit
Sauvage, ayant quitté l’étouffement des chambres.
Il va certainement me traiter comme un frère,
Peut-être me donner un nom parmi les siens ;
Mes yeux le combleraient d’amicales lumières
S’il ne prenait pas peur, en me voyant soudain
Les bras ouverts, courir vers lui dans la clairière.
Farouche, il s’enfuira comme un oiseau blessé,
Je le suivrai jusqu’à ce qu’il demande grâce,
Jusqu’à ce qu’il s’arrête en plein ciel, épuisé,
Traqué jusqu’à la mort, vaincu, les ailes basses,
Et les yeux résignés à mourir, abaissés.
Alors, je le prendrai dans mes bras, endormi,
Je le caresserai sur la pente des ailes,
Et je ramènerai son petit corps, parmi
Les roseaux, rêvant à des choses irréelles,
Réchauffé tout le temps par mon sourire ami…
Mais les bois étaient recouverts de brumes basses
Et le vent commençait à remonter au nord,
Abandonnant tous ceux dont les ailes sont lasses,
Tous ceux qui sont perdus et tous ceux qui sont morts,
Qui vont par d’autres voies en de mêmes espaces !
Et je me suis dit : Ce n’est pas dans ces pauvres landes
Que les Enfants de Septembre vont s’arrêter ;
Un seul qui se serait écarté de sa bande
Aurait-il, en un soir, compris l’atrocité
De ces marais déserts et privés de légende ?
Les nomades ne seraient-ils que des oiseaux de passage, des traces sillonnées dans le ciel d’automne ou celui du printemps ?
Patrice de la Tour du Pin touche de très près l’expérience vécue par notre grand-père à l’époque de la famille Épelgiag dans un splendide poème que voici ; il s’intitule ENFANTS DE SEPTEMBRE.
Les bois étaient tout recouverts de brumes basses,
Déserts, gonflés de pluie et silencieux ;
Longtemps avait soufflé ce vent du nord où passent
Les Enfants Sauvages, fuyant vers d’autres cieux,
Par grands voiliers, le soir, et très haut dans l’espace
J’avais senti siffler leurs ailes dans la nuit,
Lorsqu’ils avaient baissé pour chercher les ravines
Où tout le jour, peut-être, ils resteront enfouis ;
Et cet appel inconsolé de sauvagine
Triste, sur les marais que les oiseaux ont fuis.
Après avoir surpris le dégel de ma chambre,
À l’aube, je gagnai la lisière des bois ;
Par une bonne lune de brouillard et d’ambre,
Je relevai la trace, incertaine parfois,
Sur le bord d’un layon, d’un enfant de septembre.
Les pas étaient légers et tendres, mais brouillés,
Ils se croisaient d’abord au milieu des ornières
Où dans l’ombre, tranquille, il avait essayé
De boire, pour reprendre ses jeux solitaires
Très tard, après le long crépuscule mouillé.
Et puis, ils se perdaient plus loin parmi les hêtres
Où son pied ne marquait qu’à peine le sol ;
Je me suis dit : il va s’en retourner peut-être
À l’aube, pour chercher ses compagnons de vol
En tremblant de la peur qu’ils aient pu disparaître.
Il va certainement venir dans ces parages
À la demi-clarté qui monte à l’orient,
Avec les grandes bandes d’oiseaux de passage,
Et les cerfs inquiets qui cherchent dans le vent
L’heure d’abandonner le calme des gagnages.
Le jour glacial s’était levé sur les marais ;
Je restais accroupi dans l’attente illusoire
Regardant défiler la faune qui entrait
Dans l’ombre, les chevreuils peureux qui venaient boire
Et les corbeaux criards aux cimes des forêts.
Et je me dis : je suis un enfant de Septembre,
Moi-même, par le cœur, la fièvre et l’esprit,
Et la brûlante volupté de tous mes membres,
Et le désir que j’ai de courir dans la nuit
Sauvage, ayant quitté l’étouffement des chambres.
Il va certainement me traiter comme un frère,
Peut-être me donner un nom parmi les siens ;
Mes yeux le combleraient d’amicales lumières
S’il ne prenait pas peur, en me voyant soudain
Les bras ouverts, courir vers lui dans la clairière.
Farouche, il s’enfuira comme un oiseau blessé,
Je le suivrai jusqu’à ce qu’il demande grâce,
Jusqu’à ce qu’il s’arrête en plein ciel, épuisé,
Traqué jusqu’à la mort, vaincu, les ailes basses,
Et les yeux résignés à mourir, abaissés.
Alors, je le prendrai dans mes bras, endormi,
Je le caresserai sur la pente des ailes,
Et je ramènerai son petit corps, parmi
Les roseaux, rêvant à des choses irréelles,
Réchauffé tout le temps par mon sourire ami…
Mais les bois étaient recouverts de brumes basses
Et le vent commençait à remonter au nord,
Abandonnant tous ceux dont les ailes sont lasses,
Tous ceux qui sont perdus et tous ceux qui sont morts,
Qui vont par d’autres voies en de mêmes espaces !
Et je me suis dit : Ce n’est pas dans ces pauvres landes
Que les Enfants de Septembre vont s’arrêter ;
Un seul qui se serait écarté de sa bande
Aurait-il, en un soir, compris l’atrocité
De ces marais déserts et privés de légende ?
Les nomades ne seraient-ils que des oiseaux de passage, des traces sillonnées dans le ciel d’automne ou celui du printemps ?
samedi 18 février 2006
Le quatre-vingt-treizième saut de crapaud
…la suite… …siawa’si…
Monsieur Épelgiag fut précieux lors des travaux de reconstruction du village de l’Anse-au-Griffon. Entreprise à la fin de février, elle dura tout l’hiver 1955 pour s’achever tard à l’automne de la même année. Un chantier surnommé « le griffonnage » beaucoup à cause des plans dessinés sur du papier blanc, à l’œil et surtout parce que celui-ci passait à l’autre les premiers jets qu’il corrigeait selon ses talents les remettant par la suite à un troisième qui ajoutait ou retranchait ceci ou cela. Ce qui tarda le plus, on s’en doute bien, furent les grands travaux de la voirie dont l’aqueduc de même que les branchements électriques. Personne ne s’en formalisait, tous étant habitués à des lenteurs et à des ralentissements dans les lenteurs à répondre aux besoins de cette population. On ne se doutait pas encore que les autorités allaient être si proactives alors que le projet du parc Forillon naîtrait, charriant avec lui toutes les souffrances, toutes les humiliations de l’expropriation.
Émile n’eut aucune difficulté à faire accepter l’idée de prioriser la construction de son magasin général, ce qui faciliterait les approvisionnements évitant ainsi les voyagements entre le village et Rivière-au-Renard. D’aucun ne porta attention à la localisation des maisons : depuis cette époque, les chicanes de piquets de clôture n’existent plus dans ce petit village de la côte gaspésienne. Tous avaient dépassé ces tracasseries inutiles.
Le père mik’maw, on en parle encore quelques générations plus tard, possédait une énergie incroyable. Très tôt le matin à la besogne, il ne s’arrêtait que tard le soir. Sans parler. Il travaillait. Son acharnement stimulait l’enthousiasme. Ses coups portaient : aucune perte, sachant utiliser ce qui restait de bois, de clous pour mieux fignoler à gauche ou à droite. Dire à quel point c’était solide, c’est dire l’étendue de sa participation.
Son fils Paq’sima lui servait d’apprenti. Le jeune garçon ne souhaitait pas fréquenter la classe de mademoiselle Ève, les travaux manuels répondaient à son besoin d’apprentissage. N’eut été de la résistance de madame Aldège, les deux jumelles A’selik et Lestel seraient entrées plus tôt à l’école. La paroisse fit comprendre à la dame de Sainte-Anne la stérilité de sa résistance et son obstination inutile.
Le chantier allait bon train. Le froid de cette année-là, tout doucement recula après avoir piétiné quelques semaines. Puis vint le printemps. Les vents d’avril permirent de vérifier la solidité des travaux. Mai, dans une douceur que l’on se souhaitait, répondit aux attentes et permit même d’espérer qu’au milieu de l’été, certaines gens puissent entrer dans leur nouvelle demeure. Pour la grande majorité toutefois, cela se produisit autour du mois de novembre. Certains quittèrent leur lieu d’accueil qui, de provisoire au début, devint pour toute cette période un lieu d’attache. Des liens solides comme des cordages de bateau, noués et tressés à même la solidarité humaine, restèrent imprimer dans le cœur de ces gens. Combien de fois vit-on des enfants se tromper de maison et revenir là où ils s’installèrent au lendemain de l’incendie! Il n’est pas exagéré de croire que depuis ce malheur, la fraternité et l’accueil sont imprimés dans l’âme de ce village gaspésien. On se mêle encore aujourd’hui entre « chez-vous » et « chez-nous »; pour plusieurs ce ne sont que des mots différents signifiant une même réalité.
Ce fut grand-père, le premier, qui fut témoin du départ de la famille mik’maw. Fin novembre. Quelques jours après la fin de la chasse. L’habitation avait disparu. Aucune trace ne persistait du passage de la famille Épelgiag à l’orée de la forêt. Il y avait bien encore les pierres du bivouac. Un baril de chêne abandonné. Autrement, le vide.
Il ne savait pas quels mots, de sa langue ou de celle de Paq’sima, pouvaient mieux dire ce qu’il ressentait. Ça se situait quelque part entre le concret et l’abstrait. Là où c’est tellement difficile d’entrer.
Grand-père, immobile dans ce lieu, sa deuxième école, s’attardait en cueillant des lambeaux de temps qu’il transformerait en souvenirs déposés dans sa mémoire.
- Atiu (Adieu).
Il retourna au village.
Ta’n tujiw plamu getu’ siga’lat amujpas tmg toqjua’t sipug.
-Pour frayer un saumon doit d’abord remonter la rivière.-
Fin… Gaqa’lati…
Monsieur Épelgiag fut précieux lors des travaux de reconstruction du village de l’Anse-au-Griffon. Entreprise à la fin de février, elle dura tout l’hiver 1955 pour s’achever tard à l’automne de la même année. Un chantier surnommé « le griffonnage » beaucoup à cause des plans dessinés sur du papier blanc, à l’œil et surtout parce que celui-ci passait à l’autre les premiers jets qu’il corrigeait selon ses talents les remettant par la suite à un troisième qui ajoutait ou retranchait ceci ou cela. Ce qui tarda le plus, on s’en doute bien, furent les grands travaux de la voirie dont l’aqueduc de même que les branchements électriques. Personne ne s’en formalisait, tous étant habitués à des lenteurs et à des ralentissements dans les lenteurs à répondre aux besoins de cette population. On ne se doutait pas encore que les autorités allaient être si proactives alors que le projet du parc Forillon naîtrait, charriant avec lui toutes les souffrances, toutes les humiliations de l’expropriation.
Émile n’eut aucune difficulté à faire accepter l’idée de prioriser la construction de son magasin général, ce qui faciliterait les approvisionnements évitant ainsi les voyagements entre le village et Rivière-au-Renard. D’aucun ne porta attention à la localisation des maisons : depuis cette époque, les chicanes de piquets de clôture n’existent plus dans ce petit village de la côte gaspésienne. Tous avaient dépassé ces tracasseries inutiles.
Le père mik’maw, on en parle encore quelques générations plus tard, possédait une énergie incroyable. Très tôt le matin à la besogne, il ne s’arrêtait que tard le soir. Sans parler. Il travaillait. Son acharnement stimulait l’enthousiasme. Ses coups portaient : aucune perte, sachant utiliser ce qui restait de bois, de clous pour mieux fignoler à gauche ou à droite. Dire à quel point c’était solide, c’est dire l’étendue de sa participation.
Son fils Paq’sima lui servait d’apprenti. Le jeune garçon ne souhaitait pas fréquenter la classe de mademoiselle Ève, les travaux manuels répondaient à son besoin d’apprentissage. N’eut été de la résistance de madame Aldège, les deux jumelles A’selik et Lestel seraient entrées plus tôt à l’école. La paroisse fit comprendre à la dame de Sainte-Anne la stérilité de sa résistance et son obstination inutile.
Le chantier allait bon train. Le froid de cette année-là, tout doucement recula après avoir piétiné quelques semaines. Puis vint le printemps. Les vents d’avril permirent de vérifier la solidité des travaux. Mai, dans une douceur que l’on se souhaitait, répondit aux attentes et permit même d’espérer qu’au milieu de l’été, certaines gens puissent entrer dans leur nouvelle demeure. Pour la grande majorité toutefois, cela se produisit autour du mois de novembre. Certains quittèrent leur lieu d’accueil qui, de provisoire au début, devint pour toute cette période un lieu d’attache. Des liens solides comme des cordages de bateau, noués et tressés à même la solidarité humaine, restèrent imprimer dans le cœur de ces gens. Combien de fois vit-on des enfants se tromper de maison et revenir là où ils s’installèrent au lendemain de l’incendie! Il n’est pas exagéré de croire que depuis ce malheur, la fraternité et l’accueil sont imprimés dans l’âme de ce village gaspésien. On se mêle encore aujourd’hui entre « chez-vous » et « chez-nous »; pour plusieurs ce ne sont que des mots différents signifiant une même réalité.
Ce fut grand-père, le premier, qui fut témoin du départ de la famille mik’maw. Fin novembre. Quelques jours après la fin de la chasse. L’habitation avait disparu. Aucune trace ne persistait du passage de la famille Épelgiag à l’orée de la forêt. Il y avait bien encore les pierres du bivouac. Un baril de chêne abandonné. Autrement, le vide.
Il ne savait pas quels mots, de sa langue ou de celle de Paq’sima, pouvaient mieux dire ce qu’il ressentait. Ça se situait quelque part entre le concret et l’abstrait. Là où c’est tellement difficile d’entrer.
Grand-père, immobile dans ce lieu, sa deuxième école, s’attardait en cueillant des lambeaux de temps qu’il transformerait en souvenirs déposés dans sa mémoire.
- Atiu (Adieu).
Il retourna au village.
Ta’n tujiw plamu getu’ siga’lat amujpas tmg toqjua’t sipug.
-Pour frayer un saumon doit d’abord remonter la rivière.-
Fin… Gaqa’lati…
mercredi 15 février 2006
Le quatre-vingt-douzième saut de crapaud
…la suite… …siawa’si… du 90ième
La nuit suivant le rite d’initiation du jeune mik’maw plongea notre grand-père dans d’interminables songes. Il lui semblait que Paq’sima l’invitait à l’accompagner dans la forêt. Les grands froids du mitan de février ajoutaient aux troubles du rêveur. Les murs de sa chambre, située à l’étage de la maison paternelle, craquaient comme si les clous voulaient s’en détacher. La fenêtre (un jour on reviendra sur l’importance qu’auront les fenêtres dans la vie de grand-père) en droite ligne vers la forêt, devenait un écran sur lequel se mouvaient des images au rythme du vent. Plusieurs fois au cours de cette nuit inachevable, le jeune garçon se leva, colla son nez à sa vitre, tentant d’apercevoir ou d’entendre son ami qu’il croyait l’appeler, l’invitant à le rejoindre.
Comment supporterait-il le froid? La peur le glacerait-il davantage? Réussirait-il à dormir un peu? Les coyotes flaireraient-ils sa présence? À quoi pouvait-il bien penser? Rêver? Y aurait-il d’autres épreuves à subir avant de revenir au wikuom? Son père irait-il le retrouver? Sa mère allait-elle lui porter à manger? Et les filles, devraient-elles aussi subir un tel rite? Serait-il le même au sortir de cette expérience?
Toutes ces questions hantaient grand-père. Il savait qu’à leur prochaine rencontre, il ne pourrait entièrement comprendre les explications de Paq’sima, la langue étant encore un obstacle du moins pour ce qui est des émotions et des sentiments.
Paq’sima était seul. Un quartier de lune illuminait faiblement l’immense forêt. L’habitation, le jeune mik’maw ne pouvait y revenir que le lendemain, comme elle lui paraissait loin! Il avait marché durant quelques heures. Peut-être tournait-il en rond? Marquant quelques arbres afin de retrouver sa route pour le retour. Le froid le glaçait. Il monta rapidement un igloo de neige au pied d’un chêne et s’y réfugia. Il lui semblait que les coyotes rôdaient. Avaient senti sa présence. Ses paupières résistaient aux appels du sommeil. Il savait ce que représentait cette nuit pour la famille Épelgiag. Son père, souvent de fois, lui avait raconté la sienne, celle de son père et des autres hommes mik’maw. Mais l’essentiel de ce qu’il retint, se résumait en peu de mots : « le passage entre le jour et la nuit pour le petit homme sera à l’image de sa vie ». Il comprit que cet isolement du groupe lui permettrait de mieux se connaître. On n’exigeait pas qu’il fasse acte de bravoure, seulement un acte de présence à lui-même.
Paq’sima eut une pensée pour son ami blanc qui avait assisté bien malgré lui à cette cérémonie. Cela ne faisait partie des mœurs gaspésiennes. Il n’allait pas exiger de lui autre chose que de respecter une des règles caractéristiques de son peuple. Il savait que plus tard, si un fils lui était donné, il perpétuerait la tradition. Cela le réconforta.
Grand-père vit le jour se lever. La journée allait être belle. Et froide, encore. Descendu pour le déjeuner, il demanda à sa mère :
- Les traditions, est-ce important?
Sa mère le regarda fixement sans trop saisir le but de sa question.
- Très important. C’est comme si un flambeau passait d’une main à une autre.
La nuit suivant le rite d’initiation du jeune mik’maw plongea notre grand-père dans d’interminables songes. Il lui semblait que Paq’sima l’invitait à l’accompagner dans la forêt. Les grands froids du mitan de février ajoutaient aux troubles du rêveur. Les murs de sa chambre, située à l’étage de la maison paternelle, craquaient comme si les clous voulaient s’en détacher. La fenêtre (un jour on reviendra sur l’importance qu’auront les fenêtres dans la vie de grand-père) en droite ligne vers la forêt, devenait un écran sur lequel se mouvaient des images au rythme du vent. Plusieurs fois au cours de cette nuit inachevable, le jeune garçon se leva, colla son nez à sa vitre, tentant d’apercevoir ou d’entendre son ami qu’il croyait l’appeler, l’invitant à le rejoindre.
Comment supporterait-il le froid? La peur le glacerait-il davantage? Réussirait-il à dormir un peu? Les coyotes flaireraient-ils sa présence? À quoi pouvait-il bien penser? Rêver? Y aurait-il d’autres épreuves à subir avant de revenir au wikuom? Son père irait-il le retrouver? Sa mère allait-elle lui porter à manger? Et les filles, devraient-elles aussi subir un tel rite? Serait-il le même au sortir de cette expérience?
Toutes ces questions hantaient grand-père. Il savait qu’à leur prochaine rencontre, il ne pourrait entièrement comprendre les explications de Paq’sima, la langue étant encore un obstacle du moins pour ce qui est des émotions et des sentiments.
Paq’sima était seul. Un quartier de lune illuminait faiblement l’immense forêt. L’habitation, le jeune mik’maw ne pouvait y revenir que le lendemain, comme elle lui paraissait loin! Il avait marché durant quelques heures. Peut-être tournait-il en rond? Marquant quelques arbres afin de retrouver sa route pour le retour. Le froid le glaçait. Il monta rapidement un igloo de neige au pied d’un chêne et s’y réfugia. Il lui semblait que les coyotes rôdaient. Avaient senti sa présence. Ses paupières résistaient aux appels du sommeil. Il savait ce que représentait cette nuit pour la famille Épelgiag. Son père, souvent de fois, lui avait raconté la sienne, celle de son père et des autres hommes mik’maw. Mais l’essentiel de ce qu’il retint, se résumait en peu de mots : « le passage entre le jour et la nuit pour le petit homme sera à l’image de sa vie ». Il comprit que cet isolement du groupe lui permettrait de mieux se connaître. On n’exigeait pas qu’il fasse acte de bravoure, seulement un acte de présence à lui-même.
Paq’sima eut une pensée pour son ami blanc qui avait assisté bien malgré lui à cette cérémonie. Cela ne faisait partie des mœurs gaspésiennes. Il n’allait pas exiger de lui autre chose que de respecter une des règles caractéristiques de son peuple. Il savait que plus tard, si un fils lui était donné, il perpétuerait la tradition. Cela le réconforta.
Grand-père vit le jour se lever. La journée allait être belle. Et froide, encore. Descendu pour le déjeuner, il demanda à sa mère :
- Les traditions, est-ce important?
Sa mère le regarda fixement sans trop saisir le but de sa question.
- Très important. C’est comme si un flambeau passait d’une main à une autre.
Il partit vers l’école, regardant continuellement vers la forêt. Y aurait-il pour lui, un jour, un moment initiatique, une épreuve à surmonter de laquelle surgirat un message à découvrir. Les plus percutants étant ceux que l’on décode soi-même à travers des mots, des paroles, des gestes ou des regards devenus porteurs d’un sens nouveau.
Paq’sima ne serait plus jamais le même. Grand-père s’en doutait. Et lui? Quand lui viendra ce temps du temps des changements?
…à suivre… …nmu’ltes…
mardi 14 février 2006
Le quatre-vingt-onzième saut de crapaud
Petit spécial Saint-Valentin
Je vous offre, en ce 14 février, quelques définitions de l’amour tel que :
Vincent van Gogh… le voyait :
. Nous avons eu besoin l’un de l’autre, nous ne sommes plus quittés, nos vies se sont entremêlées, et c’est ainsi que l’amour est né.
Bernard Grasset… en disait :
. Aimer, c’est ne plus comparer.
Thomas Corneille… pour sa part :
. Quand on n’a pas ce que l’on aime, il faut aimer ce que l’on a.
Françoise Dorin… plus pragmatique :
. Aimer, c’est partager avec un être ce qu’on a envie de partager avec aucun autre, c’est se dépouiller de ce qui est enfoui en soi : le bon et le mauvais; c’est donner son âme aussi totalement que son corps. Sinon, si c’est pour vivre en surface comme avec les autres et commenter les nouvelles du jour, je ne vois pas bien l’intérêt.
Albert Camus... y ajoute le temps :
. Aimer un être c’est accepter de vieillir avec lui.
Colette Portelance... amour et relation d’aide :
. L’amour, c’est la clé de la motivation, c’est ce qui donne envie de vivre, de créer, de se propulser et de propulser les autres.
Pierre Mertens… ce grand Belge :
. Peut-être ne passons-nous quelque temps sur terre que pour en apprendre un peu sur la mythologie de ceux que nous aimons. Et pour la partager avec eux. En dehors de cela, pas de salut : rêver avec quelqu’un ou mourir seul, telle est l’alternative.
Ned Field… parlant de Fanny Stevenson :
. Elle était la seule femme au monde pour laquelle je puisse imaginer qu’un homme fût prêt à mourir.
… et Robert Louis Stevenson, comme pour répondre :
. L’essence de l’amour, c’est la gentillesse. Ce pourrait être même sa meilleure définition. Une gentillesse passionnée… La gentillesse devenue frénétique, importune et violente.
Yann Queffélec… plus triste :
. Il ne faut jamais faire de mal aux gens que l’on aime. On le regrette après, quand ils s’en vont. On le regrette toute sa vie.
Shakespeare… bien sûr :
. Amour qui change quand changement rencontre n’est pas amour.
Et ce poème magnifique de Gilles Héneault, intitulé MIROIR TRANSPARENT
L’amour est plus simple qu’on le dit
Le jour est plus clair qu’on le croit
La vie est plus forte que la mer
La poésie coule dans la plaine
où s’abreuvent les peuples
L’absence est un glacier
L’hiver de l’amour nous fait un cœur très sec
Mais que viennent deux ou trois flèches de soleil
Un seul printemps debout sur la montagne de neige
Et refleurira la simplicité des mains sur les tempes
Des doigts entrelacés au-dessus des ruisseaux du cœur.
Et je terminerai ces mots puisés aux cahiers de lecture de notre grand-père par cette phrase de Réjean Ducharme, qui, je le crois, résume bien l’amour.
. Il croit qu’aimer est un verbe d’action : il ne sait pas que c’est un verbe d’état.
Bonne Saint-Valentin!
lundi 13 février 2006
Le quatre-vingt-dixième saut de crapaud
…la suite… …siawa’si…
Février ne cessait pas de draper la côte gaspésienne de neige. Le froid l’immobilisait. Le vent arrivait difficilement à la balayer vers la forêt ou vers la mer. D’énormes congères entassés les uns près des autres cachaient aux yeux encore inquiets de ses habitants, le triste spectacle des ruines de l’incendie. Les nuages, parfois, confondus à ces amoncellements blancs, s’y fondaient comme sur un tableau que la nature, sans autre inspiration, aurait laissé devant elle.
Grand-père reconnut au loin la silhouette de son ami Paq’sima. L’ombre du jeune mik’maw se profilait à côté de lui en cette fin d’après-midi qui depuis quelques jours rallongeait son temps de soleil.
- Me’ tegig gisgug, dit Paq’sima lorsque grand-père fut en mesure de l’entendre. - Cela signifie « C’est encore froid aujourd’hui. » -
Difficile d’expliquer comment une langue parfaitement inconnue, ressemblant à un bête alignement de sons, puisse devenir intelligible alors qu’elle se colle à la réalité. Paq’sima avait dit cela dans un soubresaut grelottant et d’un geste qui emplit une portion de son espace.
Grand-père lui répondit avec les mots de sa langue. L’autre saisit qu’il avait compris. Parler d’immersion serait un peu cruel étant donné les températures qui oscillaient sous le zéro (l’ancien zéro qui est encore plus froid que le nouveau), mais le fait de se retrouver sans autre support linguistique que les gestes, les mouvements de la physionomie et la situation ambiante, favorise cette indispensable connexion entre le réel et la façon de le nommer.
Ils arrivèrent au wikuom. Rien ne changeait à chacune de ses visites. Même organisation, même atmosphère. Sauf que ce jour-là, grand-père se souvient que c’était un vendredi (kweltamultimk), il fut témoin d’une tradition propre à la grande famille Épelgiag à laquelle il assista, spectateur abasourdi et grava dans son cœur et son corps des traces qu’encore aujourd’hui, en plein février d’hivers de moins en moins froids, il se rappelle.
C’était l’anniversaire de son jeune ami. Il aurait neuf (pesqunatek) ans. Son père et sa mère, autour d’un bivouac qui lançait très haut dans les airs une fumée encore plus blanche que la neige, fumaient à une même pipe. L’odeur qui s’en dégageait, n’était pas celle à laquelle grand-père s’était habitué. On eut dit un mélange de tabac et de racines. Âcre et doux à la fois.
Les jumelles et le bébé étaient sous la grande tente. On ne les entendait pas mais leur présence était perceptible.
Une fois arrivés, les deux amis furent séparés l’un de l’autre. À grand-père, on assigna une place derrière un baril de chêne contenant de la viande de gibier. Il demeura debout tout au long du rite qui fut dirigé, un moment par monsieur Épelgiag, puis par la mère de Paq’sima. Celui-ci sortit de la tente quelques minutes plus tard, accompagné par ses sœurs, A’selik portant Sulian dans ses bras.
Monsieur Épelgigiag, appelant l’aîné de ses fils, d'une voix que le tabac enrouait, avait déclaré :
- Ta’n te’sit sqapantiej amujpa gegina’mut.
(Tout débutant doit être enseigné.)
Paq’sima sortit alors de la tente, encadré par les autres membres de la famille. Il était complètement nu. Sur sa tête, trois plumes d’aigle; à sa main droite, quelques branches d’épinette; et ce regard fier, droit vers les yeux de son père, puis dans ceux de sa mère, une infinie tendresse.
Il ne bronchait pas. Feignait-il ne pas tenir compte de cette vive froidure qui fit apparaître sur ses épaules quelques flocons de neige? Quelques pas en direction du feu. À la demande de sa mère, il le franchit d’un bond rapide pour se retrouver devant eux. Madame Épelgiag, recevant de son fils les branches d’épinette dit :
- Ji’nmu’qamigsit.
(Fais un homme de toi.)
C’est alors que Paq’sima, retirant les trois plumes d’aigle de sa chevelure qui luisait plus noire que noire, jeta un regard assuré sur tout le groupe, sourit à grand-père et se dirigea d’un pas lent vers la forêt. Il ne reviendrait que le lendemain matin.
Était-ce le rite d’initiation qui troubla grand-père ou encore, d’être pour la première fois de sa vie en présence de la nudité, autant physique que celle de l’âme?
Février ne cessait pas de draper la côte gaspésienne de neige. Le froid l’immobilisait. Le vent arrivait difficilement à la balayer vers la forêt ou vers la mer. D’énormes congères entassés les uns près des autres cachaient aux yeux encore inquiets de ses habitants, le triste spectacle des ruines de l’incendie. Les nuages, parfois, confondus à ces amoncellements blancs, s’y fondaient comme sur un tableau que la nature, sans autre inspiration, aurait laissé devant elle.
Grand-père reconnut au loin la silhouette de son ami Paq’sima. L’ombre du jeune mik’maw se profilait à côté de lui en cette fin d’après-midi qui depuis quelques jours rallongeait son temps de soleil.
- Me’ tegig gisgug, dit Paq’sima lorsque grand-père fut en mesure de l’entendre. - Cela signifie « C’est encore froid aujourd’hui. » -
Difficile d’expliquer comment une langue parfaitement inconnue, ressemblant à un bête alignement de sons, puisse devenir intelligible alors qu’elle se colle à la réalité. Paq’sima avait dit cela dans un soubresaut grelottant et d’un geste qui emplit une portion de son espace.
Grand-père lui répondit avec les mots de sa langue. L’autre saisit qu’il avait compris. Parler d’immersion serait un peu cruel étant donné les températures qui oscillaient sous le zéro (l’ancien zéro qui est encore plus froid que le nouveau), mais le fait de se retrouver sans autre support linguistique que les gestes, les mouvements de la physionomie et la situation ambiante, favorise cette indispensable connexion entre le réel et la façon de le nommer.
Ils arrivèrent au wikuom. Rien ne changeait à chacune de ses visites. Même organisation, même atmosphère. Sauf que ce jour-là, grand-père se souvient que c’était un vendredi (kweltamultimk), il fut témoin d’une tradition propre à la grande famille Épelgiag à laquelle il assista, spectateur abasourdi et grava dans son cœur et son corps des traces qu’encore aujourd’hui, en plein février d’hivers de moins en moins froids, il se rappelle.
C’était l’anniversaire de son jeune ami. Il aurait neuf (pesqunatek) ans. Son père et sa mère, autour d’un bivouac qui lançait très haut dans les airs une fumée encore plus blanche que la neige, fumaient à une même pipe. L’odeur qui s’en dégageait, n’était pas celle à laquelle grand-père s’était habitué. On eut dit un mélange de tabac et de racines. Âcre et doux à la fois.
Les jumelles et le bébé étaient sous la grande tente. On ne les entendait pas mais leur présence était perceptible.
Une fois arrivés, les deux amis furent séparés l’un de l’autre. À grand-père, on assigna une place derrière un baril de chêne contenant de la viande de gibier. Il demeura debout tout au long du rite qui fut dirigé, un moment par monsieur Épelgiag, puis par la mère de Paq’sima. Celui-ci sortit de la tente quelques minutes plus tard, accompagné par ses sœurs, A’selik portant Sulian dans ses bras.
Monsieur Épelgigiag, appelant l’aîné de ses fils, d'une voix que le tabac enrouait, avait déclaré :
- Ta’n te’sit sqapantiej amujpa gegina’mut.
(Tout débutant doit être enseigné.)
Paq’sima sortit alors de la tente, encadré par les autres membres de la famille. Il était complètement nu. Sur sa tête, trois plumes d’aigle; à sa main droite, quelques branches d’épinette; et ce regard fier, droit vers les yeux de son père, puis dans ceux de sa mère, une infinie tendresse.
Il ne bronchait pas. Feignait-il ne pas tenir compte de cette vive froidure qui fit apparaître sur ses épaules quelques flocons de neige? Quelques pas en direction du feu. À la demande de sa mère, il le franchit d’un bond rapide pour se retrouver devant eux. Madame Épelgiag, recevant de son fils les branches d’épinette dit :
- Ji’nmu’qamigsit.
(Fais un homme de toi.)
C’est alors que Paq’sima, retirant les trois plumes d’aigle de sa chevelure qui luisait plus noire que noire, jeta un regard assuré sur tout le groupe, sourit à grand-père et se dirigea d’un pas lent vers la forêt. Il ne reviendrait que le lendemain matin.
Était-ce le rite d’initiation qui troubla grand-père ou encore, d’être pour la première fois de sa vie en présence de la nudité, autant physique que celle de l’âme?
La route le ramenant chez lui fut bien longue.
…à suivre… …nmu’ltes…
samedi 11 février 2006
Le quatre-vingt-neuvième saut de crapaud
…la suite… …siawa’si…
Madame Épelgiag qui portait le doux prénom de Pilsit (Brigitte dans notre langue) était une femme d’une très grande beauté. Beauté qu’elle avait d’ailleurs partagée avec ses deux filles, les jumelles (tqope,jl) qui ne se ressemblaient pas du tout bien qu’elles eurent reçu de leur mère, les yeux d’une couleur oscillant entre le marine et le noir pour A’selik (Angéline) alors que Lestel (Estelle) avait hérité de cette grâce qu’elle imprégnait à chacun de ses mouvements, à croire qu’elle avait des ailes. Un ange. Des ailes.
Grand-père, avant de retourner chez la famille mi’kmaw, ne possédait des deux sœurs de Paq’sima qu’un vague souvenir. Elles étaient demeurées auprès de mademoiselle Gaudreau, celle-ci ayant réuni les enfants dans la sacristie de l’église, la nuit du grand feu alors que lui, comme un homme, suivait les hommes. Collées l’une à l’autre, elles cherchaient constamment du regard la présence rassurante de leur mère. Les enfants du village n’eurent guère l’occasion de laisser aller leurs commentaires, appris des adultes, l’institutrice s’étant organisée de telle manière qu’elles fassent partie du groupe mais légèrement en retrait.
Le plus souvent, lorsque grand-père se pointait à l’orée de la forêt (kisoqe’k), elles besognaient auprès de leur mère. A’selik, le bel ange, prenant soin du plus jeune des enfants, son jeune frère (gwi’s) Sulian (William), alors que Lestel, continuellement en mouvement, de gauche à droite, plaçait, déplaçait ou replaçait tout ce qui lui tombait sous la main. Aucun moment pour l’inactivité, leurs mains et leur tête continuellement mobiles.
Grand-père remarqua, et cela se produisait presque mécaniquement, qu’à chacune de ses visites tous les membres de la famille Épelgiag occupaient l’espace où le soleil se faisait le plus présent. Ils levaient la tête pour le regarder comme si ce geste projetait une prière. Également, que les parents s’adressaient à leurs enfants d’une manière si attendrissante, un sourire bien installé dans leur figure. Ils vivaient à un rythme différent de celui auquel il était habitué au village, ou même à l’école. On prenait le temps de respirer le soleil, de laisser le vent entrer en soi. Parfois, à tour de rôle, chacun s’arrêtait, se laissant envahir complètement par les odeurs des épinettes ou de la neige. Un moment d’intériorité tellement puissant qu’autour la présence d’autres êtres humains s’éclipsait.
Les enfants mi’kmaw se posaient-ils les mêmes questions que lui? Étaient-ils dans ce continuel état de recherche qui frappait à la porte de sa conscience? Ou, dans ces brefs instants, les réponses venaient-elles d’elles-mêmes, surgissant du plus profond de leur âme? Connaissaient-ils d’instinct, ce que lui-même devait mettre en mots pour en saisir la portée?
Il ne le savait pas encore, mais en leur présence et parfois dans des silences qui se prolongeaient, ne rendant jamais personne mal à l’aise, il cherchait le premier pas, celui qui indique vers où se rendre.
Grand-père devint conscient de l’importance d’entrer dans toute la magie de cette langue aux sons rieurs, afin de saisir la portée de leur science. Quelques mots à peine lui étaient familiers, mais le silence n’en a pas besoin. Et c’est souvent là que se cachent les enseignements les plus profonds.
Que les gens du village ne leur aient jamais fourni l’occasion de se dire par leurs propres paroles, il en ressentit tout l’affront, celui infligé à ceux que l’on n’écoute pas! Il y a ceux que l’on n’écoute pas et, pire encore, ceux que l’on oblige à se taire. La famille Épelgiag était tenue dans le silence, sans jamais on ne devine qu’ils y étaient bien, chez eux, dans ces grands silences qui parlent au dedans de soi.
Ce fut l’un des premiers enseignements que les Mi’maw, sans jamais l’avoir organisé ni structuré, seulement par ce qu’ils furent, authentiquement, lui apportèrent. Humer le soleil. Se laisser pénétrer par la nature jusqu’en ce lieu, intime, rarement visité, où les ténèbres n’ont plus de place.
Les deux jumelles gambadaient devant grand-père, lui adressant au passage, le sourire du marcheur en route depuis un bon moment…
…à suivre… …nmu’ltes…
Madame Épelgiag qui portait le doux prénom de Pilsit (Brigitte dans notre langue) était une femme d’une très grande beauté. Beauté qu’elle avait d’ailleurs partagée avec ses deux filles, les jumelles (tqope,jl) qui ne se ressemblaient pas du tout bien qu’elles eurent reçu de leur mère, les yeux d’une couleur oscillant entre le marine et le noir pour A’selik (Angéline) alors que Lestel (Estelle) avait hérité de cette grâce qu’elle imprégnait à chacun de ses mouvements, à croire qu’elle avait des ailes. Un ange. Des ailes.
Grand-père, avant de retourner chez la famille mi’kmaw, ne possédait des deux sœurs de Paq’sima qu’un vague souvenir. Elles étaient demeurées auprès de mademoiselle Gaudreau, celle-ci ayant réuni les enfants dans la sacristie de l’église, la nuit du grand feu alors que lui, comme un homme, suivait les hommes. Collées l’une à l’autre, elles cherchaient constamment du regard la présence rassurante de leur mère. Les enfants du village n’eurent guère l’occasion de laisser aller leurs commentaires, appris des adultes, l’institutrice s’étant organisée de telle manière qu’elles fassent partie du groupe mais légèrement en retrait.
Le plus souvent, lorsque grand-père se pointait à l’orée de la forêt (kisoqe’k), elles besognaient auprès de leur mère. A’selik, le bel ange, prenant soin du plus jeune des enfants, son jeune frère (gwi’s) Sulian (William), alors que Lestel, continuellement en mouvement, de gauche à droite, plaçait, déplaçait ou replaçait tout ce qui lui tombait sous la main. Aucun moment pour l’inactivité, leurs mains et leur tête continuellement mobiles.
Grand-père remarqua, et cela se produisait presque mécaniquement, qu’à chacune de ses visites tous les membres de la famille Épelgiag occupaient l’espace où le soleil se faisait le plus présent. Ils levaient la tête pour le regarder comme si ce geste projetait une prière. Également, que les parents s’adressaient à leurs enfants d’une manière si attendrissante, un sourire bien installé dans leur figure. Ils vivaient à un rythme différent de celui auquel il était habitué au village, ou même à l’école. On prenait le temps de respirer le soleil, de laisser le vent entrer en soi. Parfois, à tour de rôle, chacun s’arrêtait, se laissant envahir complètement par les odeurs des épinettes ou de la neige. Un moment d’intériorité tellement puissant qu’autour la présence d’autres êtres humains s’éclipsait.
Les enfants mi’kmaw se posaient-ils les mêmes questions que lui? Étaient-ils dans ce continuel état de recherche qui frappait à la porte de sa conscience? Ou, dans ces brefs instants, les réponses venaient-elles d’elles-mêmes, surgissant du plus profond de leur âme? Connaissaient-ils d’instinct, ce que lui-même devait mettre en mots pour en saisir la portée?
Il ne le savait pas encore, mais en leur présence et parfois dans des silences qui se prolongeaient, ne rendant jamais personne mal à l’aise, il cherchait le premier pas, celui qui indique vers où se rendre.
Grand-père devint conscient de l’importance d’entrer dans toute la magie de cette langue aux sons rieurs, afin de saisir la portée de leur science. Quelques mots à peine lui étaient familiers, mais le silence n’en a pas besoin. Et c’est souvent là que se cachent les enseignements les plus profonds.
Que les gens du village ne leur aient jamais fourni l’occasion de se dire par leurs propres paroles, il en ressentit tout l’affront, celui infligé à ceux que l’on n’écoute pas! Il y a ceux que l’on n’écoute pas et, pire encore, ceux que l’on oblige à se taire. La famille Épelgiag était tenue dans le silence, sans jamais on ne devine qu’ils y étaient bien, chez eux, dans ces grands silences qui parlent au dedans de soi.
Ce fut l’un des premiers enseignements que les Mi’maw, sans jamais l’avoir organisé ni structuré, seulement par ce qu’ils furent, authentiquement, lui apportèrent. Humer le soleil. Se laisser pénétrer par la nature jusqu’en ce lieu, intime, rarement visité, où les ténèbres n’ont plus de place.
Les deux jumelles gambadaient devant grand-père, lui adressant au passage, le sourire du marcheur en route depuis un bon moment…
…à suivre… …nmu’ltes…
mardi 7 février 2006
Le quatre-vingt-huitième saut de crapaud
…la suite… …siawa’si…
Le soleil se lève à l’est. Il se couche à l’ouest. Cela depuis la nuit des temps. La pluie sur les arbres, selon les caprices du vent, mouille droit ou de côté. La suite des saisons emprunte les mêmes chemins. La mer, donneuse de marées, porteuse de poissons, s’étend encore plus loin que les yeux, au fond de l’horizon qui se courbe, là-bas, dessinant la rondeur de la terre. Le ciel, le firmament, l’empyrée parlent de la même réalité, celle habitée par les astres, celle que l’homme cherche à percer de ses regards tendus vers l’infini. Les montagnes, ces immobiles bossus plantés au milieu de notre propre espace, seront encore là demain, à l’aube, puis à l’aurore, puis après. Et encore demain.
Les hommes naissent, vivent et meurent. Il n’y a que la vie qui ne suit pas cette trajectoire. Elle était, est et sera. Il n’y a que la manière individuelle de chacun qui change, sur fond identique. Qui avait-il avant? Qui a-t-il maintenant? Qui aura-t-il après?
Grand-père naquit à une époque qui connut, coup sur coup, deux guerres. Deux grandes guerres. Sans les avoir vécues, on les lui raconta par les lettres adressées depuis ces pays du bout de la terre. Là où, sans doute, un autre grand-père naissait, vivait et allait mourir. Là où, certainement, la nature, dans des fringues toutes autres, comme ici suivait le même rythme. La terre tourne portant sur elle des êtres de chair et d’âme, plantés par un hasard incompréhensible en des endroits précis, en des vingt-quatre heures inversées.
Il semblait à ce jeune garçon que partout, une semblable pièce dramatique se jouait, sur décor différent, sous des éclairages orchestrés par la fuite du temps, mécaniquement réglé par l’implacable rigueur du jour et de la nuit. Comment dire s’il est trois heures de la nuit ou trois heures du matin? On ne dit pas qu’il est trois heures du jour! L’imbroglio, c’est la nuit. Celle qui stagne avant de se blanchir au matin.
Les véritables questions, les plus difficiles à formuler devant ce cadre qu’installe devant nous la nature, grand-père s’en approcha de si près, qu’elles se mirent à le hanter, de si près que pour seules réponses, ce qu’on lui en dit, devinrent ses références, puis des incertitudes à cause de leur aspect simplet.
« Arrête de creuser, tu vas te retrouver en Chine! »
« C’est comme ça depuis toujours, ça ne va changer aujourd’hui!»
« Demande-ça à ton père! »
« Ça te donne quoi de savoir tout ça? »
« Penses-tu que j’ai des réponses à tout? »
« Il y a des affaires qu’on n’a pas besoin de savoir comment ça marche! »
« Tu vas devenir bossu à trop penser! »
« Tout ça, c’est le bon Dieu! »
« Ce que tu vois, c’est ce qui existe. Ce que tu ne vois pas, c’est aussi ce qui existe. »
« Il y a des mystères dans la vie, qu’on n’est bien mieux de ne pas comprendre! »
« Arrête de perdre ton temps avec des choses inutiles! »
Il pourrait en ajouter jusqu’à nauseam. Mais, de s’apercevoir qu’on ne pouvait satisfaire son besoin de saisir le fonctionnement de cette horloge implacablement précise, n’alimenta que plus cette soif de comprendre. Il ne voulait pas, du moins pas encore, saisir l’humeur des gens, la tristesse ou la joie, le bonheur ou la souffrance, la perfidie ou la loyauté, tous ces sentiments que rapidement il put décoder par leurs comportements, il souhaitait décoder le métronome régissant les allers-retours de la nature.
L’évidence ne suffisait pas. Ne suffisait plus. Grand-père souhaitait aller plus en profondeur, si possible jusqu’au moteur même de cette machine qui roulait devant lui sur une route éternellement longue. Qui pouvait rassasier son appétit chaque jour plus vorace? Il exigeait du concret. On passe à l’abstrait qu’une fois avoir bien assimilé le palpable, autrement on risque de se perdre ou d’affabuler.
Si la nature, dans sa gigantesque complexité, cache un secret, qui en possède la clé? Qui pourrait lui écarquiller les yeux? Qui saurait trouver les mots justes? Même si ces mots risquaient de lui être nouveaux, incompréhensibles même, il exigeait des réponses satisfaisant une soif ne pouvant plus demeurée stérile.
C’est en chemin vers l’installation des Épelgiag que notre grand-père, ainsi qu’un jongleur échappant continuellement ses bâtons enflammés, tentait de mettre de l’ordre dans ses pensées. Y avait-il une première question, celle qui ferait naître toutes les autres? Quelle était-elle?
…à suivre… …nmu’ltes…
Le soleil se lève à l’est. Il se couche à l’ouest. Cela depuis la nuit des temps. La pluie sur les arbres, selon les caprices du vent, mouille droit ou de côté. La suite des saisons emprunte les mêmes chemins. La mer, donneuse de marées, porteuse de poissons, s’étend encore plus loin que les yeux, au fond de l’horizon qui se courbe, là-bas, dessinant la rondeur de la terre. Le ciel, le firmament, l’empyrée parlent de la même réalité, celle habitée par les astres, celle que l’homme cherche à percer de ses regards tendus vers l’infini. Les montagnes, ces immobiles bossus plantés au milieu de notre propre espace, seront encore là demain, à l’aube, puis à l’aurore, puis après. Et encore demain.
Les hommes naissent, vivent et meurent. Il n’y a que la vie qui ne suit pas cette trajectoire. Elle était, est et sera. Il n’y a que la manière individuelle de chacun qui change, sur fond identique. Qui avait-il avant? Qui a-t-il maintenant? Qui aura-t-il après?
Grand-père naquit à une époque qui connut, coup sur coup, deux guerres. Deux grandes guerres. Sans les avoir vécues, on les lui raconta par les lettres adressées depuis ces pays du bout de la terre. Là où, sans doute, un autre grand-père naissait, vivait et allait mourir. Là où, certainement, la nature, dans des fringues toutes autres, comme ici suivait le même rythme. La terre tourne portant sur elle des êtres de chair et d’âme, plantés par un hasard incompréhensible en des endroits précis, en des vingt-quatre heures inversées.
Il semblait à ce jeune garçon que partout, une semblable pièce dramatique se jouait, sur décor différent, sous des éclairages orchestrés par la fuite du temps, mécaniquement réglé par l’implacable rigueur du jour et de la nuit. Comment dire s’il est trois heures de la nuit ou trois heures du matin? On ne dit pas qu’il est trois heures du jour! L’imbroglio, c’est la nuit. Celle qui stagne avant de se blanchir au matin.
Les véritables questions, les plus difficiles à formuler devant ce cadre qu’installe devant nous la nature, grand-père s’en approcha de si près, qu’elles se mirent à le hanter, de si près que pour seules réponses, ce qu’on lui en dit, devinrent ses références, puis des incertitudes à cause de leur aspect simplet.
« Arrête de creuser, tu vas te retrouver en Chine! »
« C’est comme ça depuis toujours, ça ne va changer aujourd’hui!»
« Demande-ça à ton père! »
« Ça te donne quoi de savoir tout ça? »
« Penses-tu que j’ai des réponses à tout? »
« Il y a des affaires qu’on n’a pas besoin de savoir comment ça marche! »
« Tu vas devenir bossu à trop penser! »
« Tout ça, c’est le bon Dieu! »
« Ce que tu vois, c’est ce qui existe. Ce que tu ne vois pas, c’est aussi ce qui existe. »
« Il y a des mystères dans la vie, qu’on n’est bien mieux de ne pas comprendre! »
« Arrête de perdre ton temps avec des choses inutiles! »
Il pourrait en ajouter jusqu’à nauseam. Mais, de s’apercevoir qu’on ne pouvait satisfaire son besoin de saisir le fonctionnement de cette horloge implacablement précise, n’alimenta que plus cette soif de comprendre. Il ne voulait pas, du moins pas encore, saisir l’humeur des gens, la tristesse ou la joie, le bonheur ou la souffrance, la perfidie ou la loyauté, tous ces sentiments que rapidement il put décoder par leurs comportements, il souhaitait décoder le métronome régissant les allers-retours de la nature.
L’évidence ne suffisait pas. Ne suffisait plus. Grand-père souhaitait aller plus en profondeur, si possible jusqu’au moteur même de cette machine qui roulait devant lui sur une route éternellement longue. Qui pouvait rassasier son appétit chaque jour plus vorace? Il exigeait du concret. On passe à l’abstrait qu’une fois avoir bien assimilé le palpable, autrement on risque de se perdre ou d’affabuler.
Si la nature, dans sa gigantesque complexité, cache un secret, qui en possède la clé? Qui pourrait lui écarquiller les yeux? Qui saurait trouver les mots justes? Même si ces mots risquaient de lui être nouveaux, incompréhensibles même, il exigeait des réponses satisfaisant une soif ne pouvant plus demeurée stérile.
C’est en chemin vers l’installation des Épelgiag que notre grand-père, ainsi qu’un jongleur échappant continuellement ses bâtons enflammés, tentait de mettre de l’ordre dans ses pensées. Y avait-il une première question, celle qui ferait naître toutes les autres? Quelle était-elle?
…à suivre… …nmu’ltes…
lundi 6 février 2006
Le quatre-vingt-septième saut de crapaud
…la suite… …siawa’si…
Les mesures administratives tardaient à venir. Le maire Léo rentrait de Gaspé plus souvent qu’autrement les bras chargés de promesses, d’annonces de la création d’un nouveau sous-comité devant étudier les demandes d’aide de la municipalité de l’Anse-au-Griffon, soumettant leurs conclusions à une régie chargée de prioriser les demandes, et qui ne siègerait qu’à la fin du printemps.
Monseigneur Granger, évêque de Gaspé à cette époque, avait fait savoir au chanoine Boudreau, curé de la paroisse, qu’il s’arrêterait chez lui lors de sa prochaine visite épiscopale… en juin de la même année. La Fête-Dieu était l’occasion qu’il privilégiait pour sa grande tournée de la côte gaspésienne. Il n’avait toutefois pas manqué de souligner dans sa lettre de condoléances et de sympathies aux paroissiens, lettre adressée au curé, que ses prières personnelles leur étaient consacrées. Dans un post-scriptum incisif, il rappelait au curé que les Mi’kmaw n’étaient pas baptisés et que le salut de leurs âmes le préoccupait beaucoup. Envisageait-il une stratégie particulière afin de remédier à la situation surtout si ces gens manifestaient l’intention de s’installer un peu plus longtemps dans les limites de sa paroisse? Il insistait sur le fait que l’Église ne permet pas encore aux autochtones d’entrer dans les lieux du culte (en fait cela se fera autour de 1970) et l'interdiction de donner à leurs nouveau-nés, des prénoms chrétiens.
On allait devoir se réorganiser avec les moyens du bord. Il y eut bien une rencontre avec les maires des villages avoisinants, Cap-des-Rosiers, Rivière-au-Renard et Cap-aux-Os, afin de coordonner les efforts mais rapidement, les principaux porte-paroles qu’étaient Émile, Aldège, le maire Léo et le curé Boudreau, sentirent chez eux beaucoup plus de la pitié qu’une volonté arrêtée d’entraide. Le mot « charnier » fut même utilisé par un connétable bien en vue de la région. Cela offusqua la population et, d’une certaine manière, la stimula.
- Nous allons retrousser nos manches, dit Émile au cours d’une de ces réunions auxquelles il tenait farouchement afin de souder encore plus leur courage et leur détermination.
Alors que les adultes bougeaient terre et mer pour maintenir ce souffle de vie qui risquait de devenir moribond n’eut été cette volonté inébranlable de refaire ce qu’on leur avait arraché, notre grand-père partageait son temps entre l’école et la famille Épelgiag.
Le février de cette année, rappelons-nous que nous sommes au milieu des années 1950, fut historiquement parmi les plus froids du siècle. D’aussi loin que la mémoire pouvait retourner, les personnes dorées étaient là pour en témoigner, le vent, la neige et le froid n’épargnèrent aucune journée. Le bedeau Arthur dut même faire un appel à tous afin qu’on regarnisse la remise paroissiale où le bois de l’automne était placé. Bientôt, si le temps continuait à frôler les dessous de zéro (on parle ici en Fahrenheit, car Celcius ne s’était pas encore annoncé) on allait devoir cesser de chauffer l’église. Comme il aurait été sage d’emmagasiner la chaleur lors des grands jours d’incendie, mais aucun ingénieur ne fut habile à le faire…
Les mesures administratives tardaient à venir. Le maire Léo rentrait de Gaspé plus souvent qu’autrement les bras chargés de promesses, d’annonces de la création d’un nouveau sous-comité devant étudier les demandes d’aide de la municipalité de l’Anse-au-Griffon, soumettant leurs conclusions à une régie chargée de prioriser les demandes, et qui ne siègerait qu’à la fin du printemps.
Monseigneur Granger, évêque de Gaspé à cette époque, avait fait savoir au chanoine Boudreau, curé de la paroisse, qu’il s’arrêterait chez lui lors de sa prochaine visite épiscopale… en juin de la même année. La Fête-Dieu était l’occasion qu’il privilégiait pour sa grande tournée de la côte gaspésienne. Il n’avait toutefois pas manqué de souligner dans sa lettre de condoléances et de sympathies aux paroissiens, lettre adressée au curé, que ses prières personnelles leur étaient consacrées. Dans un post-scriptum incisif, il rappelait au curé que les Mi’kmaw n’étaient pas baptisés et que le salut de leurs âmes le préoccupait beaucoup. Envisageait-il une stratégie particulière afin de remédier à la situation surtout si ces gens manifestaient l’intention de s’installer un peu plus longtemps dans les limites de sa paroisse? Il insistait sur le fait que l’Église ne permet pas encore aux autochtones d’entrer dans les lieux du culte (en fait cela se fera autour de 1970) et l'interdiction de donner à leurs nouveau-nés, des prénoms chrétiens.
On allait devoir se réorganiser avec les moyens du bord. Il y eut bien une rencontre avec les maires des villages avoisinants, Cap-des-Rosiers, Rivière-au-Renard et Cap-aux-Os, afin de coordonner les efforts mais rapidement, les principaux porte-paroles qu’étaient Émile, Aldège, le maire Léo et le curé Boudreau, sentirent chez eux beaucoup plus de la pitié qu’une volonté arrêtée d’entraide. Le mot « charnier » fut même utilisé par un connétable bien en vue de la région. Cela offusqua la population et, d’une certaine manière, la stimula.
- Nous allons retrousser nos manches, dit Émile au cours d’une de ces réunions auxquelles il tenait farouchement afin de souder encore plus leur courage et leur détermination.
Alors que les adultes bougeaient terre et mer pour maintenir ce souffle de vie qui risquait de devenir moribond n’eut été cette volonté inébranlable de refaire ce qu’on leur avait arraché, notre grand-père partageait son temps entre l’école et la famille Épelgiag.
Le février de cette année, rappelons-nous que nous sommes au milieu des années 1950, fut historiquement parmi les plus froids du siècle. D’aussi loin que la mémoire pouvait retourner, les personnes dorées étaient là pour en témoigner, le vent, la neige et le froid n’épargnèrent aucune journée. Le bedeau Arthur dut même faire un appel à tous afin qu’on regarnisse la remise paroissiale où le bois de l’automne était placé. Bientôt, si le temps continuait à frôler les dessous de zéro (on parle ici en Fahrenheit, car Celcius ne s’était pas encore annoncé) on allait devoir cesser de chauffer l’église. Comme il aurait été sage d’emmagasiner la chaleur lors des grands jours d’incendie, mais aucun ingénieur ne fut habile à le faire…
Grand-père avait beaucoup de difficulté à concevoir que les enfants et les parents Épelgiag puissent survivre dans ce wikoum aux couleurs vives. Mais le père avait su l’orienter de façon telle qu’il accumulait le maximum d’énergie des rayons du soleil. À l’intérieur, l’ingéniosité du Mi’kmaw faisait que l’on pouvait s'y déplacer à l’aise et y demeurer au chaud. Tout autour, de petits abris servaient de garde-manger. Mais pourquoi ne pas envisager de construire une maison calquant le modèle gaspésien? Grand-père comprit rapidement que pour eux, le respect des traditions était primordial et que pour rien au monde, ils n’auraient modifié cette façon de vivre qui était leur manière d’être.
Monsieur Épelgiag n’assistait pas aux réunions de la reconstruction. Il savait, depuis le pacte passé avec Émile, que si ses services étaient requis, on saurait où le trouver. Il disait :
- Ta’n tujiw mimajuinu’g teplumtulti’tij aq mesaqan wi’gas’g wi’gatignigtug aq ugwisunmuai ewi’gmi’tij na tujiw newgtejit ma gisi sa’se’wa’tug.
Cela signifie : Lorsque deux personnes s’entendent sur un sujet et signe un pacte, personne ne peut le briser ou ajouter quoi que ce soit à ce pacte.
Ce jour-là, un des plus froids de février, grand-père assista bien malgré lui à une coutume mi’kmaw qui allait ouvrir ses yeux, plus grand encore que jamais auparavant, en implémentant en lui une nouvelle dimension de l’âme humaine.
…à suivre… …nmu’ltes…
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