Bref, le moins que l'on puisse dire. Nous sommes passés des 300 aux 400 et à un changement de présentation le temps d'un coup d'oeil. Il faut maintenant aller à l'essentiel, et l'essentiel demeure toujours le contenu.
Depuis quelques belles lurettes le crapaud saute moins, dans le sens qu'il vous présente davantage de ses notes de lecture que ses dernières écritures. Il lui faut vivre avec cela! Sans doute que le déménagement de la grande ville de Montréal vers un petit village de la Montérégie l'occupe beaucoup, qu'il a l'esprit en route vers ailleurs... conséquence immédiate, il écrit moins. D'ailleurs, il lit moins également.
Il est athée, peut-être; pourtant il a des moments soudains d'exaltation extraordinaire. «Rien n'existe hors de nous, pense-t-il. Il n'y a qu'un état de l'esprit, un désir de consolation, de repos; le désir d'une créature autre que ces misérables larmes humaines, si faibles, si laides, si lâches. Mais si je peux la concevoir, alors, en un sens elle existe», et s'avançant dans le sentier, les yeux fixés sur le ciel et les branches, il leur donne sans peine une forme féminine, il voit avec admiration qu'elle devient grave, qu'elle prodigue, avec majesté, lorsque le vent l'agite, dans le sombre balancement de ses feuilles, la pitié, le pardon, l'amour; puis, soudain, jetée en l'air, passe d'une attitude religieuse à une danse endiablée.
Visions du promeneur solitaire; visions qui ont pour lui de grandes cornes d'abondance pleines de fruits, le murmure des sirènes qui chevauchent les vagues de la mer verte, des gerbes de roses qu'on lui lance au visage, les pâles figures, que, pour les étreindre, les pêcheurs cherchent dans les flots.
Visions qui sans cesse flottent devant le réel, l'entourent, le cachent; qui suivent le promeneur solitaire, s'emparent de lui, lui enlèvent le goût de la terre, le désir de rentrer chez lui, et lui donnent en échange une paix profonde, comme si (c'est ce qu'il pense en avançant le long de l'allée de la forêt) toute cette fièvre de la vie était la simplicité même, comme si ces myriades de choses ne faisaient au fond qu'une seule chose et que cette figure, faite de ciel et de branches, se fût élevée de la mer agitée de la vie (il est âgé, il a plus de cinquante ans), forme née de l'écume des vagues, pour répandre, de ses mains magnifiques, la pitié, la bonté, le pardon.
«Ah! souhaite-t-il, ne jamais revenir chez moi, sous ma lampe dans mon cabinet de travail, ne pas terminer mon livre, ne plus jamais vider ma pipe ni sonner pour que Mrs Tarnes vienne débarrasser! mais plutôt marcher droit vers cette grande figure mouvante qui m'enlèvera sur ses branches et me laissera me dissoudre dans le néant comme toutes les choses!»
Visions. Le promeneur solitaire est bientôt sorti du bois; et là-bas, à la porte, abritant ses yeux de ses mains levées, peut-être pour le voir revenir, son tablier blanc soulevé par le vent, se tient une femme âgée qui semble (si puissante est cette habitude) chercher, dans le désert, un fils perdu, un cavalier abattu, qui semble la figure de la mère dont les fils ont été tués dans les batailles du monde. Et, comme le promeneur solitaire avance dans la rue du village où les femmes tricotent, et où les hommes bêchent leurs jardins, le soir semble enchanté; les êtres sont tranquilles comme si quelque destinée solennelle, comme d'eux, attendue sans crainte, allait venir les rouler au néant.
... c'est si sot de faire les choses pour des raisons extraordinaires.
Mais rien n'est aussi étrange quand on aime (et qu'était-ce sinon de l'amour?) que la complète indifférence des autres gens.
Là où il n'y a rien, le sentiment se creuse, complètement vide au-dedans.
Pourtant le soleil brille; pourtant l'on se console; et la vie a l'art d'ajouter les jours aux jours.
Personne ne vit seulement pour soi.
Avoir fait les choses des millions de fois les enrichit, cependant l'on peut dire que cela enlève la surface.
Car il n'y a qu'une chose qui vaille la peine d'être dite: ce que l'on sent.
Au prochain saut







