vendredi 13 février 2026

Surréalisme ? Oulipo ?

Peut-être, mais Raymond Queneau, certainement.




(La revue littéraire Biscuit chinois proposait un thème sur lequel des auteurs n'ayant jamais publié pouvaient aiguiser leur imagination: le ketchup. Voici le texte que j'ai envoyé et qui n'a pas été retenu.)


Une tache de ketchup sur la robe rouge


- Monsieur prendra ?
- Un verre de ketchup.

Sur le comptoir en zinc de la cantine, entre deux mains paraplégiques pianotant leur inertie, la serveuse dépose un plat de frites.

- Elles sont froides comme vous les aimez.
- Idaho 2005 !

Le téléviseur, derrière les épaules du col bleu, projette dans le miroir les dernières images de la journaliste achevant son reportage sur l’importance et le sérieux que l’Église apporte au choix des décanteurs pour vin de messe.

- Elle n’est pas venue ce matin.
- Hein(z) ?

Il y a du bruit, genre qui enterre tout. Parti du fond de la place, circulant entre les pattes de chaises, s’arrête, clignote à gauche puis tourne à droite avant d’exploser dans la vitrine où des mots écrits à l’envers dans la poussière et les gras trans immobilisés depuis huit cent soixante-huit jours s’expose en exhibitionnistes illettrés à des voyeurs analphabètes : 
LA REINE DU KETCHUP.com


- Le patron a acheté.
- Équitable ?

Le collectionneur de courants d’air en cache un nouveau dans sa valise ouverte. Il lui donnera un prénom thérapeutique. Hésite, mais dans le fond de son vide intérieur, le reconnaît. Son abécédaire est épuisé. Le spécialiste lui a suggéré de catégoriser. Il suivra son conseil lorsqu’il aura perdu son temps. À la retraite ou lors d’une attente urgente à sa clinique vétérinaire privée.

- Pourquoi une robe rouge ? 

- Elle n’aime plus se balader nue. Les vélos l’embrochaient.


Les volutes de la fumée de cigarette font des nuages au plafond. (Ce détail important situe l’histoire : nous ne sommes donc pas en mai, le mois de la loi anti-tabac, de Virginie ou d’ailleurs, blond ou noir, en boîte ou en blague, en pipe ou autochtone.) Elles se chargeront bien de le repeindre en gris noirci. Les néons sont les seuls à lui tenir un discours cohérent. Ça vole haut. La philosophie, c’est un nuage de fumée au plafond d’une cantine. Rue Sanguinet enregistrée.

- Avez-vous voté ?
- La mine du crayon était brisée.

Sur le visage de la serveuse aux tomates, en majuscules froissées, se lisait une profonde incompréhension comme si tout le malheur des enfants afghans n’ayant pas obtenu un coffee-brake après les mille et une nuits sur la grève, leur aurait buriné de grandes auréoles qui ne se rendront pas jusqu’à la fin de la journée. Elle se moucha dans la napekin derrière laquelle se profilent, en braille, les règlements de la loi 101.

- Et puis, il y a Pâques…
- On n’y échappera pas.
(Redétail important qui situe l’histoire quelque part en avril de cette année.)

Le client entre. Derrière lui, une ombre titube sur le petit stand dans lequel dorment les copies du journal paroissial. Il jette ses clefs sous le calorifère. Le système électrique se déclenche semi-automatiquement. Les turbines du barrage Daniel-Johnson toussèrent en écho et se remirent en marche. Sa facture hydroélectrique sera ketchup, salée ou poivrée, personne ne le saura vraiment car on vient de passer la consigne de cacheter les enveloppes. À la langue dans le vinaigre. Ça créera de l’emploi. Son insouciance ressemble beaucoup à celle de ce banquier qui, sur la rue Ontario, dans un grand élan canonique, annonce en hurlant dans un porte-voix en papier mâché, la parution imminente d’une version falsifiée de la Bible. Le client se choisit une moue dans le sac déposé à cet effet près de la porte.

- C’est sûr.

Comment peut-on en être certain lorsqu’on n’a que quarante-cinq minutes comme heure de dîner ?

(Ce reredétail essentiel situe l’action plus précisément mieux encore, quelque part en avril-ne-te-découvre-pas-d’un-fil lors d’un quarante-minutes de dîner qui aura l’heure de sentir les frites frites à l’huile de canola entremêlée à celle du menu du jour, le même que celui du menu d’hier. Demain est trop loin pour se prononcer.)

À peine le temps de dénombrer les gens qui passent. Qui s’en vont d’où ils viennent. Il faudra qu’un sérieux comité ad hoc se penche là-dessus. On ne peut pas dans une société organisée, syndiquée et qui ne va plus à la messe le dimanche, en rester là, dans un immobilisme attentif qui, selon un éminent psychologue croate invité comme professeur invité à l’UQAM (avec pas de U après le Q) disait : « C’est le début annoncé de la perversion. »


- Canadiens a gagné hier.
- Les prophètes de malheurs ont toujours raison.

L’étudiant mexicain scrute à la loupe de ses lunettes (ça lui donne une fausse allure intellectuelle) le mode d’emploi de son podomètre. Il avait hésité entre celui vendu à La Cordée et l’autre que Future Shop donne en prime à l’achat un téléviseur 52’’ à écran cathodique. Les décisions ne sont pas toujours évidentes à prendre surtout si en traversant la frontière texane, on a frôlé de loin l’odeur de la mort de quelques coyotes roux, une espèce fondamentalement en voie d’extinction. Vaut mieux être vigilant.

- Depuis quand a-t-elle foutu le camp ?
- Son cœur emballé dans le Saran Wrap Haut de gamme.

Le dos de la cuillère souffre d’un lumbago persistant. De pierres au foie. D’une myopie chronique, déformante et peu fiable. À la quincaillerie, on lui a suggéré de retourner le problème ou d’attendre la grande vente d’avril (selon l’amalgame de nos détails, celle-ci devrait approcher à grands pas de bâtons de popcycle.) Elle en a eu acier depuis que les ustensiles de la cantine se sont plastifiés. Mais, on ne peut pas tout contrôler. Les sacs verts attendent toujours, adossés aux parcomètres électroniques, que l’heure de tombée leur relève le moral.

- Madame Bélisle est entrée au foyer.
- Elle dormait comme une bûche, la bouche ouverte.

La cantine se vide. La bouteille de ketchup maculée d’empreintes digitales huileuses peut faire la sieste d’un œil, de l’autre, se mirer au dos du distributeur de papiers-mouchoirs à mains. La serveuse chiffonne le comptoir. La brûlure sous ses ongles la fait souffrir. Elle n’allait pas se plaindre. Après tout c’est elle qui a exigé de la poseuse, des ongles incarnés. Ils allaient mieux avec son métier. Elle pourboirera un dernier thé vert. Biologique. Venu du Ceylan qu’envisagent sérieusement d’envahir les USA afin de libérer les graines de pavot qu’une organisation multinationale écosserait dans les toilettes climatisées d’un aéroport vide. Un autre vol… (il vous est permis ici de jouer sur les mots à quelque degré Celcius que vous voulez, en autant que ça ne vole pas trop bas car vous pourriez croiser une volée de grippes aviaires, nom nouvellement adapté pour identifier les migrateurs clandestins…)

- Les chiens renifleurs porteront plainte auprès des autorités. Ils sentent que les chevaux de la police montée sont mieux traités qu’eux.
- On n’arrête pas le progrès.


                                    …alors que le col bleu… la robe rouge…


Sur le trottoir d’un Montréal éternel, les interstices comitéd’accueillent le printemps. Elle déambule dans sa robe en tulle rouge comme un somnambule dans sa bulle qui bouscule tout sur son passage à niveau. S’arrête. Dévisage une main rouge qui semble la saluer. Pause. 29 secondes dans une vie, ce n’est pas trop pour celui ou celle qui ne veut pas mourir.

Des haut-parleurs pirates installés en-dessous des feux de circulation, Pink Martini chante Sympathique. Des glaçons givrés dans leurs voix orégonnaises.

Elle ne s’est pas arrêtée à la cantine.

(Nouveau détail qui permet de coller ce qui s’en vient à ce que s’en est allé.)

Elle le sait. L’a dit à son groupe de soutien. Même pas un œil torve tordu vers la porte en stainless steel. Droite sur son chemin qu’une croix transversale en asphalte oblige à s’arrêter, la robe rouge demande l’heure à une brigadière orange.


- Une heure adolescente, madame.
- Ma robe rouge souffre d’une tache de ketchup qui ne veut pas partir.

La robe rouge est amoureuse du col bleu. Elle et lui se sont rencontrés à l’occasion d’une grève de la faim organisée par une association vouée à la protection des OGM libres. Ce ne fut pas facile mais ils réussirent à digérer tout cela. Au menu des activités, en haut de la tête de liste - c’est sûrement cela qui les a fait se récolter dans la plus pure démesure - le boycottage du ketchup. Pour le col bleu, ce fut pénible. Pour elle, moins. En fait, elle déteste les sous-produits dérivés de la tomate. Mais elle n’en parla pas. Elle fit sa fine gueule de bois. Mais comme les lèvres sirupeuses du col bleu l’attiraient ! Comme un aimant amant la nature…

- J’ai perdu mon parapluie.
- Il y a des événements dans la vie qui parlent d’eux-mêmes.

Le chauffeur de taxi chauve remonte dans sa voiture balisée. Incognito. Il fait du taxi au noir dans sa Chevrolet Malibu mauve, de la même couleur que les colères du col bleu et de la robe rouge. On peut facilement lire dans ce visage étiré longitudinalement que toute la nuit, il l’aura passée à trafiquer son odomètre. Impossible de supporter les chiffres qui s’affichent devant ses yeux. Sa chirurgie au laser afin de corriger une myopie génétique l’a rendu entièrement pluvieux. Il météorise le temps avec l’exactitude écumeuse des jours. Il lit Boris Vian depuis la fin de son cours technique et, depuis, il répand des crachats sur les tombes de tout un chacun. Madame Bélisle lui a demandé de servir de corbillard pour son enterrement. Il en fut ému. Comme une sécheresse appréhendée.

- Avez-vous du « change » ?
- Oui.

Il y a de ces questions auxquelles on répond de manière instantanée. Comme un coup de poing. Qui mériteraient qu’on les référendumise. De velléitaires affaires. De celles qui ne savent pas trop où mettre le point d’interrogation. Franchement dérangeantes sur l’heure du midi.

(On note le détail dans toute son amplitude.)

Des questions hors-temps ayant perdu leur suc unidimensionnel au beau milieu des allées d’une boutique hors-taxe. Dédouanées. Mais la robe rouge s’en est bien sortie. Par la porte de côté où elle s’est profondément engouffrée. Beaucoup trop plongée dans la lecture rapide d’une lettre qui la trouble. Celle apportée par un facteur en culottes courtes feignant ne pas remarquer que le petit drapeau canadien cousu en-dessous du sigle universel de la société des postes du même pays, montre une étiquette « made in Japan ». Honteux. Elle doit prendre une décision. Sur le champ de bataille asphalté ou bitumé, elle ne peut le dire avec la précision d’un bistouri cloné en scalpel. Elle remarque le nid de poule que son col bleu a refermé l’an dernier. Impossible de passer à côté. Trop trou.


- Ce n’est pas en lisant mille fois la même lettre qui fera que les voyelles qu'on sonne, dyslexiques deviendront.
- Vous lisez Schopenhauer ?

Il y a des paroles qui assomment. À grands coups de paniers percés. Vides de sens et pleins d’aromates. La robe rouge tient à la main la lettre, de l’autre l’enveloppe. Elle ne sait laquelle des deux représentent le plus grand danger pour sa vie urbaine. Pourquoi les services gouvernementaux ne paient-ils jamais leurs timbres, ces ancêtres dénaturés de la famille Gold Star ? Pourquoi est-il interdit de retourner l’envoi à l’expéditeur ? Pourquoi sont-elles toujours platement de la même couleur, ces enveloppes sentant la bave électronique ? L’encre, du jus de pieuvre ? Qui saura mettre à jour ces secrets d’État ? Comme le troisième message de Fatima. Une énigme digne des plus incompréhensibles jeux de société secrète qui soit ! Survivra-t-elle à toutes ces questions ontologiques ? On le saura lors du prochain épisode…

(Ce détail est projectif. Un peu embêtant, avouons-le.)

- C’est tout droit.
- Merci.

La robe rouge se lit à elle-même, dans un silence cacophonique, le nouveau testament qui allait, du moins le souhaite-t-elle sans vraiment se l’avouer, lui donner un nouvel élan solidaire ou lucide, elle ne peut malheureusement pas le dire avec précision, son droit de vote en dépend. Sa demande est acceptée. Oui. Un oui inconditionnel présent sans restriction. Limpide comme une bouteille de sirop Lambert après deux jours dans l’eau de vaisselle additionnée de vitamine E. Elle est acceptée. Sa demande et elle sont acceptées. Ou inversement proportionnel, qui saurait le dire ? Deux féminins singuliers devenant un féminin pluriel. Ciel que la grammaire, dans sa vastitude, sait parfois se pencher sur des simplicités complexes ! Elle n’a qu’à se présenter au bureau sous-régional des pré-demandes. Pourra bénéficier d’une rencontre avec un pré- préposé. Tout prend un sens axial dans sa vie de robe rouge tachée en mal d’amour d’un col bleu qui hésite, hoquette serait plus juste, entre un ReeR individuel ou un ReeR collectif moins avantageux, mais plus conforme à l’anarchie utopiste de ses idées jadis révolutionnaires maintenant désabusées par de trop longues nuits à vendre des copies d’un journal gauchiste pas encore imprimé sur papier recyclé - ce qui lui valut des critiques néo-modernes de la génération montant par l’escalier de secours… -

- Qui chauffe le camion ?
- Article 39 de la convention.

Personne n’a jamais réellement pris le temps de vérifier. Le col bleu, les blues à l’âme, défile vers la fourrière municipale. Il va son chemin, petit bonhomme de neige fondant sous les premiers chauds rayons de bicyclette du soleil voilé par le smog que TVA, à bord de son hélicoptère pétaradant, survole avec un orgueil à faire rougir les bourgeons des pommiers devant l’Hôtel-de-Ville de Montréal.

(Un printanier détail.)

Le quorum de l’assemblée syndicale lui pèse sur le dos. Autant que la froideur de la robe rouge. Il a bien remarqué, ce matin, au réveille-matin, que les toasts Weston n’avaient pas le même goût que d’habitude. Il y a des choses qui ne savent pas mentir. Même si elles viennent de loin. Même saupoudrées de gelée de menthe. Le vert est l’opposé du rouge. La différence entre « avancez » et « arrêtez ». Si peu de place pour la désobéissance civile. Celle qu’on enseigne dans l’enceinte ombrageuse des écoles réformées ; le jaune est une valse hésitante. Toutes ces nuances galvaudées ! De quoi piquer une crise d’urticaire durant ses temps libres qui, si la tendance se maintient, se croc-en-jamberont toute la fin de semaine, laissant à peine le temps pour profiter des spéciaux chez Métro. Le monde est ingrat dans son injustice participative. Mais c’est un autre problème qui mériterait qu’on si attarde, si le temps le permet. Le temps ne permet jamais rien. Il n’a pas le temps.


- Vous voulez signer ma pétition ?
- La mine du crayon est brisée.

Les jambes de la robe rouge partent du trottoir, remontent jusqu’au galbe des hanches. Ça ne veut rien dire mais cela va de soie. En fait, cela allait et allait toujours tout droit. Azimut bien défini. Aucune déviation ne saurait être tolérée. Une engagée centre-gauche déambule dans le Centre-Ville-Marie. On ne saurait dire combien de sous-amendements elle battit aux voix avant d’opter pour un départ sans sacoche. Le col bleu n’a pas osé le lui faire remarquer. Il y a dans les couples de deux-pas-de-danse, certaines choses qu’on ne peut oser dire : trop de non-dit dans ces paroles en l’air à l’emporte-pièce. Amèrement, s’installe le regret. Devient, à son corps défendant, un nid-de-poule tellement creux que si on s’y aventure on s’y perd tout comme les si mènent à Paris. Un voyage longtemps rêvé. Payé avec des Air Miles périmés. Mais ce matin-là, pas de place pour les vols d’oiseau. Du concret. Comme le beuglement de la sonnerie du détecteur alors que la fumée du volcan de l’incompréhension jaillit par le four à micro-ondes du cœur. Cette phrase poétique ne peut avoir de sens que pour eux seuls : le col bleu et la robe rouge. Alors, nous les laisserons déjeuner solitairement ensemble sans nous interroger sur le partage des tâches qui fut, un long moment, objet de discorde, une soucoupe qui s’envasa dans la platitude… ça va faire !

- T’es pas dans ton assiette.
- En-dehors de mes pompes.

Les conversations masculines sont riches en sous-entendus. Un peu comme cet écrivain qui écrit vainement. Il transcrit en langue gutturale une version copiée du Da Vinci Code pour les cancéreux de la gorge. Rien ne l’empêchera d’exiger du Vatican qui songe à déménager dans une maison blanche style bunker néo-allemand, de placer son œuvre connue à l’Index. Quand peut-on véritablement affirmer que la conversation masculine décroche des sous-entendus ? Les masculins ne conversent pas, ils sous-entendent entre les mots. Trop de responsabilités que les différents conciles depuis Adam et Ève leur ont remises entre les mains et dans les bras, comme le flambeau du Forum. Les masculins sous-entendent comme des semi-auditifs que leurs paroles incomprises au deuxième degré ne peuvent qu’être retenues contre eux. Alors ils les mesurent au fur et à mesure. Les masculins, ils ont inventé le silence, celui qui dort dans leur parole donnée.

- Vous avez rendez-vous ?
- Non, un agenda.

L’adresse inscrite en code-à-barres est la bonne. La robe rouge entre dans ce building que la démolition n’avait pas encore totalement reconstruit. Elle se met à regretter sa sacoche. Le cuir de crocodile fait toujours son effet. Elle songe d’une nuit d’été à en vouloir au col bleu. Que voulait-il dire en ne lui disant pas d’apporter sa sacoche bourgogne ? La transparence des relations humaines s’embrouille dans la bouillie pour les chats siamois que l’on n’ose pas encore chirurgicaliser. Cela sent-il la fin de quelque chose ? Les histoires d’amour, jadis en noir et blanc, aujourd’hui en cinémascope, demain deviendront satellitaires. Elle le g p s pérait. L’espoir est un vice qui a tourné en rond sur lui-même. Mais, elle décide de ne plus y penser. Cela exige trop d’énergie. Sa duracell portative ne peut supporter tout cela.

- Je t’avoue honnêtement que je n’ai rien à dire.
- Ça paraissait dans ta voix.

Le col bleu descend du camion rouge. En fait le tour en quatre-vingt jours. Si longtemps que cela pousse entre elle et lui. Comme si lui et elle, elle ou lui n’ont pas su voir le train venir. Une passion selon Mel Gibson se changeant au jour le jour en quotidiennetés. Des banalités, de celles qui enlèvent la tête à l’ouvrage. Le goût du risque. Puis, et puis ces paroles à doubles-sens engagées dans un sens unique nord-sud. Des « ah ! bon » qui en disent si long que se rendre au bout exige un ticket aller-retour. Une correspondance passée date. Un autobus raté. Le col bleu prend la pioche que lui tend son collègue à l’ancienneté douteuse. Il hésite. Regarde autour de lui si l’avancement dans l’échelle sociale le regarde. Avec juste l’humilité nécessaire pour que le geste gracile ait du sens, il creuse le trou.

- Madame a une tache de ketchup sur sa robe.
- C’est le drame intrinsèque qui me remplit d’une volonté de changement.

Jamais la robe rouge ne se serait crue capable d’une telle familiarité, illustre et inconnue. Elle n’est pas du type de gens qui, de prime abord, déballent leurs problèmes au premier vu et connu. Réservée, c’est davantage elle. Ça l’avantage autant que le rouge. Comme un gant. Mais ce n’est plus la saison des gants même si cela fait plus élégant. Elle a teint en roux ses cheveux noirs. Pour mieux camoufler la tache sur la robe. Une fois entrée dans le bureau ovale, sans répondre à l’invitation, elle s’assoit. Croise les jambes. La gauche sur la droite, la meilleure façon pour qu’on puisse apercevoir ladite tache. La maudite tache. Elle s’est juré qu’elle ne sortirait pas de ce bureau sans une réponse au-delà de l’adéquat. Dans un réflexe d’auto-sécurité, elle toise tous les orifices mises à son insu si jamais elle doit disposer illico. Ce ne fut pas nécessaire. La confiance régnait dans la demeure.

- C’est l’heure de la pause.
- Quelle heure est-il ?

Le col bleu eut une pensée blême qui, traversant son esprit retors, lui éclaboussa le fond du cerveau. Comme une tache. Et si elle ne revient plus ? Surtout que les provisions, eh  bien il y en a pour deux dans le frigo. Surtout que Gaz Métropolitain a exigé, pour les brancher, deux signatures officielles au bas du contrat emphytéotique. Surtout qu’il n’a aucune idée si les dracénas, il faut les arroser le matin ou le soir. Surtout que le printemps approche et que le printemps sans la robe rouge, ça ne ressemble plus à une saison qui coule dans les veines comme l’eau d’érable dans une chaudière en plastique rouillée. Surtout, il y a la robe rouge, comme une tache de ketchup collée au fond du cerveau…

- C’est votre première demande ?
- Je vous demande pardon ?

La robe rouge veut faire bonne impression. C’est tout de même impressionnant de se retrouver dans l’office du service des pré-demandes. Au sous-bureau régional ou au bureau sous-régional, déjà l’émotion l’embrouille. Le pré-préposé, derrière une liasse de sans-papiers, se donne un air de déjà-vu. Il se racle la gorge déployée à heure fixe. Toute personne normalement constituée aurait certainement remarqué qu’il pratiquait une nouvelle paire de verres. Il est poli, sent bon le Windex bon marché. Un anneau à l’annulaire trahit un mariage récent. Il regarde la robe rouge du regard hagard de celui qui en dit long, mais tait l’essentiel. Aucune familiarité dans son Bon Ami bon enfant. Il savait ce qu’il devait faire et allait le faire sans qu’on lui dise quoi faire. On sent, c’est à couper au couteau Tupper Ware, que le premier des deux qui allait parler prendrait la parole. On se mesure un peu comme le feront les fumeurs de juin prochain déployant leur ruban de neuf mètres que Wall Mart mettra en vente afin de s’assurer que la distance entre l’interdiction de fumer et la bâtisse ne soit pas amplifiée par une erreur de calcul intégral incorporée dans un faux système fractal défectueux. Dans sa tête de pioche -(sans doute une forme de télépathie entre la robe rouge et le col bleu) – la femme, sur qui l’âge n’a pas encore laissé de marques griffées, réfléchit à la réponse à une question imposée.

- On prend une bière à la fin de la journée ?
- Je n’y ai pas pensé.

La camionnette municipale vogue allègrement entre les lignes blanches de la rue Sanguinet enregistrée. Il y a de ces hasards qui défient Loto-Québec. Sans tourner en rond - un œil averti aurait remarqué par inadvertance que ça n’allait pas comme sur des roulettes – le groupe hétérogène de cols bleus fait du sur-place. Une espèce d’attraction les fait se parquer devant l’édifice fort peu édifiant du bureau sous-régional. Le moteur cale. Des adolescents en mal de malbouffe s’engouffrent dans le McDonald. C’est jour du spécial deux frites pour le prix d’une. La cantine ne peut rivaliser avec cela. Tout le drame des PME est ici exposé dans sa plus entière globalité. Les adolescents sortent du « fast-lieu ». Qui, en premier, remarqua les piercings à leurs visages ravagés par une acné sévère ? Vaut mieux parfois taire sa première impression passagère ! La jeune fille se tient à la chaîne canine du plus grand qui attire vers lui la sympathie collective fort peu généralisée. Il y a dans l’expression de ses sentiments une telle absence émotive que cela affecte le col bleu. Et si la robe rouge… tralala… tralala… Il y a de ces pensées qui s’accrochent à soi avec une telle fureur, que la fureur de vivre « jamesdean » au galop.

- Vous ?
- Moi ?

Une fraternelle complicité met du temps à naître entre le pré-préposé et la robe rouge. Les services publics recherchent des partenariats, c’est évident. Il ne faut rien mélanger. Ça dérange le train-train routinier. Les nouveaux verres du fonctionnaire fonctionnel filtrent l’atmosphère ambiante. Un quidam reconnu pour ses qualités de communicateur aurait immédiatement lu que le dossier n’était pas assez épais. Ça ne fait pas sérieux. Une demande acceptée avec si peu de feuilles, c’est louche. Ça cache-cache quelque chose. Tellement quelque chose qu’une enquête royale allait sûrement devoir être exigée. Un investissement de la sorte hypothéquera l’avenir de toute une nation. Le drame se joue dans le bureau dudit rond-de-cuir à cravate mince. La robe rouge, experte en Monopoly à l’époque pas si lointaine où les bars ne cartaient pas, adopte une pose de danse lascive. Tout son charme carmin suffira-t-il pour amadouer cet être réfugié dans une neutralité suisse ? Un jos-bras-de-fer commence. Nous nous retrouvons dans les ligues majeures. Pas dans le monde de la bande-dessinée pour abrutis. Un instant. Il y va d’une vie après tout.

- Je monte.
- Alors descends.

Le col bleu, mû par un sûr instinct « basic » hésite entre l’ascenseur et l’escalier. Son ambivalence lui fait se gratter le creux de la main. Il opte pour la solution la plus rapide. Le bouton enfoncé, son voyage au septième ciel le fait s’arrêter au sixième. Il n’a pas le temps de lire dans toute son entièreté le résumé des règles à suivre en cas de panne sèche. Il remarque les traces de doigts sur le téléphone d’urgence. Il pense à Nikita et John qui ne se parlaient pas malgré leur téléphone rouge.

- Je pense que cela pourra aller.
- À la va-comme-je-te-pousse ?

Les portes de l’ascenseur s’ouvrent. La porte du bureau s’ouvre. Il y a des coïncidences qui coïncident avec une telle exactitude, exactement comme si tout était programmé par un homme et son PC.


- Merci de votre encouragement.
- C’est encourageant.

La robe rouge sort du bureau par la porte principale. Le col bleu sort par la seule porte de l’ascenseur qui donne sur l’étage sis au six. Les deux durent durant deux instants, comme des personnages de Sergio Leone, se faire face-à-face. Ce qu’ils firent avec tout le tragi-dramatique qu’un spectateur inattentif aurait sans doute apprécié s’il n’eut été trop occupé à lire les numéros de série sur chacun des pop corn de son bocal géant à prix modique.

- Oh ! C’est toi ?
- C’est toi aussi.

Le col bleu regarde la robe rouge. La reconnaît. Il sait que c’est elle. Que ça ne peut qu’être elle. Son amour a poussé entre les branches du temps comme le chiendent sur la pelouse du 18 888 rue Aylmer.

La robe rouge regarde le col bleu. Le reconnaît. Elle sait que c’est lui. Que ça ne peut qu’être lui. Son amour … croyez-vous qu’il puisse être différent ? Oui il l’est. Dans ses yeux d’émeraude, qu’elle tente de cacher dans une pudeur d’horloge, il lui est impossible de camoufler tout l’exaltation qui s’y profile. Son amour-enthousiasme a le profil précis d’une déesse grecque retrouvant un bras perdu dans l’autobus 125 et que la Société des Transports de la ville de Montréal aurait gardé en consigne durant les trois derniers millénaires inachevés.

- Tu as l’air heureuse ?
- Heureusement.

Elle fait le même nombre de pas à pas que lui. La distance les séparant peut se mesurer en microns. Leurs odeurs se mélangent, une fraise et un bleuet dans le fond d’un bol de yogourt. Comme c’est beau les histoires d’amour Chanel Numéro 5 et Old Spice se retrouvant. Ils se sentent comme si après cent ans d’une séparation décousue, la réunion se refait. Ne manquent que les mots au dictionnaire de leur eux-mêmes.

- J’ai l’air heureuse ?
- Heureusement.

Le léger tintement de l’ascenseur leur est retourné. Le prennent. À deux, cette fois. Même descente vers un sol mineur. Ou majeur, qui pourra véritablement le dire. N’échangent aucune parole. Déclinent le six-cinq-quatre-trois-deux-un, bingo ! les ramenant sur le plancher des vaches. Il ose lui prendre la main par la main. Les doigts se multiplient par deux. Sur le trottoir, libres à l’air libre de tout trucage, le col bleu dans un geste d’un pathétique unique visse ses yeux à ceux de la robe rouge ne pouvant le dévisager qu’outrageusement. Il sent en lui qu’elle est sur le point final et sur la pointe des pieds des stalles, lui ouvrir son cœur, son âme et si le temps le permet sa robe rouge.

- J’ai rougi durant mon entrevue.
- Il ne t’a peut-être qu’entrevue…

Il fait un soleil d’avril. Un avril sans poisson. Mais elle ne souhaite pas perdre le fil de ce qu’elle se prépare à dire. Lui, le col bleu, aurait voulu l’appeler Ariane, mais la culture néo-gothique fait défaut chez cet homme profondément terre-à-terre. En vertu de l’amour qu’il lui supporte, de cet amour qu’il n’est pas en mesure de perdre l’ayant trop enfoui aux confins du lac Saguay par une nuit étoilée de juillet 2002, alors que pour la première fois de sa vie il la vit avec la vitesse d’une étoile filante, en vertu de cet amour, il lui donne ses oreilles afin qu’elle, enfin, lui parle, lui dise, l’objet de sa jouissance.



- Tu ne peux imaginer.
- J’imagine.

Un incendie, rue Sanguinet enregistrée. Les pompiers filent à toute allure. Cela soulève la robe de la robe rouge un peu comme celle de Marylin Monroe. Le col bleu est bleu de Gênes à la vue de la petite culotte rouge de la robe rouge. Elle a toujours su agencer les couleurs même si cela le rend bleu de rage. L’autobus de la Croix-Rouge suit à la queue-leu-leu le camion qui sirène sur la mer qu’est devenue à ses yeux cette rue jadis si peu fréquentée. On saura demain combien de morts. Pour le moment, c’est tout à fait une artère secondaire.

- Je l’ai eu.

Il y a de ces phrases qui frappent avec une  telle précision qu’on en reste bouche bée.

La robe rouge, devant un col bleu courroucé, lui apprend qu’elle commence, demain, son stage chez un teinturier.

Une légère rougeur entacha les joues du col bleu.


FIN

4 mai 2006


lundi 9 février 2026

Si Nathan avait su... (Partie 2) -37- revu et corrigé

 




Abigaelle achevait d’inscrire à son agenda tout ce qu’elle a à faire d’ici la fin des classes ainsi qu'une bonne partie de l'été qui ne sera pas uniquement des vacances. Elle n’en revenait pas d’être autant, sinon plus occupée qu’en plein cœur de ses activités scolaires et universitaires réunies.  


Dans la colonne « fait », on lit :


. vapeurs méphitiques dans sa maison;
. la commission scolaire a décidé que les élèves du préscolaire de cette année demeureront à l’école des Saints-Innocents jumelés aux nouveaux inscrits;
. achever le plan final de la thèse de doctorat, approuvé par madame Jeanne Lapointe, sa directrice.


Dans la colonne « à faire », on y trouve:


entrevue à passer avant que la commission scolaire lui attribue officiellement le groupe mixte;
. organiser la rencontre avec le psychologue travaillant au service de l’enfance pour discuter du cas de son élève Patrick, le fils de monsieur le maire, et possiblement installer les bases d’une collaboration plus régulière;
. choisir trois rencontres qui se tiendront à Québec dans le cadre de son programme de doctorat et régler les frais d'inscription;
. donner suite à la conversation avec monsieur Granger :
1) se rendre chez madame Brodeur, l'écouter lui parler de ce qu'elle retient de l'histoire locale du village des Saints-Innocents et en profiter pour mieux comprendre ce qui l’avait incitée à se présenter lors de la réunion de parents provoquant un esclandre malaisant;
2- clarifier sa relation avec Herman Delage, mais surtout en apprendre un peu plus sur cette histoire de secte ayant eu pignon sur rue autour des Saints-Innocents.


Abigaelle n’allait pas chômer. Comme son père lui a annoncé qu’il serait à Montréal afin d'assister aux Jeux olympiques d’été, elle lui proposera de s’installer chez elle pour la durée de son séjour, prévoyant tout de même qu’il profiterait de sa présence en terre canadienne pour rencontrer son vieil ami Morganteler, l’encourager dans les épreuves que ses nombreux procès lui occasionnent.


Au boulot!


Profitant de ce samedi plutôt sombre, elle se dirige vers le supermarché Steinberg, souhaitant rencontrer Herman Delage, constater de visu comment il se débrouille dans ses nouvelles fonctions, si sa décision est prise quant à la poursuite de ses études, où en est sa mère dans le processus du deuil, aborder également avec lui la question de la secte.


Le village est calme.


Le salon du barbier rempli de messieurs qu’elle ne peut distinguer à travers la fumée de cigarette qui s’évacue lentement par une fenêtre ouverte sur la rue Principale.


À quelques pas du salon de coiffure, tout près du snack-bar, l’unique restaurant du village, des conversations disparates fusent. Sans doute alimentent-elles des rumeurs, raffinent-elles quelques potins ; c’est un lieu où s’accumulent médisances et calomnies dans un continu tintamarre ; une véritable caverne d’Alibaba.



À la porte du bureau de poste, tout comme le souhaitait Angelina,  une pancarte annonce le nouvel horaire, le samedi, c’est de 8 heures à midi. 


L’église étant fermée jusqu’à dimanche, le nouveau curé, comme les paroissiens l’appellent, doit sans doute préparer son sermon du lendemain. Il doit l’écrire, le réécrire, le lire et le relire afin de ne pas trop bégayer quand il le déclamera. Ce sermon sera encore une fois interminable et incompréhensible.


Abigaelle arrive au supermarché Steinberg. La première chose qu’elle remarque en entrant, c’est un babillard installé au mur. On y trouve des détails provenant principalement d’organismes paroissiaux, l’annonce de la prochaine réunion du conseil municipal, une offre de vente d’une camionnette en bon état, avec un faible kilométrage, indiqué en miles sur le billet, ainsi qu’un petit avis : « Chats à donner ».


C’est la mère de Herman qui la reçoit avec la gentillesse qui la caractérise tellement bien.


- Abigaelle, comme ça me fait plaisir de te voir ! Tu sais que, depuis l’événement, je ne viens presque plus sur le plancher du supermarché. Incapable de m’habituer à ne plus le voir se promener dans les rangées, saluer madame qui entre ou monsieur qui sort. Sa présence me manque même si à la fin, ce n’était pas facile. Par chance, il a vraiment eu un bon dieu pour lui, les médicaments naturels que lui procure Daniel Cloutier ont permis à mon mari de beaucoup moins souffrir. Et toi, comment ça va ?

- Très bien, Madame Delage. L’année scolaire achève, les vacances seront bienvenues autant pour les enfants que pour les enseignantes.

- Pauvre toi ! Première année dans notre patelin et tous ces événements malheureux ou bizarres, je ne sais plus trop comment les nommer, qui nous sont tombés sur la tête. Je nous souhaite un été tranquille, de toute façon, il y a beaucoup moins de gens de l’extérieur qui viennent chez nous. La pêche attire moins que la chasse.

- Je vois. Est-ce que Herman est dans les parages ?

- Herman, mon grand Herman. Il en a beaucoup sur les épaules, pauvre enfant. Tu sais qu’il n’est pas gras, eh bien, il a encore maigri. Je l’entends la nuit ravauder dans la maison entre sa chambre et la pièce qu’on a toujours appelée le bureau.

- En effet, c’est pas évident de se retrouver subitement à la tête d’une entreprise combien essentielle pour le village et les environs. Au moins, comme j’ai pu le constater lors des funérailles, vous avez d’excellents employés.

- Loyaux. Ils se sont tous retroussé les manches dès le lendemain de la mise en terre. C’était primordial pour mon mari d’offrir le meilleur du meilleur dans tous les départements du magasin. Ça s’est transmis chez tous nos employés. Même que le siège social de Steinberg a félicité Herman pour la manière avec laquelle il a pris la relève. Mais…

- Vous en doutez ?

- Non, je ne doute pas, mais je ne le sens pas heureux. Bien qu’élevé entre les caisses de cannes de bines et les cageots de pommes, le supermarché c’est pas ce qui lui va le mieux. Depuis toujours, madame Saint-Gelais n’a jamais cessé de nous le répéter : lui, c’est un garçon fait pour les études. Les grandes études.

- Oui, je comprends que cela occasionne de l’insomnie, mais il ne vous abandonnera pas. C’est un grand fidèle.

- Tu en parles comme si tu le connaissais depuis longtemps. Vous vous êtes fréquentés à l’université, mais pas dans le même domaine, je crois. Lorsqu’il nous a annoncé que les sciences, ça n’était pas pour lui, que la géographie lui convenait mieux, moi, je n’ai pas été surprise. Pas du tout. C’est un gars d’extérieur, pas du labo.

- Croyez-vous que je le dérangerais si je lui prenais deux minutes ?

- Non, jamais. Il t’a en grande estime. Je l’appelle.


Le va-et-vient à l’intérieur du Steinberg ne cessait pas alors que du microphone, madame Delage demanda à Herman de se présenter à la caisse ; sur sa figure était accroché un sourire que Abigaelle ne cherchait pas à décoder.

                                 


jeudi 5 février 2026

Si Nathan avait su... (Partie 2) -36- revu et corrigé

 

Les hommes ne se mesurent ni en taille, ni en poids, ni en âge, les hommes se mesurent par leur façon de lire le réel sans chercher à l'abîmer, de s’y insérer sans l'envahir, ne bousculant personne, d'être capable de tendre le regard à la main tendue, d'user de son oreille absolue pour dénicher la note qui rend la partition sublime, de reconnaître le canard qui heurte l’harmonie.

Dans la cuisine où une lumière feutrée imprègne l’ambiance de cette teinte sans nom, celle qui se respire plus qu’elle ne se voit, dans cette cuisine, un homme grand assis face à un petit homme se regardent. Ils s’aiment, ça se voit.

 

- Dis-moi ce qui t’incite à croire que Jésabelle soit malade ?
— Moi, lorsque je suis malade ou que je ne me sens pas bien, c’est à cause de la fièvre ou bien parce que je tousse sans arrêt, mais ce n’est pas le cas de Jésabelle. On dirait que… on dirait qu’elle ne vit plus avec nous.
- Tu trouves qu’elle consacre trop de son temps à Nathanaël ?
- Non, ce n’est pas ça. Ses yeux quand elle me regarde, je ne suis pas certain qu’elle me regarde.
- Je vois ce que tu veux dire, elle est comme absente.
- Oui, tu as trouvé le bon mot. Elle est absente même si elle est là.

Daniel ne pouvait qu’approuver les paroles de son fils, ressentant lui-même la même chose. Un peu comme si une bulle de brouillard l’enveloppait sans qu’elle en soit consciente. Hors du temps, pourrait-on dire. Figée, épinglée hors du temps.

Le père suit le mouvement des yeux de Benjamin, ses doigts qui s’entrecroisent. Ce fils, malgré ses six ans, sait parfaitement reconnaître les auras autour de lui. Il peut les percevoir à travers les poèmes qu’il dévore ou encore chez les gens, même ceux qu’il ne connaît pas.

- Je sais, maman m’a souvent dit de ne pas me culpabiliser pour des choses dont je ne suis pas responsable, celles qu’on m’attribue ou encore celles que je m’attribue moi-même, mais parfois je me demande si c’est moi l’auteur de ce qui la rend si distante. Des fois, j’en parle à mon frère lorsque je suis seul avec lui. Je ne sais pas s’il me comprend, mais j’aimerais bien qu’il me réponde.  
- Tu en as parlé à Jésabelle ?
— Oui, elle a répété sa réponse plusieurs fois, mais elle dit toujours « ça va passer », et, malgré cela, ça ne passe toujours pas.
- L’été s’en vient, je serai très occupé aux champs, alors c’est toi qui seras le plus souvent auprès d’elle et ton frère. Vous travaillerez au jardin et peut-être le goût d’aller marcher dans le boisé lui reviendra, que vous pourrez tous les trois vous y remettre.
- J’aimerais tellement qu’elle accepte mon idée de vivre quelques nuits  dans la véranda comme je le faisais avant d’entrer à l’école.
- N’insiste pas pour le moment, je pense qu’elle a besoin de se retrouver elle-même. Tu sais, quand les enfants sont nés, il reste des traces à l’intérieur de leur maman. Ces traces y demeurent pour toujours. C’est souvent à cause de cela que les mamans s’inquiètent toute leur vie pour leurs enfants. Ton frère et toi, vous y êtes encore. On ne sait pas ce qui se passe à l’intérieur de Jésabelle ; peut-être qu’elle fait le ménage en ce moment, rangeant ces vestiges pour y revenir quand elle en ressentira le besoin.
- Tu dis que même dans le monde où l’on vit, il y a encore un peu de nous dans le ventre de Jésabelle.
- Oui, c’est ce que je dis.
- Penses-tu qu’elle le sait ?
- Peut-être que, pour le moment, elle est trop occupée pour essayer de comprendre ce qui se passe autour d’elle. Mais une chose est certaine : elle nous aime, nous, ses trois gars.
- Merci, papa, je retourne me coucher.
- Bonne nuit, Benjamin.
- Toi aussi, tu dois aller te coucher.
 

Le jeune garçon se lova dans les bras tendus de son père avant d’obliger la veilleuse au bas des marches de l'escalier menant à l'étage à lui faire un autre clin d’œil lorsqu'il passe devant.


                                                *****

 Don demeura installé dans sa camionnette le temps d’achever une autre cigarette, celle qui suivait la dernière qu’il avait jetée par la fenêtre du véhicule. 

La lune joue à cache-cache avec les érables qui ont refait le plein de feuilles qu’un léger vent agite.

Aanzhanie sortit sur le balcon à l’arrière de la maison, scrutant les alentours avant d’envoyer la main à son mari, l’invitant à rentrer.

 
- Il fait si beau. Je profite un peu de l’air. C’est la réponse que Don a donnée. Il se dirige maintenant vers elle. Vers elle qui sourit de bonheur. Depuis la naissance de Gabrielle elle se fait plus démonstrative. Depuis près de deux mois, ses traits, jadis tendus et inquiets, sont devenus d’une belle sérénité qui rassure Don. Allait-il la troubler en lui parlant de ce que Abigaelle lui avait annoncé ? Devait-il le faire là, maintenant ?
- Viens, il se fait tard et je suis fatiguée.
- À cause des enfants ?
- Non, Chelle m’aide tellement. À deux, c’est fou tout ce qu’on peut faire.
- Gabrielle ?
- Je crois qu’elle est en amour par-dessus la tête avec sa sœur. Elle lui sourit lorsqu’elle la voit. On dirait qu’elle a besoin de voir pour sourire. Elle est bien jeune encore.
- C’est vrai, elle est encore bien jeune et je suis certain qu’avec nous trois, elle se sentira bien.
- Je pense cela aussi. Tu devrais rentrer maintenant, autrement tu vas te plaindre de manque de sommeil demain matin. Pendant que tu seras parti, moi, je pourrai m’allonger pour une sieste avec Gabrielle. Les vacances scolaires approchent et le jardin commence à me prendre beaucoup plus de temps.
- J’arrive.
- Oh! J’oublie. Ton patron au ministère a téléphoné ce soir, un peu après que tu sois parti pour la réunion. J’ai hâte que tu m’en parles de cette réunion.
- Oui, oui. Je vais le rappeler demain avant-midi, il est à son bureau autour de 9 heures. Demain aussi, pour la réunion, ne t’en fais pas. Tout ira bien.

Les deux autochtones entrent sans faire de bruit.





dimanche 1 février 2026

CITATIONS


 
Le temps. Quel concept difficile à circonscrire ! À définir. Selon certains, il n'existerait pas. Pour d'autres, ça ressemble à la vitesse que chacun met à parcourir une seconde, une vie. 

Un bon scientifique nous dira que le temps, eh bien on doit le fractionner pour mieux l'appréhender. Que ce soit à petite échelle ou cosmique. Il faut des tranches. Ça va mieux pour entrer dans un laboratoire, là où se dissèque à peu près n'importe quoi. Mais les outils ont changé, leur efficacité s'est améliorée, mais demeure encore la question. Alors, poussons-la dans le territoire de la philosophie ou celui de la poésie. 

Là où la science ne cherche que la bonne réponse, celle qui fera concensus jusqu'à nouvel ordre, si les conditions normales de température et de pression ne changent pas, la philosophie et la poésie, deux soeurs à parenté variable, font éclater la question, un sourire en coin, en mille et mille crépitements de mots, autant sinon plus de variations, d'éclats intenses qui, à la fin, nous font espérer qu'aucune définition ne puisse l'encadrer.

Le temps. Quelle idée concrètement abstraite ! 

*


… la sagesse vient à nous lorsqu’elle ne sert plus à rien.

L’AMOUR AUX TEMPS DU CHOLÉRA 
Gabriel Garcia Marquez 
 
Les années passent et nous prétendons rester les mêmes.

LES GRANDES PERSONNES 
Bruno Tessarech 
  
Heureux l’homme dont le sommeil n’est troublé par rien et coule comme un ruisseau paisible !

MOBY DICK 
Herman Melville 
 
… le temps c’est nous, ce n’est pas le cadran de la montre, non, c’est toi qui fais le temps, tu fermes les yeux et tu es dans le passé, tu les fermes encore et tu te projettes dans le futur, quand tu décides de les ouvrir, pas de mystère, tu es dans le présent, celui qui est aussi mince qu’une feuille de cigarette, tu vois ce que je veux dire?

AU PAYS 
Tahar Ben Jelloun 
 
L’illusion est une des grandes causes de la souffrance humaine.

JADE 
Michel Tauriac 

On fait l’idiot pour plaire aux idiots; ensuite, on devient idiot sans s’en apercevoir.
Montherlant
 
Quelque chose de profondément caché doit se trouver derrière les choses cachées.
Einstein
 
L’essentiel est sans cesse menacé par l’insignifiant.
René Char
 
Ce qui rend les fautes de la vieillesse si tristes, c’est qu’elles sont irréparables.
Talleyrand
 
Tout change, tout change totalement, une terrible beauté est en train de naître.
W.B. Yeats
 
Seuls les imbéciles se contentent de ce qui va bien.

LES GENS 
Philippe Labro 

La plupart des traditions ne sont que les maladies d’une société.

LE PALAIS DE MINUIT 
Carlos Ruiz Zafon 

Nous mourons si nous n’écoutons pas ce qu’enseigne l’expérience, mais nous moisissons si nous y prêtons trop d’attention.

LA TRISTESSE DES ANGES  
Jon Kalman Stefanson 

 

samedi 31 janvier 2026

Si Nathan avait su... (Partie 2) -35- revu et corrigé

                                                    


La camionnette de Don roule lentement sur la rue Principale. Le soir, délicieusement doux. Fenêtres ouvertes, deux hommes vivant chacun à l’extrémité d’un rang sans nom reviennent de la réunion de parents, rassurés par l’annonce que Benjamin et Chelle n’allaient pas devoir étirer leur trajet en bus scolaire, qu’ils se retrouveraient dans la même classe, possiblement celle de Abigaelle.

 

- Bravo Don.
- Pourquoi dis-tu cela ? 
- Tu t’es carrément foutu de certains parents qui auraient pu réagir lorsque tu as posé ta question.
- C’est plus un père qui a parlé que le « sauvage » comme plusieurs ne se gênent pas pour le dire.
- Des applaudissements pour Abigaelle il devait certainement en avoir quelques-uns pour souligner ton courage. C’était audacieux, en plus, de la part d’un étranger différent de tout le monde. Je te lève mon chapeau.
 

Don alluma une cigarette en gardant les yeux fixés sur la route. Il semblait à Daniel que son ami avait autre chose à partager ; il attendait. Les champs des deux côtés de la route poussiéreuse menant chez Jésabelle et Daniel défilaient, une odeur aromale leur emplissait les poumons. Don reprit la parole après avoir piqué son mégot à l’extérieur du véhicule.


- Quand tu jasais avec un des parents, Abigaelle m’a demandé de la rejoindre à l’extérieur, elle avait quelque chose d’important à me dire. Je l’ai suivie. Je ne savais pas qu’elle fumait, en fait, c’est elle qui m’a demandé une cigarette. Après deux bouffées, elle m’a parlé de Gabrielle, me demandant si tout allait bien, sa santé pis tout ça. Je lui ai dit oui, c'est correct. C’est là qu’elle a annoncé que notre fille est née avec un problème. Peut-être que je répète le mot de la mauvaise façon, mais ça veut dire qu’elle n’est pas normale. Ce que je me rappelle, c’est que ma fille pourrait ressembler à une mongolienne. Tu sais, les yeux  bridés, de gros doigts.
- Es-tu sérieux ? Avais-tu remarqué quelque chose avant qu’elle t’en parle ?
- Je me rappelle avoir dit à Aanzhenie que notre deuxième ne ressemble pas à sœur ni à elle ni à moi.
- Que vas-tu faire avec cette information ?
- Une chose certaine, je n’en parlerai pas à ma mère, je sais déjà ce qu’elle va dire, que c’est la faute de ma femme, que je n’ai pas écouté tout ce qu’elle me disait pendant que Aanzhenie était enceinte. Tu vois l’affaire…
- Je comprends. Alors ?
- D’abord … D’abord, je ne le sais tout simplement pas.
- Pas évident, en effet. Si je peux t’aider, n’hésite pas.

 La camionnette s’arrête dans la cour chez Daniel alors que le chien Walden s’en approche. Don descend pour caresser la bête, tendre la main à Daniel.

- J’ai pensé à ta proposition. Pas de problème. Si tu as besoin de moi pour un coup de main dans tes champs, je suis là.

- Merci. Veux-tu entrer prendre un café ?
- Non, je préfère ne pas laisser la famille seule. À bientôt.

 

L’intérieur de la maison est calme lorsque Daniel et Walden entrent. Le soir, tout y est différent, un peu comme si un ange y serait venu faire son tour, frôler les meubles, leur donner cette allure de fin de journée lorsque tout s’est bien passé, que tout peut maintenant couler dans une sérénité que plus rien ne dérange.

Walden, comme à son habitude, se couche derrière le poêle alors que Daniel, assis à la table de cuisine, repense à cette soirée qui aurait très bien pu être fort différente. Il ne pouvait imaginer Chelle, la fille de Don, passer plusieurs kilomètres de plus dans le bus scolaire, se retrouver dans un nouveau milieu qui pourrait bien lui faire revivre les semaines difficiles qu’elle a connues à son arrivée à l’école primaire des Saints-Innocents. 

Il ne pouvait imaginer Benjamin, son fils, être séparé de Abigaelle qui le comprend si bien et va dans le même sens que Jésabelle au niveau de l'éducation. Jésabelle qui, depuis la naissance de Nathanaël, change. Beaucoup même. Sans être complètement méconnaissable, il la sent plus à fleur de peau, moins présente dans leur couple. Il se rappelle que la sage-femme l'avait prévenu qu’à la suite d’une naissance, la mère peut entrer dans une forme de dépression qui, l’avait-elle rassuré, ne peut qu’être passagère. Jésabelle n’a pas connu une telle situation à la naissance de leur premier fils, mais cette fois, ça semble présent et surtout, près de deux mois après l’arrivée du deuxième, ne pas vouloir s’estomper. Il lui en a glissé quelques mots. Elle n’avait pas répondu. Ou elle pleurait. Des larmes de fatigue sans doute, mais des larmes qui ne lui ressemblent pas du tout. Aussi, elle manifeste comme un certain désintéressement envers Benjamin toujours aussi fusionnel, mais encaissant à l'occasion des paroles qui l’éloignaient de sa mère. Ils ne marchent plus dans le boisé. Elle ne lui demande plus de réciter le dernier poème qu'il vient d'apprendre. Un éloignement tiède, extérieur, que cherche à comprendre cet enfant, qui vit davantage de l’intérieur, là où personne ne possède la clef. Un fugace souvenir revient à sa mémoire. Benjamin questionnant sa mère sur la possibilité qu'il puisse retourner passer ses nuits dans la véranda durant les vacances d'été, retrouver sa lune. Jésabelle n'avait rien dit. 

Walden se leva, s’écrasa aux pieds de son maître. Ce chien sait parfaitement détecter les sentiments qui planent autour de lui. Il les renifle avec précision, manifestant son intuition par de petits soupirs n’ayant rien à voir avec son apparence de gros chien dont la stature peut apeurer quiconque.

Daniel le caressa, ce qui rassura la bête qui émit un léger son - rien à voir avec un aboiement - que Daniel interpréta comme une consolation, un message de fraternité. Jamais Walden n’avait été élevé comme un chien, non, il est un membre de la famille.

Une veilleuse installée au bas de l’escalier menant à l’étage, aux chambres à coucher, cligne de l’œil. Benjamin, pieds nus, vient de passer devant. Il se dirige vers la table où son père, songeur, le reçoit.

 

- Tu ne dors pas, papa ?
- Je viens tout juste de rentrer de la réunion à l’école.
- Abigaelle y était ? 
- Oui, plusieurs parents, ainsi que des personnes importantes de la commission scolaire, sont venus.
- Don ?
- J’y suis allé en camionnette avec lui.
- Est-ce que je peux te poser une question ?
— Vas-y, Benjamin, je t’écoute.
- Jésabelle, je pense qu’elle est malade.
- Qu’est-ce qui te fait penser ça ?
- Depuis l’arrivée de Nathanaël, elle n’est plus la même.
- Que veux-tu dire exactement ?

Benjamin prend un pas de recul semblant retourner vers sa chambre à coucher, puis revient face à son père, tire une chaise comme s’il s’attendait à une conversation assez longue, ou du moins, très sérieuse. 

Walden renifla, les yeux ouverts, la face en direction des deux… hommes.




mercredi 28 janvier 2026

Si Nathan avait su... (Partie 2) -34- Revu et corrigé

 


Madame Saint-Gelais, précipitamment, ferma la porte du local où s’achevait la réunion de parents. Elle prit la parole:

- Je vous demande de bien vouloir excuser cet incident bien involontaire de notre part. Comme vient de le dire le président de la commission scolaire, une réorganisation s’impose en raison des éléments fournis. Après avoir bien réfléchi et consulté les spécialistes, nous avons choisi d’ouvrir une classe mixte qui regroupera les huit élèves actuellement en classe maternelle et ceux qui y seront inscrits l’année prochaine. Ça sera tout nouveau pour nous, en fait, c’est la première fois que j'aurai à gérer du multiniveau. Ça doit sans doute rappeler des souvenirs à quelques-uns d’entre vous pour qui les parents ont fréquenté l’ancienne école, celle que nous appelions « l’école de rang » alors qu’une enseignante voyait à l’éducation de tous les enfants présents devant elle, sans tenir compte de leur âge et de leur cheminement scolaire.


Le silence était revenu dans le local, les esprits remis de cette intrusion pour le moins inattendue. C’est alors qu’un parent, Don le père de Chelle, leva la main, signifiant qu’il souhaitait poser une question. Madame Saint-Gelais l’ignora, continuant de palabrer autour du sujet, mais, à l’évidence, cette main levée que tous avaient bel et bien remarquée allait demeurer pointée vers le plafond. Monsieur le président de la commission scolaire, alors que la directrice s'était dirigée vers la porte, en avait profité pour se lever et maintenant, il s'approchait du parent qui se maintenait toujours dans la position signifiant qu'il avait une question en attente.


- Monsieur, je vous donne la parole.

- Merci monsieur Granger. Ma question est simple et je doute qu’on ne saura pas me répondre immédiatement.

- Si nous détenons la réponse, soyez assuré que nous vous la fournirons, rétorqua l’homme debout devant lui, un homme à l’allure décidée, ne craignant aucunement ce qui risquait, peut-être, pouvait mettre le feu aux poudres.

— Je trouve très approprié de réunir les enfants du préscolaire et ceux de première année. Cela semble une excellente réponse au problème que vous avez soulevé. Je ne peux imaginer ma fille obligée d’allonger son temps en bus scolaire. Il ne faut pas oublier qu’un enfant de cinq ans qui voyage matin et soir entre son école et sa maison pendant dix mois par année, eh bien, c’est aussi éreintant qu’une journée complète à l’école. Si, en plus, on devait ajouter un trajet supplémentaire, je crois que ça irait pour les premières semaines, mais pas plus. La fatigue pourrait se transformer en dégoût, ce que mon épouse et moi ne souhaitons surtout pas. Cette année a été difficile parce que c’était la première fois qu’elle se retrouvait dans un groupe d’enfants. Heureusement, et je tiens à remercier la commission scolaire pour cela, ma fille a eu la chance d’avoir une enseignante-éducatrice hors pair dans sa classe.


À ce moment précis de son discours, les parents dont l’enfant fréquentait la classe de Abigaelle se levèrent et, se tournant vers elle, commencèrent à l’applaudir.


- … oui, nous avons une profonde gratitude à lui exprimer. Ma fille ne parlait pas français en septembre dernier. Aujourd’hui, elle se débrouille mieux que mon épouse et moi. C’est mademoiselle Abigaelle qui en est responsable. Ma question est la suivante : qui se chargera du groupe mixte dont vous venez de nous annoncer la création ?


Interpréter l’attitude de madame Saint-Gelais serait une tâche impossible. Muette, stoïque et enfermée dans une posture roide, elle fixait le président de la commission scolaire qui prit aussitôt la question au vol et y répondit:

- Monsieur, je vous remercie de poser cette question. Sachez que, pour nous également, elle s’est imposée et a fait partie de la réflexion qui a mené à la décision dont je vous ai fait part. Cette fonction, nouvelle ici dans notre commission scolaire, est bien documentée autant au ministère que dans plusieurs écoles de la province de Québec où cette organisation a dû être adoptée. Vous pensez bien que je me suis informé auprès de confrères ayant vécu l’expérience et les réponses que j’ai reçues vont toutes dans le même sens. Certains enfants tirent profit de ces activités en ayant l’opportunité de renforcer ou d’approfondir certaines connaissances, tandis que d’autres découvrent précocement l’autonomie. Je dois admettre que, pour l’expérience préscolaire et première année, eh bien, nous serons des pionniers. Pour remplir cette responsabilité avec le maximum de chances de réussite, je m’assurerai que la personne qui occupera ce poste sera compétente et, surtout, consentante. Est-ce que je réponds à votre question, monsieur ?


Don acquiesça d'un hochement affirmatif de la tête. Un échange de sourire, puis monsieur le président de la commission scolaire invita tout le monde à s’approcher de la table sur laquelle on leur proposait quelques biscuits et du café.


La porte de la classe demeurait fermée et, sans le dire, on percevait dans l'atmosphère que tout le monde s’interrogeait sur la situation engendrée par l’irruption de madame Brodeur et la crise qui avait étonné les participants.


Madame Saint-Gelais se déplaça vers le corridor sans négliger de refermer derrière elle la porte du local de Abigaelle. Monsieur le maire et le concierge soutenaient la vieille dame dont l’esclandre semblait avoir épuisée.


- Madame Brodeur, qu’est-ce qui vous a pris de surgir dans l’école en hurlant comme une perdue ? demanda la directrice d'un air outré.

- Je voulais savoir pourquoi on ne m’a pas invitée, répondit celle qui, sans appui des deux hommes, allait certainement s’effondrer.

- C’est une réunion pour les parents des élèves de l’école, reprit la directrice, qui fusillait des yeux l'intruse.    Madame Brodeur, votre fils Antoine est mort depuis longtemps, il ne vient pas à l’école.

- Antoine…

- Oui, votre fils Antoine, il est mort dans l’incendie de votre maison, celle que vous habitiez tout près de l’étang.

- Antoine est mort dans un incendie…

- Il y a plus de quarante ans de cela, madame Brodeur


La vieille dame, défigurée par la brutalité des propos que venait de lui servir la directrice de l’école, regardait monsieur, le maire qui la soutenait à sa droite et monsieur Saint-Pierre, le concierge qui réussissait à la maintenir dans un certain équilibre. Le regard de plus en plus fuyant, elle avalait ses mots comme s’il s’agissait d’un mauvais remède. Reconnaître les gens qui l’entouraient actuellement semblait une tâche inaccessible à son entendement.


- Non, mon Antoine n’est pas mort. Je dois savoir dans quelle classe il sera si je veux bien le préparer, lui acheter les bons cahiers, des crayons on en a en masse à la maison, il n’aura qu’à prendre ceux-là. Il n’est pas mort, mon Antoine, puisque je viens pour connaître le nom de son enseignante. Sa classe. Vous le savez, vous, avec qui il sera, mon Antoine. C’est un bon garçon. Il n’est pas… mais c’est un bon garçon. L’école commence quand ? Je vous promets qu’il sera habillé comme il faut. Il est beau, mon Antoine dans des habits neufs. C’est qui sa maîtresse ?


Délicatement, comme on le fait en transportant un colis fragile, les deux hommes la dirigent vers la sortie.


- Je vais vous ramener à la maison, madame Brodeur, annonça le concierge.

- Vous allez arrêter au bureau de poste en passant devant.

- Oui, je vais vous arrêter au bureau de poste. Je vais vous attendre, puis vous ramènerai chez vous.


Monsieur le maire et la directrice revinrent sur les lieux de la réunion.




lundi 26 janvier 2026

Un peu de politique à saveur batracienne…

 

Ça remonte à longtemps, ce qui n’a pas empêché LE CRAPAUD de regarder les ébats politiques, d'écouter les débats idéologiques et observer les rabats civilisationnels que notre planète vit actuellement. 

En voici quelques-uns, en vrac et dans le désordre, liste à laquelle vous y ajouterez la vôtre:
 

Bientôt 4 ans que la guerre en Ukraine perdure…

Le renforcement de l’autoritarisme chez plusieurs gouvernements…

Plus d’un an que le «p»étatsunien tient le haut du pavé des actualités…

Un nouveau pape…

Une crise climatique qui s’accentue alors que de +en+ on s’en balance…

La tripolarité USA/RUSSIE/CHINE…

L’ONU de +en+ reléguée sur une voie secondaire…

Le $ américain chute, les Brics ont le vent dans les voiles…

Tout s’achète et se paie en Bitcoin…

L’or se transige à des prix vertigineux…

La démocratie, un concept élastique…

Le droit international se cherche une cour…

Les médias, de 4e pouvoir devenus des agences de change…

La langue espagnole surpasse l’anglais aux USA…

Les immigrants sont des bandits de grands chemins…

La loi du plus fort de +en+ forte…

Choisir entre se nourrir ou se loger, mais un impossible combo…

La politique, une affaire de marketing…

La théorie du complot, la nouvelle bible…

La doctrine Monroe devenue la doctrine Donroe…

Droite et gauche, maintenant extrême gauche extrême droite…

La littérature s’appelle «l’égorature»…

La poésie fout le camp…

On ira sur Mars si on réussit à traverser l’espace rempli de satellites…

L’IA implantée à la naissance dans le cerveau des enfants…

Israël ne peut s’empêcher de gazer Gaza…

Salaire horaire d’un milliardaire = salaire annuel d’un travailleur…

Il neige à Calcuta…

Les pôles se dépolarisent…

Aucun numéro de série disponible aux espèces en voie d'extinction…


                        Et j’allais oublier :


François Legault tire sa révérence…

Paul Saint-Pierre-Plamondon, enfin son nom est connu…

Bernard Drain-vide, prochain premier-ministre…

Le journal LE DEVOIR, encore sous format papier…

Les Canadiens de Montréal engagent des joueurs parlant français…

Les Alouettes de Montréal sous l’empire Péladeau…

Le Centre Bell serait hanté par des fantômes autochtones…

Les taux hypothécaires sont devenus des étaux…

Le travail n’a plus la cote, selon Emploi Canada…

On se sait plus comment dire «Bonjour» dans les rues de Montréal…

Le REM peine à tenir la route : trop de bouchons peut-être…

Les élus municipaux traqués par des trolls…

Les sans-abris poursuivis par les policiers…

Le droit de parole se nomme maintenant «ta yeule»…

La famille éclatée se raboute tant bien que mal…

Les personnes handicapées le sont plus que jamais…

La loto est diseuse de bonne aventure…

Plus il y a de séries télévisées, moins il y a d’assemblées populaires…
 

Et j’allais oublier le fondamental, le déclencheur, le faire-valoir, celui qui sans lui tout devient futilité, à l’image des aphorismes précédents.


Il est de Ghandi.


 

SOYEZ VOUS-MÊME LE CHANGEMENT 

QUE VOUS VOUDRIEZ VOIR DANS LE MONDE.

 



dimanche 25 janvier 2026

Si Nathan avait su... (Partie 2) -33- revu et corrigé

                                       

Lundi 7 juin 1976. 
7 heures du soir.

La réunion de parents des enfants qui achèvent leur année préscolaire ainsi que ceux inscrits pour l’an prochain allait débuter. Plusieurs se connaissent, ils sont assis les uns près des autres. Un peu à part, Daniel Cloutier et Don.
 
Monsieur le maire discute avec le président de la commission scolaire; ça semble être en lien avec la situation politique actuelle. Le Parti libéral du Québec qui forme le gouvernement depuis 1973 est confronté avec des problèmes éthiques alors que la tension causée par la Loi 22 sur la question linguistique ne cesse de faire la manchette des journaux de la province.  
 
Abigaelle se tient à la porte d’entrée de l’école afin de diriger les parents vers son local que Monsieur Saint-Pierre a aménagé pour y recevoir tous ceux et celles qui ont été convoqués. Lorsque la camionnette bleue s'approche dans la cour, s’arrête, que Benoît Saint-Gelais en descend et sert d'appui à sa soeur, la directrice de l'école, l’installe sur son fauteuil roulant pour la déplacer vers la rampe menant aux portes que l’éducatrice a laissé ouvertes afin de permettre à l’air du soir de s’engouffrer dans l’école, Abigaelle quitte son poste, entre dans un local rempli de fumée de cigarette : « Je n'échappe vraiment pas à toutes sortes d'odeurs nauséabondes.»  Elle s’installe au fond de la classe. 
 
Monsieur Granger, le président de la commission scolaire, interrompt sa conversation avec Monsieur le maire pour prendre place près de la directrice qui vient d’entrer. Tous remarquent son air patibulaire. Elle ne salue personne sauf Monsieur le maire.
 
- Permettez-moi de vous remercier, chers parents, de vous être déplacés afin de recevoir l'information au sujet de la situation de nos élèves qui grimperont en première année l’an prochain ainsi que pour ceux qui en seront à leurs premiers pas dans notre système scolaire.
 
En bon diplomate, l’orateur s’avance dans les explications qu’il veut le plus claire possible et, surtout, cherche à éviter de trébucher sur le sujet sensible que représente l’autrice de l’idée qu’il énoncera en termes plus administratifs qu’autre chose. Il se permet, comme à son habitude, de mettre en avant-plan l’importance des relations qu’il entretient au ministère et sa connaissance rigoureuse des intentions ainsi que des retombées inévitables que le rapport Parent sur l’état de l’éducation au Québec projette pour l’avenir.
 
- L’étape que nous venons de vivre avec la création du ministère de l’Éducation, qu’on soit d’accord ou non avec les principes qui le sous-tendent, cette étape exigera de nous, administrateurs scolaires, directions d’écoles et enseignants, d'envisager l’enseignement et son organisation, d'une façon nouvelle. Mes contacts à Québec m’informent que d’ici un an ou deux, le gouvernement devrait adopter une loi visant à protéger la jeunesse. Sans aucun doute, nous, commissions scolaires, aurons à travailler en étroite collaboration avec de nouveaux intervenants et partenaires qui, comme nous, auront pour objectif ultime la protection de notre jeunesse. Nous n’en sommes pas encore là, mais nous devons tout de même garder cela en tête alors que nous avons, maintenant, à prendre des décisions qui auront des impacts sur l'avenir de nos jeunes.
 
Les parents ne semblent pas trop se questionner sur le sujet, davantage soucieux d'en apprendre un peu plus sur ce qui arrivera à leur propre enfant lors de l’ouverture de l’année scolaire 1976-1977. Toutefois, autant Abigaelle que Madame Saint-Gelais, leur attention se porte à décoder ce que le président de la commission scolaire est en train d’exposer.
 
- Comme vous le savez, notre village connaît depuis quelques mois une recrudescence au niveau démographique, mais elle ne se manifestera que l'an prochain, ce qui nous oblige à une réorganisation scolaire importante. En fait, nous impose de régler une problématique à la fois nouvelle mais heureusement temporaire. Nous n’avons pas le nombre requis d’élèves pour être en mesure de conserver une classe de première année en septembre prochain. Deux hypothèses se sont offertes à nous. Envisager une autre école où il sera possible d’y déplacer nos élèves de première année, nous obligeant ainsi à devoir les voyager par le transport scolaire. L'autre hypothèse comprend deux axes tournant autour de la même idée, soit la création d’un groupe mixte. Une classe accueillant les enfants de première et deuxième année ou une autre composée de nos élèves de première année réunis à  ceux de la prochaine clientèle du préscolaire. Dans les deux cas la classe ne dépassera pas 20 élèves.
 
Lorsque Monsieur Granger prononce le mot «préscolaire», Madame Saint-Gelais frissonne sur son fauteuil roulant, les mains crispées aux deux accoudoirs en aluminium. Mais il semble que peu de parents s’en soient aperçus. Abigaelle, oui. Elle ne réagit pas, concentrant son attention sur les paroles du président de la commission scolaire qui venait de réussir un coup de maître. 

Allait-il maintenant demander l’opinion des parents ? Passera-t-il la parole à la directrice de l’école ? Abigaelle jaugeait la stratégie de celui qui l’avait invitée à son chalet afin de l'informer sur ce qui adviendra. Toutefois, un groupe mixte première et deuxième année, nouvel élément dans la proposition, n'allait pas, pour sûr, plaire aux parents, facilitant ainsi l’adoption de la fusion préscolaire première année, d'autant plus que l'idée de voyager les enfants vers un autre village, dont le fils de Monsieur le maire, n'attirerait que très peu d'adhérents.
 
- Je pourrais demander votre avis, mais sachez qu’à cette période cruciale de l’organisation scolaire, la démarche ne modifierait en rien la décision que la commission scolaire a déjà prise.  Je demande à Madame Saint-Gelais de nous la dévoiler.
 
Avant que la directrice prenne la parole, les parents, entre eux, semblaient s’interroger à mi-mots. Dans ce genre de rencontre, l’intérêt général prime rarement, c’est davantage ce qui arrivera à son propre enfant qui anime les intentions. On se retournait les uns vers les autres, faisant fi de l'impolitesse que cela manifestait envers Madame Saint-Gelais. Elle toussota dans le but de reprendre le contrôle de l’assemblée, sans résultat. 

C’est alors que Monsieur Saint-Pierre se présenta à la porte de la classe réclamant sur le champ la présence de Monsieur le maire qui laissa la discussion pour rejoindre le concierge.
 
- Qui a-t-il ?
 
Le concierge ne répondit pas, tournant la tête en direction de l’entrée de l’école où se tenait, droite et rigide, Madame Brodeur.
 
- Pourquoi je n’ai pas été invitée à la réunion, hurla la vieille dame, à tel point qu'un inconfortable silence enveloppa tout d’un coup ce qui, un instant auparavant, émettait son, bruit ou parole.
 
Monsieur le maire, complètement ahuri, se dirigea vers elle qui ne semblait pas du tout intéressée à bouger.
 
- Pourquoi je n’ai pas été invitée à la réunion, répéta-t-elle, furieuse.







SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 17 -

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