Lundi 7 juin 1976.
7 heures du soir.
La réunion de parents des enfants qui achèvent leur année préscolaire ainsi que ceux inscrits pour l’an prochain allait débuter. Plusieurs se connaissent, ils sont assis les uns près des autres. Un peu à part, Daniel Cloutier et Don.
Monsieur le maire discute avec le président de la commission scolaire; ça semble être en lien avec la situation politique actuelle. Le Parti libéral du Québec qui forme le gouvernement depuis 1973 est confronté avec des problèmes éthiques alors que la tension causée par la Loi 22 sur la question linguistique ne cesse de faire la manchette des journaux de la province.
Abigaelle se tient à la porte d’entrée de l’école afin de diriger les parents vers son local que Monsieur Saint-Pierre a aménagé pour y recevoir tous ceux et celles qui ont été convoqués. Lorsque la camionnette bleue s'approche dans la cour, s’arrête, que Benoît Saint-Gelais en descend et sert d'appui à sa soeur, la directrice de l'école, l’installe sur son fauteuil roulant pour la déplacer vers la rampe menant aux portes que l’éducatrice a laissé ouvertes afin de permettre à l’air du soir de s’engouffrer dans l’école, Abigaelle quitte son poste, entre dans un local rempli de fumée de cigarette : « Je n'échappe vraiment pas à toutes sortes d'odeurs nauséabondes.» Elle s’installe au fond de la classe.
Monsieur Granger, le président de la commission scolaire, interrompt sa conversation avec Monsieur le maire pour prendre place près de la directrice qui vient d’entrer. Tous remarquent son air patibulaire. Elle ne salue personne sauf Monsieur le maire.
- Permettez-moi de vous remercier, chers parents, de vous être déplacés afin de recevoir l'information au sujet de la situation de nos élèves qui grimperont en première année l’an prochain ainsi que pour ceux qui en seront à leurs premiers pas dans notre système scolaire.
En bon diplomate, l’orateur s’avance dans les explications qu’il veut le plus claire possible et, surtout, cherche à éviter de trébucher sur le sujet sensible que représente l’autrice de l’idée qu’il énoncera en termes plus administratifs qu’autre chose. Il se permet, comme à son habitude, de mettre en avant-plan l’importance des relations qu’il entretient au ministère et sa connaissance rigoureuse des intentions ainsi que des retombées inévitables que le rapport Parent sur l’état de l’éducation au Québec projette pour l’avenir.
- L’étape que nous venons de vivre avec la création du ministère de l’Éducation, qu’on soit d’accord ou non avec les principes qui le sous-tendent, cette étape exigera de nous, administrateurs scolaires, directions d’écoles et enseignants, d'envisager l’enseignement et son organisation, d'une façon nouvelle. Mes contacts à Québec m’informent que d’ici un an ou deux, le gouvernement devrait adopter une loi visant à protéger la jeunesse. Sans aucun doute, nous, commissions scolaires, aurons à travailler en étroite collaboration avec de nouveaux intervenants et partenaires qui, comme nous, auront pour objectif ultime la protection de notre jeunesse. Nous n’en sommes pas encore là, mais nous devons tout de même garder cela en tête alors que nous avons, maintenant, à prendre des décisions qui auront des impacts sur l'avenir de nos jeunes.
Les parents ne semblent pas trop se questionner sur le sujet, davantage soucieux d'en apprendre un peu plus sur ce qui arrivera à leur propre enfant lors de l’ouverture de l’année scolaire 1976-1977. Toutefois, autant Abigaelle que Madame Saint-Gelais, leur attention se porte à décoder ce que le président de la commission scolaire est en train d’exposer.
- Comme vous le savez, notre village connaît depuis quelques mois une recrudescence au niveau démographique, mais elle ne se manifestera que l'an prochain, ce qui nous oblige à une réorganisation scolaire importante. En fait, nous impose de régler une problématique à la fois nouvelle mais heureusement temporaire. Nous n’avons pas le nombre requis d’élèves pour être en mesure de conserver une classe de première année en septembre prochain. Deux hypothèses se sont offertes à nous. Envisager une autre école où il sera possible d’y déplacer nos élèves de première année, nous obligeant ainsi à devoir les voyager par le transport scolaire. L'autre hypothèse comprend deux axes tournant autour de la même idée, soit la création d’un groupe mixte. Une classe accueillant les enfants de première et deuxième année ou une autre composée de nos élèves de première année réunis à ceux de la prochaine clientèle du préscolaire. Dans les deux cas la classe ne dépassera pas 20 élèves.
Lorsque Monsieur Granger prononce le mot «préscolaire», Madame Saint-Gelais frissonne sur son fauteuil roulant, les mains crispées aux deux accoudoirs en aluminium. Mais il semble que peu de parents s’en soient aperçus. Abigaelle, oui. Elle ne réagit pas, concentrant son attention sur les paroles du président de la commission scolaire qui venait de réussir un coup de maître.
Monsieur le maire discute avec le président de la commission scolaire; ça semble être en lien avec la situation politique actuelle. Le Parti libéral du Québec qui forme le gouvernement depuis 1973 est confronté avec des problèmes éthiques alors que la tension causée par la Loi 22 sur la question linguistique ne cesse de faire la manchette des journaux de la province.
Abigaelle se tient à la porte d’entrée de l’école afin de diriger les parents vers son local que Monsieur Saint-Pierre a aménagé pour y recevoir tous ceux et celles qui ont été convoqués. Lorsque la camionnette bleue s'approche dans la cour, s’arrête, que Benoît Saint-Gelais en descend et sert d'appui à sa soeur, la directrice de l'école, l’installe sur son fauteuil roulant pour la déplacer vers la rampe menant aux portes que l’éducatrice a laissé ouvertes afin de permettre à l’air du soir de s’engouffrer dans l’école, Abigaelle quitte son poste, entre dans un local rempli de fumée de cigarette : « Je n'échappe vraiment pas à toutes sortes d'odeurs nauséabondes.» Elle s’installe au fond de la classe.
Monsieur Granger, le président de la commission scolaire, interrompt sa conversation avec Monsieur le maire pour prendre place près de la directrice qui vient d’entrer. Tous remarquent son air patibulaire. Elle ne salue personne sauf Monsieur le maire.
- Permettez-moi de vous remercier, chers parents, de vous être déplacés afin de recevoir l'information au sujet de la situation de nos élèves qui grimperont en première année l’an prochain ainsi que pour ceux qui en seront à leurs premiers pas dans notre système scolaire.
En bon diplomate, l’orateur s’avance dans les explications qu’il veut le plus claire possible et, surtout, cherche à éviter de trébucher sur le sujet sensible que représente l’autrice de l’idée qu’il énoncera en termes plus administratifs qu’autre chose. Il se permet, comme à son habitude, de mettre en avant-plan l’importance des relations qu’il entretient au ministère et sa connaissance rigoureuse des intentions ainsi que des retombées inévitables que le rapport Parent sur l’état de l’éducation au Québec projette pour l’avenir.
- L’étape que nous venons de vivre avec la création du ministère de l’Éducation, qu’on soit d’accord ou non avec les principes qui le sous-tendent, cette étape exigera de nous, administrateurs scolaires, directions d’écoles et enseignants, d'envisager l’enseignement et son organisation, d'une façon nouvelle. Mes contacts à Québec m’informent que d’ici un an ou deux, le gouvernement devrait adopter une loi visant à protéger la jeunesse. Sans aucun doute, nous, commissions scolaires, aurons à travailler en étroite collaboration avec de nouveaux intervenants et partenaires qui, comme nous, auront pour objectif ultime la protection de notre jeunesse. Nous n’en sommes pas encore là, mais nous devons tout de même garder cela en tête alors que nous avons, maintenant, à prendre des décisions qui auront des impacts sur l'avenir de nos jeunes.
Les parents ne semblent pas trop se questionner sur le sujet, davantage soucieux d'en apprendre un peu plus sur ce qui arrivera à leur propre enfant lors de l’ouverture de l’année scolaire 1976-1977. Toutefois, autant Abigaelle que Madame Saint-Gelais, leur attention se porte à décoder ce que le président de la commission scolaire est en train d’exposer.
- Comme vous le savez, notre village connaît depuis quelques mois une recrudescence au niveau démographique, mais elle ne se manifestera que l'an prochain, ce qui nous oblige à une réorganisation scolaire importante. En fait, nous impose de régler une problématique à la fois nouvelle mais heureusement temporaire. Nous n’avons pas le nombre requis d’élèves pour être en mesure de conserver une classe de première année en septembre prochain. Deux hypothèses se sont offertes à nous. Envisager une autre école où il sera possible d’y déplacer nos élèves de première année, nous obligeant ainsi à devoir les voyager par le transport scolaire. L'autre hypothèse comprend deux axes tournant autour de la même idée, soit la création d’un groupe mixte. Une classe accueillant les enfants de première et deuxième année ou une autre composée de nos élèves de première année réunis à ceux de la prochaine clientèle du préscolaire. Dans les deux cas la classe ne dépassera pas 20 élèves.
Lorsque Monsieur Granger prononce le mot «préscolaire», Madame Saint-Gelais frissonne sur son fauteuil roulant, les mains crispées aux deux accoudoirs en aluminium. Mais il semble que peu de parents s’en soient aperçus. Abigaelle, oui. Elle ne réagit pas, concentrant son attention sur les paroles du président de la commission scolaire qui venait de réussir un coup de maître.
Allait-il maintenant demander l’opinion des parents ? Passera-t-il la parole à la directrice de l’école ? Abigaelle jaugeait la stratégie de celui qui l’avait invitée à son chalet afin de l'informer sur ce qui adviendra. Toutefois, un groupe mixte première et deuxième année, nouvel élément dans la proposition, n'allait pas, pour sûr, plaire aux parents, facilitant ainsi l’adoption de la fusion préscolaire première année, d'autant plus que l'idée de voyager les enfants vers un autre village, dont le fils de Monsieur le maire, n'attirerait que très peu d'adhérents.
- Je pourrais demander votre avis, mais sachez qu’à cette période cruciale de l’organisation scolaire, la démarche ne modifierait en rien la décision que la commission scolaire a déjà prise. Je demande à Madame Saint-Gelais de nous la dévoiler.
Avant que la directrice prenne la parole, les parents, entre eux, semblaient s’interroger à mi-mots. Dans ce genre de rencontre, l’intérêt général prime rarement, c’est davantage ce qui arrivera à son propre enfant qui anime les intentions. On se retournait les uns vers les autres, faisant fi de l'impolitesse que cela manifestait envers Madame Saint-Gelais. Elle toussota dans le but de reprendre le contrôle de l’assemblée, sans résultat.
C’est alors que Monsieur Saint-Pierre se présenta à la porte de la classe réclamant sur le champ la présence de Monsieur le maire qui laissa la discussion pour rejoindre le concierge.
- Qui a-t-il ?
Le concierge ne répondit pas, tournant la tête en direction de l’entrée de l’école où se tenait, droite et rigide, Madame Brodeur.
- Pourquoi je n’ai pas été invitée à la réunion, hurla la vieille dame, à tel point qu'un inconfortable silence enveloppa tout d’un coup ce qui, un instant auparavant, émettait son, bruit ou parole.
Monsieur le maire, complètement ahuri, se dirigea vers elle qui ne semblait pas du tout intéressée à bouger.
- Pourquoi je n’ai pas été invitée à la réunion, répéta-t-elle, furieuse.
- Qui a-t-il ?
Le concierge ne répondit pas, tournant la tête en direction de l’entrée de l’école où se tenait, droite et rigide, Madame Brodeur.
- Pourquoi je n’ai pas été invitée à la réunion, hurla la vieille dame, à tel point qu'un inconfortable silence enveloppa tout d’un coup ce qui, un instant auparavant, émettait son, bruit ou parole.
Monsieur le maire, complètement ahuri, se dirigea vers elle qui ne semblait pas du tout intéressée à bouger.
- Pourquoi je n’ai pas été invitée à la réunion, répéta-t-elle, furieuse.
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