jeudi 5 février 2026

Si Nathan avait su... (Partie 2) -36- revu et corrigé

 

Les hommes ne se mesurent ni en taille, ni en poids, ni en âge, les hommes se mesurent par leur façon de lire le réel sans chercher à l'abîmer, de s’y insérer sans l'envahir, ne bousculant personne, d'être capable de tendre le regard à la main tendue, d'user de son oreille absolue pour dénicher la note qui rend la partition sublime, de reconnaître le canard qui heurte l’harmonie.

Dans la cuisine où une lumière feutrée imprègne l’ambiance de cette teinte sans nom, celle qui se respire plus qu’elle ne se voit, dans cette cuisine, un homme grand assis face à un petit homme se regardent. Ils s’aiment, ça se voit.

 

- Dis-moi ce qui t’incite à croire que Jésabelle soit malade ?
— Moi, lorsque je suis malade ou que je ne me sens pas bien, c’est à cause de la fièvre ou bien parce que je tousse sans arrêt, mais ce n’est pas le cas de Jésabelle. On dirait que… on dirait qu’elle ne vit plus avec nous.
- Tu trouves qu’elle consacre trop de son temps à Nathanaël ?
- Non, ce n’est pas ça. Ses yeux quand elle me regarde, je ne suis pas certain qu’elle me regarde.
- Je vois ce que tu veux dire, elle est comme absente.
- Oui, tu as trouvé le bon mot. Elle est absente même si elle est là.

Daniel ne pouvait qu’approuver les paroles de son fils, ressentant lui-même la même chose. Un peu comme si une bulle de brouillard l’enveloppait sans qu’elle en soit consciente. Hors du temps, pourrait-on dire. Figée, épinglée hors du temps.

Le père suit le mouvement des yeux de Benjamin, ses doigts qui s’entrecroisent. Ce fils, malgré ses six ans, sait parfaitement reconnaître les auras autour de lui. Il peut les percevoir à travers les poèmes qu’il dévore ou encore chez les gens, même ceux qu’il ne connaît pas.

- Je sais, maman m’a souvent dit de ne pas me culpabiliser pour des choses dont je ne suis pas responsable, celles qu’on m’attribue ou encore celles que je m’attribue moi-même, mais parfois je me demande si c’est moi l’auteur de ce qui la rend si distante. Des fois, j’en parle à mon frère lorsque je suis seul avec lui. Je ne sais pas s’il me comprend, mais j’aimerais bien qu’il me réponde.  
- Tu en as parlé à Jésabelle ?
— Oui, elle a répété sa réponse plusieurs fois, mais elle dit toujours « ça va passer », et, malgré cela, ça ne passe toujours pas.
- L’été s’en vient, je serai très occupé aux champs, alors c’est toi qui seras le plus souvent auprès d’elle et ton frère. Vous travaillerez au jardin et peut-être le goût d’aller marcher dans le boisé lui reviendra, que vous pourrez tous les trois vous y remettre.
- J’aimerais tellement qu’elle accepte mon idée de vivre quelques nuits  dans la véranda comme je le faisais avant d’entrer à l’école.
- N’insiste pas pour le moment, je pense qu’elle a besoin de se retrouver elle-même. Tu sais, quand les enfants sont nés, il reste des traces à l’intérieur de leur maman. Ces traces y demeurent pour toujours. C’est souvent à cause de cela que les mamans s’inquiètent toute leur vie pour leurs enfants. Ton frère et toi, vous y êtes encore. On ne sait pas ce qui se passe à l’intérieur de Jésabelle ; peut-être qu’elle fait le ménage en ce moment, rangeant ces vestiges pour y revenir quand elle en ressentira le besoin.
- Tu dis que même dans le monde où l’on vit, il y a encore un peu de nous dans le ventre de Jésabelle.
- Oui, c’est ce que je dis.
- Penses-tu qu’elle le sait ?
- Peut-être que, pour le moment, elle est trop occupée pour essayer de comprendre ce qui se passe autour d’elle. Mais une chose est certaine : elle nous aime, nous, ses trois gars.
- Merci, papa, je retourne me coucher.
- Bonne nuit, Benjamin.
- Toi aussi, tu dois aller te coucher.
 

Le jeune garçon se lova dans les bras tendus de son père avant d’obliger la veilleuse au bas des marches de l'escalier menant à l'étage à lui faire un autre clin d’œil lorsqu'il passe devant.


                                                *****

 Don demeura installé dans sa camionnette le temps d’achever une autre cigarette, celle qui suivait la dernière qu’il avait jetée par la fenêtre du véhicule. 

La lune joue à cache-cache avec les érables qui ont refait le plein de feuilles qu’un léger vent agite.

Aanzhanie sortit sur le balcon à l’arrière de la maison, scrutant les alentours avant d’envoyer la main à son mari, l’invitant à rentrer.

 
- Il fait si beau. Je profite un peu de l’air. C’est la réponse que Don a donnée. Il se dirige maintenant vers elle. Vers elle qui sourit de bonheur. Depuis la naissance de Gabrielle elle se fait plus démonstrative. Depuis près de deux mois, ses traits, jadis tendus et inquiets, sont devenus d’une belle sérénité qui rassure Don. Allait-il la troubler en lui parlant de ce que Abigaelle lui avait annoncé ? Devait-il le faire là, maintenant ?
- Viens, il se fait tard et je suis fatiguée.
- À cause des enfants ?
- Non, Chelle m’aide tellement. À deux, c’est fou tout ce qu’on peut faire.
- Gabrielle ?
- Je crois qu’elle est en amour par-dessus la tête avec sa sœur. Elle lui sourit lorsqu’elle la voit. On dirait qu’elle a besoin de voir pour sourire. Elle est bien jeune encore.
- C’est vrai, elle est encore bien jeune et je suis certain qu’avec nous trois, elle se sentira bien.
- Je pense cela aussi. Tu devrais rentrer maintenant, autrement tu vas te plaindre de manque de sommeil demain matin. Pendant que tu seras parti, moi, je pourrai m’allonger pour une sieste avec Gabrielle. Les vacances scolaires approchent et le jardin commence à me prendre beaucoup plus de temps.
- J’arrive.
- Oh! J’oublie. Ton patron au ministère a téléphoné ce soir, un peu après que tu sois parti pour la réunion. J’ai hâte que tu m’en parles de cette réunion.
- Oui, oui. Je vais le rappeler demain avant-midi, il est à son bureau autour de 9 heures. Demain aussi, pour la réunion, ne t’en fais pas. Tout ira bien.

Les deux autochtones entrent sans faire de bruit.





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