mercredi 11 avril 2007

Le cent soixante-deuxième saut de crapaud (*7)


Chapitre 6
La voie du samouraï



- Tu me le trouves, ça urge. Tu m'as bien compris. Ça urge.

Steve n'en revenait pas à l'autre bout du téléphone. Comment Éric avait-il bien pu décider par lui-même de faire rater un coup si facile et si important.

- Je m'en occupe, monsieur Georges.
- Tu ne t'en occupes pas, tu me le trouves. Vingt-quatre heures, pas une seconde de plus. C'est clair?
- Je l'aurai dans moins que cela. Je sais où il se cache.
- Vingt-quatre heures, sinon demain, mardi, l'affaire sera dans les mains du Dodge.

Steve laissa le téléphone; il tournait sa mèche de cheveux à une vitesse incroyable. Il ne pouvait se permettre d'avoir monsieur Georges contre lui et le Dodge dans les pattes pendant que ce Éric filait, Dieu sait où, avec une enveloppe d'une telle gravité.

- J'aurais dû m'en méfier. Pourtant, il a toujours été correct. Si jamais j'y mets la main au collet...


La camionnette blanche était garée sous le pont Jacques-Cartier à quelque cinq cents mètres du centre d'accueil. Patrice, à côté d'Éric qui fumait à s'en défoncer les poumons, ne le quittait pas des yeux.

- Les nerfs, le Jap... Patrice... tu sais bien que je ne me sauverai pas. Je t'ai déjà vu courir. En plus, tu ne fumes pas. Je suis fait au bout de cinq enjambées.
- Ce n'est pas à cela que je pense.
- T'as toujours l'air dans la lune.

Patrice sentait venir du fleuve une odeur saline qu'il aimait profondément. Les odeurs, parfois les couleurs, le ramenaient à ses pensées. Les unes et les autres se terraient loin au plus profond de lui comme si les neiges du Fuji-Yama, subitement fondues, avaient laissé couler des effluves particulières

- Écoute Éric. Je te connais assez pour savoir que tu peux me rouler le plus facilement du monde, mais ton histoire ressemble beaucoup trop à un film pour que je puisse y croire.
- As-tu fini tes concours? demanda le jeune comme pour passer à autre chose.

Éric a toujours eu la parole facile et le verbe coloré. Il venait, d'un trait, de raconter les dernières heures qu'il avait vécues et cherchait à en savoir plus long sur celui qui paraissait hésiter à retourner vers le centre.

- Examens.
- Tes affaires d'université en tout cas.

Patrice le dévisageait, tentant de trouver quelque part une note de vérité dans l'incroyable aventure déballée par le fugueur qui s'allumait une troisième cigarette.

- Pourquoi? Dans le fond, je le sais, laissa échapper Patrice.
- Qu'est-ce que tu dis?
- Rien, je pensais à ta mère, reprit Patrice.
- Pas question que je remette les pieds là. Quand on me fait une saloperie une fois, c'est pour la vie.

Patrice sentait chez Éric une telle agressivité face à sa mère qu'il en ressentit un chatouillement nerveux au fond de l'âme.

- Je veux pas tout te raconter. D'ailleurs, je suis certain que tu t'en doutes pas mal. On est tous comme ça au centre. Les pères et les mères, ça vaut pas grand-chose.
- Au moins, ils existent.
- T'appelle ça exister, toi, dit Éric sur un ton méchant.
- Oui, j'appelle cela exister.
- Ça paraît que tu ne connais rien là-dedans à part ce que tu as lu dans tes gros livres ou ton vieux cahier en cuirette.

Éric piquait comme une vipère et il venait d'atteindre Patrice à l'endroit précis. Mais ce dernier savait retenir ses émotions, parfois un peu trop bien.

- Tu cherches à gagner du temps.
- C'est toi Patrice qui en gagne. Si tu avais vraiment voulu me ramener au centre, tu ne te serais jamais arrêté ici. En tout cas pas le temps d'une quatrième cigarette.
- On y va, coupa sèchement Patrice.
- C'est pas ce que je voulais dire.

Éric fit un geste vers la rue et Patrice ne bougea pas. Il savait depuis quelques instants qu'il s'était embarqué dans le manège d'Éric mais, aussi, que ce jeune dévoyé pouvait l'aider, sans être capable, pour le moment, de mettre le doigt sur le comment et le pourquoi.

- On monte. dit Patrice. Ceinture...
- Et mains sur les genoux. O.K. colonel.
- Le métier du samouraï, c'est la mort, murmura Patrice. La mort est sa motivation suprême; celui qui craindrait la mort cesserait à l'instant même d'être un samouraï.
- Veux-tu bien me dire ce que ça veut dire ce que tu viens de dire, reprit Éric tout mêlé par les paroles de Patrice.
- Tu verras bien.

Un vieux Japonais, Jôchô Yamamoto, a écrit il y a très longtemps que "la voie du samouraï, c'est la mort". Patrice avait toujours été frappé par cette parole et souvent il s'était demandé si elle pouvait être vérédique.
Aujourd'hui, elle prenait tout son sens. Éric représentait la mort et Patrice voulait passer au travers. Suivre ce jeune délinquant, involontairement aux prises avec une grosse opération aux rouages formidables, devenait un défi, en même temps que la façon de se lancer dans la course vers sa mère. Tout cela lui paraissait encore vague, mais une lueur se pointait indiquant le chemin à suivre.
Il venait de décider qu'Éric continuerait sa fugue mais qu'elle prendrait la route tracée par Patrice.

- Hé! le Jap...
- Pardon?
- Patrice, tu te trompes de chemin. Le centre...
- Ce sera ailleurs pour quelque temps.
- Pas la police toujours!
- Il faut que nous soyons limpides comme l'eau l'un pour l'autre. À la moindre petite gaffe, tu retournes là où tu devrais être en ce moment.
- C'est quoi ton affaire de mort?

Patrice tourna sur Sainte-Catherine, fila aussi loin qu'il le pouvait, prit d'Orléans pour se retrouver sur Hochelaga, à l'endroit même où il avait récupéré Éric.

- Ramène-moi pas là, Steve va me tuer.
- Et c'est qui Steve?
- Personne.

Patrice donna un coup de volant qui fit bondir la camionnette sur le trottoir, se pencha vers Éric, le saisit de nouveau à la gorge mais cette fois avec une rage non dissimulée, ses yeux bleus et bridés lançant de foudroyants éclairs.

- Écoute le jeune. À partir de tout de suite, tu n'as plus le choix. On s'embarque dans le même bateau. Alors tu ouvres bien grandes les écluses; tu laisses passer tout ce qui t'est demandé sans réfléchir une seconde.
- O.K., O.K.
- Je ne veux pas de O.K., je veux que ton radio-cerveau se fasse aller à "retour en arrière" sans jamais se demander quoi que ce soit. Tu viens de prendre un sérum de vérité, c'est clair?

Éric étouffait, la gorge écrasée par le poing puissant de Patrice. Il n'avait jamais vu des yeux réfléchissant autant d'assurance et de détermination.

- Celui qui m'a trouvé le "squat" et qui me fournit, cracha le fugueur d'une voix étranglée.
- On le trouve où ton Steve?
- Sûrement qu'il me cherche au moment même où on se parle et certainement pas dans une camionnette blanche, la ceinture attachée, les deux mains sur les genoux, avec un éducateur qui me dit des grandes affaires que je ne comprends pas à moitié.

Patrice laissa son emprise. Éric prit une bonne respiration comme pour tout replacer.

- Je t'aide pour le moment mais je crois que tu pourras m'aider, toi aussi.

La peur n'était pas une nouvelle chose pour Éric. Toute sa vie, elle avait été à ses côtés: à la maison, lorsque son père, alcoolique notoire, le frappait et l'obligeait à se sauver; quand sa mère le menaçait de le jeter à la porte; les différentes gangs dont il avait fait partie et qui se servaient de lui pour les coups les plus risqués. La peur, Éric en avait fait une complice mais les yeux de Patrice, sa détermination venaient de le clouer sur place.

- On joue ensemble mon petit ou tu vas donner ton nom à monsieur David.
- O.K.
- On joue ensemble avec des règles précises auxquelles tu devras te plier.
- O.K.

Éric lui déballa tout ce qu'il savait de Steve, ce personnage qui ne vivait que pour les coups qui rapportent avec le minimum de risques pour lui. Celui qui avait toujours réussi à se sauver des impasses, laissant aux autres le soin de se faire prendre à sa place. Mais celui qui, à chacune de ses fugues, lui permettait de vivre l'illusion de la liberté, l'espace de quelques jours. Son protecteur comme il l'appelait.

- J'ai pas le goût de tout te raconter ce qu'il m'a fait faire. Et je te répète: le gars de la limousine, c'était la première fois que je le voyais. Une grosse légume! Aucune idée de ce que c'était l'espèce de stylo que je lui ai remis. Et l'enveloppe, tu l'as. C'est complet.

Patrice vérifia derrière lui. L'enveloppe y était toujours. Il rejoignit la rue Hochelaga au moment où le soir pointait du nez. Les rayons du soleil se faisaient moins dominants et les nuages plus menaçants.
Éric, calé dans le siège, malheureux de ne pouvoir fumer dans la camionnette, commençait à trouver que le chauffeur empruntait souvent le même parcours.

- As-tu perdu en enjoliveur de roue? Ça fait mille fois qu'on fait la Hochelaga. Ils ne vont pas laisser des traces dans la rue, tu sais.

Patrice ne disait rien et fois après fois, examinait les maisons une à une.

- Tu sais que le chauffeur de monsieur Georges a vu la camionnette?
- Et puis?
- Ils l'ont certainement filmée sur vidéo. Ce ne sont pas des amateurs. À l'intérieur de la limousine, c'est tout un bureau qui peut communiquer avec le monde entier. Des caméras qui filment au-dedans comme au-dehors. Pas mal certain qu'ils ont filmé la camionnette lorsque le chauffeur s'est senti suivi.
- Bon sens de l'observation.
- J'ai des qualités. Hourra! monsieur Patrice vient de découvrir que je possède des qualités.
- Une qualité.

C'était noir maintenant. La ville devait se fier à l'éclairage artificiel pour poursuivre sa marche dans la nuit. Patrice s'arrêta à une station d'essence pour faire le plein et en profita pour téléphoner. Il avait invité Alex pour la fin de la journée et il semblait qu'elle ne devait plus se terminer aussi tôt que prévu.

- Pas de problème. Après tout, j'ai seulement ça à faire, mon cher, que d'attendre monsieur Patrice. Ma blonde va trouver que je cherche des excuses si elle apprend qu'on n'était pas ensemble. En tout cas, je retourne à ma Shelby.

Il appela aussi Caroline qu'il négligeait depuis quelques jours.

- Je te rappelle demain, ça va?

Revenu à la camionnette, il vit qu'Éric s'engueulait fermement avec l'employé qui s'obstinait avec lui pour l'empêcher de fumer près des pompes à essence.

- Éric, tu montes.

La dernière bouffée n'était pas encore achevée que la cigarette était catapultée au bout de ses doigts, la ceinture de sécurité venait de cliquer et les mains sur les genoux.

- Au doigt et à l'oeil, dit l'employé à Patrice en lui remettant la monnaie.

Sans répondre, Patrice reprit place et décida de refaire la Hochelaga pour une dernière fois.

- Où demeure ta mère?
- Tu m'as juré de ne pas me ramener.
- Je n'a rien juré, je t'ai seulement demandé où demeurait ta mère.
- On n'y va pas?
- Lorsqu'on pose une question, tu réponds et pas par une question.
- 1576.
- Hochelaga?
- Fullum.
- C'est près de la prison?
- Et du port.

Patrice tourna brusquement et, en quelques minutes, stoppa la camionnette devant la maison de la mère d'Éric.

- Son nom?
- Tanguay.
- Pas la prison, ta mère.
- Tanguay.

Le chauffeur descendit et se dirigea vers l'adresse indiquée. Il n'y avait aucune lumière mais Patrice sonna tout de même. Pas de réponse. Il revint.

- T'es pas correct, Patrice. Tu m'avais dit qu'on jouerait ensemble un certain temps, pas que tu allais me pointer chez la bonne femme.
- On joue, c'est vrai. Les règles, c'est moi.

La camionnette redémarra. La rue Fullum et la rue Hochelaga se rejoignent rapidement. Allait-il, encore une fois, recommencer? Ce trajet, ça commençait à creuser l'appétit d'Éric et ce semi-Japonais n'avait apparemment pas l'intention de quitter ce coin de la ville avant d'y avoir trouvé ce qu'il cherchait.

- Nous allons nous rendre au "squat", dit Patrice.
- Excellente idée! Personne ne le surveillera! C'est l'endroit le plus sécuritaire à Montréal, actuellement.
- Tu as raison. Steve ne t'imagine pas assez débile pour y retourner. Donne-moi l'enveloppe qui est derrière toi.

Éric vit qu'il ne devait pas jouer au plus fin avec Patrice. Il la lui remit. Patrice ouvrit le coffre à gants et déposa l'enveloppe par-dessus son cahier à jaquette de cuir noir.

- Tiens, tiens, le fameux cahier.
- L'enveloppe, c'est plus urgent pour le moment.
- Après, ça sera le cahier?
- Tu piges vite.

Éric ne savait pas ce qu'il venait de saisir, mais tout à coup, le fameux cahier prit de la valeur à ses yeux. Cacherait-il quelque chose d'important? Le côté bizarre et secret de Patrice aurait-il un lien avec ce vieux cahier à la jaquette de cuit noir?


Le pont Jacques-Cartier. À la sortie, vers l'Île Ste-Hélène, Patrice se demanda où il pourrait ranger la camionnette sans se la faire remorquer. Il se souvint qu'une de ses amies, étudiante à l'université s'occupait du stationnement sur le Parc des Îles. Il gara la camionnette à l'endroit indiqué et à pied, suivant Éric qui fumait et tenait une boîte de pizza, fit la route qui le menait vers le pavillon du Japon d'Expo'67.

mardi 10 avril 2007

Le cent soixante-deuxième saut de crapaud (*6)

Chapitre 5
Un court voyage en limousine blanche..


L'entrevue de Patrice dura environ deux heures au cours desquelles il dut répondre à mille et une questions sur les enfants présentant des troubles du comportement et de la conduite. Chacune d'elles le ramenait à Éric. Qu'arrivait-il de lui? Où en étaient les recherches? Il se dit qu'à la suite de cette rencontre avec, peut-être, ses futurs employeurs, il se déciderait à se rendre au centre d'accueil prendre des nouvelles.

Il n'avait pas la tête à la discussion. Une dame d'une beauté certaine et inspirant la douceur le ramena à la réalité.
- Vous voulez dire, monsieur Lanctôt, qu'un jeune présentant de tels problèmes ne devrait pas se retrouver dans un centre d'accueil? C'est bien cela que j'ai cru se dégager de votre intervention?
- Existe-il une politique globale pour les enfants sans amour?
- C'est ainsi que vous les appelez?
- Oui, je crois qu'ils sont sans amour, qu'ils cherchent à meubler le silence ou le vide de leur vie par des actions ou des cris auxquels nous ne répondons, souvent, que par des articles de loi ou une certaine facilité: le centre d'accueil. Quoi de plus facile que de remettre entre les mains de spécialistes des enfants qui ne répondent pas aux normes habituelles.
- Comme les psychologues? intervint la dame.
- Vous avez tout à fait raison, madame. Ce n'est ni le titre ni la spécialité qui rendent l'intervention pertinente. Tout comme moi, vous avez probablement croisé dans votre carrière de ces gens qui réussissent auprès de jeunes sans être garnis de diplômes ou gonflés de théories universitaires.
- Intéressante comme approche, monsieur Lanctôt.

Il se préparait à quitter les lieux lorsque la dame, la seule parmi les membres du comité de sélection et qui lui était apparue à la fois douce et combien déterminée, le rejoignit.
- Excuse-moi, Patrice.
- Madame.
- Puis-je me permettre de t'appeler Patrice?
- Et vous, comment je devrais vous appeler?
- Line. Line Arpin, psychologue en chef à la commission scolaire.
- Je vous remercie de m'avoir permis de présenter mon point de vue.
- Qui est très intéressant, je le répète.
- Peut-être aurons-nous le plaisir de nous revoir alors... un jour.
- S'il n'en tenait qu'à moi, vous auriez le poste. Nous avons besoin de plus en plus de sang nouveau. Après vingt ans au même endroit, on commence à voir les choses avec, comme vous le disiez si bien, une certaine habitude. Il faut rafraîchir nos cadres.
- Je suis heureux de vous entendre et souhaite que les membres présents à l'entrevue partagent votre avis.
- Je compte bien le leur vendre. Au plaisir, Patrice.
- Tout le plaisir fut pour moi, Line.

Ils se quittèrent sur une solide poignée de mains.

- J'oubliais, Patrice. Comme ça, vous ne pouvez entrer en fonction qu'en juillet?
- Septembre.
- Bob, bon. D'accord. Vous aurez de nos nouvelles d'ici la fin de semaine, vous pouvez en être assuré.

Patrice la fixait alors qu'elle partait. Élégante, elle dégageait un parfum à l'odeur de feuilles de cerisiers sauvages rappelant à Patrice un très vieux poème japonais qui allait à peu près comme ceci:


Immobile caché parmi les feuilles,
Dans les seules rares feuilles qui restent aux arbres,
Me semble-t-il sentir
La présence de celle
Pour qui je languis en secret.

Ce poème de Saiguyô, "À une amante, quand peu de fleurs restent aux arbres", datait du 12ième siècle.
Patrice sortit des bureaux de la commission scolaire. Il savait qu'Alex l'attendait, la moitié du corps enfoui dans une vieille Shelby 1984 qu'il était en train de remonter.


PENDANT DE TEMPS-LÀ...


... Éric arpentait la rue depuis déjà près d'une heure. IL possédait suffisamment d'informations pour reconnaître celui ou celle qui devait l'embarquer. Un travail comme celui-là, il en avait exécuté des dizaines et des dizaines. À chaque fois, c'était pour Steve. Ce fut d'ailleurs sur cette rue que la police le ramassa une certaine fois pour le retourner à son centre d'accueil.
- Voyons, que se passe-t-il?

L'après-midi continuait d'être beau et chaud. Le printemps s'installait sans que rien ne vienne le déranger. Les voitures passaient près de lui et à chaque fois, il reculait pour ne pas se faire renverser. Ses yeux surveillaient tout, principalement les voitures de police qui risquaeint de mettre brusquement fin à sa fugue. Mais il avait l'habitude, voilà pourquoi il s'installa près d'un dépanneur où il pourrait se réfugier en cas d'imprévu. Ce qui ne devait pas arriver puisque Steve, ce matin au "squat", l'avait rassuré tout en lui dictant la marche à suivre.

- T'as bien compris. Une grosse voiture blanche avec chauffeur, style limousine. On s'arrêtera près de toi, tu montes et tu fais à la lettre ce qu'on te dit de faire sans poser une seule question. Tu reçois une enveloppe. Tu ne l'ouvres pas. Tu reviens ici en métro. Fais attention en sortant sur l'Île Ste-Hélène qu'on ne te remarque pas trop. Et tu m'attends. C'est clair.

Éric, cigarette au bec, regardait partout et nulle part. Sur la rue Hochelaga, à la fois passante et tranquille, on aurait cru à la façon dont les feux de signalisation étaient synchronisés, que les voitures passaient par vagues inégales.

- Grand Dieu!

Et Patrice tourna le coin, certain d'avoir reconnu Éric à l'angle de la rue.

- M'a-t-il vu?

Il fit le tour du quadrilatère et revint. Il fut doublé par une limousine blanche. Elle stoppa à la hauteur d'Éric. Celui-ci monta et le mastodonte fonça à toute allure, direction ouest.

- Il ne faut pas que je le perde de vue, se dit Patrice surpris par cette rencontre inattendue.

Il demeurait un peu à l'arrière mais craignait de perdre la voiture à une intersection. Il ne voulait pas non plus qu'on le remarque ou qu'Éric fasse un lien entre lui et la camionnette blanche qu'il avait déjà vue dans le stationnement du centre d'accueil. La prudence s'imposait.
Patrice prit une profonde inspiration qu'il garda quelques secondes. En expirant, un calme grave et une forte assurance s'installèrent en lui. Le samouraï prenait le dessus.

- Alors, c'est toi le jeune?
- Je ne suis pas le jeune. C'est Steve qui m'envoie.
- Tu as l'habitude d'un tel travail? lui demanda un homme d'âge mûr qui fumait un minuscule cigare à l'odeur suffocante.
- T'as une cigarette?
- Tu vas m'appeler monsieur Georges, jeune homme et ne poser aucune question. Tu es ici à mon service et tu fais exactement ce qu'on te demande, à la lettre et sans erreur. Je me fais bien comprendre?

Éric regardait autour de lui. La confortable limousine avait des allures de bureau ambulant: sièges en cuir blanc, nombreux circuits téléphoniques, luxueux bar à boisson et un cendrier rempli à ras bord.

- Alors? Tu sais ce que tu as à faire?
- Oui, répondit Éric.
- Vas-y.

Éric détacha son jeans et sortit ce qui pouvait ressembler à un stylo. Il le remit à monsieur Georges qui l'examina avec attention et précision avant de fixer Éric droit dans les yeux.

- L'as-tu ouvert?
- Non, monsieur Georges, Steve me l'a remis ce matin et je vous l'apporte comme prévu.
- Je me fous complètement de Steve. C'est avec toi que je suis et tu es totalement rsponsable de cet objet.

Éric sentit monter en lui une légère nervosité.

- Patron, je crois que nous sommes suivis, annonça le chauffeur en enlevant le cure-dents de sa bouche.

Monsieur Georges jeta un coup au rétroviseur et remarqua, lui aussi, cette camionnette blanche à deux voitures de la leur.

- C'est la blanche?
- Oui, monsieur Georges.
- Vérifie.

La limousine fonça à folle allure, brûla un feu rouge puis un autre.

- Fausse alerte.
- Très bien. Le système de protection a fonctionné.
- Numéro un, renchérit le chauffeur.

Éric n'avait pas eu le temps de regarder derrière. Les manoeuvres se déroulèrent à une telle vitesse qu'il fut littéralement cloué au siège immaculé de la limousine.
Monsieur Georges sortit une enveloppe d'un attaché-case de grande valeur; il la remit à Éric.

- C'est pour le type dont tu m'as parlé tout à l'heure. Il doit entrer en possession de cette enveloppe d'ici la nuit. Tu sais que tu joues ta vie, mon petit?
- Je ne suis pas petit.
- Du caractère en plus!

Éric prit l'enveloppe des mains de monsieur Georges qui portait des bagues tellement impressionnantes que ses doigts ne se touchaient pas.

- Laisse-le au prochain coin de rue.

Le goût d'une cigarette le faisant souffrir, il ne pensait qu'à sortir de cette limousine enfumée. Éric dissimula l'enveloppe sous son chandail et se prépara à être éjecté.

- On se reverra peut-être un jour, dit monsieur Georges en le poussant à l'extérieur.

La limousine reprit sa route alors qu'Éric examinait autour de lui pour s'orienter. Jamais de sa vie, il ne vit la camionnette s'arrêter, Patrice en sortir en trombe, le ramasser par le bras et le coller au mur.

- Tu m'écoutes comme il faut Éric. Tu ne cherches pas à te sauver et je ne te casserai pas le bras.
- Hé! le Jap.
- Tu connais mon nom, alors...
- Comment t'as fait pour me suivre?
- Pas de question, tu m'écoutes.
- Toi aussi, ça a l'air.
- On monte bien gentiment dans la camionnette, sinon...

Patrice tenait solidement le fugueur par un bras sans que cela paraisse dans sa figure. Le jeune se disait qu'il ne pouvait résister sans risquer gros. Des dizaines d'images traversèrent sa tête en même temps. Il se sentait coincé. Il lui fallait donc utiliser la ruse.

- Tu ne me ramènes pas au centre?
- Où veux-tu aller?
- Écoute, le Jap...
- Je m'appelle Patrice.
- ... tu peux pas me faire ça.

Patrice le regardait droit dans les yeux. Il avait appris depuis longtemps, en passant au travers des yeux, à lire dans l'âme des gens.
Éric était pris au piège mais pas seulement celui dont Patrice tenait les ficelles.

- Tu t'attaches et tu gardes les mains sur tes genoux, dit un Patrice sûr de lui.
- As-tu des menottes?
- Je vais juste te dire une chose, Éric. Ne m'oblige pas à utiliser d'autres moyens sinon tu le regretteras amèrement.
- Lesquels?

Patrice se doutait que son fugueur, délinquant parmi les délinquants, tenterait une maoeuvre pour s'esquiver. Tout ce qu'il souhaitait, c'était de n'être pas trop ralenti par les feux rouges et de pouvoir se pointer au centre sans perdre sa capture.
Il se préparait aussi à se faire raconter de belles histoires, s'attendait au chantage, aux menaces, aux promesses peut-être même aux pleurs, à écouter l'histoire de sa vie triste et pénible, mais ce qui importait à Patrice c'était de le retourner sain et sauf aux éducateurs. Eux se chargeraient de faire le suivi nécessaire à cette fugue qui n'aurait, finalement, duré que quelques jours.

L'atmosphère était tendue dans la camionnette. Chacun se gardait des munitions pour le moment stratégique. Chacune des rues représentait une victoire pour Patrice. Chaque voiture de police qui passait et que Patrice n'interceptait pas était un soulagement pour Éric.

Le centre d'accueil Jacques-Cartier était situé dans le centre-ville. On avait réussi à rentabiliser un édifice anciennement utilisé par la Cour juvénile de Montréal et qui servait auparavant à garder à vue les délinquants les plus dangereux. Une grande clôture haute de trois mètres encerclait l'édifice en pierres grises. Il fallait, pour entrer, passer devant une guérite où se tenait monsieur David, un vieil employé. Il se chargeait d'ouvrir la clôture, de prendre votre nom dans un grand registre, d'y noter l'heure d'arrivée et faire l'inverse au départ.

L'arrière de la bâtisse donnait sur le fleuve Saint-Laurent. On pouvait certainement, quelque part à l'intérieur de l'établissement, voir le pont Jacques-Cartier, l'Île Ste-Hélène et peut-être un vieux bâtiment qui fut, jadis, le pavillon du Japon à l'Expo'67.

Éric souhaitait fumer. L'envie avait augmenté avec les événements qui se bousculaient depuis sa sortie de la limousine.
Patrice savait que s'il entamait la conversation, il était cuit. Son jeune fugueur en profiterait pour le noyer de paroles.

- J'aimerais ça fumer, le... Patrice.
- J'arrête, tu te détaches, tu ouvres la porte et l'oiseau disparaît.
- Non, je te promets que je ne me sauverai pas.
- Comment te faire confiance?
- Parole de fugueur!

Patrice ne put s'empêcher de sourire.

lundi 9 avril 2007

Le cent soixante-deuxième saut de crapaud (*5)


Chapitre 4
Mademoiselle Dubonnet n'est pas un apéritif...


L'intérieur du vieux bâtiment présentait un fouillis total. La saleté règnait en maîtresse. Sur les deux étages, le même désordre, la même odeur d'humidité et ce froid que le soleil, seul système de chauffage existant, ne réussissait pas à bouffer.

L'étage supérieur semblait plus vivant que le premier. On aurait dit un ancien bureau. La poussière le couvrait entièrement de même que les fauteuils qui devaient sûrement avoir survécu à on ne sait trop combien de personnes.

- Pas pire comme "squat"!

Éric n'en revenait pas. Ses yeux rouges de fatigue et de nervosité tournaient dans cet espace, qui, malgré les années, tenait encore debout. Une fenêtre donnait directement sur le fleuve.

- C'était quoi avant?
- Le pavillon du Japon de l'Expo'67, répondit un grand gars aux jeans déchirés aux genoux, au veston de cuir couvert de chaînes et surtout à l'allure louche.
- Le jap serait content de voir ça.
- Qui ça?
- Oh!, tu ne le connais pas.
- Un de la gang?

Le plus grand, Steve pour les habitués, ne faisait confiance en personne. L'irritation se lisait dans ses yeux méprisants. Il n'aimait pas qu'on lui cause et qu'il ne comprenne pas. Tout, pour lui, devait être simple, clair et élémentaire. Un et un font deux, point final. Et il voulait le faire bien comprendre à Éric qui faisait le tour de son domicile temporaire.

- Écoute, le jeune...
- Je suis pas le jeune, tu sauras.
- ... c'est moi qui parle, alors tu la fermes, sinon. Tu m'écoutes bien comme il le faut. On t'a ramassé; alors tu suis le courant. Pas question d'autre chose. C'est clair?

Éric s'écroula dans un fauteuil duquel s'échappa un petit nuage de poussière qui s'éparpilla devant la fenêtre. Poussière et rayon de soleil se mêlèrent. Éric s'alluma une cigarette. On le sentait tendu.

- Tu restes ici deux jours. Sans bouger. Après, je viens te chercher et je t'embarque sur une affaire pour que tu puisses payer ton "squat". Est-ce que je me fais bien comprendre?
- O.K. Steve.

Le grand portait des bottes en cuir lui allant aux genoux et, c'était visible, à l'intérieur de son veston, se profilait une arme.

- Je vais venir tous les soirs te porter de quoi manger. Il ne faut pas que tu te fasses prendre tout de suite. Les policiers donnent un gros coup dans les premières quarante-huit heures après ils passent à autre chose. Ici, personne ne vient, c'est impossible.
- Je fais quoi pendant deux jours?
- Tu penses à tes vieux péchés, l'épais.

Steve, c'était le protecteur d'Éric depuis longtemps. Sans lui, retour dans les plus brefs délais au centre d'accueil. Il n'avait pas le choix. Quarante-huit heures c'était loin mais beaucoup moins que de jouer au bon petit garçon encore deux ans avec des éducateurs qui n'arrêtaient pas de lui dire quoi faire, comment le faire et quand le faire.

- Tu bouges pas ou t'es fait comme un rat.
- O.K.
- N'oublie pas que Marc est toujours proche de nous autres, et Steve se mit à rire si fort qu'un frisson d'horreur glaça les veines de notre fugueur qui rallumait une cigarette. Le grand avait le don de rappeler des événements en évoquant un prénom.

Éric savait qu'il était à sa merci mais avait-il un autre choix? À chacune de ses fugues, le même scénario se répétait: trouver Steve, s'organiser pour effectuer un petit travail payant sans se faire prendre et tenter de se faire oublier. Mais ça finissait jamais comme il le souhaitait. On le rattrapait et c'était retour à la case départ.

- On est samedi. Tu seras dans la rue lundi, alors prends un "brake"... tu vas en avoir besoin.
- Belle fin de semaine!

Steve lui lança un sac dans lequel il retrouva de l'herbe verte. Éric n'avait pu en prendre depuis sa dernière fugue qui ne dura que quelques heures. À peine le temps de retourner chez sa mère, prendre un joint et se faire coffrer par les éducateurs qu'elle avait immédiatement appelés.
Pas question pour lui d'y revenir cette fois-ci. D'ailleurs, il avait la certitude qu'elle souhaitait le voir disparaître de sa vie. Elle n'avait jamais accepté ce fils, tellement pareil à son mari, bon pour l'échafaud comme elle ne cessait de lui rappeler.

- Elle va le regretter un jour, se dit-il après avoir roulé son joint.

Rapidement ses yeux rouges se fermèrent, les dernières volutes de son mégot s'éteignirent et Éric tomba endormi sur le plancher froid et silencieux de son appartement de fortune, de misère.




L U N D I



Patrice se préparait pour se rendre à l'université en ce dernier lundi d'avril. Deux examens, et après vingt ans d'études et une discipline personnelle qu'il s'était imposée tel un samouraï japonais, les cours seraient terminés. L'entrevue vers la fin de l'après-midi couronnerait sa dernière journée d'étudiant.

- Il ne faut rien dire ses jours-là, dit monsieur Lanctôt qui achevait son déjeuner face à Patrice classant ses papiers dans son sac.

Leur attention fut attirée par une nouvelle à la télévision.

- En dernière heure, nous apprenons que la société Micro Com de Los Angeles vient de passer aux mains de l'un des plus importants hommes d'affaires japonais, monsieur Niko Nakamoto.

Pendant que la speakerine donnait les détails de la transaction, on voyait ce monsieur remettre un chèque à un gros américain heureux de toucher la modique somme de cent quatre-vingts millions de dollars.

- Le président de Micro Com s'est dit confiant de voir le contrat ratifié par le Sénat américain malgré l'opposition de certains sénateurs. Rappelons que ceux qui manifestèrent une évidente retenue face à l'importante transaction, ont déclaré que cette vente donnerait le coup de mort à la haute technologie aux États-Unis.

- Ils sont riches les Japonais, reprit monsieur Lanctôt qui ferma la télévision à partir de la télécommande toujours près de lui dès le moment où il entrait dans la maison.

C'est lui qui dirigeait la programmation. Tout ce qui traversait l'écran passait par lui. Maître après Dieu, monsieur Lanctôt contrôlait depuis des années les images télévisuelles alimentant cette maison. Là s'arrêtait son autorité car madame Lanctôt gérait le reste.

- Bonne journée, et Patrice sortit.
- Je pourrai dire que jamais je n'ai eu de conversation avec ce garçon.

Avant de partir vers Montréal, Patrice s'arrêta chez Alex pour l'inviter à prendre une bière, ce soir, dernier soir d'études.

Il se retrouva sur le pont Jacques-Cartier. Montréal. L'université. Les examens. Les dernières salutations.

Descendant la Côte Sainte-Catherine, il se rappela qu'il voulait absolument s'arrêter au bureau du ministère des Affaires sociales, au service de l'adoption, au coin des rues Outremont et de l'Épée.

La dame ou plutôt la demoiselle âgée qui le reçut, fut charmante avec lui.

- Vous comprendrez, monsieur, qu'il nous est impossible de vous permettre de fouiller dans les archives. Mais le directeur pourrait peut-être vous recevoir. Je vais le lui demander.
- Merci madame.
- Mademoiselle.
- Pardon, mademoiselle.
- Dubonnet.
- Mademoiselle Dubonnet.

Au bout de quelques minutes, apparut un bonhomme aussi gros que grand qu'accompagnait mademoiselle Dubonnet.

- Monsieur Patrice Lanctôt?
- Monsieur?
- Je suis le directeur du service d'adoption. Vous pouvez entrer dans mon bureau. Mademoiselle Dubonnet m'a précisé l'objet de votre visite.

S'excusant devant mademoiselle Dubonnet qui tenait ses mains jointes, Patrice pénétra et, sur l'invitation du directeur, s'assit.

- Vous comprendrez que nous ne pouvons...
- Mademoiselle Dubonnet me l'a déjà dit. Ce que j'aimerais savoir est à la fois simple et rapide.
- Je vous en prie, passons aux faits.
- Y a-t-il dans mon dossier d'adoption des informations qui me permettraient de retracer ma mère?
- Vous connaissez le système?
- Je viens de terminer mes études en psychologie à l'Université de Montréal.
- Donc, la paperasse, les autorisations, les permissions...
- Ça va pour cela. Je ne vous demande pas de me remettre le dossier.
- Ce que, de toute façon, je ne pourrais faire, dit le directeur en s'allumant une cigarette placée au bout d'un fume-cigarette en or.
- Vous savez, monsieur le directeur, tous les documents relatifs à une adoption légale peuvent être remis au requérant qui en fait une demande en bonne et due forme, et cela au bout de vingt ans.
- Exact, mais le vôtre est un peu spécial.

Patrice étouffait dans cette pièce exiguë et remplie de fumée. Il avait un peu de difficulté à dénicher son interlocuteur enfoui sous une tonne de papier et des voiles de fumée.

- Dans quel sens?
- Sans pour autant l'avoir sous les yeux... je constate que vous n'êtes pas Québécois... d'origine.
- Que voulez-vous dire?
- Vos parents ne sont pas..., il s'arrêta de parler, tira sur son porte-cigarette en réfléchissant aux paroles qu'il devait prononcer.
- ... Québécois d'origine? reprit Patrice.
- Enfin...

La discussion piétinait, ce qui impatientait Patrice.

- Je vois ce que vous voulez dire. En effet, ma mère est japonaise et mon père, inconnu.
- Voilà. Voilà, le problème.
- Vous pouvez sûrement me le rendre plus explicite.
- Votre dossier relève certainement de l'adoption internationale.
- Est-il possible, d'ici, de faire la vérification.
- J'en parle à mademoiselle Dubonnet.

Pendant que monsieur le directeur, qui n'avait jamais donné son nom, sortit quelques instants, Patrice se leva et regarda par la fenêtre. Elle donnait sur Montréal à mi-hauteur du Mont-Royal. La ville paraissait orange avec le soleil glissant entre les buildings.

- Monsieur Lanctôt.

Mademoiselle Dubonnet venait de tirer Patrice de sa rêverie.

- Je vous suis, madame.
- Mademoiselle.
- Mademoiselle Dubonnet.
- Vous vous rappelez mon nom.
- Et vous du mien?

Au comptoir, elle entra des données sur l'ordinateur. Cela prit un certain temps et Patrice n'avait plus revu monsieur le directeur, sans doute retourné à son bureau.

- Voilà, ça y est. Vous êtes le PL-08-05-1968-00, s'écria la demoiselle toute fière de voir apparaître quelque chose à l'écran. Avez-vous le nom de votre père?
- "Inconnu".
- Pardon.
- Je vous en prie.
- Avez-vous le nom de votre mère? reprit-elle.
- Pas tout à fait, mademoiselle, c'est justement elle que je recherche.
- Pardon.
- Est-ce primordial? Patrice respirait profondément de plus en plus certain qu'il risquait de passer toute la nuit en compagnie de la vieille demoiselle.
- Sans le nom ou même le prénom de la mère, je ne peux entrer dans votre dossier personnel. Vous savez que depuis l'informatisation des documents, il faut absolument la clé d'entrée ajoutée à votre numéro de dossier.
- Tout simple.
- Voilà.
- Alors, on fait quoi? Patrice trouvait le temps long.
- Vous me donnez l'information qui me manque, sinon je ne peux rien faire.
- Essayez Gansou ou Yansun.

Mademoiselle Dubonnet tapait sur le clavier avec ses deux index, n'ayant jamais réussi à apprendre la méthode.

- Non, je n'y arrive pas.
- Puis-je me permettre d'essayer.
- Si vous croyez réussir mieux que moi.

Patrice passa de l'autre côté du comptoir et s'aperçut que mademoiselle Dubonnet travaillait sans souliers. Une vieille habitude de secrétaire, sans doute.
Il entra la première donnée, ensuite G A N SO U. Après un ceratin temps de recherche, l'écran afficha toute une série de nombres que Patrice retourna à l'ordinateur. Enfin, sous les yeux de mademoiselle Dubonnet et d'un Patrice survolté, défilèrent des lignes ininterrompues d'informations.

- Je crois que c'est bon.
- Vous pouvez prendre votre temps, mais pas trop, nous fermons dans dix minutes.

Patrice sortit le cahier à jaquette de cuir noir de son sac et nota l'essentiel: l'hôpital Notre-Dame, le nom d'un médecin accoucheur, une institution qui le prit en charge dès sa naissance sous la responsabilité de madame Beaudoin, le fameux "père inconnu" et les Lanctôt de Saint-Camille. Au bas, une référence: madame Prince, rue Hochelaga, Montréal.

- Merci beaucoup madame.
- Mademoiselle.
- Mademoiselle Dubonnet.

Il quitta le bureau d'adoption pour retrouver sa camionnette blanche. L'après-midi s'annonçait doux. Les bourgeons s'étiraient aux branches des arbres, on sentait que dans quelques jours, ils éclateraient.

Patrice s'arrêta dans un petit restaurant, prit un sandwich et une bouteille d'eau avant de se diriger vers les bureaux de la commission scolaire où on l'attendait pour une entrevue.

Aucune nervosité ne l'habitait. Cette rencontre revêtait certainement un caractère officiel, mais comme il n'avait pas l'intention de s'engager tout de suite sur le marché du travail, il s'y présentait détendu.

Sur un banc, il éclata de rire lorsqu'il se rendit compte que mademoiselle Dubonnet n'était pas un apéritif...

dimanche 8 avril 2007

Le cent soixante-deuxième saut de crapaud (*4)

Chapitre 3
Aller-retour à Montréal



Le lendemain matin, en prenant le médaillon, Patrice s'aperçut qu'il pouvait l'ouvrir. À l'intérieur du cadre circulaire, la photo gravée d'une Japonaise. Sans doute sa mère. Il eut beaucoup de diffiulté à y lire le nom, tout étant minuscule: peut-être Yikou Gansou ou Jitsu Yansun, il ne pouvait pas en être certain.

Par la fenêtre, les rayons du soleil levant se jetaient, magnifiques, sur le plancher de sa chambre. Les matins du printemps l'avaient toujours ébloui; ceux qui rognent lentement sur l'hiver, la neige et le froid; ceux qui permettent à l'air pur d'entrer à l'intérieur, de vous taquiner, qui vous rappellent par le chant des oiseaux que la nature est encore aussi puissante.

Muni d'une loupe, il vit pour la première fois la physionomie de cette jeune fille d'à peine vingt ans. Elle était d'une très grande beauté. Ne sourait pas. Portait au cou un ruban vert émeraude sur lequel on percevait des tracés japonais.

Patrice avait une connaissance élémentaire de la langue japonaise écrite (le kana) mais en déduisit que le ruban pouvait bien être celui d'une école ou d'une association quelconque. Étendu sur son lit, le médaillon en main, il ne pouvait cesser de la regarder, de se forger des histoires dont elle était l'héroïne.

Il avait si peu de renseignements qu'il ne pouvait qu'en imaginer. Qui pourrait lui en fournir davantage? Où avait-elle logé lorsqu'elle était à Montréal? Était-elle demeurée longtemps à Toronto? Vancouver? Lui avait-elle écrit une fois revenue au Japon? Était-elle vraiment retournée au Japon?

À vitesse formidable, toutes ces questions surgissaient du médaillon et s'écrasaient dans ses yeux humides. Pourquoi avait-il gardé ces larmes en lui jusqu'à maintenant? De quoi avait-il peur?

Il ne voulait plus penser à tout cela. Il se leva et debout, droit devant sa fenêtre, essaya de quitter sa mère un instant pour songer à Éric.

Il cherchait à suivre le raisonnement du jeune garçon qu'au centre, on appelait le plus délinquant des délinquants. Où était-il parti? Patrice se demanda même si Éric ne chercherait pas à le retrouver. Pourquoi?

Il descendit déjeuner. Mélanie, la plus jeune de la famille, finissait de ranger ses ustensiles.

- Veux-tu que je te fasse un thé, Patrice?
- Je te fais des toasts? répondit-il.
- J'ai fini, mais je peux rester avec toi, si tu le veux?
- D'accord pour le thé, mais tu me le serviras dans ma tasse japonaise.
- Comment ça s'appelle déjà?
- De la porcelaine de Kakiemon.
- C'est joli comme nom.

Patrice regardait Mélanie, celle qui venait de décider que l'école, eh! bien s'en était fini, malgré les volontés de ses parents. On avait même demandé à Patrice de lui parler mais il avait refusé, n'aimant pas entrer dans les affaires des gens de sa famille.

- Ton travail chez McDonald, ça va?
- Ouais.
- Pas plus?
- À seize ans et un secondaire trois pas fini, on n'a pas beaucoup d'ouverture.

Patrice ne souhaitant pas tomber dans le piège de la conversation scolaire, changea de sujet. Ses yeux passaient de sa jolie tasse en porcelaine aux photos de famille avec lesquelles madame Lanctôt décorait sa cuisine. La cuisine, chez les Lanctôt, c'est la pièce la plus importante, la plus grande d'ailleurs. Celle où il faut absolument passer pour se déplacer dans cette maison immense.

Les murs, remplis de photos de noces, de naissances, de premières communions, de confirmations, de vacances rappelaient des événements particuliers et le temps qui passe. Les yeux de Patrice ne réussissaient pas à se détourner de celle où on le voyait bébé dans les bras de madame Lanctôt, mal à l'aise avec ce poupon. Son mari, un homme de grande taille, aux bras musclés et au regard très doux, se trouvait à côté d'elle. Ses yeux regardaient ailleurs, comme à l'extérieur de la photographie.

Était-elle là? Non, sa mère adoptive le lui avait confirmé la veille. Mais il pouvait quand même rêver. Comment le village de Saint-Camille avait-il réagi à l'arrivée de cet enfant un peu spécial: un jeune semi-Japonais, semi-Québécois? À cette époque, la paternité et la maternité étaient des valeurs fondamentales. L'appelait-on l'enfant de l'amour? Cet illégitime pouvait-il être bien reçu dans une famille, un village, une province ultra-catholique?

- Si tu étais en fugue d'un centre d'accueil, à quel endroit irais-tu te réfugier?
- Aucune idée.
- Penses-y en peu?
- Certainement pas là où on pourrait me reprendre tout de suite.
- Irais-tu chez des gens que tu connais?
- Si j'en avais confiance. Pourquoi toutes ces questions?
- Un jeune du centre d'accueil où j'ai fait mon stage, vient de fuguer. Il a tout juste seize ans. C'est un dur de dur.
- Il n'est sûrement pas le premier à fuguer?
- Oui, mais lui, c'est un peu spécial. C'est le dernier à qui j'ai parlé avant de partir.
- Il est certainement dans les rues de Montréal. En avril, c'est moins froid et il va certainement en rencontrer d'autres comme lui.

Patrice buvait son thé dans la petite tasse en porcelaine.

- Sais-tu d'où vient cette tasse, Mélanie?
- Du marché aux puces.
- Non, elle est de trop grande qualité.
- Made in Hong Kong!
- Directement du Japon.

À chaque fois que Patrice prononçait le mot Japon, une espèce de malaise s'installait autour de lui à tel point que l'on changeait de sujet. Il l'avait souvent remarqué et n'insistait pas.

- Je suis en congé aujourd'hui. Alex doit-il venir te voir?
- Tu sais Mélanie qu'il ne s'intéresse pas à toi. Alors ne te fais pas d'idées.
- Il est si gentil.

Les yeux de Mélanie s'envolaient lorsque le prénom d'Alex était cité ou qu'il entrait dans la maison. Malgré son âge, elle faisait tout pour qu'il la remarque mais ses efforts ne semblaient pas porter fruit.

- Je dois étudier, les deux derniers examens qui me restent à passer sont plutôt difficiles.
- C'est tellement plate l'école.
- À l'université, c'est pas tout à fait la même chose.
- Ça ne fait rien. Je vais peut-être essayer les cours aux adultes mais il paraît que c'est encore pire; tu fais ta journée de travail et ensuite, de sept à dix heures, les bancs de l'école. Tu ne vis plus.
- Excuse-moi Mélanie, mais je dois me rendre à Montréal.
- Pourrais-tu me déposer au centre-ville, j'ai des courses?
- Je te reprends à quatre heures.
- Parfait, je suis prête dans deux minutes.

Patrice rangea la cuisine. Au loin, il entendait les hommes aux champs. Il y jeta un coup d'oeil.

Mélanie revint presque tout de suite. Patrice monta prendre ses livres, laissa son regard un instant sur l'enveloppe déposée sur la table de travail et ferma la porte derrière lui. IIl rouvrit pour prendre le médaillon qu'il enfouit dans sa poche.

- En route, dit-il à Mélanie qui portait un petit manteau vert émeraude lui rappelant le ruban de sa mère.

Il laissa Mélanie sur la rue Sainte-Catherine et se demanda s'il ne devait pas passer au centre d'accueil pour s'enquérir d'Éric. Mais il avait tellement de travail pour ses examens qu'il monta directement à l'université.




Vers trois heures trente, quittant la bibliothèque, il salua quelques confrères et alla discuter avec madame Van Drich, le professeur qu'il préférait. Son cours était difficile, mais elle savait le rendre accessible. Patrice était un des élèves les plus brillants du groupe.

- Je viens tout juste d'achever de corriger votre travail de session. Vous avez toujours été très fasciné par la maternité, Patrice?
- Je ne sais pas. Peut-être dû au fait que je suis un enfant adopté.
- Particulièrement intéressant votre approche sur la passion. Je suis tout à fait d'accord avec vous lorsque vous écrivez que la passion c'est l'espace entre la volonté d'agir et l'acharnement à se transformer.
- Vous me parliez de maternité, madame Van Drich.
- En effet, depuis que je vous connais, ce thème est continuellement présent autant dans votre vocabulaire que dans vos textes. Vos interventions en classe en furent également teintées.
- Nous ne sommes jamais assurés de rien sauf que nous venons de notre mère, disiez-vous dans un de vos cours.
- C'est vrai, mais chez vous ça prend une toute autre connotation. Je sens votre passion sans la comprendre. Saurez-vous la trouver si jamais vous la cherchiez?
- Entre chercher et trouver, il y a un bon espace.
- Sachez y mettre le temps qu'il faut, Patrice. Je vous sais patient, intelligent et capable d'analyser la réalité sans vous faire éblouir par de faux artifices. Bonne chance pour l'examen et dans votre carrière.
- Merci beaucoup, madame.

Au volant de la camionnette blanche, il retrouva Mélanie les bras remplis de sacs. Elle avait dévalisé complètement les magasins.

- On mange en ville?
- Je suis un peu fatigué, dit Patrice, rentrons.
- Comme tu le veux.

Le pont Jacques-Cartier, à cette heure, était rempli de voitures roulant à pas de tortue. Ceci permettait à Patrice de scruter l'espace d'un côté comme de l'autre. Quelques flaques de neige pourrissaient au soleil et le jaune des gazons aspirait la chaleur du printemps qui s'installait.


- C'est bizarre, dit Patrice.
- Quoi?
- Tu n'étais pas encore au monde en 1967 et une grande partie des installations de l'Expo y sont encore. Tout ce temps que tu as manqué.
- Toi, tu étais au monde?
- Un an après. Tu vois, c'est ça l'histoire. Savoir qu'avant soi des choses se sont produites, qu'elles ont marqué les hommes, les femmes et, par ricochet, nous d'une certaine façon. Regarde ce qui reste de cet événement essentiel. On ne réussit pas tout à fait à bien saisir ce qui s'y est vécu. Il nous faut des textes, des personnes qui s'en souviennent, des documents visuels pouvant nous apporter l'espace d'un instant, le sens de tout cela. Tu n'étais pas au monde, moi, j'arrivais à peine et le fleuve, lui, coulait entre les îles et des personnes y connurent des heures d'extase magnifiques.
- Et ça ne fait pas longtemps.
- Plus de 50 millions de personnes ont assisté à cette exposition, deux fois la population canadienne actuelle.
- On ne verra plus jamais des choses comme celle-là? demanda Mélanie qui suivait des yeux et des oreilles ce cours concentré.
- Et pourtant... il y a encore tellement à apprendre sur ce qui s'y est passé!

Patrice, nostalgique, accéléra pour prendre la route menant vers Saint-Camille à moins de quinze kilomètres de Montréal. Incroyable qu'en si peu de temps la ville, bruyante, cosmopolite et secrète laisse la place à la campagne.

Jeune, Patrice ne venait à Montréal que très peu souvent. Ce n'est qu'à son entrée au CEGEP et ensuite à l'université que la ville prit soudainement de l'importance pour lui. Maintenant, Montréal c'était sa deuxième vie. Tous ses stages, ils les avait faits là. Il la connaissait par coeur cette ville, du moins les endroits que sa vie étudiante lui avaient ouverts. Il était assuré de n'avoir aucune idée de là où pouvait se cacher Éric. Tout comme là où sa mère avait vécu.

Au fait, avec qui vivait-elle? Ses parents l'accompagnaient-elle lors de sa visite à Expo'67? Où avait-elle rencontré celui qui allait devenir son père inconnu? Quel était son véritable nom? Gansou? Yansun? Le certificat de naissance ne parlait que "d'un père inconnu". Mais il y avait cette liasse de lettres qu'il n'avait pas encore eu le temps de déchiffer. Il y aura, peut-être, une première information, celle qu'il pourrait suivre... poursuivre.

Pourquoi, tout d'un coup, ce besoin de chercher sa mère? De la trouver. Madame Van Drich avait sûrement raison; la maternité l'avait toujours intéressé. Du fond de lui-même et sans trop s'en apercevoir, son discours s'en était rempli, de ces allusions à ce qu'il cherchait aujourd'hui.

- Tu es dans la lune, Patrice!
- Excuse-moi.
- Je t'ai demandé si Alex allait venir ce soir?
- Mélanie, tu sais, il a une nouvelle petite amie et quand ça commence, on ne le voit plus.
- Très bien.

Patrice entrait dans Saint-Camille. Il s'arrêta prendre de l'essence. Mélanie s'alluma une cigarette en regardant autour d'elle.

- Tu sais Mélanie que je n'aime pas qu'on fume dans la camionnette, dit Patrice qui lui enleva des lèvres, pour jeter par la fenêtre, une cigarette à peine entamée.

Ils arrivèrent à la maison. Tout le monde était déjà à l'intérieur. Ça sentait la soupe au chou et la viande bouillie.



samedi 7 avril 2007

Le cent soixante-deuxième saut de crapaud (*3)


Chapitre 2
La grande enveloppe...




- Il est dans sa chambre.


Alex remercia madame Lanctôt, flatta le chien couché dans le milieu de la pièce, grimpa les marches à une vitesse incroyable, ouvrit la porte de la chambre sans frapper.

- Je m'excuse, je n'ai pas frappé.
- Tu dis toujours ça, mais tu ne te corriges pas.
- Ton stage?

Patrice se laissa tomber du côté de l'enveloppe, la poussa sous le lit avant de se relever et se diriger vers la fenêtre.

- Quand tu vas déménager, penses-tu l'apporter?
- De quoi parles-tu, Alex?
- De ta fenêtre.
- Drôle!

Alex se jeta sur le lit de son meilleur ami, les bras derrière la tête, jambes croisées et sourire aux lèvres.

- Me voici devant monsieur le psychologue Patrice Lanctôt.
- Pas encore.
- Presque.
- On peut dire.

Patrice examina son ami et vérifia si l'enveloppe n'était pas visible.

- Tu me sembles bizarre aujourd'hui, dit Patrice.
- Imagine-toi que je suis en amour.
- Pour une millième fois!
- Non, une centième, mais cette fois c'est la bonne.
- Je la connais?
- Je devrais faire comme toi et ne rien dire.
- Tu exagères.

Alex se leva tout d'un coup et se plaça devant les photographies japonaises. Il les dévisageait comme si c'était la première fois de sa vie qu'il les remarquait. De son doigt, il pointait des personnes tout en demandant à Patrice des explications.

- Je ne les connais pas, répondit celui qui regardait dehors.
- Pourquoi tu conserves ces photos si tu ne les connais pas?
- Pour la même raison que tu laisses tes blondes quand tu commences à les connaître.
- Oh! monsieur fait son psychologue.
- Pas du tout, Alex. Je me moque.

Les deux amis se chamaillèrent un peu avant de s'asseoir.
Alex a le même âge que Patrice mais pas sérieux pour deux sous. Il a terminé son secondaire 5 de peine et de misère, a été refusé au CEGEP et travaille depuis toujours pour son père dans un petit garage spécialisé en mécanique générale. Ce travail lui convient parfaitement parce qu'il peut y être quand il veut et c'est surtout en soirée qu'il veut. Il aime être dans son garage quand il n'y a plus personne et faire les tâches à son rythme.
Il a toujours été le plus grand ami de Patrice et cela remonte à la maternelle. Ils ont toujours pris l'autobus scolaire ensemble. Ils ont fait leurs devoirs (enfin Patrice les faisait, Alex les retranscrivait) soit chez l'un ou chez l'autre. Ils habitent à cinq minutes à pied. Ils n'ont absolument pas les mêmes goûts mais s'entendent à merveille.
La camionnette blanche de Patrice a toujours été réparée et entretenue par Alex; les lettres d'amour d'Alex à ses multiples blondes écrites par Patrice assis devant sa fenêtre de chambre. Celles du printemps étaient les plus belles, remplies des odeurs du lilas qui grimpait à hauteur de la fenêtre de Patrice.
C'est certainement avec son meilleur ami que Patrice a appris l'écoute des problèmes de coeur mais jamais il ne lui donnait de conseils. Pourtant Alex, il en avait eu des problèmes de coeur.

- J'aurai une semaine chargée mais je songe à partir en vacances après mes examens à l'université.
- Tu ne devais pas attendre en juillet?
- J'ai changé d'idée, répondit Patrice.
- Comment, j'ai changé d'idée? Et moi, j'ai placé mes vacances à la fin de juillet parce qu'on devait partir ensemble.

Patrice se taisait. On ne lisait pas grand chose dans ses yeux, mais il s'y dégageait une envie de partir vers quelque part et Alex n'y était pas.

- Si c'est à cause de ma blonde, ça peut s'arranger.
- Non, Alex. J'ai comme besoin de partir seul.
- Si la camionnette déraille, que feras-tu?
- La réparer, Alex, la réparer.
- Voyons. Tu me caches des affaires.

On entendait de la cuisine les bruits sourds d'une conversation. Les mots ne parvenaient pas jusqu'à la chambre de Patrice mais un bourdonnement continu allait et venait d'une personne à une autre.

- Je ne te cache rien, Alex.
- Un rêve. Ça fait je ne sais plus combien d'années qu'on part en vacances ensemble et là, parce que monsieur est psychologue, eh! bien le mécanicien peut aller se faire voir.
- Ce n'est absolument pas ça. Je ne pars même pas avec Caroline.
- Ça c'est fort. Tu pars en autobus en plus?

Patrice sentait qu'il avait tout dit. Il souhaitait qu'Alex s'en aille afin qu'il puisse se décider à attaquer l'enveloppe qui paraissait vieille de vingt-cinq ans.

- Espèce de bouddha, dit Alex.

Pour la première fois depuis très longtemps, Alex utilisa cette expression. Quand ils étaient jeunes et que Patrice faisait enrager son ami, celui-ci se choquait tellement qu'il voulait le frapper. Au lieu de laisser aller sa violence, il le traitait de bouddha sans trop savoir pourquoi. À cause des toiles dans la chambre de Patrice, sans doute.

- Sais-tu ce que veut dire bouddha, Alex?
- Une tête de mule comme toi.
- Non. Celui qui s'éveille à la connaissance parfaite de la vérité.
- Excusez.

Alex ne réussissait jamais à avoir le dernier mot sur son ami. Cela le rendait furieux mais il ne pouvait pas non plus se résigner à le perdre. Il savait que si Patrice avait décidé que les vacances de cette année seraient différentes de celles des autres années, eh! bien c'est ainsi que ça allait se passer.

- Ça va dans ta tête?
- Parfaitement, répondit Patrice alors qu'Alex le quittait.

Dans la cuisine, les parents Lanctôt discutaient autour d'une tasse de café. Alex les salua, oublia de caresser le chien qui fit un court grognement par dépit et, une fois dehors, jeta un coup d'oeil à la camionnette comme s'il allait y trouver un indice du coup de tête de Patrice.


- Il a toujours été comme ça, tu le sais bien.
- Oui, mais... c'est normal, il me semble, de souhaiter connaître ses parents, je veux dire ses vrais parents. Lui, en vingt-cinq ans, il ne nous en a jamais parlé.
- Tu le sais, Patrice n'aime pas parler de ses affaires. Il est secret. Rappelle-toi, toi sa propre mère adoptive, combien de fois tu as voulu le faire parler et il te disait toujours que tout était correct.

Madame Lanctôt écoutait son mari, les yeux au plafond essayant de lire à travers le plancher dans la chambre de son fils adoptif.
Ils entendirent démarrer l'automobile d'Alex. La porte de Patrice s'ouvrit et il se pointa dans la cuisine, l'enveloppe sous le bras.

- J'ai une entrevue lundi prochain, deux examens la même journée et ensuite je compte prendre quelques jours de congé.
- Alex part avec toi? questionna sa mère.
- Non, ses vacances sont en juillet.
- Où songes-tu aller?
- Ne soyez pas inquiets, je ne crois partir longtemps ni trop loin.

Et il sortit. La comionnette démarra. Le silence revint.

- Je te fais un autre café, mon mari?
- On a oublié de lui demander si Caroline...
- Ce n'est pas de nos affaires, voyons. Il a son enveloppe, maintenant.
- Il ne sera pas déçu, j'espère.

Patrice glissa son vieux cahier dans l'envelope. Il laissait ce vieux cahier à jaquette de cuir noir dans le coffre à gants de la camionnette depuis que son père adoptif la lui avait donnée. Cela remontait à ses débuts au CEGEP. Auparavant, ce vieux cahier, il le rangeait dans sa chambre... mais il est important de signaler qu'il y a eu plusieurs exemplaires. Une fois rempli, les pages toutes barbouillées, il le brûlait pour le remplacer par un autre qu'il revêtait de la même jaquette en cuir. Il ne regrettait pas les autres, il vivait avec celui-ci et cela jusqu'au prochain.
La maison des parents adoptifs de Patrice est située tout près d'une voie de chemin de fer. Une petite route longe les rails s'arrêtant un kilomètre plus loin tout près d'un ruisseau. Souvent Patrice s'y rendait soit pour étudier ou écrire.
Les premières fois, lorsque ce cahier était un journal d'adolescent, il notait ses états d'âme, ses peines d'amour et ses nombreuses réflexions; maintenant ce sont des photos, des dessins, des notes, des adresses, des dates qui y sont contenus. Patrice semblait facilement s'y retrouver.
Après avoir vidé l'enveloppe remise par sa mère, classé papiers et autres documents, il se leva pour examiner le tout silencieusement.

- Partir d'Expo'67, du moins ce qui en reste. Pourquoi ne m'a-t-elle pas appelé Robert? Je suis né pourtant le 8 mai 1968. Est-elle restée ici? L'enveloppe ne contient pas assez d'informations sur elle, sa famille. Pourquoi n'est-elle pas rentrée au Japon pour accoucher? Sa famille ne le voulait pas? C'est ça, il faut que je parte d'Expo'67, ensuite Toronto et me diriger vers Vancouver. Faire le même trajet qu'elle mais à l'inverse. Il y a tellement de trous dans tout cela, tellement de moments vides. Qui pourrait m'aider?

Patrice tenait dans la main un médaillon accroché à une courte chaîne en or. Il devait avoir certainement plusieurs années mais semblait être demeuré intact. Entre ses doigts, Patrice le passait d'une main à l'autre y cherchant des explications, un sens. Que de questions fusaient dans son cerveau à une vitesse inouie!

- L'avait-elle à son cou lorsque je suis né?

Une lettre provenant d'un orphelinat datant de mai 1968 et sur laquelle il pouvait lire: "Né de père inconnu." Pourquoi n'avait-il jamais demandé à sa mère ou à son père d'explications sur son arrivée à Saint-Camille? Ce qu'il savait était tout simple: sa mère, japonaise, l'avait mis au monde dans un hôpital de Montréal et ne pouvant le garder, pour des raisons obscures, l'avait remis à un service d'adoption. Ses parents adoptifs semblaient n'avoir jamais rencontré cette jeune Japonaise, n'ont rien su d'elle et de son histoire. Ils n'avaient qu'un seul mandat: élever cet enfant comme un des leurs.
Sauf le médaillon, cette enveloppe n'apportait pas d'éléments nouveaux à Patrice. Au fond de lui-même, est-ce parce qu'il craignait de ne pas avoir de réponses aux questions qu'il allait poser qu'il n'en posait pas? Serait-ce par crainte de souffrir d'absence, d'abandon qu'il n'a jamais cherché les origines de cette mère et les siennes tout à la fois? Voulait-il être le moins différent possible des autres? Il y avait assez de ce visage qui le distinguait. Il y avait assez de ce caractère renfermé si contrastant avec les enfants Lanctôt enjoués et actifs.
Patrice entendait tout ce qu'on disait de lui, de ce jeune garçon plus petit que les autres: comme il est intelligent, vif d'esprit mais si renfermé. Un professuer de géographie, alors qu'il était en troisième secondaire, disait de lui qu'il possédait un tempérament oriental.
Aujourd'hui, en cette fin avril 1993, à quelques jours de ses vingt-cinq ans, il venait de terminer son cours en psychologie, un dernier stage préparatoire; il ne lui restait que deux examens pour obtenir sa licence de psychologue... mais un psychologue qui commençait à peine à se connaître.
Devant lui, se dressaient trop peu d'indices sur ses origines. Dans le fond, ce qui était en lui depuis toujours et qu'il taisait, ce besoin de savoir qui était cette mère lui laissait dans le corps, le coeur et le cerveau un coktail de différences difficile à comprendre.

- J'ai comme l'impression qu'en voulant la chercher, je me cherche moi-même. Alex se moquerait bien de cela si je lui en parlais.

Il remit tous les papiers et objets dans l'enveloppe avec son vieux cahier à jaquette de cuir noir, monta dans la camionnette blanche: demi-tour et retour à la maison.
En route, il remarqua une vieille voiture stationnée près de sa demeure. Il n'y fit guère attention mais lorsqu'elle démarra promptement, à quelque cent mètres de lui, de petites pierres éclaboussèrent la camionnette.

- La vitesse tue!

En entrant, madame Lanctôt lui dit que le centre d'accueil Jacques-Cartier venait de téléphoner lui demandant de les rejoindre le plus rapidement possible.
Patrice parla à Christian, l'éducateur en fonction dans l'unité de vie où il venait de passer six mois de stage.

- C'est arrivé cet après-midi.
- Pourtant, lorsque je suis parti, Éric semblait calme et suivait le groupe sans rouspéter, continua Patrice.
- C'est après le match de hockey-balle qu'il a fugué.
- Seul?
- Toujours, comme à son habitude.

La nouvelle préoccupait Patrice. Avait-il été correct avec Éric alors que celui-ci tentait de lui parler? Il remettait en question son écoute. Le fugueur s'était-il senti abandonné par quelqu'un qui partait et lui portait si peu attention?
Toutes ces questions voltigeaient dans sa tête.

- Es-tu là, Patrice?
- Oui, oui, j'écoute.
- Je dois mettre la police à ses trousses. En liberté, Éric a très peu de contrôle et pourrait faire des folies inimaginables. Il faut absolument le retrouver vite sinon, on ne sait pas ce qu'il fera. C'est un "tof", je veux dire un dur de dur.
- J'ai vu dans son dossier que les armes à feu ne l'intimident pas.
- Comme ça, Patrice, pas d'éléments de ton côté?
- Je lui ai parlé avant de partir mais rien ne laissait présager un tel acte.
- Merci. Oh! oui, je fais parvenir le rapport de ton stage à l'université dès la semaine prochaine. Tu as été vraiment excellent. À bientôt.
- Merci à vous.

Patrice déposa le téléphone.

- Ce métier est décourageant. Être continuellement présent autant physiquement que moralement.
- Est-ce que tu me parles, Patrice, reprit madame Lanctôt qui achevait la vaisselle.
- Je me disais que le travail d'un éducateur de centre d'accueil, c'est pénible.

Patrice prit siège à la table et appela le chien qui bondit vers lui.

- Veux-tu manger?
- Non merci, répondit-il tout en flattant la bête qui ne demandait pas mieux. J'ai lu les documents dans l'enveloppe.

Madame Lanctôt parut mal à l'aise et se concentra sur son travail. Elle ne voulait pas elle-même lancer la discussion de peur que le tout s'écrasa lamentablement comme Patrice, un spécialiste dans le genre, aurait pu le faire.

- Tu l'as déjà rencontrée? risqua Patrice tout concentré à caresser le chien qui n'avait pas de nom.
- Jamais. Seulement la travailleuse sociale qui est venue te reconduire ici alors que tu avais deux semaines. Elle nous demandait des nouvelles... comment elle s'appelait déjà cette travailleuse sociale?... Ah! oui, madame Beaudoin. Elle commençait à travailler, c'était la première fois qu'elle s'occupait d'un enfant à adopter.
- Ma mère n'a jamais écrit, n'a jamais voulu savoir où j'étais?

Madame Lanctôt s'essyait les mains dans un tablier à carreaux blancs et rouges, du même matériel que les rideaux de la cuisine. Elle s'approcha de son fils adoptif indiquant du même coup au chien qu'il devait retourner dans son coin.

- Tu es arrivé vers la fin du mois de mai... non, plutôt au milieu du mois. Je me souviens que ton père suivait les nouvelles qui venaient de France parce que les étudiants se révoltaient. Il en a parlé avec la travailleuse sociale Beaudoin parce qu'il ne comprenait pas comme il faut pourquoi des étudiants pouvaient faire la grève étant donné qu'ils ne travaillaient même pas, d'après lui.
- Il y a longtemps qu'elle a quitté le dossier cette travailleuse sociale?
- Tu sais Patrice, toutes les lois ont pas mal changé depuis 1968. Quand tu es entré au secondaire, elle n'est plus revenue après. Elle envoyait des lettres que j'ai toutes placées dans l'enveloppe. Je suis certaine que tout y est. Ça parle pas beaucoup ces personnes-là et quand elles parlent, c'est pas sûr qu'on comprend tout.
- Jamais de nouvelles de ma mère?

Madame Lanctôt ne répondit pas, se sécha les yeux avec le linge à vaisselle tout en disant qu'elle aurait tellement aimé posséder un lave-vaisselle mais que maintenant elle s'y était fait, que c'était plus utile.
Patrice se leva, passa une main rapide dans le cou de sa mère adoptive et monta vers son refuge. Le chien soupira dans son coin...

vendredi 6 avril 2007

Le cent soixante-deuxième saut de crapaud (*2)



Chapitre 1
Les études...terminées!





- Hé! le Jap.
- Tu connais mon nom Éric, alors utilise-le.
- Fais pas ton petit éducateur ici, t'es rien qu'en stage.
- Ce n'est pas une raison pour ne pas m'appeler par mon nom, reprit Patrice, fixant le garçon de seize ans droit dans les yeux.

Patrice avait un regard coupant, celui qui tranche et arrête les discussions inutiles. Ses yeux bridés, bleus comme le firmament, avaient la froideur de l'acier. Lorsqu'il scrutait quelqu'un, ce dernier ne pouvait le dévisager longtemps sans ressentir ce côté glacial et distant qui l'habitait.
- Je termine mon stage aujourd'hui, Éric. J'aimerais garder un bon souvenir de toi.
- Tu retournes à l'université?
- Le temps de deux ou trois examens, ensuite j'ai complètement fini.
- T'es bien courageux!
- Pourquoi dis-tu cela? demanda Patrice en ramassant ses livres et ses notes restés sur la table.

Le local où se trouvait l'adolescent puait la cigarette. C'est un peu une des caractéristiques des centres d'accueil; à croire que les jeunes pensionnaires n'ont pas autre chose à faire que de fumer et d'attendre.

- Jamais je ne ferai de longues études, reprit l'adolescent en tentant de chiper un cahier que Patrice venait de placer dans son sac.
- Tu ne touches pas à cela.
- C'est si précieux?

Patrice regardait Éric avec un air à la fois compréhensif et déterminé.

- Qu'est-ce qui t'empêche de faire de longues études et de vouloir réussir dans la vie?
- Réussir dans la vie, réussir dans la vie, vous n'avez que cela dans la tête, vous autres, les adultes.
Et pourtant Patrice n'avait pas que cela dans la tête. Que non!

- C'est ce que tu penses, Éric. Un jour tu verras bien que les études peuvent te libérer de bien des emprises.
- Veux-tu que je pleure avec ça?

Patrice le regardait et avait une certaine difficulté à se reconnaître en lui. Pourtant, une dizaine d'années tout au plus les séparaient.

- Moi, ma vie est comme déjà toute tracée.

Patrice l'écoutait mais semblait avoir la tête ailleurs. Est-ce possible qu'à seize ans la vie nous soit toute tracée? Et lui, sa vie n'était-elle pas déjà dessinée depuis ce mois de mai 1968, un an après l'Exposition internationale de Montréal de 1967?

- Que veux-tu dire? reprit Patrice, revenant de sa courte rêverie.
- De toute manière, personne ne s'intéresse vraiment à qui je suis.
- Tu dis cela pour que je ne parte pas tout de suite.
- T'es pas pareil aux autres, Patrice. Je te trouve différent des autres.
- On est tous différents, à notre manière.

Éric essayait de voir à l'intérieur du sac de Patrice ce cahier qui semblait aussi âgé que son propriétaire.

- C'est quoi ton cahier que tu caches?
- Je ne cache rien, Éric.
- Alors, montre-moi ton vieux cachier, le Jap.
- Je t'ai dit de m'appeler par mon nom, sinon...
- Tu vas m'envoyer au trou?
- ...je pars tout de suite.

L'atmosphère devint tendue. Éric réussissait toujours, en frappant au bon endroit, à faire grimper les éducateurs ou les stagiaires. Et avec une précision remarquable!

- C'est un vieux cahier que je traîne toujours avec moi, reprit Patrice avec une espèce de nostalgie dans les yeux.
- Des souvenirs?
- Tu as le don de ne pas te mêler de tes affaires?
- Quand t'as pas d'affaires à toi, tu t'occupes des affaires des autres. Ça remplit le temps.
- Tu devrais peut-être, justement, t'occuper de tes affaires.
- Chaque fois que j'en parle, le psychologue vomit.

Patrice se sentait pris. Allait-il continuer cette conversation même si son quart était terminé? Il avait la vague impression que s'il creusait avec Éric c'est un peu en lui-même qu'il piocherait.
Devant ses yeux couraient une foule d'images, à la fois réelles et irréelles. Il se revoyait dans sa chambre, cette pièce fermée à tout le monde et cela depuis sa tendre enfance. La seule pièce où il pouvait ouvrir ce vieux cahier. Où il poyvait regarder par la fenêtre en cherchant le Pacifique.

- Est-ce que tu désires me parler ou me faire vomir aussi? demanda Patrice en essayant de voir dans les yeux de ce jeune garçon sans famille et sans avenir, une lueur de vérité et non ces continuelles luttes de pouvoir.
- Je trouve ça triste que tu partes. Je commençais à m'habituer à toi.
- C'est un peu le temps. Ça fait six mois que je suis en stage ici.
- Je dis pas ça pour faire téteux, dit Éric qui s'allumait une cigarette.

Ce stage, le dernier dans sa vie d'étudiant en psychologie, avait été le plus difficile pour Patrice et, à la fois, le meilleur. Les autres l'avaient un peu ennuyé: que ce soit celui auprès des personnes âgées dans un centre ultra spécialisé; que ce soit celui auprès des déficients mentaux où parfois certaines personnes, pour rire, lui demandaient s'il était un trisomique 21, à cause de ses yeux.

- Alors, tu le dis pourquoi?

Patrice regardait Éric droit dans les yeux avec toute la sincérité dont il sentait capable.

- Je te trouve différent des autres.

Combien de fois avait-il entendu cela, d'aussi loin que ses souvenirs pouvaient retourner? Même son meilleur ami, Alex, revenait là-dessus parfois. Il ne voulait pas tout revoir dans sa tête alors qu'Éric semblait sur le point de lui faire une confidence, mais il ne pouvait s'empêcher de se remémorer son temps à l'école primaire.

- C'est pas juste dans ta face, je veux dire différent dans ta manière de penser.

Éric parlait lentement, entrecoupant ses paroles d'une bouffée de cigarette. Et Patrice se retrouvait à l'école secondaire, où il avait réussi facilement jusqu'en secondaire 5, où il avait rencontré des filles qui l'avaient aimé, d'autres qui s'étaient moquées de lui. Dans cette polyvalente, où il devint l'un des meilleurs joueurs de hockey sauf en deuxième secondaire alors qu'il sortait avec Valérie. D'ailleurs, cette fille l'avait plutôt éloigné de tout cette année-là...

- M'écoutes-tu, Patrice?
- Excuse-moi, j'étais parti.
- Où?
- Je ne sais pas trop.
- Dans ton vieux cahier?

Pendant qu'Éric vidait son sac - certains traînent des sacs d'autres des cahiers - Patrice se retrouvait au bal des sortants, dernier été avant le CEGEP. Cette soirée un peu spéciale au cours de laquelle Alex lui avait présenté Jennifer. Il s'était surtout demandé comment il se faisait qu'un prénom puisse avoir autant de charme et d'autres en être totalement privé. Cette Jennifer fut pour lui la révélation de son été. Il ne cessait de lui dire à quel point il était amoureux de son prénom.

- C'est comme ça que tout a commencé...

Éric venait-il de finir son histoire? Patrice brassait-il ses pensées depuis longtemps? Voyait-il cette ferme immense devant ses yeux comme une bouée de sauvetage ou une prison?
Pourtant, il n'avait rien à reprocher à ses parents adoptifs. Ils avaient toujours été corrects avec lui. C'est vrai que, de son côté, jamais il n'avait refusé de faire les travaux agricoles que monsieur et madame Lanctôt lui demandaient de faire.

- Pourtant ce n'est pas de ma faute si ma mère a toujours...
- Qu'est-ce que tu dis au sujet de ta mère? coupa Patrice ramené à la réalité par les dernières paroles d'Éric.
- Je n'ai rien dit encore. On dirait que tu m'écoutes par petits bouts.

Physiquement, Patrice est fort et toutes les heures passées aux travaux extérieurs l'on rendu encore plus solide. À son entrée à l'université, ses parents adoptifs lui dire qu'il pouvait donner du temps sur la ferme mais sur une base volontaire. Ses frères, ayant moins de talent que lui et aucun intérêt pour les études, prendraient la relève.

- Ça n'a jamais bien marché entre mon père et ma mère. D'ailleurs, je ne me souviens plus de lui.
- Tu lui en veux pour cela? demanda Patrice instantanément.

Il lui était facile de suivre une conversation et penser à autre chose. Il avait développé cette habileté très jeune. Un ancien professeur disait de lui qu'il méditait tout en faisant ses travaux.

- Je ne leur en veux pas mais...
- Mais quoi?
- Ce n'est pas de mes parents que jeu veux parler, dit Éric, c'estde moi.
- Parfois en parlant d'eux, on parle de soi.
- Que veux-tu dire?
- Rien. Continue.
- Ça t'intéresse vraiment?

Un éducateur, entrant dans la pièce, annonça que l'activité hockey-balle commencerait dans quelques minutes. Son regard se dirigea vers le stagiaire et le pensionnaire:
- Éric, vas-tu jouer?

Celui-ci ne répondit pas, se leva et se dirigea vers la sortie en saluant Patrice.

- Difficile ce gars-là, dit Christian, un éducateur nouvellement embauché par le Centre Jacques-Cartier, un centre sécuritaire, en fait le plus sécuritaire qui puisse exister à Montréal.

- Je ramasse mes affaires et je salue tout le monde avant de partir.

Patrice quitta le centre d'accueil pour retrouver sa camionnette blanche dans le stationnement. Jetant un dernier regard derrière lui, il croisa Éric qui courait vers la patinoire. Le soleil chaud du mois d'avril avait rendu la patinoire impraticable pour le hockey sur glace mais la terre assez sèche pour y jouer avec une balle.

- Salut Patrice! Oublie pas ton vieux cahier!
- Vite les gars, dit Christian au groupe tout en saluant Patrice de loin.

Il monta dans sa camionnette. La journée était belle et sentait le printemps.

- Je me demande comment c'était la journée d'ouverture d'Expo'67? Et il démarra.

Sur le pont Jacques-Cartier, il vit les îles. Ses yeux ne poiuvaient les quitter. Son regard cherchait quelque chose qu'il y aurait perdu. À chaque fois qu'il y passait, et cela maintenant depuis près de cinq ans, Patrice ne cessait de scruter du côté des pavillons encore existants d'Expo'67, de la Ronde et du fleuve qui longe cet emplacement où des millions de personnes y découvrirent les diverses cultures du monde. L'ambiance y était vivace pour ne pas dire unique. Les gens semblaient oublier la guerre, les problèmes sociaux et envisageaient les années '70 avec optimisme.

Patrice arriva chez lui. Madame Lanctôt, sa mère adoptive, regardait au loin, droite sur son balcon.

- Qu'est-ce que tu cherches? lui demanda Patrice, son sac à l'épaule.
- Ça y est? C'est fini le stage?
- Encore deux examens et je pourrai dire que c'est complètement fini.
- Il me semble te voir partir pour la maternelle. Près de la route, tu attendais l'autobus. Si petit mais décidé, rien ne te faisait peur. Et là je te vois revenir, les études finies. Psychologue!
- Pas encore, mère.
- Mais c'est tout comme, voyons.
- Sont-ils aux champs?

Patrice jeta lui aussi les yeux dans la même direction, au loin vers le bois.

- Depuis le matin. Ils ne sont pas montés dîner. Tu as reçu un coup de téléphone.
- Alex?
- Non, quelqu'un que je ne connais pas. Le numéro est sur ta porte de chambre.

Montant l'escalier quatre à quatre, Patrice arriva tout de suite en haut. Sa chambre, à l'étage, ressemblait à un grenier. Une fenêtre donnait sur le soleil levant. En hiver, c'était blanc et immobile. En été, vert et seule la forêt à l'horizon lui cachait le bout du monde.

- Je ne connais pas ce numéro.

Dans cette chambre, son petit monde comme le disait sa mère adoptive, c'était beaucoup le Japon reconstitué. Du moins tout ce qu'il en savait par ses lectures et ses recherches.
En y entrant, un tatami sur une grande partie de la surface du plancher jusqu'à une petite table en rotin près de son lit où reposait un livre de Mishima s'intitulant "Le marin rejeté par la mer". Au mur, un immense drapeau blanc au cercle rouge en plein centre. Les autres étaient remplis de photographies et de toiles représentant ce pays qui lui paraissait tatoué dans la figure.

- Ici Patrice Lanctôt, je retourne votre appel.

À l'autre bout de la ligne, le directeur d'une école spécialisée pour enfants présentant des troubles de la conduite et du comportement lui annonçait que sa candidature avait été retenue et que s'il désirait passer une entrevue pour le poste de psychologue, on l'attendait. Qu'il pourrait même commencer au début du mois de mai si tout allait bien.

- Merci monsieur. Je vais me rendre à l'entrevue mais j'aime autant vous dire tout de suite que je ne compte pas travailler avant le mois de septembre. Vous savez, après toutes ces études, je souhaite prendre un peu de congé durant l'été
- Comme vous le voulez, mais nous vous attendons pour l'entrevue au début de la semaine prochaine. Lundi, treize heures pour être plus précis.
- Merci. Comptez sur moi, je serai présent.

Au moment où il déposait l'appareil, on frappa à la porte. Sa mère adoptive entra, une grande enveloppe à la main, enveloppe qui semblait avoir été tenue cachée depuis fort longtemps.

- Patrice, ça fait longtemps que j'attends ce moment.

Comme il lui arrivait souvent, Patrice écoutait alors que sa pensée partait, il ne savait trop où. Sa mère, nerveuse, la lui tendit.

- Je me demande Patrice pourquoi tu ne nous a jamais posé de questions sur tes origines?

Il était droit debout, face à la fenêtre. La vitre lui reflétait son image alors qu'il poussait son regard le plus loin vers l'horizon.

- J'étais inquiète lorsque tu nous es arrivé. Je me demandais ce que serait la vie avec un enfant adopté. Ce que serait ta vie. Mais tout s'est bien passé. Tu ne nous as jamais donné de troubles. Tu as toujours bien réussi à l'école, dans les meilleures classes. Tu es devenu pour nous un garçon modèle. Bien adapté dans notre famille qui est devenue la tienne. Tes frères et tes soeurs, tu les as toujours aimés et eux aussi...

Les paroles de madame Lanctôt s'éloignaient de lui bien qu'elles fussent gentilles. Malgré le fait que ses parents adoptifs l'aient toujours trouvé distant et un peu froid, ils avaient agi avec lui comme s'il était leur fils. En aucune occasion quelqu'un de la famille n'avait fait mention de la différence, celle qui se voyait de plus en plus en vieillissant. Il n'avait rien des Lanctôt.

- ...tu as fait de belles études, tu nous as toujours aidé sur la ferme même si cela n'était pas nécessairement...

Patrice était à deux places à la fois: dans sa chambre, à écouter cette femme, qui, toute sa vie, avait agi en mère suppléante et au bout de son regard, là où des idées défilaient sans qu'il ne les comprenne. Ne les saisirait-il peut-être jamais?

- ...souvent je me suis demandé si tes études en psychologie ce n'était pas une manière d'essayer de comprendre...

Patrice se tourna vers sa mère adoptive et lui dit:
- J'ai reçu une proposition d'emploi dans une école spécialisée. L'entrevue est la semaine prochaine et si tout va bien, je pourrais commencer à travailler au mois de mai.
- Je suis fière de toi.
- Mais je pense prendre un peu de vacances.
- Excellente idée! Ton père va certainement te dire la même chose. Tes frères semblent décidés à s'installer, comme ça tu ne te sentiras plus obligé de donner un coup de main.
- S'installer!
- Je veux dire prendre la relève.

Patrice reprit place à la fenêtre. À ses pieds, il voyait la camionnette blanche avec laquelle il avait si souvent voyagé.

- C'est pour toi.
- Pourquoi me remettre cette enveloppe aujourd'hui?
- Parce que tu ne l'as jamais demandée.
- Qu'est-ce qu'il y a dedans?
- Tu verras par toi-même.

Madame Lanctôt quitta la chambre. Elle a toujours eu beaucoup de difficulté à discuter avec son fils adoptif. La différence entre lui et ses propres enfants était trop grande pour qu'elle réussisse à bien saisir ce garçon si doux, si calme et si intérieur. Combien de fois l'a-t-elle imaginé malheureux parce qu'il ne disait pas tout haut ce qui se passait tout bas.
Son mari aimait Patrice car il était costaud et que le travail ne lui répugnait pas. Jamais il ne critiquait, était toujours le premier à répondre à ce qu'on demandait. Ce n'était pas évident de se lever tôt le matin, d'aller à l'étable et répéter le même scénario au retour de l'école.
Ses frères et soeurs avaient pour Patrice ce respect que l'on porte à une personne de passage, celle qui pourrait nous quitter du jour au lendemain. Petits, il n'y avait aucune différence entre eux mais une fois l'école entreprise, les questions des autres avaient rendu frères et soeurs plus distants face à cet étranger venu on ne savait d'où.

- J'oubliais, dit madame Lanctôt avant de sortir, Alex est passé sur l'heure du dîner. Il reviendra cet après-midi.
- Merci.

La porte se referma. Patrice, l'enveloppe à la main, restait debout, immobile, le regard vers la fin du monde. Il se mit à repenser à Éric et se dit qu'il n'avait pas été de la meilleure écoute.

- C'est beau pour un psychologue! Ne pas écouter quelqu'un qui se confie à lui.

Il s'étendit sur le lit. L'enveloppe tomba par terre.

mercredi 4 avril 2007

Le cent soixante-deuxième saut de crapaud (*1)

En 1994, enseignant dans une école secondaire de la rive sud de Montréal, j'ai publié, avec un groupe d'élèves, un roman jeunesse qui porte le titre de UN DOUBLE EXIL. Je remarque qu'il ne m'en reste qu'un seul exemplaire et pour ne pas le perdre, je vous le propose aujourd'hui à raison d'un chapitre par jour. L'histoire débutera demain. Pour aujourd'hui, vous aurez droit à la présentation de même qu'au résumé de l'histoire.


PRÉSENTATION


Vous avez entre les mains un roman collectif: l'oeuvre d'une vingtaine d'élèves du groupe 31, achevant en juin 1994 leur dernière année dans un groupe à cheminement particulier.
Entre octobre 1993 et la fin de l'année, ils ont relevé le défi d'écrire un roman d'aventures avec leur enseignant. Et ce fut toute une aventure... Je ne veux pas expliquer ici notre démarche, ressasser nos problèmes, répéter nos hésitations, remâcher nos arguments faisant qu'un jour on avançait, le lendemain, on s'immobilisait et qu'une semaine après, on partait pour la gloire.
Seulement vous dire qu'UN DOUBLE EXIL, c'est le résultat de l'élaboration d'idées divergentes en route, bon gré mal gré, vers la cohérence. Aussi, une image de ce groupe qui partagea durant trois années - fort longues selon certains - les hauts et les bas de sa vie scolaire.
Tout comme Patrice et Alex, personnages du roman, les élèves du groupe 31 risquent de demeurer unis par des liens indéfectibles dont j'espère ce roman sera un symbole tangible.
À la lecture de ce récit, vous verrez que le pont, l'exil et la volonté inébranlable d'arriver à l'autre bout du pays sont des symboles gravés entre les lignes. Ils s'apparentent bien aux élèves: le pont, cet ouvrage qui relie des obstacles; l'exil, cette impression de bannissement ressentie par les élèves à l'intérieur de l'école et finalement cette volonté arrimée profondément au fond du coeur qu'ils pouvaient franchir les difficultés et accoster au port de la réussite.
UN DOUBLE EXIL, roman de l'identité; celle d'individus qui auront su, à leur rythme et à leur manière, dire et écrire le cheminement entre la pensée et le mot.
S'il fallait saisir un message de cette expérience et chercher à le partager, permettez-moi de suggérer qu'au-delà des quatre cents pages qui furent écrites par les élèves, les heures à discuter sur un chapitre ou une péripétie, la quasi certitude parfois que tout allait nulle part, l'important restera toujours qu'à partir d'une idée, ils auront fait vivre des personnages et les auront placés dans des situations vraisemblables.
Et que d'une certaine façon, les élèves seront peut-être revenus de leur propre exil.



RÉSUMÉ

Patrice Lanctôt aurait pu, aurait dû s,appeler Gansou. Sa mère, une mystérieuse Japonaise, est arrivée au Canada en 1967 afin de visiter l'Exposition universelle de Montréal. Elle ne se doutait jamais que son périple de Vancouver à la rue Hochelaga, en passant par Toronto, allait devenir le chemin de croix de son fils... vingt-cinq ans plus tard.

En effet, ce fils en exil, achève des études en psychologie. Le roman débute alors qu'il vient tout juste d'achever son dernier stage. Celui-ci aura des répercussions significatives sur lui-même et sur les recherches qu'il décide d'entreprendre afin de retrouver cette inconnue. Le samouraï de Saint-Camille part en cavale...

Sa route sera remplie d'embûches, tout comme celle de cette mère énigmatique, doublement exilée. Il partagera périodiquement son temps entre un jeune fugueur, qu'il connaîtra de mieux en mieux, une histoire abracadabrante devant éclater à Toronto, et les nombreuses enquêtes le menant à celle qui le laissa dans une famille d'adoption dès sa naissance.

Cette quête, car il s'agit de cela, le poussera au bout de lui-même... et du pays. Que trouvera-t-il? Qu'apprendra-t-il? Que saurons-nous?

Un roman d'aventures où se mêlent à l'exil, à la fois l'identité et la solidarité. Et vous aurez le choix de voyager en camionnette ou en Shelby 1984.

Et voilà, nous sommes maintenant prêts pour cette histoire que vous pourrez suivre chapitre par chapitre au cours des prochains jours.


Bonne lecture.

samedi 31 mars 2007

Le cent soixante et unième saut de crapaud


Je tiens parole. D'autres citations de Réjean Ducharme devaient venir, eh! bien les voici. Les premières furent principalement tirées de L'AVALÉÉE DES AVALÉS, celles d'aujourd'hui de LE NEZ QUI VOQUE.


" Quel est celui de ces deux pronoms démonstratifs qui est le meilleur: cela, ça? Si c'est "ça", ne n'est pas "cela" et si c'est "cela" ce n'est pas "ça". "


" J'ai besoin des hommes. Je rédige cette chronique pour les hommes comme ils écrivent des lettres à leur fiancée. Je leur écris parce que je ne peux pas leur parler, parce que j'ai peur de m'approcher d'eux pour leur parler. Près d'eux je suffoque, j'ai le vertige des gouffres. Si j'ai peur de leur adresser directement la parole, ce n'est pas parce que je suis timide, mais parce que je ne veux pas rester embourbé dans leurs glaisières profondes, dans leurs abîmes marécageux. J'écris mal et je suis assez vulgaire.Je m'en réjouis. Mes paroles mal tournées et outrageantes éloigneront de cette table, où des personnes imaginaires sont réunies pour entendre, les amateurs et les amatrices de fleurs de rhétorique."


" Le mépris de soi-même justifié est une maladie dont personne ne se relève."


" Mais, hier, avant de m'endormir, j'ai eu de graves pensées sur les idées, ou (au choix) de graves idées sur les pensées. Les voici! L'idée n'est aussi immobile, impuissante et docile qu'on le croit; elle agit, engendre et ordonne; elle travaille et comporte son propre dynamisme; elle marche et marche toute seule. De plus, à l'instant de sa conception, l'idée se dédouble; c'est-à-dire qu'aussitôt née, elle s'emploie à sa matérialisation et à la matérialisation de l'idée opposée. Elle tend à la fois vers les deux pôles; et si nous ne la jugeons pas, ne la freinons pas, elle nous emporte avec elle dans les deux sens. Mais, chez la plupart des civilisés, il s'opère automatiquement, à la prise de conscience de l'idée, un choix, une violente révolte contre l'une ou l'autre des deux impulsions qu'elle provoque; ils pensent qu'il est fou de se donner à la fois au nord et au sud, à la droite et à la gauche, à la lenteur et à la rapidité. Chez les autres, d'esprit plus jeune, plus pur, moins sclérosé, la possibilité d'une double action en sens contraire est parfaitement claire, saisissable, logique et comprise. Pourquoi, en plus de se mouvoir et d'émouvoir dans son sens, l'idée se meut-elle et émeut-elle aussi dans le sens contraire? Parce qu'il est de la nature de l'âme, volonté créatrice avide, de se représenter spontanément sous forme d'idées toutes les possibilités qu'offre un objet à son action et de les vouloir toutes réaliser par le fait même. L'âme ne peut pas ne pas vouloir ce qu'elle se représente: il n'y a pas d'involonté. Quand on ne veut pas, on ne fait que ne pas faire ce qu'on veut faire. Cette explication n'élucide rien. Par exemple, j'éprouve à la fois le besoin de voir Chateaugué et celui de lui dire d'aller se faire pendre ailleurs. Mais, ce sont choses subtiles pour des civilisés. Mais, on comprendra peut-être se je dis qu'on éprouve, sous l'effet de deux impulsions simultanées nées d'une même idée, le besoin de faire le bien et le besoin de faire le mal. Mes pensées sont tellement graves et subtiles! Il a tellement peur de n'être pas compris et apprécié! Suffit!"


" Il croit qu'aimer est un verbe d'action: il ne sait pas que c'est un verbe d'état."


" Il n'y a pas d'injustice sur terre. Tout ce que s'attire un un être bon et innocent, c'est le dégoût et, conséquemment, le désespoir. Tout ce qu'elle s'attire, ce sont des tentations de corruption et des tentations."


" La plupart de ceux qui lisent ont entre neuf et seize ans. Les autres, ceux qui lisent entre vingt et soixante ans, lisent parce qu'ils n'ont pas pu franchir le mur de la maturité; ils sont assis à l'ombre du mur de la maturité avec un livre sur les genoux et ils lisent."


" Connaît-on l'histoire des pommes pourries dans le panier des pommes pures? Les pommes pourries finirent par pourrifier toutes les pommes pures. Il n'y a que les maladies qui soient contagieuses. Les pommes pures ne purifissent jamais les pommes pourries. Bientôt, vous serez tous pourris. Allez dire aux architectes de bâtir moins de places des arts et plus d'hôpitaux pour pourris mentaux."


" Mais attendre n'est pas vivre."


" Quand on est sorti de l'enfance, il n'y a pas moyen d'aller quelque part sans s'écoeurer."


" Est-ce que tu as vu les oignons dans "additionnions"? As-tu vu les lions dans "appelions"? As-tu vu la pomme dans "appelons"?"


" L'amour, ce n'est pas quelque chose, c'est quelque part..."


" C'est ça, être adulte. Tout ce qui était plat se met à creuser des abîmes sous tes pas. Tout ce qui était léger se met à t'écraser. De l'ère des rires et des chagrins, tu passes à l'ère des délires et des désespoirs. Ta vie devient vaste comme toute la vie. C'est tout. C'est ça."


" Les larmes des uns sont sans effet sur les larmes des autres."


" On tend l'oreille et on entend les astres marcher. Ils ne font pas plus de bruit que les plus petits poissons du monde en nageant. C'est la joie."


" Je ne comprends rien. Ne rien comprendre, c'est décourageant, exaspérant, très exaspérant. Il n'y a rien de plus infranchissable que la confusion qui règne dans ma tête. C'est comme ne rien comprednre à l'école. C'est comme lire un poème hermétique."


" Souvent, on sent qu'on comprendrait, qu'on frôle, mais que la lumière qu'il y a en nous n'est pas tout à fait assez forte pour bien éclairer tout. On n'est pas tout à fait assez fort pour comprendre, et on le sent."


" Pour comprendre tout à fait une seule chose, il faut tout comprendre."


" Tout est pris ensemble dans la vie."


 


Comment ne pas aimer ce Ducharme, dont le silence inquiète...


À bientôt.

mercredi 28 mars 2007

Le cent soixantième saut de crapaud



Au surlendemain des élections, voici que le crapaud reçoit les résultats qui méritent, avouons-le, un instant d'attention.
J'avais demandé de voter majoritairement pour un gouvernement minoritaire. C'est fait.

J'avais prévu un gouvernement minoritaire dirigé par le parti libéral. C'est également fait.

Je prévoyais une opposition dirigée par le parti québécois et la balance du pouvoir entre les mains de l'action démocratique du Québec, ici c'est l'inverse qui arrive.

Mes deux/trois chefs qui formaient le centre gauche de mon indécision hésitante ne sont pas dans le décor: tout va.

Et maintenant? Une fois le peuple refermant sa bouche, se frottant les mains comme après une besogne bien faite, le diésel des autobus/autocars transformé en gaz à effet de serre, les bureaux de votation redevenus des écoles ou des salles de bingo, les gagnants ayant achevé leurs mercis, les perdants de décortiquer ce qui n'a pas fonctionné, les journalistes se préparant pour la prochaine - fédérale cette fois-ci - , ne reste qu'une seule question: et maintenant?

Le crapaud ne peut pas ne pas se la poser. Et dans mon langage, la meilleure façon d'y répondre est ce poème. Caché, recroquevillé dans le fond d'un cahier, il attendait l'instant propice pour apparaître. Peut-être est-ce le moment!


Le voici.




serons-nous encore?


- des -

constructeurs de déconstructions
transformateurs d’inachevé
finisseurs de commencements
écouteurs de silences
lanceurs de vides


ou encore?

-des-
sons écrits de la même manière
écoutés de la même façon
des âmes débusquées par le hurlement d’immenses cris muets


ou encore?


-ces-

oiseaux-cerfs-volants accrochés aux glissements d’une corde à linge
notes de musique sur une portée chantant roque comme des poulies
oiseaux en volée fonçant à travers les moutons de la mer


ou encore?

-les-

mères
sachant lire entre les mots
que des chiffres ressassés
qu’elles répètent à ces enfants qui les firent mamans
n’exprimant plus la qualité que la quantité



ou encore?

-une-

maison fraîche

que le vent emplit d’ombres dessinées sur les feuilles fouinant aux fenêtres


… nous ne serons peut-être

ou encore
que des espaces disconvenus
incompatibles
pliés sous vide


… l’amour n’est que de la nostalgie remise à jour…


À bientôt.

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 17 -

                                                                        La musique japonaise, un après-midi transportant délicatement sa dou...