mardi 10 septembre 2024

Si Nathan avait su... (6) Revu et corrigé


 

Parfois, je suis Pierre Bourgault dans le film Léolo réalisé par Jean-Claude Lauzon (1992), jouant cet étrange Dompteur de vers, vous vous en souvenez sans doute, celui qui découvre les calepins écrits par Léolo, le personnage principal du film inspiré de L’AVALÉE DES AVALÉS de Réjean Ducharme, roman que le jeune adolescent dévore littéralement, s’y reconnaissant. Il comprend que des personnages de roman ressemblent souvent à ce qui l'entoure : sa famille pour le moins atypique, à la limite  dysfonctionnelle et lui, le jeune Léolo convaincu d’être italien, issu de l’union de sa mère (Ginette Reno) et d’une tomate avariée.
 
À la lecture des cahiers de Nathan, tout comme le faisait Bourgault, c’est dans le même esprit du film qui se développe de manière linéaire alors que je me permets de vadrouiller d’un cahier à un autre évoquant telle ou telle époque; j’avoue toutefois que ses cahiers ne possèdent pas la qualité littéraire de ceux qui soutiennent le film. Ils démarrent à l’occasion de l’entrée du jeune garçon à l’école secondaire - son grand frère Benjamin qui vient de l’achever hésite entre une année sabatique qu’il consacrerait à un voyage, mais son choix sera tout autre - se prolongent durant la période cégépienne (à Montréal) en compagnie de sa compagne Isabelle, pour un certain temps… et beaucoup plus loin.
 
Nathan est un personnage multiforme, protéiforme serait plus précis. Au départ fictif, né d’un projet commun dans le cadre des activités «Otium» en collaboration avec mon frère et ma belle-soeur, mais dès ce moment j’y voyais la possibilité d’étendre son rayonnement, de le mener plus loin.
 
Sans être ni ombre ni fantôme, il me fournira l’occasion d’y mêler des éléments plus personnels tout comme je le fis en 2005 alors que LE CRAPAUD GÉANT DE FORILLON crapahutait pour la première fois sur internet, proposant l’histoire d’un grand-père gaspésien collée aux pattes. Vous pouvez les retrouver, elles se trouvent au début du blogue.
 
Nous avons laissé Nathan à la sortie du métro de Montréal, un livre, celui de Virginia Woolf ainsi qu’une lettre en main, celle d’une dénommée Gabrielle. Il rentre chez lui. Je nous rappelle un petit détail important, au moment de ces faits nous sommes en plein hiver montréalais.    
 
                     ************************************
 
Sortant du métro, Nathan se dirige vers son appartement. Le blanc sale de la neige dévisage l’environnement y plaquant un masque d’ombre. Le trottoir glacé l’incite à la prudence. Il tient solidement le livre qu’une certaine Gabrielle a malencontreusement oublié sur le siège du wagon alors qu’elle descendait à la station Jarry. L’a-t-elle ou non volontairement abandonné ? Voulait-elle, par ce geste, se débarrasser de l’enveloppe postale encartée au milieu des mots de Virginia Woolf ? Serait-ce un signe ? L’animatrice de son groupe de rencontre insiste souvent sur ce mot - un signe - rappelant combien nous y portons peu d’attention.  
 
Au milieu de cet hiver étrange et combien bizarre saison sautillant entre chaleur estivale et blizzard sibérien, dans la solitude qui s’est accaparé de Nathan depuis sa séparation d’avec Isabelle, solitude qu’il tente de meubler par des heures de travail supplémentaires effectuées au dépanneur non loin de chez lui, il a développé une routine presque électromécanique, son domaine d’étude : a) lever tôt, b) petit-déjeuner frugal, c)  lecture rapide des informations sur Internet, puis en route soit vers le collège ou le boulot, le week-end.  Mais... mais il s’ennuie profondément, réalisant mieux ce qu’Isabelle lui avait lancé au visage quelques mois après le début de leur vie commune, quand elle déclara que leur vie était assommante. 
 
Devant le building, pas de regard vers le rez-de-chaussé, se dit-il. Il lui sera facile de tenir parole puisque madame Farell, la concierge de son immeuble d’habitation, l’attend malgré l’heure tardive, droite et immobile comme un bonhomme de neige.   Tu as reçu une lettre mon garçon. Il faut aviser les gens de ton changement d’adresse, Isabelle ne semble pas vouloir te remettre le courrier personnellement. Vous êtes en mauvais termes?  Je m’en occupe, d’ailleurs je ne reçois pas beaucoup de correspondance.  Nathan, évitant la question qui semblait tracasser la concierge, récupère l’enveloppe se disant qu’aujourd’hui passerait à l’histoire : deux missives, une lui étant directement destinée, l’autre, par personne interposée. Il salua la concierge, jeta mécaniquement un coup d’oeil rapide vers la fenêtre de la pièce qu’il a occupée quelques mois avant de se retrouver juste au-dessus, dans une chambre célibataire.
 
Rien pour apaiser son ennui. Nathan, respectant scrupuleusement sa routine du retour à la maison, se prépara un sandwich, démarra la cafetière, mais son esprit vaguait entre les deux enveloppes qu’il avait déposées sur la table de cuisine en entrant dans ce lieu de plus en plus froid, de plus en plus impassible. Laquelle d’abord ? Il opta pour celle remise par la concierge.

Nathan,
Isabelle m’a informée de votre séparation. Un simple malentendu, du moins je l’espère.

Cette invitation te surprendra sans doute. Claude et moi projetons un voyage à l’autre bout du monde. L’Asie. En fait nous prévoyons partir pour un mois en Thaïlande et au Vietnam. Élaborant notre ébauche d’itinéraire, nous avons pensé vous proposer, à Isabelle et toi, de vous joindre à nous.

La situation étant différente maintenant et comme Isabelle a reçu notre message, nous avons cru honnête de t’en faire part. La proposition tient quand même. Je te laisse y réfléchir. Notre séjour s'échelonnera entre le 1er mai et le 1er juin.

Donne-moi de tes nouvelles.
Marielle xx

PS Je me doute que cela ravice des souvenirs pénibles, mais peut-être que ça pourrait aussi mettre un baume sur la tragédie de Benjamin. Tu verras.

Nathan réalisait à la lecture de cette lettre que la nouvelle de leur séparation s’était rendue jusqu’à son village. Il allait répondre à cette amie par téléphone, se doutant qu’un courrier avait été le chemin clandestin choisi par son amie afin de ne pas ébruiter son message. Elle craint les réseaux sociaux peu sûrs pour garder secrète toute communication. Il déposa le papier sur la table, se servit un café, eut une seconde de nostalgie songeant à son grand frère, pui s’approcha du livre dans lequel il  retirera l’enveloppe postale qui ne lui était pas destinée, mais qui attisait sa curiosité. Impossible de lire le nom de la personne à qui cette correspondance était destinée, seul le prénom avait survécu à une quelconque tache : Gabrielle.  Le timbre estampillé indiquait une date : juin de cette année. Plus de six mois déjà. L’enveloppe  ouverte avait été depuis refermée. Réouverte peut-être par la suite. Nathan en retira un ramassis de papier oignon sur lesquels, à l’encre verte, se révélait une graphie soignée. Au bas de la dernière feuille, une signature : James. Déposant sa tasse de café, il se mit à lire.
 
Gab, je sais, je sais, tu détestes souverainement qu’on coupe ton prénom, mais je me le permets puisque je n’aurai été dans ta vie qu’une moitié du temps.

Un matin, au début du printemps, le cri lugubre d’un oiseau m’a réveillé plus tôt qu’à l’habitude. C’est signe, pour certaines personnes, qu’il y a quelque chose autour d’elles qui ne roule pas bien. L’inquiétude m’a aussitôt envahi. J’ai immédiatement pensé à toi. Il y a de cela un certain temps et cela ne me quitte pas.

Ce malaise devenu souci m’a poussé à me lever, à chercher autour du jardin l’oiseau criard. Un oiseau noir perché sur la plus haute branche du chêne - celui que nous avons planté lors de ta naissance - semblait fixer la véranda sur laquelle je me postais.
 
Deux sentinelles s’observant l’un et l’autre. Un retentissant silence emplit l’espace. Cet oiseau laissa choir à mes pieds de vieilles idées noires. Les ai reconnues : égoïsme, orgueil et culpabilité. Au fil du temps, comme des plumes d’oiseau qui oscillent dans l’air avant de se retrouver au sol, elles avaient déposé dans mon être un fatras de situations que j’associais à ceci, à cela, aux autres. Maintenant sortis de l’ombre et nommés, je le sais.

C’est par égoïsme que je vous ai quittées, ta mère et toi, pur égoïsme qui ourdissait des excuses faciles, des mensonges impardonnables afin de mieux flatter mes envies de vivre sans responsabilités. Impossible pour moi d’avoir été présent alors que tout me menait ailleurs. Tu me cherchais. Je fuyais.

C’est par orgueil que j’ai si longtemps altéré des situations, les interprétant à mon avantage. Combien de fois, je ne saurais les compter, me suis-je interdit un rapprochement vers toi, ma fille, qui avait besoin de ce père que je n’aurai jamais réussi à être correctement, complètement. Je suis demeuré cet être inatteignable, bâtisseur de barrières, afin de protéger mes faiblesses qui devaient demeurer invisibles. Il était impossible pour moi de t’enseigner ce que je n’ai jamais appris.Tu cherchais des réponses à tes questions ; je faisais mine de ne pas les comprendre pour mieux les éviter.

C’est par culpabilité que trop souvent j’ai tenté de me rapprocher de toi, alors que je voulais tout simplement libérer ma conscience. Réalisant mon caractère coupable, j’ai mis un frein à ma volonté de te retrouver, te révéler ce que je découvrais en démêlant mes idées noires. Suis comme entré dans un profond tunnel, couleur oiseau criard, sans réussir à percevoir cette lumière dont on nous dit qu’elle attend au bout, on ne sait trop pourquoi d’ailleurs, peut-être seulement à éclaircir l’espace ou nous aveugler de ses chimères. Il m’a fallu un certain temps pour réaliser que c’est mon intérieur que je devais débrouiller.

Cette lettre est courte. Je sais qu’elle me permet de balayer mon intérieur, de prendre conscience que c’est là que je dois continuer à orienter mes recherches. Je souhaite que tu la reçoives comme, pour moi, le cri d’un oiseau criard... que tu sortes sur ton balcon cherchant quelque part un signe.
James
 
Nathan déposa les feuilles de papier oignon sur la table, jeta un coup d’oeil au fond de sa tasse de café, repassait sa journée en revue : le collège, le groupe de rencontre, l’enveloppe postale glissée dans le livre de Virginia Woolf et cette phrase, à nouveau lui revint : 

“ Car le paysage d’un écrivain est un territoire à l’intérieur de son cerveau ; nous courons le risque d’être déçus si nous voulons que ces villes fantômes soient faites de brique et de mortier. Nous y faisons notre chemin sans avoir besoin de panneaux indicateurs ou de policiers et nous pouvons saluer les passants sans avoir été présentés. Aucune ville, aucun individu, ne sont plus réels que ceux que nous inventons ; chercher à leur trouver un équivalent dans la réalité leur enlève tout leur charme. De même que les morts célèbres viennent en nous s’ils le souhaitent et quand ils le souhaitent, et que leur image est plus palpable et réelle que n’importe quel corps fait de chair et de sang.

                    ************************************

Remarquez-vous qu’il est parfois courant dans notre vie terrestre d’être aux prises sans qu’on ne le veuille vraiment, pire, sans qu’on ne puisse en déceler ni la provenance ni la direction, avec une loi non écrite, celle des séries ? On entre dans une mauvaise passe (ou son contraire) alors les événements telle une avalanche imprévue se succèdent alimentant le même domaine, s’abattant sur nous jusqu’au moment où le vase une fois vidé s’assèche ; s’ensuit une accalmie avant qu’un prochain typhon réapparaisse. Aucune logique n’explique le phénomène.
 
C’est un peu ce que vit actuellement Nathan, au cœur de l’hiver montréalais, seul dans un appartement situé tout juste au-dessus de celui d’Isabelle, participant à un groupe de soutien devenu routine mensuelle, achevant ses cours de mise à niveau tout en poursuivant le programme en électromécanique, dans ce ronron dodo-métro-boulot… et un soir, bêtement, lui tombent dessus deux lettres, un livre ; tout ce qui en fait ne lui ressemble pas.
 
Personnellement j’ai toujours aimé recevoir du courrier, au point qu’il m’arrivait de m’inscrire à des programmes radiophoniques incitant les auditeurs à voter sur tel ou tel sujet, et pour se faire on vous postait hebdomadairement une lettre à laquelle vous deviez répondre, condition inéluctable pour continuer à en recevoir. Pas du tout le style de Nathan. Zéro intérêt. Toutefois, le même jour - ça devait certainement être un mercredi, car on dit qu’il favorise l’arrivée des nouvelles, bonnes ou mauvaises - le voici avec en main ce qu’il décrit ainsi dans un cahier : Je viens de lire les deux lettres, puis cette longue phrase du livre que j’ai ramassé dans le métro. Une lettre et un livre d’une certaine Gabrielle alors que l’autre, de notre amie commune Isabelle et moi, propose un voyage en Asie pour un mois à la fin de l’année scolaire. Comme j’ai du temps pour répondre à Marielle, ma curiosité se concentrera sur cette Gabrielle. Je me le répète, tous les prénoms féminins autour de moi s’achèvent par -elle.  
 
Comment se concentrer, dit-il, sur la jeune fille du métro qu’il n’a vue que de dos alors qu’elle quittait la rame du métro à la station Jarry laissant derrière elle un peu de son existence, trop peu pour se laisser retrouver dans cette grande ville ? James, son père, lui a écrit une lettre quelques mois auparavant, lettre qu’elle conservait dans son enveloppe, glissée à l’intérieur du bouquin de Virginia Woolf qui est sa propriété, elle l’a marquée en y apposant son autographe et non pas un tampon de bibliothèque. Se lancerait-il dans une investigation pour la retrouver, si oui pourquoi ? En raison de la personne ou du contenu de la lettre de son paternel ? Cela rappelait-il un passé pas très lointain ? Une lettre au pied d’un arbre dans le boisé derrière sa maison dans le village des Saints-Innocents, lettre que sa mère Jésabelle, suffocant d’émotion, avait lue à voix haute à l’intention de son père Daniel et lui, Nathan qui achevait la dernière année à son école primaire… 

 

                                         

 

 

 


vendredi 6 septembre 2024

Projet entre nostalgie et fantaisie... (6)




une main ouverte
 
sanglante de mille taches blanches
d’un million de sillons bleus
se détache une marionnette-fantôme noire
petit reliquaire enchâssé sous les ongles

tout se meut
au bout d’une main blanche
ouverte

de l’ouverte main blanche
deux jonquilles se referment
 
puis s’effritent
quatre
bagues
en jonc





 


encorbellement
 
la grande porte se referme
emmurant huit cancers en phase terminale
qui s’attristent à mourir
et guettent la dernière pelletée de terre

la grande porte refermée
devant derrière emmêlés
ne restent plus que les bruits
des grands airbus décollés
grafignant le ciel
y semant des traces diaphanes
que mangent les oiseaux

devant cette porte impénétrable
debout et vivantes se tiennent
les images que le temps a figées

pattes d’oie et ridules
sous des mains croches
des ondes doucement exposées

derrière la porte refermée
le nord en sud changé
bouleverse le vent sur les feuilles
puis recule
dans une grande poussée en avant

la porte-fantôme
qu’un mur a fait éclater
n’a de visible
qu'une poignée de terre 
en cendres
au cimetière des feuilles mortes














vendredi 30 août 2024

variation

VARIATION

Je suis de hasard
égaré dans un univers clos
que plus personne ne parcourt
 
Je suis d’hier encore
évadé depuis si longtemps
aucun guide au bout des pieds
 
Je suis devenir incertain
fugace brouillard du matin
qu’effiloche la  brise
 
Je suis de peu de mots
par la peur étouffés
au milieu d’une casuelle fragilité

   
                                   
 
Je le suis… ce hasard
qui mène ailleurs
là où je n’étais plus
 
Je les suis…  ces fades hiers
confinés nulle part
là où le temps s’émousse
 
Je les suis … ces incertains
ces vagues jours indécis
comme nuits sans lune
 
Je les suis … ces mots oubliés
les prend par la main
les porte vers les égarements
 
 
Ne fait-on que suivre
        ce qui nous échappe
                                        un suivant nous accompagne






mardi 27 août 2024

Si Nathan avait su... (5) Revu et corrigé


Je croyais Nathan davantage habile à l’écrit qu’à l’oral. Lors de cette rencontre, celle qui l’a mené au groupe de soutien, vraiment, il s’en est donné à cœur joie. Il y a dans cet extrait trois choses intéressantes : la continuité, la parole et l’écoute. Les deux amoureux se sont laissés, conservant toutefois en tête les notes d’une musique et un « la vie continue ». Nous saurons plus loin dans le récit comment Isabelle vit l’événement, mais ayant plus de données sur Nathan dont la réaction première fut de retourner chez lui, dans son grenier de la maison familiale, puis à la suite d’une rencontre fortuite, une dame âgée lui a remis une adresse à laquelle se réunit régulièrement un groupe de soutien, je me centrerai sur celui que j’imagine se présentant la première fois et les suivantes, penaud, cherchant à disparaître dans le décor.
 
Il aura écouté, d’abord ; voir les limites à ne pas franchir pour demeurer dans le respect inconditionnel de ceux et celles qui offrent leur âme en toute impunité. C’est évident que la vie continue, mon cher Nathan. Peut-elle toutefois continuer dans d’autres directions ? Je me souviens avoir lu dans ton premier cahier ces quelques phrases. « C’est fini l’école primaire, le temps du prof qui nous appelle «les amis ». J’entre au secondaire. Première année. Est-ce que ce sera le même bus ? Je suis le dernier à monter dedans. Notre maison est si loin du village. Certains disent qu’on est des sauvages. Ne me suis pas intéressé au choix d’école des autres. Je n’ai pas d’amis. N’en veux pas. N’en aurai pas. Pas important pour moi. Il y a Isabelle. J'étais dans la même classe qu’elle. Au secondaire, je sais pas. J’aimerais. On verra. Les vacances s’achèvent. Mon frère Benjamin sera en cinquième. Dernière année. Puis ce sera le CEGEP. On ne se parle pas beaucoup lui et moi, il me trouve trop «bébé». Lui, c’est le chouchou de mes parents, ma mère surtout. Depuis toujours. Ça ne me fait rien. Je sais qu’il aime lire. Mon père trouve ça bizarre, il aimerait mieux le voir s’intéresser aux travaux de la ferme. Benjamin, la ferme ça lui dit rien. Il veut voyager. Il parle de partir pour l’Europe. Peut-être avant d’entrer au CEGEP. Ma mère l’encourage. Mon père dit que ce sont des idées de fou. Benjamin n’est pas fou. Il lit. Tellement plus que moi. À l’école on a mis un mot rare à côté de mon nom : dyslexique. Ça veut dire que je ne comprends rien à ce que je lis. Isabelle m’encourage. Mais je n’aime pas lire. J’aime mieux être tout seul dans mon grenier. Écouter de la musique électronique. Ça sonne comme je voudrais être. La prof du primaire a dit : le secondaire c’est continuer le primaire, mais en plus difficile. Je verrai quand j’y serai. C’est loin l’école secondaire. En plus il y a beaucoup de monde. On aura plusieurs professeurs. Des nouvelles matières. J’ai toujours été le dernier de classe. Non, le gros Salois et moi on se disputait la queue du peloton. Je gagnais plus souvent que lui. Les maîtresses disaient que je ne ressemble pas à mon frère Benjamin. Lui, il était toujours premier de classe. Des étoiles dans son cahier, il y en avait des tas. Moi, pas du tout. Faudra travailler a dit ma mère. Le secondaire c’est pas le primaire. Faudra te forcer. Je sais que je forcerai pas. Je déteste l’école. J’aime que mon grenier. Mon père a défriché notre terrain en forme d’arc. La maison est comme au milieu d’un fer à cheval. Ouverte en avant. Entourée d’arbres sur les autres côtés. Derrière, quand on quitte le solarium il y a un chemin qui mène dans un boisé. Moi, je suis en haut. Du côté nord. Dans les fenêtres sans rideaux, des arbres. Les fenêtres sont larges. Comme je les voulais, pareilles à celles du bas. C’est pas pareil selon les saisons. C’est tout le temps à mon goût. Personne ne monte dans mon grenier. Benjamin dit que lui et moi on vit sous les combles. Il a des mots que je ne comprends pas. Surtout qu’il les explique pas quand  il les dit. Moi je suis bien. Jamais personne ne vient ici. Juste Benjamin, sa chambre est en face de la mienne, mais on ne se fréquente pas. Aucun ami ne vient parce que je n’ai pas d’amis. Je n’en veux pas. Isabelle, peut-être. On verra.» 

Au moment où Nathan écrit ces mots, la première véritable continuité pour lui, à part la vie, est la poursuite de son cursus scolaire. Ça ne sera pas facile. Les échecs s’accumuleront en raison surtout du fait que jamais il n’ouvre un livre. Les avertissements pour devoir non remis s’accumuleront. Ça lui passera par-dessus la tête. Ses parents, habitués à cette situation, auront lancé la serviette. Ils ne sauront plus quoi répondre aux appels répétés de la direction de l’école secondaire les avisant que leur fils se dirige tête baissée sur le mur des échecs. Ils se consolent se disant que ce ne sont pas des absences. Les enseignants notent dans son dossier, de façon régulière, « Nathan n’est pas absent, il n’est tout simplement pas là. »
 
Le seul intérêt qui l’incite à se présenter à l’école et ça sera ainsi jusqu’à la fin du secondaire, c’est Isabelle. Ils voyagent dans le même bus et durant le trajet elle réussit tant bien que mal à lui fournir l’essentiel des connaissances qui feront partie des évaluations. Elle, c’est une «bolle». Tout ce qu’elle touche se transforme en réussite. Personne ne comprend l'intérêt qu’elle manifeste pour un garçon si différent. On trouve tout de même que les deux réunis, c’est beau à voir. Ils traverseront le cours secondaire, Nathan attaché aux pattes d’Isabelle et frapperont à la porte du CEGEP.

C’est à ce moment qu’ils déménageront à Montréal, qu’ils partageront le même appartement. On retrouve dans un cahier, celui qui trace le parcours de la dernière année du secondaire, une page sur le bal des finissants, une activité traditionnelle pour les étudiants qui doivent maintenant se séparer et orienter leur vie dans un autre endroit que leur village n’offrant plus rien après le diplôme DES (Diplôme d’Études Secondaires). Ce diplôme, Isabelle le reçoit avec une très haute distinction alors que Nathan devra absolument s’inscrire à des cours de mise à niveau en raison de notes insuffisantes.
 
Il écrit : « C’est à la fin qu’on s’aperçoit que 5 ans c’est court. Isabelle a tout réussi. J’ai tout échoué. Elle a les portes ouvertes. Moi, j’ai besoin de passer dans un labyrinthe pour entrer. Nous allons au bal ensemble. À l’après-bal aussi. Certains disent que c’est là qu’on peut prendre notre première «cuite». D’autres disent notre première «cuisse». Benjamin m’énerve. Il me dit que ça commence à être le temps de perdre ma virginité. Isabelle aussi, peut-être ? On verra sur place. Nous les gars on est plus des «jaseux» que des «faiseux». J’ai quand même les oreilles ouvertes. Je pourrais en apprendre d’ici le bal. En parler à Isabelle, c’est pas évident. Comme on dit, on verra. Ses parents m’aiment bien. Je ne veux pas gâcher ça. Surtout qu’on doit partir ensemble pour Montréal. Il y tellement d’affaires qui arrivent en même temps. Des fois, je sais plus quoi penser. »

Selon moi tout s’est bien passé, du moins le narrateur de ce récit ne semble pas avoir perçu quoi que ce soit qui puisse modifier un tant soit peu leur projet à court terme. Retournons au texte, alors que Nathan se retrouve dans le métro de Montréal à la suite de sa prise de parole au groupe de soutien.




*  *  *  *  *


                                                          

Nathan, assis dans le wagon du métro de Montréal - ligne orange, direction Berri-UQAM - sursaute lorsqu’il entend :
                                        “Prochaine station, De la Concorde ”.

Quoi retenir de cette rencontre ? D’abord, il écoute plus qu'il parle et lorsque la parole lui est refilée, on l’invite à être plus personnel, plus intime. Qu’est-ce qui bloque l’expression de ce qui, selon l’animatrice et les autres participants, se loge en lui ? Serait-il muet à l’intérieur, ne s’exprimant même pas à l’aide de la langue des signes ?
 
                                       “Station De la Concorde “
                                       “Prochaine station, Cartier”
 

Il a aimé et devrait réfléchir au commentaire de l’animatrice à la fin de son intervention : Nathan, tu dois entrer en toi un peu comme si tu visitais un territoire vierge et nous partager les paysages que tu découvres.

Il ne parvient pas à capter les messages surtout s’ils cachent un sens obscur. Pour lui, ça n’existe pas des paysages intérieurs. Il ne saurait dire comment il faut les décrire si c’était réel. Quand il se réfère aux autres participants du groupe de rencontre, il trouve extraordinaire de les entendre distinguer une émotion d’un sentiment et les suivre dans l’expression de ce qu’ils ressentent. Lui, il ne peut pas faire cela. Pas encore du moins. Peut-être que ça viendra un jour. Cela lui sera-t-il utile ?
 
                                       “Station Cartier”
                                       “Prochaine station, Sauvé”
 
    « Au fait, qu’est-ce qu’il y a en moi ? Des choses cherchent-elles à surgir ? Des voies à poindre ? Quand j’écoutais ceux qui ont pris la parole dire leurs joies et leurs douleurs, la manière employée pour le faire m’a étonné. Ils révèlent des faits, se campent à leur côté, les examinent tout en les décrivant pour ensuite interpréter ce qu’ils voient. Ça semble si facile ... mais je n'y arrive tout simplement pas. Analyser des plans d’électromécanique, comprendre le fonctionnement de l’électricité et ce qu’on peut faire avec, ça c’est simple. Il n’y a pas de paysages dans ces domaines, des inputs et des outputs seulement. On arrive automatiquement au résultat que l’on cherche à obtenir. Si je prends pour exemple l’opération de décoder notre séparation, Isabelle et moi, au-delà de la source de douleur qui ne veut pas se tarir, je ne sais pas comment entrer en moi et, comme on le dit dans le groupe de rencontre, observer les contours d’un supposé paysage intérieur. »
       
                                       “Station Sauvé”
                                       “Prochaine station, Crémazie”

« Je me souviens d’un enseignant à l’école secondaire, un prof d’histoire, qui nous répétait : « lorsqu’une personne s’adresse à nous, souvent elle parle d’elle-même. » Je ne sais pas si c’est exact, mais il se passe quoi lorsque tu ne parles pas. Isabelle me le reprochait. Tous les jours.   Tu devrais dire ce que tu éprouves lorsque nous discutons, pas seulement opiner de la tête pour signifier ton accord à ce que je dis.
Je recevais ces paroles comme un reproche, sans trop réagir, craignant la décevoir ou la perdre. Finalement, les deux options se sont réalisées. Ça serait peut-être une bonne idée de revenir sur notre dernière conversation et... m’exprimer. Mais cette discussion a été pour elle comme une conclusion à nos années de vie ensemble.»
 
                                           “Station Crémazie”
                                           “Prochaine station, Jarry”
 
« Nous avions l’habitude, non, non, j’avais l’habitude de remplir l’appartement de musique ; souvent la même. Un jour, rentré de mes cours - en fait le jour de notre dispute - Isabelle a coupé le son et se planta devant moi. Ses yeux me fixaient. Elle dit :   Cela ne peut plus durer. Nous vivons comme des automates. Toujours la même routine. Isolés comme des ermites. Même train-train. Dévorés par des habitudes de plus en plus ennuyantes, celles d’un muet et d’une hystérique.
J’ai reçu ses paroles avec stupéfaction. Nous n’avions pas le même regard sur la situation. En fait, je n’avais jamais regardé notre quotidien avec autant d’attention qu’Isabelle le faisait, insistant sur l’idée que nous devions mieux nous connaître maintenant que notre choix de vivre ensemble s’opérait ; ce qui lui semblait un tremplin était pour moi une réalisation, un but atteint.»
 
                                                “Station, Jarry”
                                                “Prochaine station, Jean-Talon”
 
Une jeune fille se lève, se dirige vers les portes du métro. Sort. Nathan remarque qu’elle a oublié un livre sur le siège qu’elle occupait. Il étire la main pour le récupérer. Le titre : LES LIVRES TIENNENT TOUT SEULS SUR LEURS PIEDS. L’auteur : Virginia Woolf.
                  
Il le parcourt se disant que voici certainement le premier bouquin qu’il  feuillette mis à part les volumes scolaires. Il s’attarde sur une page prise au hasard : 
“ Car le paysage d’un écrivain est un territoire à l’intérieur de son cerveau ; nous courons le risque d’être déçus si nous voulons que ces villes fantômes soient faites de brique et de mortier. Nous y faisons notre chemin sans avoir besoin de panneaux indicateurs ou de policiers et nous pouvons saluer les passants sans avoir été présentés. Aucune ville, aucun individu, ne sont plus réels que ceux que nous inventons ; chercher à leur trouver un équivalent dans la réalité leur enlève tout leur charme. De même que les morts célèbres viennent en nous s’ils le souhaitent et quand ils le souhaitent, et que leur image est plus palpable et réelle que n’importe quel corps fait de chair et de sang.” 
 
Nathan relit le passage. Referme le livre. Le rouvre, se met à mémoriser les phrases qu’il vient tout juste de lire et découvre au centre du bouquin, une enveloppe postale.
 
                                                          “Station Jean-Talon”
                                                          “Prochaine station, Beaubien”
 
« Il semble bien que cette image, celle de paysages se déployant à l’intérieur de soi, me poursuit depuis la fin de ma réunion jusque dans le métro. Isabelle dirait :  C’est un signe dont tu dois décoder le sens.  A-t-elle raison ? 
Toutefois, ce qui attire d’abord son attention, c’est la signature de la probable détentrice du livre : Gabrielle. La curiosité le pousse à jeter un œil sur l’enveloppe. Même prénom. Il lui est toutefois impossible de déchiffrer le nom de famille qu’une eau de pluie, une larme peut-être ou encore quelques flocons de neige auraient effacé. 
 
                                                             “Station Beaubien”
                                                            “Prochaine station, Rosemont”
 
Deux prénoms qui s’achèvent de manière identique, “ -elle ”, cela le captive davantage, l'éloignant de la recherche de sens qu’un signe envoyé par l’entremise de quelques phrases tirées d’un livre oublié à la station Jarry.
« Suis-je tant superficiel que cela me détourne des véritables questions ? Serais-je “ brique et mortier “ davantage que fantôme ? Plus “ panneaux indicateurs et policiers ” qu’inventeur de chemins à suivre ? Incapable de créer une ville et des individus, m’en remettant à la réalité ambiante ? »
 
                                                          “Station Rosemont”
                                                           “Prochaine station, Laurier”
 
Nathan manipule le livre sans s’arrêter sur une page en particulier.
 
                                                           “Station Laurier”
                                                           “Prochaine station, 
Mont-Royal”
 
Il se demande s’il peut y avoir un lien entre l’enveloppe postale et la page sur laquelle elle repose.
 
                                                            “Station Mont-Royal”
                                                            “Prochaine station, Sherbrooke”
 
Le wagon se vide de plus en plus.
 
                                                            “Station Sherbrooke”
                                                            “Prochaine station, 
Berri-UQAM”
Il descendra à cette prochaine.


                           

mercredi 21 août 2024

Un peu de politique à saveur bratacienne... (Billet 7)

 

Kamala HARRIS 


Il y a plus d'un mois que LE CRAPAUD n'a pas écrit sur la politique quelle qu'elle soit : américaine, européenne, canadienne ou québécoise. C'est l'été, donc un peu plus tranquille. 

En France, nous sommes encore dans l'attente de la nomination par le Président Macron d'un premier ministre, ce qui se comprenait bien en raison de la présentation des Jeux olympiques, mais je crois qu'il se réfugiera derrière la présentation des Jeux paraolympiques qui se tiendront dans son pays du 28 août au 8 septembre pour nous faire languir un bon moment encore.

Tel n'est pas le cas aux USA, mais j'y reviens dans deux instants après un court survol de la politique canadienne et québécoise. Sauf Pierre Poilèvre qui semble s'amuser à se promener au Québec ne cessant de crier haut et fort que «libéral» et «bloc» c'est du pareil au même. Il est certainement encouragé par des sondages qui démontrent une remontée du Parti Conservateur Canadien dans la Belle Province. De son côté, Justin Trudeau ne fait que se présenter à des activités partisanes ou encore dans les lieux dévastés par les feux de forêt ou les inondations. Pas de nouvelles de monsieur Shingh, il doit sans doute tenter de colmater les brèches que son pacte avec le Parti libéral du Canada ont ouvertes à l'intérieur de son parti. Pour sa part, le chef du Bloc québécois, monsieur Blanchet, est actuellement à Chicago assistant à la convention des Démocrates.

En entrée de jeu, je signalais que le dernier billet politique du CRAPAUD remonte au 11 juillet, une éternité plus une autre éternité. À ce moment-là nous avions deux vieillards représentant leur parti politique. L'intérêt pour ce duel a chuté lorsque le débat entre ces deux personnages - le 28 juin dernier - a placé le Président Biden dans une tourmente autant médiatique qu'à l'intérieur même du Parti démocrate. On sentait là que quelque chose devait bouger et c'est arrivé effectivement le dimanche 21 juillet, moins d'un mois avant ce qui, pour les uns, relevait de l'évidence, pour d'autres, d'une surprise calculée. Personnellement, je crois que la stratégie du Parti Démocrate était fort bien calculée : se placer en situation de défaite avant de rebondir avec une énergie renouvelée. En politique, on ne laisse jamais rien au hasard si on souhaite contrôler la situation. La carte cachée du Parti Démocrate était, et cela depuis le début, Kamala Harris.

Entre temps, et ce n'est pas banal, arrive l'attentat raté contre le candidat républicain le 13 juillet à quelques jours de la convention du ce parti qui se tiendra à Milwaukee. Sans être un adepte de la conspiration, j'ai tout de même une certaine difficulté à croire à ce mélodrame qui me semble tout à fait dans les cordes d'un personnage imbu de lui-même, convaincu d'être un surhomme et qui le prouve en échappant aux tirs d'un jeune homme embusqué mais tout à fait visible, cela à quelques mètres d'une cible que n'importe quel tireur le moindrement habile à tenir une arme ne raterait pas. Et voici que cinq (5) jours plus tard... le super-héros, oreille protégée par un pansement, apparaît devant une foule galvanisée. Un film, tout simplement un scénario de film !

Tout ceci nous mène à la situation présente, en date du 21 août 2024 : 76 jours avant le vote ; les deux candidats sont maintenant connus et le 3e semble vouloir flancher, se réfugiant possiblement dans le camp républicain. Par souci d'honnêteté intellectuelle, à partir de maintenant, LE CRAPAUD ne nommera plus le candidat républicain autrement que par «candidat républicain» et la candidate du Parti Démocrate, Kamala Harris.

Hier soir (20/08/24) à Chicago où se tient la convention du Parti Démocrate, plusieurs orateurs se sont présentés au micro afin de galvaniser les troupes, mieux faire connaître la vice-présidente américaine et, principalement, insuffler l'espoir, ce qui semblait avoir délaissé le parti avant le départ de Joe Biden. Comme tout cela peut également se quatifier en termes de dollars ($) on annonce que depuis un mois leurs coffres de  campagne se sont accrus de plus de 500 millions de $. 

Hier soir, le couple Obama a véritablement lancé la campagne sous de nouveaux auspices, certains diront un copier/coller des valeurs que nous avons connues lors des 8 ans de la présidence d'Obama. Personnellement, ce qui me plaît davantage c'est ceci :



Enfin... 

Du «me, myself and I» du candidat républicain, de son sybillin «Make America great again», nous arrivons à ce que je pourrais appeler une déconstipation du débat politique, des faces de «baboune» à celles rayonnantes et pleines d'espoir.

À suivre

lundi 19 août 2024

Évangile selon Garcia Lorca

                                                         Évangile selon Garcia Lorca

« J’aime la terre. Je me sens lié à elle dans toutes mes émotions. Mes plus lointains souvenirs d’enfant ont la saveur de la terre. Les bestioles de la terre, les animaux, les gens de la campagne, inspirent, suggèrent de secrets messages qui parviennent à très peu d’entre nous. Je les capte aujourd’hui avec le même esprit que celui de mes plus jeunes années.Sans cela, je n’aurais jamais pu écrire Noces de sang. »

   

 

Un flamenco                                                                         Un flamenco                                           Un flamenco

poignard à la main                                                    poignard à la main                                 poignard à la main

coeur d’argent                                                                  coeur d’argent                                        coeur d’argent

guitare andalouse                                                      guitare andalouse                                  guitare andalouse

 rues de Grenade                                                         rues de Grenade                                    rues de Grenade

en Espagne torride                                                  en Espagne torride                                en Espagne torride

un 19 août 1936                                                           un 19 août 1936                                    un 19 août 1936

était-ce le 18 ?                                                                était-ce le 18 ?                                        était-ce le 18 ?

les phalangistes,                                                           les phalangistes                                      les phalangistes

 escadrons de la mort                                         escadrons de la mort                            escadrons de la mort

 firent noces de sang                                     firent des noces de sang                      firent des noces de sang

 

« On le vit avançant entouré de fusils, / par une longue rue, / arriver dans cette froide campagne, / encore étoilée du petit matin./ Ils ont tué Federico / quand pointait la lumière. / Le peloton de ses bourreaux n’osa pas le regarder en face. / Tous fermèrent les yeux ; / ils prièrent : même Dieu n’y peut rien ! Mort est tombé Federico : – sang sur le front et plomb dans les entrailles – /… C’est à Grenade qu’eut lieu le crime, / sachez-le – pauvre Grenade ! -, dans sa Grenade » …
Antonio Machado

 

 


Ferrat connaît le chemin
Dali l’a dessiné
Manuel de Falla, mis en musique
Luis Bunuël, scénarisé 
Neruda, vociféré
Pedro Salinas, l’exilé
marionnettes de la Barraca 
romances et berceuses gitanes dans la casa de Bernarda Alba
le romancero gitano
récité sur le chemin de Viznar
la guardia civil, bandeau à la main, encensait la guerra espagnôla
deux balles de fusil
au milieu du front
Federico tomba.
Mort le Prince gitan.

                                          

« Dans tous les pays, la mort est une fin. Quand elle arrive, on tire les rideaux. Mais pas en Espagne. » 
Garcia Lorca
 
 
Marcelle Auclair, amie et biographe de Lorca, « les Anciens n'auraient pas tant cherché son corps de mort : ils eussent imaginé le poète emporté par deux aigles de neige et donné son nom à une étoile »

« Gacela » de la mort obscure
 
Je veux dormir le sommeil des pommes,
Et m’éloigner du tumulte des cimetières.
Je veux dormir le sommeil de cet enfant
Qui voulait s’arracher le cœur en pleine mer.
 
Je ne veux pas que l’on me répète que les morts ne perdent pas leur sang ;
Que la bouche pourrie demande encor de l’eau.
Je ne veux rien savoir des martyres que donne l’herbe,
Ni de la lune avec sa bouche de serpent
Qui travaille avant que l’aube naisse.
 
Je veux dormir un instant,
Un instant, une minute, un siècle ;
Mais que tous sachent bien que je ne suis pas mort ;
Qu’il y a sur mes lèvres une étable d’or ;
Que je suis le petit ami du vent d’ouest ;
Que je suis l’ombre immense de mes larmes.
 
Couvre-moi d’un voile dans l’aurore,
Car elle me lancera des poignées de fourmis,
Et mouille d’une eau dure mes souliers
Afin que glisse la pince de son scorpion.
 
Car je veux dormir le sommeil des pommes
Pour apprendre un sanglot qui de la terre me nettoie ;
Car je veux vivre avec cet enfant obscur
Qui voulait s’arracher le cœur en pleine mer.

                                                                 

 Tiré des SONNETS DE L’AMOUR OBSCUR
 
Je veux pleurer ma peine et te le dire
pour que tu m’aimes et pour que tu pleures
par un long crépuscule de rossignols
où poignard et baisers pour toi délirent.
 
Je veux tuer le seul témoin, l’unique
qui a pu voir assassiner mes fleurs,
et transformer ma plainte et mes sueurs
en éternel monceau de durs épis.
 
Fais que jamais ne s’achève la tresse
Du je t’aime tu m’aimes toujours ardente
de jours, de cris, de sel, de lune ancienne,
 
Car tes refus rendus à mes silences
Se perdront tous dans la mort qui ne laisse
Pas même une ombre à la chair frémissante.

                                                                               

 Poème de la soleá

 

Vêtus de manteaux noirs
pense que le monde est petit
et le coeur est immense.
Vêtus de manteaux noirs.
Pense que le tendre soupir
et le cri, ils disparaissent
dans le courant du vent.
Vêtus de manteaux noirs.
Le balcon est resté ouvert
et l'aube sur le balcon
tout le ciel est sorti.
Ay yayayayay,
que vêtus de manteaux noirs !

 


              Et tu seras debout
                 sur le balcon ouvert
                     entre soleil et poussière
                         un poignard à la main
                             dans l’autre une guitare
                                 murmurant
                                     de vieilles chansons andalouses
                                         que nous écouterons

 

                                  


Citations de Federico Garcia Lorca

« Rien n’est plus vivant qu’un souvenir. »


« On revient de sa jeunesse comme d’un pays étranger. Le poème, le livre est la relation du voyage. »


« Dans ce monde, moi je suis et serai toujours du côté des pauvres. Je serai toujours du côté de ceux qui n’ont rien et à qui on refuse jusqu’à la tranquillité de ce rien. »

 

 

Take this waltz - Leonard Cohen

La chanson est une adaptation d’un poème de Lorca, La petite valse viennoise.




------------------------------------------------


















SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 17 -

                                                                        La musique japonaise, un après-midi transportant délicatement sa dou...